Une partie de l’oeuvre d’Eugène Durif se place sous le signe du Carnaval. Cette semaine, on ne manquera pas de découvrir, lors du Festival 20scènes, le spectacle que propose Anne Courel (Compagnie Ariadne) à partir de Pochade millénariste et Comme un qui parle tout seul : À tue-tête, la java des déjetés. Voici la présentation qu’en donne le site www.theatre-traduction.net :
« Il y a fête dans la ville. Dans quelques heures aura lieu l’inauguration de la Maison de la Poésie, avec invités officiels, lectures non-stop et sonnet de Rimbaud mis en orbite par la fusée Mariane. Alors vite, il faut ranger les rues et les ruelles. Tout doit être propre. Des brigades humanitaires sont chargées de nettoyer le paysage urbain : les sans toits, les sans rien-du-tout n’ont plus qu’à se cacher s’ils ne veulent pas être embarqués dans des centres à l’écart de la ville. Mais à la faveur d’une panne d’électricité, ils sortent tous et une grande fête des gueux, carnaval bouffon, s’improvise. Dans les rues sonnent et résonnent leurs cris et leurs chants, paroles de colère, paroles nécessaires, comme dans une sorte d’ivresse, jusqu’à ce que…
Parler de l’exclusion n’est pas facile. Faire du théâtre qui parle de ce monde qui va de travers n’est pas évident. Aussi ce spectacle utilisera non seulement les mots, le chant et la musique, mais surtout il fera jaillir la poésie car elle seule peut montrer la réalité, tout en créant le décalage et la distance nécessaires.
Entre théâtre et musique, c’est un poème symphonique qui s’élèvera sur la scène ».
Dans la Préface de Têtes farçues (L’Écoles des loisirs, 2000), Eugène Durif revendique d’ailleurs ouvertement cet héritage carnavalesque : « cette farce s’inscrit dans une tentative de s’approprier des formes archaïques, foraines, littéraires ou orales, et de parler du monde de façon « carnavalesque » (pour reprendre une expression de Bakhtine à propos du monde de Rabelais). Pour citer des références, cela pourrait aller des fatrasies médiévales à Alfred Jarry en passant par les soties, les jeux de mots des « Grands Rhétoriqueurs », Rabelais, Tabarin ou Thomas Gueullette, les « entrées de clowns » recueillies par Tristan Rémy… »
Que cette pièce pour grands enfants soit la réécriture d’Ubu roi ne fait aucun doute : cette « baudruche ouatée », cet « ububu de popoche » qu’est Cap’tain Bagoinffre n’a qu’une seule obsession, celle de tuder… L’inventivité verbale est également au rendez-vous, dans les détournements de clichés : « il y a aiguille sous roche », « Tu ne seras pas le dondon de la farce », ou « HARO SUR LE BIDET », comme dans l’art de l’invective : « Agité de la capelle ! », « chibre glabre », « pet bréneux ! Infirme de la copule ! », « Étron patibulaire ! Stipendié de la prébende », « résidu de giglette »…
Mais surtout l’originalité de ces Têtes farçues réside dans le « grand combat » pour la conquête de la capelle, emblème d’un capitalisme dont la domination est à la fois économique et symbolique. Ce combat des chefs entre un avatar de la commedia dell’arte (Cap’tain Bagoinffre) et un traître ancestral (Ganelon) oppose ainsi la langue idiolectale à la « langue nouvelle », « langue sans équivoque, un mot enfin pour une chose », « langue propre, sans arrière-paroles » parlée par les « gens normaux »… D’où le réquisitoire de Ganelon : « Assez d’archaïsme ! (…) Il faut introduire l’esprit du management. Finissons-en avec ces vieilles formes. (…) Soyons résolument modernes ! » On reconnaît ici l’antienne qui caractérise un discours dominant que l’on peut condenser dans cet imparable raisonnement : est moderne ce qui est nouveau ; ce qui est nouveau est à la mode ; ce qui est à la mode se vend… Aussi la langue doit-elle subir une véritable épuration pour concourir à l’avènement du Tout-économique.
La langue carnavalesque est précisément celle qui excède cette novlangue, cette langue uniformément lisse qu’est le FMP (Français Médiatique Primaire). (1) Et parce que Eugène Durif nous fait saisir la vitalité et la truculence de l’idiolecte carnavalesque, parce qu’il nous fait entendre cette résistance proprement moderne à la révolution-restauration idéologique, il convient de parler de langagement.
Preuve, s’il en était besoin, de l’intérêt que peut avoir aujourd’hui le théâtre carnavalesque d’Eugène Durif : la représentation que viennent de donner à l’Université d’Artois des étudiants de 2e Année en Arts du spectacle – dont sont extraites les photos ci-jointes.
(1) Voir, outre Orwel et Prigent, Jaime Semprun, Défense et illustration de la novlangue française, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2005.
Valère Novarina est à lui seul un microcosme littéraire : non seulement l’auteur d’un univers étrange, mais encore le centre à partir et autour duquel prend forme un monde original. Et c’est parce que l’écrivain-dramaturge est devenu un label qu’est né avec le siècle le site
Le vrai sang, c’est l’origine rouge de la langue, celle que le poète oppose à la noirceur de la condition humaine. Car l’inquiétude naît avec et par la parole, et c’est par la parole qui se fait Verbe qu’elle peut être conjurée. L’inquiétude est consubstantielle à l’incarnation : le théâtre novarinien met en scène les interrogations de cette créature hybride qu’est l’homme, déchirée entre son être-de-sang et son être-de-bois. Jeté dès sa naissance dans l’espace furieux du langage, l’homoncule novarinien, comme l’homoncule beckettien, ressent à chaque instant le tragique de sa condition. Regrettant d’être né, c’est-à -dire tombé, non pas dans la vie, mais dans « la mécanique humaine » (La Scène), il fait l’expérience comique de l’inadéquation entre le corps et l’esprit, l’homme et le monde : « Nous sommes au monde mais nous ne sommes pas du monde« , lit-on dans L’Origine rouge. Un Homme Pantalon de La Scène, tout droit issu de la commedia dell’arte, résume ainsi ce qui apparaît à la fois comme le destin de l’acteur et celui de tout homme : « Ma vie est l’histoire d’une marionnette agitée par les choses déjà toutes dites ». Au sentiment d’étrangeté que ce fantoche lorrain éprouve devant l’existence (« Ah que je m’étonne d’être ! ») répond l’angoisse existentielle du fantoche de Gugusse : « Je m’ennuie de ma grosse marionnette ». Les pièces de Novarina sont des farces métaphysiques, en ce sens qu’elles n’ont de cesse que de mettre à nu la pantinitude humaine.
C’est cet univers d’opérette philosophique que nous propose de (re)découvrir le Festival de théâtre contemporain 20scènes, dont la deuxième édition se tient à Vincennes du 22 au 27 mai 2007. Ce n’est pas moins de huit spectacles qu’on pourra ouïvoir ; on s’immergera en outre dans le mode imaginaire du peintre-écrivain grâce aux expositions de dessins, maquettes et photos. Au reste, la bonne idée de ce festival – dont la première édition en 2005 a rassemblé quatre mille spectateurs – est de regrouper sous la bannière « Théâtre et poésie » trois auteurs dont le point commun se résume en un seul mot, langagement : Eugène Durif, Joël Jouanneau et Valère Novarina. [