Libr-critique

20 décembre 2018

[Chronique] Eugène Guillevic, Euclidiennes (réédition), par Matthieu Gosztola

Eugène Guillevic, Euclidiennes, dossier par François Mouttapa, Gallimard, collection Folio+Collège (n° 46), 2018, 160 pages, 5 € 50.

François Mouttapa, dans son édition commentée, didactisée à destination des collégiens, des Euclidiennes de Guillevic (qui, en mêlant poésie et mathématiques, a inventé une « poémathique »), nous invite, de manière sous-jacente, à repenser l’enseignement des Lettres.

Anne Armand, dans L’Histoire littéraire, Théories et pratiques [1], pose les cadres de référence : « Pour l’élève d’aujourd’hui, qui manque des repères traditionnels proposés par les manuels, par le discours scolaire, « toutes » les Å“uvres du passé, c’est-à-dire qui n’appartiennent pas à son temps personnel, apparaissent globalement comme lointaines, dans une perspective écrasée qui mêle au moins trois siècles de littérature ».

L’enseignement des Lettres qui traite d’objets patrimoniaux doit « relever un défi », commente François Mouttapa dans « L’histoire littéraire au lycée : retour ou nouveau départ ? » [2] Quel est ce défi ? « [F]aire face au « régime d’historicité », pour reprendre la formule de François Hartog, à la manière dont les jeunes générations pensent leur rapport au passé. Il y a d’un côté le présent auquel ils appartiennent, et de l’autre un bloc informe, celui du passé, écrasant toutes les Å“uvres sans approche linéaire, séquencée ou hiérarchisée.

Plusieurs raisons l’expliquent, au premier plan desquelles la désynchronisation des progressions disciplinaires parallèles en Lettres et en Histoire et une approche universalisante des objets littéraires qui leur retire toute singularité historique. Voltaire s’engage contre le fanatisme de même qu’Hugo s’engage contre la misère. D’autres raisons s’ajoutent à celles-ci : le traitement de l’Histoire dans les nouveaux genres littéraires, comme les sagas de l’heroic fantasy qui reposent sur le brouillage et l’hybridation des formes, le régime de muséification dans lequel on installe les œuvres littéraires et artistiques du passé ou encore l’éloignement inéluctable des jeunes générations des cadres de référence d’œuvres comme celle de Camus ou de Sartre, perçues jusqu’à une date récente comme centrales et modernes. » Conséquemment, les œuvres sont perçues comme « séparées du réel et des pratiques sociales ».

Et que dire de « l’effacement de la figure de l’auteur » ? Cet effacement, « envisagé pour des raisons théoriquement valables, prive les adolescents de figures littéraires médiatrices et les expose à les chercher ailleurs. Dans leurs pratiques de lecteurs, ils ne développent quasiment aucune démarche d’appropriation personnelle et collective. On suivra donc volontiers Florent Coste dans Explore, investigations littéraires [3] pour qui l’entrée par les codes littéraires – catégorisation par genre, choix de textes (trop) typiques, réduction de l’œuvre à des procédés esthétiques – réduit les compétences du lecteur dans son appropriation et son questionnement des œuvres. »

« À l’inverse, écrit Mouttapa, quand on privilégie les entrées anthropologiques qui enracinent à nouveau textes et œuvres dans l’histoire humaine, le statut même de l’histoire littéraire devient plus stimulant. Il s’agit alors de comprendre, à travers une époque et dans des contextes variés, les usages vivants de la littérature : les expériences de vie qu’elle procure (sensibilité, imaginaire, idéation) ; les nouveaux contextes qu’elle produit par le changement des modes, des sensibilités et des valeurs ; la démarche de connaissance et l’unité des savoirs qu’elle permet ; sa capacité à transmettre. L’enjeu est bien de concevoir la création littéraire comme un geste et non comme un texte.

On veut ainsi construire une histoire littéraire plus incarnée, excédant le seul domaine littéraire pour s’ouvrir sur tous les autres domaines du savoir, repolitisée puisque repensée comme action sur une société et une époque, et comme pouvoir à travers les nouveaux langages et la mémoire qu’elle permet. […] »
Oui, « [u]n mouvement littéraire et culturel n’est pas un fossile que l’on retrouve au bord du chemin, la seule preuve du passé, mais un futur encore vivant et palpitant, capable d’ouvrir des perspectives et de faire frissonner. »

[1] Paris, Bertrand-Lacoste, Toulouse, CRDP Midi-Pyrénées, collection Didactiques, 1993.
[2] Nouvelle Revue Pédagogique lettres lycée, numéro 81, septembre 2018.
[3] Paris, Questions théoriques, collection Forbidden beach, 2017.

17 février 2017

[Chronique] Jean-Pierre Martin, La Honte – Réflexions sur la littérature, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Pierre Martin, La Honte – Réflexions sur la littérature, Folio Essais, Gallimard, février 2017 (en librairie depuis hier), 420 pages,7,70 €, ISBN : 978-2-07-270480-2.

La honte serait-elle une manière de rompre avec soi-même ou du moins avec le pacte entretenu pour la sauvegarde de notre (mauvaise) conscience ? Jean-Pierre Martin prouve qu’en littérature (comme dans la vie) ce n’est pas si simple. Il existe donc diverses torsions dans l’écriture de la honte. Celle-ci peut devenir autant une haute morale que le masque du masque. Preuve que toute finalité éthique ne transcende pas forcément l’esthétique. La honte est autant une impuissance à rompre avec soi que de se transformer soi-même.

Ajoutons d’ailleurs que la littérature n’a pas pour but une utilité pratique et n’est pas là pour justifier ce qui a du mal à l’être. En ce sens, l’exemple le plus développé par Martin – celui de Gombrowicz – est significatif. Son œuvre prouve que sous un sentiment « très polonais »  (étant donné le passif chrétien du pays) se glissent des raisons qui ne tiennent pas forcément à la haine de soi (comme elle se développe par exemple chez Primo Levi ou Kafka). 

La honte peut être un repli sur soi par excès de sens du ridicule, mais elle peut prendre d’autres figures : non seulement elle s’exorcise alors mais contre-attaque. Et l’écrivain peut même brandir ce « masque » pour assurer la mort de dieu. Si bien que le bouffon jouant de sa honte n’est pas forcément un des Karamazov mais Dostoïevski lui-même.

À l’inverse de ce qui se passe chez Charlotte Delbo, Zorn ou Beckett, sur le corps défectueux l’auteur peut effectuer toute une pratique de caviardage, de retouche et d’autocensure dont Rousseau serait l’exemple parfait. Mais même chez Jouve ou Michaux se révèlent des phénomènes de feintes et de reformulation. Si bien que la honte peut se tourner en une forme oxymorique de dignité. Et le « honteur » peut devenir un spécialiste de ce que Martin nomme une « parthénogenèse » des plus habiles. Bref, écrire la honte ne serait-elle pas dans la plupart des cas une manière de la reconsidérer pour s’en tirer « blanchi » ?

2 février 2010

[Dossier Annie Ernaux] Les Années ou Mémoires du dehors (2)

Filed under: Livres reçus,manières de critiquer,News,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 11:28

Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008 ; rééd. Folio, n° 5000, janvier 2010, 256 pages, 6,60 euros, ISBN : 978-2-07-040247-2.

Avant même que l’article final sur Les Années ne paraisse dans le volume consacré à Annie Ernaux (Publie.net, collection "Libr-critique"), on ne peut que saluer la réédition de ce livre majeur dans la collection "Folio" en prolongeant la réflexion amorcée en 2008 [lire ici].

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