Libr-critique

23 mai 2019

[Livre] Jacques Prévert, détonations poétiques

Aurouet (Carole) et Simon-Oikawa (Marianne) dir., Jacques Prévert, détonations poétiques, Classiques Garnier, coll. « Les Colloques de Cerisy », mai 2019, 356 pages, 35 €, ISBN : 978-2-406-08376-4. [Commander : le volume ou un article]

Présentation générale

Prévert déto(n)ne encore… Ce qui explique sans doute que, en tête des classements des poètes préférés des Français, il reste méconnu. Son Å“uvre douce ou rêveuse est aussi rebelle et virulente, anticléricale et antimilitariste, crue et corrosive. À l’occasion des quarante ans de la disparition de Prévert, cet ouvrage qui fait suite au Colloque international de Cerisy (2017) réhabilite la part subversive de son Å“uvre.

Sommaire

Carole Aurouet et Marianne Simon-Oikawa. Jacques Prévert, « comme une grenade dans le réel »

Patrice Allain et Laurence Perrigault. Penser Prévert à partir des œuvres de Lou Tchimoukow et de Fabien Loris

Carole Aurouet. Les textes engagés de Jacques Prévert. Appels, articles, pamphlet, protestations et tracts

Akira Ise. La réception de Jacques Prévert au pays du Soleil levant. Du théâtre au film d’animation japonais

Roland Carrée. Prévert et le cinéma d’animation. Inspirations, poétiques et prolongements

Laurent Véray. Y a-t-il un style documentaire Prévert ?
Béatrice de Pastre. Ce que la pomme de terre veut dire. Pour un manuel illustré d’économie politique

Noël Herpe. Prévert dialoguiste, ou la voix des autres
Carole Aurouet. Le cinéma invisible de Jacques Prévert se dévoile. Nouvelles découvertes de scénarios détournés

Serge Martin. Engagement organique du racontage des « paroles » de Jacques Prévert

Fabrice Thumerel. À la fête Prévert

Francis Marcoin. Prévert, crosse en l’air, crossover

Alain Keit. Une histoire de feuilles mortes

Marianne Simon-Oikawa. Jacques Prévert collagiste, ou l’image dans tous ses états

Christian Lebrat. Jacques Prévert et le livre d’art

Dominique Versavel. Prévert, les photographes et la photographie. Histoire d’un paradoxe

Carole Aurouet et Marianne Simon-Oikawa. Conclusion

Jacques Prévert par Jean Queval. Notes inédites

Repères bio-bibliographiques / Filmographie / Index / Résumés.

Fabrice Thumerel, « Ã€ la fête Prévert » (extrait de l’introduction)

Pour Jacques Prévert, ce mécréant habité par un imaginaire enfantin , les détonations poétiques sont avant tout liées à la fête, c’est-à-dire aux feux d’artifice de la vie comme de l’art. Dans cette optique, rien de plus détonant que les bals populaires, les attractions foraines, le cirque… Consubstantielle aux éclats de bonne humeur, à la ronde et à la chanson, la fête, au propre comme au figuré, est omniprésente dans l’œuvre poétique. […]
Il faut cependant distinguer deux types de fête : la fête officielle et la fête populaire. En milieu prévertien, rien d’étonnant à ce que le détonnant soit du côté de la première. L’analyse des composantes politiques et socioculturelles de cette antinomie, via celle de la ronde comme motif associé à la fête et comme forme (ritournelle), va nous conduire à l’approche sociogénétique de la posture de saltimbanque qu’adopte Jacques Pervers.

24 mars 2018

[News – chronique] Hommage à Bernard Desportes (1948-2018) [1/5]

… dansant disparaissant…
le jour du printemps
dans le bleu du ciel
il s’en est allé…
Où ça ?
Vers les déserts…
Vers l’Éternité…

Mais comme "tout est perdu dans la réalité" (Reverdy), nous continuerons à vagabonder…
À l’impossible, sauf à être nul, nous sommes tenus !

Habités par l’impossible, nous poursuivrons la route inlassablement, que faire d’autre ?
Enfants de la nuit
enfants de l’envie
nous porterons ta voix avec fracas
de l’abîme à l’Éther !
/Fabrice Thumerel/

♦♦♦♦♦

Philippe Boisnard  "Bernard Desportes aura été l’une des rencontres les plus fortes de mon existence, l’une des exigences de vie, d’écriture, de rapport à l’autre les plus intenses. Il m’aura introduit au noir, il m’aura fait traverser des villes emplies de moustiques, de cimetières, de folie inondant l’esprit humain. On aura partagé notre amour de Koltès, on aura traversé des mers pour des salons littéraires, on aura ri la nuit face à l’incurie de ce monde, on aura ri de la folie de nos affects, de nos horizons intérieurs…. Bernard Desportes nous a quittés, et il continuera à exister pourtant là, dans mon âme…. Dansant disparaissant…"

â–º Interview de Bernard Desportes par Philippe Boisnard, au début du Salon de Tanger en 2007 (ici) et à la fin : ici.

â–º Extrait de La Vie à l’envi : lecture et montage de Philippe Boisnard.

â–º Philippe Boisnard, "Découverte des Fictions de Bernard Desportes"

♦♦♦♦♦

A posteriori, le dernier livre de Bernard Desportes, Brève histoire de la poésie par temps de barbarie, dans lequel la figure centrale est à la fois "mendiant putain fossoyeur écrivain", apparaît comme testamentaire dans la mesure où il condense toute l’œuvre, "où se côtoient tous les peuples du monde, tous les métiers, tous les trafics, tous les abîmes, mais aussi […] toutes les enfances rêveuses, lascives, inassouvies, et les putains adolescents". Son esthétique : "un roman qui ne raconterait rien, un roman sans autre sujet que la vie même qui n’est faite d’aucune histoire naturellement mais d’une réalité où tout se perd"… Desportes ou l’impossible récit – fût-il autobiographique. Rien d’étonnant, donc, qu’il ait plus d’existences que s’il avait mille ans : dans l’écriture, le sujet s’irréalise au travers de multiples avatars et se fond dans une histoire subjective de l’art et du monde. À cet égard, un passage s’avère particulièrement révélateur : "en danger à Tanger j’ai fait pompier à Pampelune et fossoyeur à Elseneur, j’ai aimé la boue grasse les sueurs adolescentes la chair qui frissone à Lisbonne, j’ai vécu l’inceste à Trieste, j’ai fait voyou à Moscou putain à Pantin et tapin à Turin" (53)… Prévaut ici une logique du signifiant qui n’est pas autotélique mais ouverte sur l’espace des possibles.
Dans cette œuvre testamentaire, le sujet scriptural – toujours à "l’âge de déraison" (27) – s’auto-engendre par l’écriture, s’affirmant "né sans père sans pays sans nom" (78) et se mettant en quête d’un "envers du monde" (79). S’en dégage le portrait d’un écrivain qui affectionne "la fraîcheur de l’inhumain" (Du Bouchet), d’un poète du NON qui déteste toutes sortes de clôtures : "le bas-fond fangeux des professeurs-de-secondaire avec leurs vieilles manies leurs vieilles copies leur vieille poésie subjective toujours horriblement fadasse" (22) ; "la poésie métrique à coups de trique comme un tambour militaire" (29) ; la "poïésie de bénitiers de fabricants de courtisans de professeurs", l’art comme "décoction décorative pour gogo & gobeurs niais" (30)…
Dans ce texte qui charrie de blancs ruisseaux de foutre et de mécréants, on retrouve le vert paradis de l’enfance cévenole, une quête dynamisée par le couple antinomique Eros/Thanatos, et aussi la Bibliothèque portésienne : Artaud, Bataille, Blanchard, Du Bouchet, Duvert, Faulkner, Kafka, Koltès, Lautréamont, Reverdy, Rimbaud… /FT/

♦♦♦♦♦

"Une vie ça n’existe pas" (Brève…, p. 48).

Je ne peux que relire mélancoliquement cette courte présentation d’une rencontre prévue avec Annie Ernaux, intitulée "Écrire sa vie : faire monde" – soirée qui devait couronner leur long dialogue, entretenu par une correspondance importante depuis des années… Soirée qui n’aura pas lieu… [Sur LC : Bernard Desportes, "Lettre à Annie Ernaux"]

 

Écrire sa vie, est-ce possible ? Comment accéder à son « petit tas de soi verrouillé dans mémoire » (p. 9) ? Quelle mémoire ?

"J’ai jeté la mémoire avec l’eau du bain

dans la fosse à purin" (29).

"Je scie les arbres généalogiques pour en faire des fagots que je brûle

et m’enivre de leur fumée" (36).

Qu’est-ce qu’une vie ? Un tas de petits secrets, de souvenirs plus ou moins (ré)inventés, de repères dans son petit monde ? Ou des rêves, des lectures, des expériences, des faits sociaux et historiques qui font monde dans et par l’écriture ?
Comment écrire dans l’étrangeté à soi et au monde ? Dans un "écart entre le monde réel toujours inaccessible et le monde suffocant que l’on porte en soi" (29). Dans un entre-deux où l’on se perd : Je / Autre ; Eros / Thanatos ; dedans / dehors ; réalité / fiction ? /FT/

â–º À lire sur LIBR-CRITIQUE : 
– Entretiens de Fabrice Thumerel avec Bernard Desportes : "Roman (et) critique" (2008) ;  "De l’abîme à l’éternité" (2013).

– Contributions de Bernard Desportes à Libr-critique :
"Deux ou trois choses à propos de Rouillan" ;
"Littérature et liberté" ;
"Le Parti des procureurs" ;
"Interdit de séjour" (hommage à Tony Duvert) ;
"Les Failles d’un livre ambigu (Retour sur Retour à Reims de Didier Éribon)" ;
"Baal" (extraits) ;
"Chère petite fleur" ;
"Le Silence de Barbarin" ;
"La Honte, encore" ;
"Onfray comme une outre" ;
"Le Cynique" ;
"La Criminelle Alliance des populistes".

– Chroniques de Fabrice Thumerel : L’Espace du noir ; Le Présent illégitime ; L’Éternité ; Irréparable quant à moi.

– Francis Marcoin sur Une irritation ;

– Fabrice Thumerel dir., Bernard Desportes autrement, Artois Presses Université, 2008.

18 février 2018

[News] Rencontre-lecture avec Bernard Desportes : une œuvre majeure

Dès le lancement de Libr-critique, nous avons signalé l’œuvre comme l’une des plus exigeantes et des plus originales dans le champ littéraire actuel.

Le dernier livre de Bernard Desportes, Brève histoire de la poésie par temps de barbarie, dans lequel la figure centrale est à la fois "mendiant putain fossoyeur écrivain", condense toute l’œuvre, "où se côtoient tous les peuples du monde, tous les métiers, tous les trafics, tous les abîmes, mais aussi […] toutes les enfances rêveuses, lascives, inassouvies, et les putains adolescents". Son esthétique : "un roman qui ne raconterait rien, un roman sans autre sujet que la vie même qui n’est faite d’aucune histoire naturellement mais d’une réalité où tout se perd"… Desportes ou l’impossible récit – fût-il autobiographique.
Dans ce texte qui charrie de blancs ruisseaux de foutre et de mécréants, on retrouve le vert paradis de l’enfance cévenole, une quête dynamisée par le couple antinomique Eros/Thanatos, et aussi la Bibliothèque portésienne : Artaud, Bataille, Blanchard, Du Bouchet, Duvert, Faulkner, Kafka, Koltès, Lautréamont, Reverdy, Rimbaud… /FT/

â–º À lire :
– Entretien avec Bernard Desportes : "De l’abîme à l’éternité" ;
– Un autre article de Francis Marcoin sur Bernard Desportes : à propos d’Une irritation ;
– Philippe Boisnard, "Découverte des Fictions de Bernard Desportes" ;
– Fabrice Thumerel dir., Bernard Desportes autrement, Artois Presses Université, 2008.

RENCONTRE / LECTURE

Bernard DESPORTES
s’entretiendra sur son œuvre
avec Esther Tellermann et Pierre-Yves Soucy
Lectures par Bernard Desportes d’extraits de ses derniers livres

Samedi  3 mars à 15 heures, entrée libre

Halle Saint Pierre – à l’auditorium
Réservation conseillée : 01 42 58 72 89

18 janvier 2018

[Chronique] Bernard Desportes, Brève histoire de la poésie par temps de barbarie (Tentative d’autobiographie), par Francis Marcoin

Bernard Desportes, Brève histoire de la poésie par temps de barbarie (Tentative d’autobiographie), éditions de la Lettre volée, janvier 2018 (vient tout juste de paraître en librairie), 100 pages, 17 €, ISBN : 978-2-87317-503-0.

Cette brève histoire de la poésie fait ouvertement écho à Brève histoire de ma mère, un roman. Manière de dire que roman et poésie se répondent comme obsessionnellement, pour la seule vie réellement vécue que délivre l’irréparable d’un roman sans histoire que certains appellent poème et qui est plutôt un balbutiement (p. 86). Presque en fin de parcours l’auteur nous livre paradoxalement la définition exacte de ce qu’il s’est évertué à nous présenter comme une sorte d’album désordonné.

De fait l’écriture de Bernard Desportes est répétitive comme on parle de musique répétitive, elle est ce chemin toujours recommencé, chemin de halage d’une prose haletante, fleuve torrentueux, flux débordant de mots qui se heurtent l’un l’autre, incongrus. Et l’on n’a pas envie de parler de « jeux de mots » car il n’y a pas de jeu mais une grande peur. Une grande peur d’écrire, « non-non, je n’écrirai pas mes mémoires ». Aphasie, balbutiements, dénégations, radotage, agendas perdus, tronqués ou énigmatiques. Le texte joue avec la mémoire, ou plutôt les mémoires possibles, et le « je » se constitue, se disloque, au travers d’un puzzle poétique, de citations, de rappels littéraux ou trafiqués.

De déguisements, surtout. Dans la peau de Rimbaud, surtout, qui surgit à tout instant. Se déguiser, mais sans se cacher. Annoncer la couleur, même si le nègre est omniprésent. Quatre épigraphes, de Lautréamont, de Maurice Blanchard, de Pierre Reverdy, d’André du Bouchet, signalent d’entrée un compagnonnage, des amitiés, des masques. In fine, nous trouvons même une liste de « citations dans le texte sans nom d’auteur ». Car Bernard Desportes est homme de fidélité. Fidélité à ses rêves et à ses cauchemars, et surtout à ses amis, dont il prend quelquefois l’identité. Ainsi, dans les « dates en vrac », qui notent la naissance de plusieurs Bernard Desportes ou plusieurs naissances d’un Bernard Desportes. Comme toujours chez lui le texte est hospitalier, ne cesse d’ouvrir une fenêtre sur ceux qui sont passés par les mêmes traverses : « Remembrances », par exemple, fait surgir le Rimbaud de l’Album zutique, ce Rimbaud obsédant qui n’arrête pas de descendre le fleuve impassible, d’un livre à l’autre, ce Rimbaud qui tue père et mère. Mais moi aussi « j’ai mouru », et là, on pense à Renaud, un Renaud en plus absolu, car entre les références nobles se glissent d’autres allusions, à des « variétés ».

Une image dérègle tout, celle de l’écartèlement. « Ecartelé » est un mot qui revient, doté d’une forte charge sexuelle, charnelle, bestiale. Mais ce « je » qui est toujours un autre est également écartelé entre la migration et la fixité. La migration est elle-même double, elle est celle du vagabond, entre Rotterdam, Tanger, Harrar, et aussi tout au contraire celle des victimes des fondamentalistes. En cela, l’errance intemporelle est rejointe par ce qu’on appelle l’« actualité », et chez Desportes celle-ci refait toujours irruption, le scandale de vivre est toujours dépassé par le scandale sociétal. Et ainsi, l’autre face de cette migration forcée est l’embourbement de la France qu’on dit « périphérique », en voie d’abandon. Ce sont les Ardennes, Novion-Porcin (et sa présentation genre fiche wikipedia) et, bien plus au sud, les gares désaffectées des provinces immobiles, la Lozère, le Gévaudan, Mende, Marvejols.

« Je » marche entre Ardennes et Cévennes. Retour à Graissessac, dont le nom revient en force au fur et à mesure du texte, village qui pourrait au moins, dans ce désordre, servir de point de repère puisqu’il est attesté dans la vie de l’auteur, mais qui apparaît de manière surprenante. Il vient en effet parmi ces autobiographies de tous les possibles, ces collages de vies et de morts, celles de Rimbaud toujours, et celles de Pasolini, pas nommé, mais reconnu, étonnamment enterré « au petit cimetière protestant de Graissessac (Basses-Cévennes) », à moins que ce ne soit lui qu’on ait aperçu en compagnie d’hommes nus remontant l’Amazonie. Un peu plus loin, après mille métiers dans mille ports, « enfin suis rentré sans un sac à Graissessac ». Et si dans les « Dates en vrac » il naît plusieurs Bernard D, l’un est déposé à l’assistance publique et recueilli à l’âge de huit ans par une famille de protestants à Graissessac, sombre bourg du bassin minier des Cévennes du sud. La naissance de Simone V. à Graissessac le 18 août 1913 sera notée deux fois. Le vendredi 31 mai 1895 Henri V, 12 ans, signe son embauche à la mine de Graissessac. Deux ans plus tard « Un coup de dé jamais n’abolira le hasard » paraît dans Cosmopolis, mais cet événement est placé avant le précédent.

Deux généalogies se croisent, celle des poètes, Char, Reverdy, Kafka, Bernhard, Faulkner, et celle de la mine : ouvertures de lignes de chemin de fer, creusements de nouveaux puits et de nouvelles galeries, naissances de futurs petits mineurs, coups de grisou. Généalogie anonyme, doublement enfouie, car le chemin de fer n’existe plus, les puits sont bouchés et il n’y a plus rien à Graissessac, qui n’est pas plus réel que Glog, Blav, Glav ou encore Zglard, Mlog, Mgol, ces improbables cités borborygmes où se terraient les personnages de Brève histoire de ma mère et où l’on retourne pour une non moins improbable quête d’origine.

« Marcher est impossible mais quoi faire d’autre ? » La marche est ici à l’évidence une manière de désigner la poésie. Celui qui écrit est impuissant devant la violence du monde mais la barbarie ne lui donne pas le droit au silence : le moindre étonnement devant ce livre n’est pas qu’une telle négativité, loin de nous décourager, se révèle roborative. On a beau ne pas retrouver ce Bernard D. qui habite rue de l’Avenir, il donne au pacte autobiographique une nouvelle définition, non pas l’enlisement dans un passé à retrouver, mais une réinvention, un génial bricolage dans une liberté absolue, celle de truquer les dés et de mélanger les cartes.

© Photo de Fabrice Thumerel : Bernard Desportes avec Annie Ernaux en 2014.

â–º À lire :

– Un autre article de Francis Marcoin sur Bernard Desportes : à propos d’Une irritation ;
– Philippe Boisnard, "Découverte des Fictions de Bernard Desportes" ;
– Fabrice Thumerel dir., Bernard Desportes autrement, Artois Presses Université, 2008.

21 juin 2017

[Revue] Cahiers Robinson n° 41 : Encore Robinson

Le n° 41 des Cahiers Robinson salue les vingt ans de la revue, et pour l’occasion revoici Robinson dans tous ses états… Et pour ce qui concerne le contemporain auquel est consacré Libr-critique, on trouvera le "dossier Robinson" d’Olivier Cadiot…

Cahiers Robinson, n° 41 : "Encore Robinson", Presses de l’Université d’Artois (commander), en librairie depuis fin mai 2017, 240 pages, 16 €, ISBN : 978-2-84832-250-6.

Présentation éditoriale

Les Cahiers Robinson ont été créés en 1997. À l’occasion de cet anniversaire, ils rendent hommage à celui qui leur a prêté son nom.
Encore Robinson : qu’on l’envisage sous l’angle du mythe ou de son histoire « véridique », le personnage, la figure — souvent le nom seul — continue de hanter la conscience occidentale tout en colonisant le reste du monde.
Ce numéro souhaite développer une actualité qui s’exprime aussi bien dans la littérature et le cinéma que dans les jeux de la téléréalité. Si la revue privilégie les oeuvres, les objets culturels et les produits dérivés adressés à l’enfance et à la jeunesse, elle tient compte du croisement des publics que la critique anglo-saxonne range sous le terme de crossover.
Sur un autre plan, on constate aussi une rencontre de significations divergentes, entre une certaine futilité de l’invocation à Robinson et la morosité des apprentis Robinson incapables aujourd’hui de se hisser à la hauteur de leur modèle.

Table des matières

Danielle Dubois-Marcoin
Robinson, le roman de la mauvaise conscience

Isabelle Nières-Chevrel
À la naissance des « robinsonnades » françaises.
Petite bibliographie commentée de La Vie et les Aventures surprenantes de Robinson Crusoé  […] au Robinson de douze ans

Isabelle Arnoux & Christine Chaumartin
Avatars de la robinsonnade. Retour sur l’exposition « Robinson & Cie : de Daniel Defoe à Lost » au Musée national de l’Éducation (Munaé)

Édith Perry

The call of the wild

Isabelle-Rachel Casta
« Vivre ensemble, mourir seul » Les Robinsons tragiques du vol 815 (Lost)

Roland Carrée
Cinéma année zéro. Seul au monde de Robert Zemeckis

Virginie Douglas
Nation de Terry Pratchett,le testament littéraire en forme de robinsonnade du roi de la fantasy anglaise

Christine Guérinet
Les robinsonnades urbaines, reflets de nos comportements

Anne-Marie Petitjean
Des robinsonnades inversées : Anne Hébert versus Michel Tournier

Kathy Similowski
Robinsons en fin d’école primaire : de la réécriture à l’invention

Philippe Blondeau
Robinsons d’eau douce

Julie Saint-Hillier
De l’île du Désespoir à l’île de La Redousse, réécriture bosquienne de la robinsonnade

Fabrice Thumerel
Le dossier Robinson d’Olivier Cadiot

ENFANCES AU CINÉMA

Patrick Louguet
Le voyage vagabond au cœur de l’œuvre cinématographique de Jacques Rozier (Les Naufragés de l’île de la tortue, Maine Océan et Adieu Philippine)

VARIA

Les Cahiers Robinson ont vingt ans

Patrick Tourchon & Leniiw Roman
Éloge de la désobéissance :Georges Bayard et la contre-culture

Fabrice Thumerel : Signé R. Le dossier Robinson d’Olivier Cadiot (extraits)

Cinq ans après un Art poetic’ (P.O.L, 1988) qui, parce qu’il met en valeur le faire en réduisant l’écriture poétique à un inventaire de matériaux hétérogènes, un prêt-à-écrire constitué d’un stock d’éléments prélevés (technique du cut-up), signe une entrée tonitruante dans un champ littéraire recomposé après la fin des avant-gardes, sans dessein préconçu, Olivier Cadiot entame un cycle de prose poétique centré sur la figure mythique de Robinson : « Robinson, c’est l’employé modèle pour un roman. Voilà un type qui se retrouve dans une île avec trois caisses échouées et à partir de ça, nous refabrique un monde complet. On croque une petite madeleine à la plage, et déjà trois mille pages ! Robinson en fait trop, il est le comble en soi. C’est l’archipersonnage. Plutôt que de se fabriquer un hamac, un parasol, et de s’installer en vacances, il se met au travail pour l’éternité » ("Cap au pire", entretien de 2008).

Quel monde l’écrivain entend-il (re)fabriquer en cette fin-de-siècle dite « postmoderne » ? La légèreté du ton – avec un petit clin d’œil à Proust – annonce l’inévitable mise à distance du modèle qui suit : « Au fond, je ne m’intéresse pas au mythe Robinson, je ne fais pas une adaptation ou une dérive sur le thème. Robinson est un nom de code, c’est plus un Neutre, un embrayeur d’impressions et de transport. »

Le fait est que recycler ce mythe fondateur est pour le nouveau venu dans le champ le moyen de se situer par rapport à la modernité capitaliste comme à la modernité littéraire. Afin d’examiner la façon dont Olivier Cadiot s’est construit une position en traitant le matériau-Robinson très différemment au fil du temps, on se penchera de près sur ce que l’on peut appeler son dossier Robinson (cf. Futur, ancien, fugitif, p. 147 et 151), à savoir une pentalogie qui, publiée chez un éditeur en vue dans le pôle de création spécifique (P.O.L), s’étale sur dix-sept ans : Futur, ancien, fugitif, 1993 ; Le Colonel des Zouaves, 1997 ; Retour définitif et durable de l’être aimé, 2002 ; Un nid pour quoi faire, 2007 ; Un mage en été, 2010.

[…]

Mais que faire quand on arrive après les Modernes et que l’on est conscient des manques de la modernité ? Entré dans le champ en plein postmoderne, Olivier Cadiot opte pour la sortie du style : l’acte créateur n’est plus idiosyncrasique mais ludique. […]
Les fictions du cycle Robinson ressemblent fort à l’Objet Verbal Non Identifié (OVNI) décrit dans le premier numéro de la Revue de Littérature Générale (P.O.L, 1995) : agencement d’affects sensibles, intellectuels et formels, patchwork où se télescopent réel et imaginaire, rêves et souvenirs, matériaux textuels et iconographiques… À sa façon, Cadiot nous offre en cinq volumes La Vie (de Robinson) mode d’emploi : un manuel de (sur)vie.

14 avril 2017

[News] Colloque international de Cerisy : Jacques Prévert, détonations poétiques

Pour fêter le 40e anniversaire de la mort de Jacques Pervers, Carole Aurouet et Marianne Simon-Oikawa proposent un colloque détonant… Si vous voulez faire le mécréant en plein 15 août et rejoindre le pré vert de Cerisy, c’est le moment de vous inscrire : ici. [On se souvient sur LC du colloque / numéro spécial À l’école Prévert ; et aussi du dossier "L’ami Prévert"…]

Présentation

En tête des classements des poètes préférés des Français, en tête des traductions et des ventes avec son recueil de poèmes Paroles, en tête des scénaristes qui ont marqué le cinéma français, et dans la tête des enfants qui apprennent ses textes dès les petites classes, la poésie de Jacques Prévert est familière aujourd’hui comme hier aux petits et aux grands.

Cependant, malgré son immense popularité, il reste méconnu. Un profond décalage existe entre son œuvre réelle et l’image que la postérité en garde. La diversité de ses créations n’est présentée que de manière partielle. La perception actuelle qu’en a le public est également erronée. À côté de textes doux et rêveurs figure en effet, et même majoritairement, une poésie-action. Mais trop atypiques et trop dérangeantes, les productions prévertiennes ont été édulcorées.

Fidèle toute sa vie à ses convictions, l’artiste a créé une œuvre rebelle et virulente, anticléricale et antimilitariste, crue et corrosive, vivante et roborative, d’une actualité encore étonnamment criante. Elle résonne fortement dans le monde qui est à présent le nôtre, et contribue à l’éclairer.

Quarante ans après sa disparition, ce colloque sera enfin l’occasion de redécouvrir Prévert, de le donner à lire autrement, d’une manière plus complète et plus juste qui permette d’en réévaluer la portée.

Programme provisoire

Vendredi 11 août
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants

Samedi 12 août
Matin:
"Jacques Prévert vu par…", par Carole AUROUET & Marianne SIMON-OIKAWA

Après-midi:
Roland CARRÉE: Prévert, Grimault et le cinéma d’animation: inspirations, poétiques et prolongements
Akira ISE: Réception de Jacques Prévert au pays du Soleil Levant. Autour du théâtre et du film d’animation japonais

Dimanche 13 août
Matin:
Carole AUROUET: Tracts et manifestes politiques de Jacques Prévert
Béatrice de PASTRE: Ce que la pomme de terre veut dire — Pour un manuel illustré d’économie politique

Après-midi:
Marianne SIMON-OIKAWA: La poétique du collage chez Prévert: des mots aux images
Marianne SIMON-OIKAWA: "Tu ne sais pas peindre, mais tu es peintre!" — L’esthétique du collage chez Prévert

Lundi 14 août
Escapade à Omonville-la-Petite: La maison Jacques Prévert, Port Racine, le Jardin Jacques Prévert, etc.

Mardi 15 août
Matin:
Noël HERPE: Les vies cinématographiques de Prévert
Carole AUROUET: Le cinéma invisible de Jacques Prévert se dévoile: nouvelles découvertes de scénarios détournés

Après-midi:
Laurent VÉRAY: Y a-t-il un style documentaire Prévert?

Soirée:
Lectures de poèmes, par Philippe MÜLLER & Vincent VERNILLAT (Compagnie PMVV le grain de sable)

Mercredi 16 août
Matin:
Laurence PERRIGAULT: "Lorsque l’on fait un pas de côté": penser Prévert à partir des œuvres de Lou Tchimoukow et de Fabien Loris
Francis MARCOIN: Prévert, crosse en l’air, cross over

Après-midi:
Serge MARTIN: Engagement du racontage: le poème de Jacques Prévert toujours à contre-écriture saintes
Fabrice THUMEREL: À la fête Prévert

Jeudi 17 août
Matin:
Alain KEIT: Une histoire de feuilles mortes
Giusy PISANO: Les chansons de Prévert: de l’écran au disque

Après-midi:
Dominique VERSAVEL: Jacques Prévert et les "voleurs d’images"
Christian LEBRAT: Jacques Prévert et le livre d’artiste

Vendredi 18 août
Matin:
Conclusions

9 novembre 2013

[Agenda] Christian Prigent

Passez de 2013 à 2014 avec Christian Prigent, de Saint-Brieuc à Lille, via Paris et Valenciennes.

â–º Lundi 18 novembre 2013, 19h à 21h30, à Saint-Brieuc
 : Rencontre avec Christian Prigent et Vanda Benes, Villa Carmélie
 (55 rue Pinot Duclos à Saint-Brieuc
). Entrée gratuite
. Réservation souhaitable (mais pas obligatoire) au 02 96 33 62 41.

À l’occasion de la parution, en mars 2013, chez POL, de son roman Les Enfances Chino, Christian Prigent ouvrira la boîte à outils de l’écrivain. Il partagera avec nous le matériau d’où part l’écriture (photos, peintures, tableaux, gravure, chansons d’operette…). Il dira comment ce matériau surgit à mesure que le parcours s’invente, comment il devient coloration, tonalité, littérature.

Soirée en trois parties : La fabrique Chino. Guest star : Philippe Boutibonnes, microbiologiste, peintre, dessinateur, écrivain, philosophe, cycliste.

Lectures à une et deux voix (Vanda Benes et Christian Prigent). Chansons (Vanda Benes accompagnée au piano par des élèves du Conservatoire de Saint-Brieuc). Projections commentées (Christian Prigent et Philippe Boutibonnes).

â–º Samedi 23 novembre 2013, dans le cadre de Citéphilo 2013.

 

14h30 > 16h30 : Projection de La belle journée (1h07, coul., 2010)
en présence de la réalisatrice :
Ginette Lavigne, réalisatrice, monteuse
A également réalisé : La nuit du coup d’Etat, Lisbonne, avril 1974 (2001), Un voyage en Israël (2008), Jean-Louis Comolli, filmer pour voir ! (2013)
Christian Prigent, poète, romancier, essayiste
A notamment publié : La vie moderne. Un journal (POL, poésie, 2012), Les enfances Chino (POL, roman, 2013) 
Présentation : Jacques Lemière, Institut de sociologie et d’anthropologie, CLERSE (UMR 8019 CNRS), Université Lille 1
Monteuse (notamment des films de Jean-Louis Comolli, L’Affaire Sofri, la série des films sur Marseille, et beaucoup d’autres), Ginette Lavigne est aussi réalisatrice. Dans La Belle Journée, elle se met au défi de la réalisation du film sur et avec un poète, Christian Prigent, sur son monde et sur son œuvre, à partir (texte et chansons du film) d’extraits de quatre ouvrages de l’écrivain : Commencement (1989), Une phrase pour ma mère (1996), Grand-mère Quéquette (2003), Demain je meurs (2007), tous parus chez POL. Rigoureux et inventif travail cinématographique, qui sera reçu en tant que tel, et aussi, parfaite introduction à la rencontre-lecture avec Christian Prigent, qui suivra, deux heures plus tard, à la Médiathèque Jean Levy de Lille.

 

 
Palais des Beaux-Arts – grand auditorium – Place de la République – Lille
 
18h30 > 20h30 : Christian Prigent ou l’acte poétique
En partenariat avec les médiathèques de Lille
Christian Prigent, poète, romancier, essayiste
A notamment publié : La vie moderne. Un journal (POL, poésie, 2012), Les enfances Chino (POL, roman, 2013) 
Présentation : Gérard Briche, professeur de philosophie à l’Ecole Supérieure d’Art de Tourcoing
L’homme qui parle scande les phrases, éclate les mots, triture la langue. Cet homme, c’est Christian Prigent, et il dit de la poésie. Mais cette poésie passe par le corps – littéralement. Car c’est dans l’acte que la poésie, la vraie, advient. Dans cet acte, dans cette performance, c’est toute la réalité matérielle qui passe, et d’abord la réalité biographique du poète. Ainsi la poésie est-elle pétrie de toute la matière de la vie, et jusqu’à ses aspects les plus triviaux, mais les plus rigolos aussi. Christian Prigent : la poésie, c’est d’abord ce qu’on imagine être le plus étranger à la poésie.
 
Médiathèque Jean Lévy – 32/34 rue Edouard Delesalle – Lille

â–º Trois jours avec Christian Prigent à la Maison de la Poésie de Paris, du 28 au 30 novembre 2013 : voir le programme.

â–º Lecture/conférence de Christian Prigent : "Martial, grande brute !" (quelle traduction contemporaine de l’obscène latin ?).

" Rapide, vacharde, pittoresque, rigolote, souvent obscène, toujours à la fois savante et désinvolte, la poésie épigrammatique de Martial s’inscrit dans la tradition, mineure mais vivace, d’une poésie non idéaliste qui « sent l’homme » quotidien. Du coup, elle tente l’effort de traduction des « modernes » de toutes les époques. Les 650 textes que j’ai essayé de « recycler » dans une forme méticuleusement métrée et travaillée par la distance des anachronismes paraîtront chez POL en avril 2014." (C. Prigent)

Dans le cadre du séminaire de MASTER 1 & 2 "L’obscénité en perspective : antiquité/ modernité", le jeudi 12 décembre 2013 de 11H à 13H – Université de Valenciennes , Site du Mont Houy, Bâtiment Matisse, Salle 208 -, B. Gorrillot invitera Christian Prigent, l’un des grands poètes français actuels, à l’occasion de la publication prochaine de sa traduction de DCL épigrammes de Martial (Paris, P.O.L, 2014). Cours ouvert à tous.

â–º Début 2014, les éditions P.O.L mettront en ligne sur leur site une sélection d’essais et d’entretiens de Christian Prigent – parmi lesquels les quatre que nous avons réalisés ensemble entre 2001 et 2013.

En plus de "Passage des avant-gardes à TXT" (dans Francis Marcoin et Fabrice Thumerel dir., Manières de critiquer, Artois Presses Université, 2001, p), trois entretiens publiés sur Libr-critique :

* "L’Incontenable Avant-Garde", 6 décembre 2006 ;

* "De TXT à Fusées", 16 mai 2008 ;

* "Christian Prigent, un ôteur réeliste", 14 mars 2013.

â–º Du lundi 30 juin (19H) au lundi 7 juillet 2014, premier colloque international de Cerisy sur l’œuvre de Christian PRIGENT : "Christian Prigent : tou(v)er sa langue", sous la direction de Bénédicte Gorrillot, Sylvain Santi et Fabrice Thumerel. [Lire la présentation détaillée et le programme complet]

Argumentaire. Comme ancien directeur de la revue d’avant-garde TXT (1969-1993) autant que par l’ampleur et la diversité de son œuvre personnelle, Christian Prigent (né en 1945) fait l’objet, depuis 10 ans, de multiples publications, rencontres, journées d’étude, enregistrements, mises en scène et films. D’où l’opportunité d’organiser un colloque international qui permette d’établir un premier bilan des réflexions proposées sur cet écrivain et d’ouvrir d’autres perspectives de lecture.

Le réel est ce que l’écrivain affronte, face auquel il essaie de trouver sa langue. Or ce réel est pour lui, comme pour Lacan, ce qui "commence là où le sens s’arrête". C’est encore le réel pulsionnel du corps qui défait les voix, comme chez Artaud ou Bataille. Marqué par la négativité de la Modernité, Prigent ne cesse donc de trouer la langue, les représentations admises aussi bien que l’histoire littéraire. Et il problématise violemment la légitimité du geste créateur. Mais il invite aussi à un salut du poétique inattendu en ce début de siècle qui continue volontiers à liquider, avec les avant-gardes, les genres millénaires, les engagements politiques et les utopies esthétiques. Les livres de Christian Prigent proposent ainsi une "trouée", au sens de la promesse d’une embellie. Car s’y opère peut-être le miracle d’avoir forcé l’expression juste du réel, voire de soi ?

14 octobre 2013

[Texte] Bernard Desportes, Baal – extrait [Libr-@ction – 10]

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , , , — rédaction @ 19:40

Pour cette dixième livraison de Libr-@ction, nous sommes très heureux de vous donner à lire/déclamer en exclusivité un extrait du prochain roman de Bernard Desportes – dont la parution constituera un véritable événement. On retrouvera dans Baal la même géographie mentale que dans L’Éternité ou Une irritation.

 

Baal est une vaste cité en collines et terrasses qui surplombent l’océan, hauts fourneaux aciéries métallurgies tréfileries peausseries tannages fabriques de pneus de goudron de cordes plâtreries tuileries, fumées ocre rouille âcres, ville infinie industrieuse miséreuse ouvrière aux rues grises et noires d’émanations toxiques de suie de poussier aux mendiants croupissants amputés ou sans yeux, rues sans nom encavées encastrées au fond de hauts immeubles de brique ou de béton délavés battus par les pluies le grésil les vents de sable, rues couvertes de serviettes de draps sur des fils qui flottent comme des voiles et descendent de quartiers populeux en cités laborieuses sombres tristes en pente douce et rêveuse vers la mer aux abords de laquelle elles se transforment alors par une sorte de miracle barbare en un lacis de bidonvilles et minuscules ruelles violemment blanches ouvertes odorantes et criardes tout autour du port sous des éclairs soudains de soleil entre les grues et les mâts dans des quartiers de gouailles de rires et de putains au long de trouées grouillantes ivres et puantes qui chavirent et s’entrelacent, à l’est autour des chantiers navals des docks et du port, à l’ouest jusqu’à l’immense cimetière marin qui longe l’océan derrière des terrains vagues succédant à d’autres terrains vagues où campent au milieu de millions de tonnes d’ordures à ciel ouvert des gueux des errants des malades de vieilles putes et des travelos épaves des incurables logeant à dix douze ou quinze parmi des vieillards largués par leur famille des enfants nus venus de nulle part des aveugles des estropiés des mutilés des idiots ou des fous que l’abandon la solitude la douleur ont conduits à se réfugier ici, ultime étape dans le chaos de leur vie, parmi les leurs, avec ces hommes et ces femmes qui n’ont plus d’humain que ce qu’il leur reste de mémoire et ce fond de dignité invisible, si raillée, désuète, archaïque, grotesque aujourd’hui, qui parfois protège encore, comment est-ce possible ? les plus démunis de la folie des assauts voraces du monde,

ils vivent tous là ces intouchables, pour les plus chanceux dans des baraques de tôle ou de carton des abris de toile éternellement battus par les vents âpres et salés venus de l’océan, pour les autres à même le ciel où au milieu des immondices des rats des chiens et des oiseaux, hommes femmes enfants mangent dorment urinent défèquent et s’accouplent, chacun parmi tous, les hommes et les adolescents prenant indifféremment femmes ou enfants qu’ils engrossent ou possèdent sans répit, sans compter, sans autre regard sur l’avenir que la faim immédiate et la longue nuit qui marche et descend sur l’immense décharge comme elle descend sur la terre et la couvre, la recouvre, l’enserre dans ses peurs, ses rêves et ses cris, la mer les berce et les protège, le mer, la vaste mer qui quelquefois les appelle et les emporte en secret, elle leur offre alors en ses vagues l’accueil qu’ils n’ont pu trouver sur la terre, dans la lumière et les senteurs, les murmures, sous le soleil d’août ou les pluies de novembre, sous les grands vents de l’automne qui tant bouleversent les âges ou ceux du printemps qui tant affolent le sang l’esprit et le désir des hommes dans toute la pourriture, la sordide beauté du monde,

aux abords du cimetière de Baal, gigantesque usine de recyclage de cadavres pour nourrir la terre, se trouve sur l’un des tout derniers terrains vagues proches de l’océan parmi les monceaux d’ordures assaillis de mouettes et goélands le terrier de Majah, négresse décharnée sans âge édentée borgne qui fut jadis mère de deux adolescents de quinze et dix-sept ans, disparus un jour il y a près de vingt ans sans que nul ni en ville ni sur les décharges ne sache ni pourquoi ni comment, devenus putains esclaves ou transformés en pourvoyeurs d’organes, dans tous les cas morts aujourd’hui, forcément morts, elle persiste, elle, à croire qu’ils ont survécu jusqu’à ce jour et qu’elle les verra un matin venir vers elle du fond de ces terrains chaotiques où campent les charognards, du fond de ces routes désertes éventrées par le soleil, oui, ses fils reviendront arracher leur mère à la décharge du monde, ou peut-être sont-ils morts mais alors elle verra leur dépouille arriver jusqu’ici, au cimetière, par le camion qui chaque matin ramène tous les morts de la nuit ramassés dans la ville, et pour cela chaque jour à l’aube elle grimpe sur cet arbre centenaire sorte de baobab dressé à l’entrée du cimetière d’où elle peut voir tournés vers le ciel les visages des morts, tous ces corps entassés emmêlés les uns les autres dans la benne, quand celle-ci s’arrête quelques instants au pied de l’arbre attendant l’ouverture des grilles du cimetière, de son œil unique, étincelant, immobile, elle regarde, elle regarde, elle cherche ses fils, elle sait qu’elle doit revoir ses garçons avant que la terre les prenne, elle ne pourra à son tour offrir son corps aux vents aux saisons aux oiseaux qu’à ce moment-là,

en ce mois de septembre brûlant accablé exténué de soleil brûlé rongé par le sirocco et les insectes, la morgue qui jouxte le cimetière semble endormie,

mais il n’en est rien,

il est cinq heures de l’après-midi, on voit par les grilles du bâtiment ouvertes sur la route et l’étroit terre-plein qui le sépare de l’océan la cour déserte de la grande morgue de Baal,

les bourrasques font s’envoler par tourbillons le sable qui recouvre le sol de la cour et apporte emporte renvoie loin au-delà des murs d’enceinte du cimetière, couvrant en partie toute la ville, cette odeur venue d’une autre cour derrière, invisible d’ici, odeur fade et persistante, lancinante, obsédante qui tant aura imprégné la mémoire de Baal en liant irrémédiablement à ses années d’adolescence ces relents nauséeux dont il parlera longuement plus tard à Annah, un soir, dans un de ces instants si rares où la paix mon Dieu est-ce possible semble prendre possession du corps, lui parlera de cette odeur dont on ne pouvait se défaire, dira-t-il, et ce sera une des raisons qui l’auront forcé à fuir cette ville (raison aussi forte aussi dure que ce dont il savait déjà que la Fossoyeuse ne tarderait plus à exiger de lui), cette odeur comme celle des tourbières trop longtemps ouvertes et souillées, décomposées, odeur pitoyable et honteuse, odeur obscène des morts abandonnés depuis un jour ou deux en plein soleil, cadavres ou agonisants ramassés en ville et déposés là, nus, en vrac, à ciel ouvert, certains encore vivants mutilés blessés plaintifs les yeux crevés ou déjà morts, entassés les uns sur les autres, mêlés, exposés au soleil, épaves pourrissantes sur lesquelles s’acharnent les mouches et, déjà, hésitants mais revenant sans cesse à la charge, les oiseaux, les grands oiseaux blancs puissants et voraces que l’océan ramène avec la marée,

cinq heures en cet après-midi vibrant sous la chaleur, le silence étale et profond du ciel uniformément bleu, ciel brisé, hanté par le grondement sourd, violent, répété des vagues vertes et noires montées de l’océan à l’assaut du rivage, des rochers, des murs d’enceinte de l’immense cimetière marin de Baal,

sous les ordres secs et brefs de Kamal une dizaine de jeunes nègres de seize à dix-huit ans trient les vivants et les morts, ils prennent du tas grouillant, mouvant comme un nœud de vers, par une jambe un bras une tête les corps nus emmêlés les uns dans les autres, ils les dénouent, les séparent, tranchent parfois à coups de machette, ceux qui vivent encore sont immédiatement remis dans la benne et emportés plus loin dans un bâtiment fermé, secret, où l’on procède à la récupération des organes, trafic particulièrement lucratif ne bénéficiant qu’aux blancs les plus riches et à quelques noirs dont la collaboration active et sans faille constitue un atout essentiel à la survie du régime, tout est récupérable chez ces jeunes nègres : le sang, les yeux, la langue, le larynx, la trachée, les poumons, le cœur, le foie, la rate, les reins, les veines, l’estomac, les intestins, la vessie, le sexe, les testicules, les bras et les jambes, les pieds, les mains, la peau, le cerveau seul faute d’une connaissance scientifique suffisante échappe encore au recyclage pour la réparation le rajeunissement la prolongation permanente des nantis qui ainsi retrouvent l’éclatante jeunesse d’un corps recomposé prolongé d’une tête couverte d’implants, sans rides, hagarde et décérébrée au sourire immobile : la tête idéale d’un speaker d’informations télévisées,

les morts, anonymes pour la majorité d’entre eux, jetés en tas, sont envoyés au lavage, la plupart de ces anonymes, des adolescents, sont déjà amputés, ils ont été violés et torturés, égorgés, certains décapités, une fois lavés ils seront encore, pour les plus beaux et les plus jeunes, par ces adolescents perdus désœuvrés sans avenir à qui ils sont confiés pour qu’ils les lavent, longuement et collectivement violés, ouverts, découpés, saccagés, rendus méconnaissables avant d’être enfin, comme des jouets cassés, jetés indistinctement dans ces vastes fosses creusées dans la terre à cet endroit où elle est la plus meuble et tendre, au sud du cimetière, contre les murs qui font barrage à l’océan, ils s’écouleront là en paix, leurs restes seront drainés par les eaux, emportés par bribes dans les fonds marins où ils serviront de nourriture d’appoint aux grands poissons avides et muets,

les jeunes nègres employés au nettoyage des morts, comme ceux chargés de leur mise en terre, ont tous été abandonnés, enfants trouvés ramassés au hasard des rues et des rafles ils sont tous à présent les enfants de la Fossoyeuse qui se déclare la mère de chacun, c’est elle qui les a choisis à l’Assistance quand ils avaient dix ans, elle les a conduits à l’école jusqu’à la puberté puis ils ont été mis au travail, chez elle, à la grande usine du recyclage des morts, Kamal, aidé d’une douzaine de gardes-chiourmes armés d’un flingue et d’une matraque électrique, se charge de leur surveillance de leur obéissance de leur soumission, vers quatorze quinze ou seize ans selon leur taille et leur développement ils sont envoyés dans le lit de la Fossoyeuse, nus, le corps débordant de sève, ils doivent, sous le regard impassible de Kamal, gravir cet énorme tas de chair de graisse et de plis pour s’engouffrer entre les cuisses de leur mère et tâcher de la faire jouir, s’ils échouent ils seront mis au pain à l’eau et à une viande crue dont nul ne connaît la provenance, le corps fouetté pour aviver leur force, leur sang, leur laisser peut-être une seconde chance de monter quelques nuits durant ou quelques jours la Fossoyeuse, leur mère à tous,

la nuit, tandis que s’accomplit sans fin le viol silencieux des cadavres et le lourd labeur toujours recommencé acharné insatiable de l’impossible apaisement des chairs de la Fossoyeuse, on entend les cris et les hurlements de ceux qui, mis avec les morts, vivent encore et dont on arrache à vif les organes, et dans les rares moments de silence si l’on tend l’oreille on perçoit, du côté de l’océan, au-dessus de la morgue et au-dessus du cimetière, comme un vol lent parcourant la ville de Baal qui jamais ne s’endort, la longue plainte de ceux dont on vide le sang,

dans le basculement du monde au cœur de la nuit barbare monte vers le ciel le hurlement âpre sombre lent et sans joie de l’océan qui jamais ne s’endort,

au matin, à l’aube, le ciel est bleu pâle,

16 mars 2012

[Manières de critiquer] L’écriture au présent : tensions et irritations. Lettre ouverte à Bernard Desportes à propos de Le Présent illégitime

Bernard Desportes, Le Présent illégitime. Réflexions sur une écriture de l’impossible, éditions La Lettre volée, Bruxelles, 2012, 112 pages, 16 euros, ISBN : 978-2-87317-381-4.

Cher Bernard,

« Comment nous attarder à des livres auxquels,
sensiblement, l’auteur n’a pas été contraint ? »
(Georges Bataille, Le Bleu du Ciel).

Je tiens tout d’abord à te dire tout le plaisir que j’ai eu à lire cet essai stimulant dont le titre résonne comme un insolent (r)appel – et dont, en 2009, j’avais publié en avant-première le troisième chapitre, « Écriture et liberté. » J’y retrouve les échos de nos discussions autour de lectures et d’interrogations communes – débats passionnés, tant sont vifs chez toi l’attrait pour le théorique et le sens de l’hospitalité critique (très vite, j’ai compris que tu fais partie des rares écrivains pluridimensionnels/polygraphes : plume acérée, pensée subtile, critique engagée). Interpellé par la dédicace, j’ai voulu poursuivre un dialogue amorcé en 1999 lors d’un colloque organisé avec Francis Marcoin à l’Université d’Artois (Manières de critiquer, APU, 2001) et poursuivi lors de nombreuses rencontres, publiques ou privées, de la Journée d’études que j’ai coordonnée en 2006 (Bernard Desportes autrement, APU, 2008), ou encore du long entretien paru sur le site sous le titre de « Roman (et) critique » (2008). Ainsi impliqué, à la chronique j’ai préféré la lettre ouverte, du seul fait qu’elle correspond à la nature d’échanges placés sous le signe d’une amitié qui fait prévaloir la connivence critique sur la complaisance.

(more…)

14 juillet 2010

[News] Opération Libr-vacance

Suite aux News des deux derniers dimanches, on trouvera texto les suggestions faites par des Libr-lecteurs (S. Denys, D. Heissler, C. Marescaux, S. Moussempès et N. Tardy) comme des rédacteurs et contributeurs de LIBR-CRITIQUE (J.-N. Clamanges, F. Marcoin, D. Pozner et F. Thumerel) dans le cadre de l’opération Libr-vacance, dont l’objectif est de faire naître des libr-envies tout en proposant un petit échantillonnage des pratiques culturelles chez des lettrés différents par la profession et l’âge (sont ici représentées toutes les décennies entre la deuxième et la sixième). Après tout, ce "défilé" vaut bien celui des militaires, non ? [À part une exception, les liens actifs renvoient à des œuvres déjà commentées sur LIBR-CRITIQUE]

â–º Rappel : Dans une dizaine de jours – soit la huitaine qui suivra une pause estivale intervenant après une bonne centaine d’entrées en six mois et demi –, paraît le numéro spécial de la revue Il particolare consacré à Christian PRIGENT [pour s’informer ou commander].

(more…)

15 juin 2010

[Livre-news] Les Cahiers Robinson, n° 27 : « Ã€ l’école Prévert »

Les Cahiers Robinson, Université d’Artois, n° 27 : "À l’école Prévert", printemps 2010, 212 pages, 16 €, ISBN : 2-9516422-9-6. [commander le numéro]

Suite au colloque qui s’est tenu à l’université d’Artois les 14 et 15 janvier 2009 – et à la présentation de ma propre contribution, "À l’école Prévert : sociogenèse d’un poète mécréant" –, la publication des Actes propose une relecture de cette œuvre subversive d’autant plus nécessaire que, depuis la mort de l’auteur en 1976, l’on a pu enregistrer peu d’entreprises de ce genre.

(more…)

22 avril 2008

[LIVRE] Bernard Desportes autrement, coll. dir. Fabrice Thumerel

   Présentation en exclusivité du livre Bernard Desportes autrement, dir. Fabrice Thumerel.
Bernard Desportes autrement, dir. Fabrice Thumerel, Artois Presses Université. 15 €.

(more…)

2 mars 2008

[Manières de critiquer : Bernard Desportes autrement] Roman (et) critique. Entretien de Bernard Desportes avec Fabrice Thumerel (2)

  La seconde partie de l’entretien (lire la 1ère partie) propose un dialogue sur la critique qui succède à la réaction de Bernard Desportes au volume collectif qui va paraître sur son oeuvre : Bernard Desportes autrement, Artois Presses Université, 120 pages, 15 €.

(more…)

4 janvier 2008

[Manières de critiquer : Bernard Desportes autrement] Francis Marcoin, « Demain, j’écris Paludes… » Sur Une irritation

[À l’occasion de la parution quasi simultanée d’Une irritation (à partir du 7 janvier en librairie), et du volume collectif Bernard Desportes autrement (Artois Presses Université, février 2008), nous proposons comme première pièce d’un Dossier exclusif, une lecture-écriture de Francis Marcoin (Université d’Artois) qui constitue le premier article sur ce que d’aucuns n’hésitent pas à appeler d’ores et déjà le chef-d’oeuvre de Bernard Desportes. (Quoi qu’il en soit, ce dernier récit confirme ce qui devient une évidence pour de nombreux lecteurs avertis : Bernard Desportes fait partie des romanciers français d’aujourd’hui les plus marquants). On appréciera cette démarche qui épouse les méandres de l’écriture comme de la géographie portésiennes.]

(more…)

16 août 2006

Présentation

Filed under: manières de critiquer — Étiquettes : , — rédaction @ 16:00

Lire la présentation du dossier « Avant-garde, critique et théorie », écrite par Francis Marcoin, avec qui nous collaborons pour la réalisation de ce partenariat.

[lire la présentation par Francis Marcoin]

Powered by WordPress