Libr-critique

8 septembre 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, Tâtons rompus

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Les caractères acquis ne se transmettent pas est l’imbécile gageure théorique, contre toute évidence, que je devais affronter en sortant de mes études, dans les années soixante-dix. L’éthologie, qui s’était développée sous l’impulsion de Konrad Lorenz, était encore raciste. La génétique n’avait pas encore mouillé son vin, fractionné ses gènes. J’ai abandonné la partie, ayant mieux à vivre.

D’ordinaire l’inné et l’acquis font bon ménage, cela acquis par l’animal bien avant que l’homme n’ait germé. Mais dans le cas d’une naissance adultérine à l’encontre des mÅ“urs, ou pis d’un enfant né d’un viol – les distinguer n’est pas moins impossible, tant ils abondent à se contrecarrer.

Autodidacte comme tout artiste authentique, je me suis formé moi-même, dit Héraclite, et se garde de former quiconque. Après lui tous les philosophes enseignent, y compris Nietzsche − plusieurs crans ont lâché.

« Lord Caversham, smiling at the pertness » (celle de Mabel Chiltern, dans An Ideal Husband d’Oscar Wilde). J’ai toujours traduit sans vérifier : « souriant à l’impertinence », et je n’avais pas tort, encore que le Harrap’s parle surtout de mutinerie, pert mutin côtoyant pertinent sans soulever d’obstacle ni de rapprochement – bref une symbiose allitérée de sens en le francophile écrivain aboutissant à cette délicieuse impertinence – laquelle ? lisez donc le théâtre d’Oscar Wilde, c’est ce qu’il a fait de meilleur.

À la fable rabbinique (L’an prochain à Jérusalem) qui s’est incroyablement avérée comme le berceau du sionisme et de la (re)naissance d’Israël – a succédé la fable freudienne dotant l’humain d’une hypersexualité théorique. Derrière ces théories, qui gardent quelque chose de la procession et ne sont pas des fêtes de la pensée, il faut entendre la rumeur sourde d’une asexualité (se marier tard, limiter les contacts à la seule reproduction) sur des siècles.

Le latin, expulsé de la langue administrative par François 1er (ordonnance de Villers-Cotterêts, 1539), continue longtemps de servir et de sévir : dans les prêches catholiques traditionnels, c’est-à-dire antisémites, jusqu’à nos jours ; mais surtout comme langue des « Â philosophes « Â : Descartes, Spinoza, Leibnitz, jusqu’à ce que l’allemand de Kant et de Hegel prenne le relais. Il serait fastidieux d’entreprendre l’étude linguistique des théoriciens de la connaissance (qui rarement, suivant l’étymologie de « philosophe » pratiquent la sagesse, sinon la folie) pour le moucheron enivré à la pissotière de l’auberge.

Le ou la poète n’est plus précoce, si surdouée soit-elle. Souvent la quarantaine suscite les premiers émois aboutis.

Le temps n’est pas loin où sévissaient des porte-parole, modèle Paul Bourget, fins connaisseurs de l’âme féminine, qui tiraient du je leur épingle, leur canne, leur jonc d’or.

Don Juan finit par faire une fin, Maupassant n’a pas vécu assez vieux pour savoir cela. L’homme éléphant de mer, grand maître de harem, aux épouses et concubines de plusieurs catégories, est une voie de garage, non le chemin de crêtes qui fait le sapiens sapiens.

L’enfance a perdu une bataille, elle n’a pas perdu la guerre. Français, encore un effort si vous voulez être Armoricains.

Le français classique simplifiait l’expression par la langue. Le franglais d’internet la simplifie par l’image, clin d’Å“il à deuil d’une culture.

Tâtonnements, trébuchements de Monk, poussière de prolégomènes, d’une politesse exquise que le jazz rock a piétinée.

Bribe après bribe se détachent mieux que ne tombe goutte sur goutte de la trompette d’or de Miles Davis (Concerto de Aranjuez, 1959), qui dans le cornet m’instille son alliance de métaux rares dont le corps naît d’une jeunesse acquise.

J’aime, pour rendre le rêve, la naïveté du Douanier Rousseau, le trompe-l’Å“il de Dali. Moins l’onirisme échevelé qui sévit, du 19e au vingt-et-unième siècle. Mais le seul peintre qui ait vraiment dit le rêve est Balthus (La Rue, 1933, La Montagne, 1937, Le Passage du Commerce-Saint-André, 1952-1954), par son art de la décontextualisation. En un même tableau plusieurs scènes s’ignorent, reliées par un fil invisible, espacées par un temps inconnu.

D’une moule mal fermée du Jardin des délices dépasse une jambe de l’entre-deux sexes, nue si peu nue.

Très nus ceux de Balthus, de la roseur aux joues du plaisir vierge aux quelques tableaux de membres déjetés. Ce qui domine sont les méplats de bras et jambes, chair jeune lue au plus charnel. En bascule au surréalisme, son œuvre équivaut (en l’excédant de loin) au parti pris des choses de Ponge. Paysages, natures mortes, centrage sur le sujet délaissant obsolète toute perspective. Comme Matisse, il se dispense de commentaires de poète sur sa peinture. La transgression se suffit.

Rêve : comment peut-on nommer rêve ce qui chaque fois s’annonce et s’énonce comme plus réel que le réel, surréel indiscutablement même s’il se dérobe – non comme un voile d’illusions mais comme le sol sous nos pieds.

14 juillet 2020

[Livres-News] Libr-News

Dans ces Libr-News estivales, nos Livres reçus… et en avant-première la présentation du numéro 62 de Lignes… et nos Pleins feux sur Christian PRIGENT

 

Livres reçus /FT/

► Poésies sourdes. Les Enjeux de la traduction en LSF, GPS n° 11 collecté par Brigitte Baumié, éditions Plaine page, été 2020, 206 pages, 20 €, ISBN : 979-10-96646-31-9.

Comme nous assistons au réveil de la poésie en Langue des Signes, on trouvera dans ce magnifique volume richement illustré aussi bien des traductions dans l’autre langue de textes classiques qu’une perspective historique insistant sur la « nouvelle poésie sourde (1970-2005) » et des créations contemporaines : on retiendra, entre autres, les poèmes otorigènes de Claudie Lenzi (dont les OTOportées !), le « VibroMessage » signé Éric Blanco… et même un texte traduit en LSF de Julien Blaine !

 

► John ASHBERY, Autoportrait dans un miroir convexe, traduction de Pierre Alferi, Olivier Brossard et Marc Chénetier, postface de Marc Chénetier, éditions Joca Seria, été 2020, 152 pages, 25 €, ISBN : 978-2-84809-344-4.

Présentation éditoriale. «  Tout artiste qui se respecte devrait avoir comme seul objectif de créer une œuvre dont le critique ne saurait même commencer à parler. » Les propos tenus par John Ashbery sur l’œuvre du peintre Brice Marden éclairent la sienne, si singulière, qui s’ouvre avec Some Trees, choisi en 1956 par W. H. Auden pour le Yale Series of Younger Poets Prize. À peine vingt ans plus tard, le magistral Autoportrait dans un miroir convexe, éponyme du poème inspiré par le tableau du Parmesan, mêle réflexions intimes, propositions esthétiques et regards sur le monde environnant à la lumière d’un examen des rapports difficiles entre peinture et poésie.

Libr-point de vue. C’est cette version qui doit figurer dans nos bibliothèques, pour sa traduction, l’élégance du volume et aussi la passionnante postface de Marc Chénetier, « Self-portrait in a complex error », qui offre un pas de côté avec changement d’optique : dans ce texte qui se présente sous la forme d’une lettre au poète, la liberté de ton se conjugue à l’érudition pour remettre en question la référence auctoriale à l’Autoportrait dans un miroir convexe de Parmigianino (vers 1524). En matière d’autoportrait critique, en effet Marc Chénetier préfère au Parmesan Aert Schoumann. /FT/

 

â–º Charles Bernstein, Renflouer la poésie, traduction et postface d’Abigail Lang, éditions Joca Seria, hiver 2019-2020, 100 pages, 18 €.

Abigail Lang a raison d’insister sur l’extraordinaire « Recantorium » (p. 25-40) de celui qui représente une figure de proue des Language poets : « Dans « Recantorium », longue rétractation modelée sur celle qu’eut à faire Galilée devant l’Inquisition mais évoquant aussi la confession puritaine et les procès de Moscou, Bernstein passe en revue, en creux et avec une jubilation évidente, les éléments de sa poétique tout en se payant la tête des inquisiteurs et de tous ceux qui présentent la poésie comme « l’Expression Intemporelle du Sentiment humain universel (SHU ». C’est un combat institutionnel. Sous des dehors bénins, les tenants de la « culture officielle du vers » qui président aux destinées du Mois national de la poésie (l’équivalent de notre Printemps de la poésie) opèrent un coup de force : en invoquant l’universel et le sens commun, ils s’abstraient du champ polémique où s’affrontent les poétiques et s’établissent les valeurs. À l’humanisme anhistorique et à l’essentialisme de la poésie mainstream, Bernstein oppose une poétique pragmatique fondée sur le contexte et l’usage » (p. 84).

 

► Jean-Pierre Bobillot, Trois poètes de trop, Patrick Fréchet éditeur / Les Presses du réel, juin 2020, 144 pages, 14 €, ISBN : 978-2-37896-159-6.

Que peuvent bien avoir en commun le poète symboliste René Ghil (1862-1925) et Jean-François Bory (1938) comme Lucien Suel (1948) ? Ce sont des eXpérimentrop : X comme interdit au Grand-Public, en ces temps de prose transparente écrite en FMP (Français Médiatique Primaire), pour faire un clin d’Å“il à Prigent… C’est dire que l’excès est de moins en moins prisé. Et le poète essayiste de donner cette définition : « (ne) peut être qualifiée d’ « expérimentale » […] (qu’)une œuvre ou une démarche s’attachant à explorer et à exploiter sans réserves toutes les zones et strates de toutes les configurations médiopopétiques possibles, selon les « angles d’attaque » propres à chacune […]. »

LC attend avec impatience…

À paraître le 22 août 2020 : Lignes, n°62 : Les Mots du pouvoir / Le Pouvoir des Mots

Mots contre mots, comme on disait naguère « front contre front ». Parce que les opérations de domination sont aussi, autant, des opérations de langage, lesquelles vont bien au-delà de ce qu’il est convenu, de part et d’autre, d’appeler des opérations de communication. Ce qui s’en trouve touché, affecté, est d’une nature bien plus profonde, et corruptrice.

« Mots », « pouvoir », deux mots (dont le mot «  mots ») pour un même titre, en réalité. Pour dire combien nous avons trop affaire aux mots du Pouvoir, et celui-ci pas assez aux nôtres (« Pouvoir » avec une majuscule, pour faire des pouvoirs existants, politiques, économiques, patronaux, etc., un seul, celui qu’il est).

Trop affaire aux mots dont le Pouvoir se sert, et à ceux qui servent le Pouvoir, et pas assez à des mots, qui ne le servent pas, en mesure, au contraire, de le desservir.

Trop des mots qui asservissent et pas assez des mots… « sans service », « hors service », qui « desservent » même, où en allés ?, de la littérature, du poème, de la pensée, de l’impossible, de la beauté, de la révolte, etc.

Invitation a donc été faite à chacun de ceux dont les noms suivent de choisir un mot (ou plusieurs), ou court groupe de mots (ou plusieurs), parmi tous ceux dont le Pouvoir se sert pour rendre sensible (brutal, arrogant…) que c’est lui qui le détient, et que c’en est fait cette fois des mots des autres ; ou de choisir un mot ou court groupe de mots qui le lui conteste (qui prenne au mot les mots du Pouvoir), qui oppose aux mots du Pouvoir le/notre pouvoir des mots.

Table

  • Michel Surya, Présentation
  • Marc Nichanian, Apparat : du pain sur la planche
  • Léa Bismuth, Appel à projet
  • Jacob Rogozinski, Bienveillance
  • Xénophon Tenezakis, Faire collectif
  • ZAD, Été 2019, Communautés
  • Olivier Cheval, Croche-pied
  • Jacques Brou, Les CV de nos vies courues d’avance
  • Alain Hobé, Disparêtre
  • David Amar, Disruptif
  • Éric Clemens, Division
  • Cécile Canut, Espérance
  • André Hirt, « Espérance de vie… »
  • Jean-Christophe Bailly, L’Excellence, fleuron de la nouvelle langue de bois
  • Susanna Lindberg, Extinction
  • John Jefferson Selve, La foi narcissique
  • Christiane Vollaire, Garde à vue
  • Christian Prigent, Chino chez les Gorgibus
  • Jean-Philippe Milet, Y a-t-il un bon usage du mot « haine » ?
  • Francis Cohen, L’imprononçable : une politique
  • Martin Crowley, Impuissances
  • Georges Didi-Huberman, « Institution »
  • Yves Dupeux, Justice du pouvoir / pouvoir de la Justice
  • Didier Pinaud, Le mot Livre
  • René Schérer, Le gros Mot
  • Philippe Blanchon, Les Mots du Pouvoir…
  • Plínio Prado, Non-Mot
  • Gaëlle Obiégly, Nous, pronom
  • Mathilde Girard, « Pamela m’a radicalisée »
  • Alain Jugnon, La fausse Parole
  • Gérard Bras, Peuple(s)
  • Alphonse Clarou, Philosophe
  • Serge Margel, Possession
  • Michel Surya, Prendre
  • Guillaume Wagner, Prendre au mot, Prendre le pouvoir
  • Jean-Loup Amselle, Restitution
  • Sophie Wahnich, Révolution
  • Mehdi Belhaj Kacem, Rien
  • Jérôme Lèbre, La Rue
  • Henri-Pierre Jeudy, La valse des sémantiques institutionnelles
  • Pierre-Damien Huyghe, Du Service comme concession
  • Sidi-Mohamed Barkat, Violences policières
  • Philippe Cado, Blissfully yours

Annexes

  • Jean-Luc Nancy, Prendre la parole, prendre le pouvoir
  • Bernard Noël, Révolution

L’AUTRE BLANCHOT (suite et fin)

  • Michel Surya, À plus forte raison
  • Deux lettres de Jean-Luc Nancy

Pleins feux sur Christian Prigent

â–º Pour revenir à ce numéro 62 de Lignes, Michel Surya demande à Christian Prigent un « journal de confinement »… L’écrivain ne pourra lui livrer qu’un extrait du travail en cours, « Chino chez les Gorgibus » (Chino au jardin, P.O.L, à paraître début 2021) :

« Honteux, plutôt, que la fiction en cours ne répercute rien de l’actualité. Mais pas mécontent qu’elle ait protégé des crises de nerfs, râleries politiques rituelles, équanimités sur-jouées, arrogances inciviles, ping-pong d’expertises contradictoires, délires catastrophistes et prises de paroles de n’importe qui n’importe comment sur n’importe quoi — qui sont l’ordinaire du monde mais qu’avive la préoccupation paniquée de soi qui l’investit depuis des semaines et fait s’hystériser ses « réseaux ».

C’est en 2019. Chino est revenu habiter là où il vécut enfant. C’étaient des jardins ouvriers, autrefois. […] »

â–º Christian Prigent, La Peinture me regarde. Écrits sur l’art 1974-2019, L’Atelier contemporain, 20 août 2020, 496 pages, 25 €.

« Peinture comme poésie » : tel est donc le mot d’ordre que le lecteur trouvera richement décliné au fil de ces quelques cinquante textes écrits entre 1974 et aujourd’hui. Issues de diverses revues et réparties en plusieurs sections, ces analyses critiques concernent tantôt les peintres de Supports/Surfaces (Dezeuze, Viallat, Arnal, Boutibonnes…), tantôt des phénomènes de la peinture ancienne revus par l’œil moderne (anamorphoses, motifs non figuratifs du Livre de Kells…), tantôt la peinture de grands peintres du siècle dernier (Twombly, Bacon, Hantaï…), tantôt celle de contemporains et « amis » de l’auteur (Pierre Buraglio, Mathias Pérez…), tantôt enfin d’autres disciplines artistiques à l’origine de questionnements semblables (la gravure, l’image pornographique, la photographie…).

Il n’est pas anodin que la première question de l’entretien disposé par Christian Prigent en préambule de ses écrits sur la peinture soit la suivante : « Qu’appelez-vous “poésie” ? » Lui-même n’en cache pas la raison : « Je ne suis pas un critique d’art. Je regarde la peinture à partir de ce qui m’obsède : le langage poétique. C’est peut-être une façon de ne pas voir comme il faudrait. Mais c’est une façon de voir. Il y a des précédents. »
Loin cependant d’accumuler des analyses disparates, le livre les enserre dans une armature conceptuelle. Ce qui les apparente, c’est en effet cette même expérience qui fonde aux yeux de Christian Prigent l’identité de la poésie et de la peinture : celle d’un « désarroi » de la représentation, dans lequel la moindre forme se désigne elle-même comme insuffisante en regard du réel informe. Or cette expérience n’est pas uniquement un constat critique, elle est la sensation même dont l’auteur déclare partir lorsqu’il écrit : « Je crois que ce qui fait écrire, c’est la conscience à la fois douloureuse et jouissive de cette “différence” entre la polyphonie inaraisonnable de l’expérience et le monologue positivé et médiatisé. »
Ces essais sur la peinture ne sont donc en rien des à-côtés de l’œuvre, mais le révélateur du questionnement d’un écrivain pour qui, non moins que peinture et poésie, poésie et critique sont intimement liés.

â–º Francis Ponge – Christian Prigent. Une relation enragée : correspondance croisée 1969-1986, édition établie, présentée et annotée par Benoît Auclerc, L’Atelier contemporain, 20 août 2020, 224 pages, 25 €.

Francis Ponge a soixante-dix ans lorsque, en août 1969, il reçoit d’un étudiant de Rennes un mémoire consacré à son oeuvre. Cet étudiant, c’est Christian Prigent, alors âgé de 23 ans et fondateur de la tout nouvelle revue TXT. Son oeuvre poétique et critique est encore balbutiante, et pour cause : il semble que pour l’initier, il lui faille en quelque sorte traverser celle de Ponge. « Je m’explique tout par elle » , confie-t-il à celui qui se retrouve, de fait, en position de maître.
En 1984, dix ans après que la rupture aura été consommée, il lui parlera du « ‘meurtre du père’ par lequel, peut-être (? ) il fallait que je passe pour écrire hors de la fascination de votre travail ». Correspondance entre un « grand écrivain » et un « jeune homme » , selon les termes dans lesquels s’institue l’échange, cette suite d’une centaine de courriers étalés entre 1969 et 1986 a cependant peu en commun avec les Lettres à un jeune poète – ne serait-ce que parce que les rôles, sur la scène littéraire, ne sont pas aussi fermement assignés.
Ponge, étant sorti de l’isolement dans le courant des années 1960, cherche à asseoir son oeuvre et à lui assurer des héritiers ; Prigent, lui, cherchant son écriture, évolue très vite sur le plan esthétique et idéologique. Leurs échanges, même empreints d’estime et d’admiration, sont donc également stratégiques, d’autant plus qu’ils impliquent un tiers : la revue Tel Quel, alors importante promotrice de l’oeuvre de Ponge.
Ces lettres, qui relatent entre autres l’introduction de Prigent auprès des membres de Tel Quel, la conception d’un numéro de TXT spécialement consacré à Ponge et les préparatifs du colloque de Cerisy, sont donc un document de notre histoire littéraire récente. Outre qu’elles éclairent la réception d’une oeuvre qui entend incarner « un apport aussi radical (pour le moins ! ) que celui d’Artaud ou de Bataille à la mutation en cours » , elles témoignent de l’effervescence intellectuelle et politique de l’après-68, laquelle sera la cause majeure de la rupture entre les deux interlocuteurs – l’un, gaulliste affirmé depuis Pour un Malherbe, l’autre, porteur des idées du mouvement étudiant – après le virage maoïste de Tel Quel en 1972.
Spectacle d’une transmission ambiguë au-delà d’un fossé générationnel ? Tel est peut-être ce que donne à voir cette correspondance. En ce sens, elle contribue aussi à la compréhension de l’oeuvre de Christian Prigent – « Malaise dans l’admiration » , tel est le titre d’un article qu’il a consacré à son aîné en 2014. Signe d’une « relation enragée » , pour reprendre l’expression de Benoît Auclerc, concepteur de cette édition.

â–º Enfin, signalons deux superbes chroniques sur Point d’appui (P.O.L, 2019) : « Ce livre peut en effet être perçu comme un atelier de la pensée du poème et du poème de la pensée. Car s’il s’agit d’un journal, il est d’un type particulier : on n’y trouvera point l’enregistrement minutieux du quotidien et pas davantage une fresque de l’intime, mais, dans la chronologie des jours, un cheminement réflexif qui embrasse une grande variété de thèmes, sans proscrire l’empreinte autobiographique. Des explorations critiques, des méditations, des souvenirs, des rêves, des notes sur des films, des écrivains ou des peintres, Christian Prigent n’exclut rien de ce qui se présente à son esprit au fil du temps » (Jean-Baptiste Para, dans le numéro estival de la revue Europe).

« La métaphore du Point d’appui, au regard d’un journal qui s’amuse  à scander son fil, déjà si peu narratif, avec des interludes poétiques, souligne  singulièrement l’énergie musculaire d’une écriture, dont le propos affiché  est d’opposer à l’emprise des représentations communes, de quelque nature qu’elles soient, poétique, politique, sexuelle,  un peu  de ce Réel que nous dérobe la prompte « coagulation » du sens » (Cécilia Suzzoni, dans le numéro d’Esprit de juin 2020).

25 avril 2018

[Chronique] François Rannou, élémentaire (extrait)

Nous remercions François Rannou de nous avoir donné à publier sur le net un extrait de sa "lettre sur la poésie", parue en 2013 aux éditions La Termitière sous le titre d’élémentaire. [On pourra lire sur Libr-critique le dossier consacré à François Rannou, et en particulier l’entretien qu’il nous a donné : "Déplacements poétiques de François Rannou"]

Poète veut dire : se trouver dans une position irréductible à tout discours religieux, scientifique, politique (donc économique), parce qu’à la confluence de tous ces discours comme un étranger — qui en connaît parfaitement la langue mais dont la particularité est le souci « que l’expression vienne avant la pensée ». Comme le dit Francis Ponge, « il faut saisir l’expression avant qu’elle se transforme en mots ou en phrases ».
Il s’agit pour lui d’éviter le piège des mots remâchés, des pensées préfabriquées — paroles préparées, langage servile. C’est bien sûr celui que véhiculent les discours qui calfeutrent, ordonnent, cherchent à « arranger les choses » alors même, insiste Ponge, qu’ « il faut que les choses vous dérangent. Il s’agit qu’elles vous obligent à sortir du ronron ; il n’y a que cela d’intéressant parce qu’il n’y a que cela qui puisse faire progresser l’esprit » ("Tentative orale", in Méthodes, 1971).
Ainsi, me semble-t-il, tout poète se positionne — par rapport aux savoirs que portent tous les discours de maîtrise ou d’enseignement (sur l’homme, sur le réel) et au pouvoir qu’ils impliquent — d’une manière insolite. Il les capte et les traverse, les fait éclater de l’intérieur dans un mouvement de dépense dont son travail rend lisible les traits. Loin de capitaliser les savoirs, il les met à nu, il les disperse pour mieux les faire essaimer. Au vif du courant, debout, il soulève les pierres et les mots, sent le nerf du temps contradictoire. L’envers d’écrire (c’est le titre d’un livre de Dominique Grandmont) est le point de tension dont le timbre sonore résonne dans sa voix, dans son corps. De ce fait, quand on examine le rôle que notre société actuellement assigne aux pratiquants du savoir et de la culture (qui se confond, n’est-ce pas, de plus en plus dorénavant avec ce qu’on appelle les médias), le poète refuse de jouer le jeu, d’être à la place qu’on lui a réservée. C’est en ce sens que Ponge refuse l’étiquette de poète car sa « conception de la poésie active (…) est absolument contraire à celle qui est généralement admise, à la poésie considérée comme une effusion simplement subjective (…) » (Entretiens avec Philippe Sollers, 1970).

22 février 2017

[Chronique] Jean Follain, Célébration de la pomme de terre, par Tristan Hordé

Jean Follain, Célébration de la pomme de terre, illustrations Marfa Indoukaeva, postface Élodie Bouygues, Héros-Limite, 2016, 64 p., 12 €, ISBN : 978-2-940517-51-0.

Repris par les éditions Deyrolle en 1997, le livre de Jean Follain a d’abord paru en 1966 dans la collection "célébrations" que publiait Robert Morel — collection aux titres variés, où l’on a pu lire une célébration de l’âne et une de l’épingle à nourrice, du pissenlit et de la sardine, du maïs (par Frédéric Jacques Temple) et de la boule (par Jean-Christophe Bailly). La célébration de la pomme de terre convenait bien à Jean Follain : quel légume est plus banal ? Il retrace rapidement l’histoire de son introduction en Europe, au xviiie siècle, rappelle son adoption rapide dans plusieurs pays, dont l’Irlande, mais son absence en Angleterre et son peu de succès en France jusque dans les années 1780. Les quelques pages d’histoire s’achèvent sur les noms qu’a portés le tubercule, par exemple "truffe (rouge)" (on ajoutera, parmi d’autres, "poire  de terre") et sur les couleurs de la fleur (« celle de l’Estetingen blanc verdâtre, celle de la Pépo, rose, celle de la Belle de Fontenay, bleue [etc.] » et sur le moyen de cultiver la pomme de terre en toutes saisons, si l’on dispose d’une cave.

On achète rarement telle ou telle espèce de pomme de terre, puisqu’un nombre très restreint est disponible sur les étals ; elles sont pourtant très nombreuses et Follain développe quelques considérations à propos de l’une d’entre elles, la Early Rose (littéralement, « levée de bonne heure »), espèce hâtive cultivée autrefois dans le Cotentin et l’on allait chercher du sable d’estuaire (la « tangue »), entreposé à Saint-Lô, pour obtenir de belles récoltes. Souvenir d’enfance : « Mon père, chaque année, y venait pour commander cet engrais indispensable à nos Early. » Un juge des environs ayant donné quelques plants de vitelotte à sa grand-mère, Follain se souvient « des purées violettes : joie d’enfance » qui étaient préparées à partir de cette chair « peu succulente ». Il a aussi le souvenir d’une spécialité de sa grand-mère, « un excellent entremets » à base de pomme de terre.

Élodie Bouygues note que Follain était attentif « aux plus infimes détails du monde qui l’entoure » et c’est pourquoi il relève les emplois variés du légume (soupe, salade, gratin, purée, chips, etc.). Il énumère quantité de recettes, s’étonne qu’un chef ne cuise pas les pommes de terre dans le ragoût au prétexte qu’elles se défont : il déplore cette pratique qui gâte l’accompagnement et ajoute que, pourtant, il en est qui se tiennent à la cuisson, « ne serait-ce que des rouges de Bretagne » — Follain écrivait avant l’envahissement de la culture intensive…

Outre le plaisir de se remémorer les jours de l’enfance et d’aligner les recettes possibles, la célébration est aussi prétexte à citer des écrivains, Ponge pour l’épluchage de la pomme de terre en robe des champs, Barthes à propos des frites, Alexandre Dumas pour une recette, Ilarie Voronca dont il propose un poème, le hongrois Gyulia Illyes pour une "ode au champ de pommes de terre" qu’il a adaptée en français. Pour Robert Morel, que cite Élodie Bouygues, la collection des « Célébrations » visait « mettre en arrêt le lecteur du xxe siècle devant les mille riens de la vie quotidienne qui, à force d’usage, perdent couleur, saveur, présence. » C’était un des soucis de Follain de ne jamais oublier les simples faits et gestes de la vie ; il a écrit un poème autour de la pomme de terre qui a trouvé place dans le recueil D’après tout, où l’on peut lire aussi ce premier vers d’un poème, « Le cœur des vaches bat dans le pré »…

1 octobre 2016

[Chronique] Laurent Albarracin, Le Grand Chosier, par Tristan Hordé

Laurent Albarracin, Le Grand Chosier, éditions le corridor bleu, 2016, 184 p., 18 €, ISBN : 978-2-914033-64-0.

Personne, sauf erreur, n’a vu dans Les Choses de Perec l’influence de Ponge, et il ne me semble pas que Le Grand Chosier ait à voir avec l’auteur du Savon. Le néologisme du titre est bien construit : le suffixe –ier s’emploie pour des mots qui désignent un recueil — fablier, semainier — et le livre rassemble 114 « choses » des plus variées, dont la liste alphabétique est donnée à la suite de la table des matières. On trouve « L’assiette », « Le diamant » et « La pomme », à côté de « La petite route sinueuse » et « La mer », et s’ajoutent « Le moqueur français » et « Les bonds » : c’est dire que les poèmes ont pour sujet tout ce qui existe, toute réalité quelle qu’elle soit, y compris « Les bruits », « le parfum » et « Le rayon de soleil ». Chacun des éléments nommés a une existence — en soi ou occurrentielle, comme par exemple « briller », puisque « Briller consiste à frotter vivement quelque chose sans du tout bouger. […] ». Et la relation entre mot et chose est affirmée, aussi bien dans les poèmes (« Le mot est conforme à la chose ») que dans l’essai qui ferme le livre, « Postface aux choses », dont je recopie la dernière phrase, « Elles [= les choses] sont comme elles sont, comme les yeux en face des trous, afin que le monde soit comme il est. »
On lit clairement cette proposition sur l’existence des choses dans un poème en strophes de 4 vers, dont chaque strophe s’ouvre par « Il y a » (également en titre), avec trois variantes, « Il existe », « Il est » et « Je connais », et l’on comprend que la relation posée entre mot et chose permet d’explorer ce qui peut être dit d’une chose à partir de sa prononciation, de ce que l’on sait ou que l’on imagine d’elle, de ce que la littérature en dit, etc. Ainsi : « Je connais même / un moustique / qui se pique d’être un moustique », ou : « Il y a un il y a / qui ouvre le conte / des inventaires ». On ne lira évidemment pas la série de descriptions qu’on aurait pu attendre, les choses nommées sont prétexte à passer d’un mot à l’autre : ainsi, dans un des poèmes avec une quatrième variante, « On prétend qu’une épée / dans une faille du monde / fait défaillir le monde ».
Ce monde, Albarracin en donne avec une jubilation constante l’extraordinaire diversité, ce que résume un vers : « Nos yeux qui clignent c’est le monde qui se donne » — vers d’un des quarante sonnets (de 12 syllabes) du livre. À la diversité des choses du monde répond la variété de l’écriture (proses de différentes dimensions comme les poèmes, poèmes en strophes, poèmes et proses mêlés), dont la virtuosité va jusqu’à proposer avec quelque ironie un calligramme pour figurer le « rebond s’amenuisant » de la balle de ping-pong, le dessin de la courbe conduisant à couper des mots pour représenter l’immobilité de la balle : « (…) molle / ment su/ r le côt / é. Po / urqu / oi / ? » Ce qui peut restituer la multiplicité et la complexité des aspects du monde, ce sont des liens que l’on établit entre des mots — donc, entre des choses — éloignés par leur sens. Dans Le Grand Chosier, la paronomase, le rapprochement de mots phonétiquement proches, met en relation des réalités que rien autrement n’aurait lié ; on en fera moisson et je recopie au hasard : « le miroitement du poirier (…) ou sa moire (…) Loire », « Son évanescence vanne nos vanités », « la dragée contient son trajet (…) trachée », « enfilant le gant / sa main manigance », « à la lippe et aux nippes », etc. Albarracin fait un éloge masqué de la paronomase en ouvrant son livre avec « Grappin d’abordage » : le grappin rapproche deux navires, comme dans ce poème sont rapprochés des mots, « Des agapes et du festin, de la grappe et du raisin », et que faire de cet « objet poétique » qu’est le grappin ? « Agrippons-nous à lui comme à une bouée pour les profondeurs »…
D’autres ressources que la paronomase sont mises en œuvre, comme le jeu avec la dérivation ;
Cheminée ne dérive pas de chemin, mais la proximité est utilisée : « Si la cheminée était le contenu d’un chemin / comme la cuillerée est le contenu de la cuiller / alors nous irions plus vite au ciel /(…) ». On relève l’altération d’une expression (« (on est juge et parti, observateur et embarqué) » ou le détournement du sens figuré (« Si l’on pousse le bouchon un peu plus loin (…] »), la répétition (par exemple, « temps » et « fait » dans le poème « Le temps qu’il fait »), l’homophonie (« la fontaine crache des fétus »), etc. On reconnaît ici et là des allusions culturelles, y compris le renvoi à l’imaginaire de la fable (la grenouille et le bœuf, p. 64) et du conte (l’ogre et la fée, p. 143) dont les poèmes sont souvent proches. Mais on lit aussi en exergue du « Poirier » un extrait de Sei Shônagon où sont énumérés des « Sujets de poésie » : parmi lesquels « le poirier ».

Le lecteur se réjouira de trouvailles qui, souvent, le font entrer dans un univers carrollien où les mots, comme déformés par le miroir, le conduisent à regarder autrement ce qui l’entoure. Pour reprendre un titre d’Éluard, le Grand Chosier donne à voir, et conduit aussi à comprendre comment la langue permet de passer du réel à l’imaginaire. Comment également ce qui pourrait apparaître un jeu a, avec évidence, à voir avec la poésie : « Il n’y a pas de littéral qui n’engage tous les sens. »

23 février 2012

[News] Politiques de Ponge, colloque ENS Lyon/Lyon 3

Colloque "POLITIQUES DE PONGE", ENS de Lyon/ Université de Lyon 3, jeudi 15 et vendredi 16 mars. Vu l’affiche, dans la mesure du possible, on ne manquera pas ce colloque – soit en y assistant, soit en en lisant les Actes – ; d’autant qu’il est couplé avec l’Exposition "Ponge en regards", qui fait suite aux donations de Mme Armande Ponge (2000 et 2010).

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