Libr-critique

6 juillet 2020

[Chronique] Seloua Luste Boulbina, Le Singe de Kafka, par Jalil Bennani

Seloua Luste Boulbina, Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie, Les presses du réel/Al Dante essais, été 2020, 224 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37896-136-7.

Le singe dont il s’agit est celui auquel Kafka donne la parole dans Rapport pour une académie. Un singe raconte à un auditoire de scientifiques sa transformation forcée en homme. Cette nouvelle pouvant être interprétée comme une parabole, Seloua Luste Boulbina nous propose une réflexion riche et originale pour penser la décolonisation. Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie nous révèle l’humanité profonde de celui que l’on nomme le sauvage et nous introduit à la déshumanisation du colonisé puis à sa réhumanisation sous un jour qui n’est pas le sien. Cet ouvrage marque un tournant dans les débats sur la colonisation, le rapport du colonisé au colonisateur et l’esclavage. L’auteure nous invite à « penser la colonie », thème du séminaire qu’elle a dirigé au Collège International de philosophie (2005-2008). Théoricienne de la décolonisation, elle s’appuie sur les registres politique, philosophique et artistique. La colonisation n’est pas une situation, selon elle, mais un programme.

« Faire sauter les serrures et ouvrir les portes ». C’est ainsi que Seloua Luste Boulbina ouvre le prologue à cette réédition complétée de l’ouvrage. Elle nous propose de dépasser la colonisation des savoirs et nous invite à une relecture des notions du pluralisme, du public/privé,  de l’universel et du particulier. Son propos vise une « réécriture de la modernité » ». L’eurocentrisme c’est « les colonies vues de la France ce n’est pas la France vue des colonies ». Face à un faux « discours de vérité », elle préfère la « dissidence ». Seloua Luste Boulbina reprend la parole du singe Rotpeter qui raconte sa vie et la manière dont il s’est humanisé, pour aborder un sujet social et anthropologique. La voix permet d’exprimer la subjectivité, les émotions, la passion. « C’est des « colonisés » eux-mêmes qu’il faut partir ou plutôt d’une déconstruction de ladite catégorie à l’écoute de la parole et de l’expérience des subalternes. Et, du coup, s’efforcer de travailler à partir des formes de subjectivation à l’œuvre au sein des pratiques et des usages », souligne l’auteure. Elle-même décide de parler à la première personne. Elle ne veut pas se situer dans la verticalité du pouvoir et se sent, comme Edward Saïd ou Frantz Fanon, partie prenante de l’intérieur, se situant entre la colonisation et l’immigration. Elle choisit une autre déterritorialisation, en partant de Kafka. Cet écrivain a donné la parole à celui qui était réduit au silence, dénié en tant que sujet. Cette question est centrale et représente le point commun de toute forme de colonie. Le colonisé n’est pas reconnu comme sujet parlant mais comme un administré. L’indépendance, c’est la possibilité d’accéder à la position légale de sujet autonome, pouvoir être avec les autres et se sentir libre.

L’autre « c’est moi », dit-elle. « L’autre vu du dedans est fort différent de celui qui est regardé du dehors. » Dès lors, les langages mineurs traduits par le discours de la majorité aboutissent à une « impossibilité épistémique » : on ne peut pas scier la branche sur laquelle on est assis. D’où le fait de ne pas confondre post-impérial et postcolonial. Le premier étant la situation dont le passé de domination est impérial, le second l’état contemporain des régions qui ont vécu sous cette domination. « L’autre c’est moi » est une posture relevant d’un enjeu politique de l’anthropologie philosophique. Elle nous évoque inévitablement la notion de « L’inquiétante étrangeté » (Das Unheilmliche) développée par Freud. L’étranger renvoie au familier et interpelle à la fois la situation de l’auteure et celle du colonisateur qui refoule l’autre en lui qu’il rejette. La rencontre avec l’autre d’une autre culture confronte chacun à sa propre étrangeté. L’autre est inconsciemment en nous. Dans la rencontre avec l’étranger, chacun se voit comme étranger à l’autre. Et chacun est confronté à cet autre en lui. Le retour du refoulé se rencontre fréquemment dans la répétition des attitudes coloniales. Et on voit bien que la colonialité persiste bien après les indépendances.

Seloua Luste Boulbina s’invite dans le débat actuel en France sur les questions coloniales, postcoloniales et décoloniales dont elle souligne les travers : « On ne peut pas bénéficier d’une hégémonie sans y collaborer ». Elle propose de détacher le sujet de l’ethno anthropologie dans les termes qui ont servi à l’assujettir. « Les savants des sud doivent être ambidextres, les savants des nord ont le droit, quant à eux, d’être droitiers… ou gauchers. » Il s’agit pour l’auteure d’entendre les objectivités et les subjectivités, afin de « s’extraire d’une domination de la pensée pour penser la domination. » Pour penser le postcolonial Seloua Luste Boulbina différencie les notions du temps et de l’histoire de la décolonisation. Elle se réfère à Saint Augustin pour distinguer les trois temps du présent « le présent du passé (qui définit l’historicité) le présent du présent et le présent du futur qui correspondent à trois postures distinctes de l’esprit : la mémoire, l’attention et l’attente. C’est une façon de dire qu’il y a plusieurs présents dans le présent. C’est cette pluralité que désigne, au fond, le terme de postcolonial ».

S’appuyant sur le cours de Michel Foucault au Collège de France de l’année 1974-1975, elle écrit : « Il y a un racisme moderne, un racisme générique à l’encontre des « anormaux » qui se réfère, en Europe, à l’orée du XXe siècle, à la psychiatrie ». Cela me fait penser qu’au cours de la même année, face à la montée du racisme, Jacques Lacan invitait à reconnaître l’autre dans son altérité, dans ses références symboliques – un autre réservoir de signifiants –, dans « son mode de jouissance », à ne pas lui en imposer une autre, ce qui le tiendrait pour « un sous-développé ». Toutes les cultures et toutes les sociétés proposent à leurs sujets, sous une forme plus ou moins impérative, des modalités de jouissance, c’est même sans doute l’essence même du pouvoir. Pour en revenir au rôle de la psychiatrie dénoncé par Michel Foucault, on sait que les diagnostics et les traitements psychiatriques ont représenté un enjeu essentiel pour tenter d’imposer aux peuples colonisés des nouvelles mÅ“urs, en Algérie en particulier. La psychiatrie a participé à la « médicalisation de l’existence » en ayant recours à une nosographie en cours en Europe. Ainsi, les théories de la dégénérescence en cours en Occident à cette époque ont été appliquées par l’école d’Alger aux patients nord-africains : « débilité mentale », « impulsivité criminelle », « paresse frontale »… Cette impulsivité tiendrait à des facteurs constitutionnels et à des facteurs morbides. Comme je l’ai moi-même montré, Antoine Porot, chef de file de l’École d’Alger et maître d’œuvre de l’assistance psychiatrique algérienne, voulait distinguer le normal et le pathologique chez l’indigène, mais la déviance infiltre en permanence dans ses écrits ce qui serait la norme chez ces sujets ! Et l’on se perd avec l’auteur dans la description de l’indigène normal définie à partir du pathologique…

Le singe de Kafka ne laisse pas en reste la question historique. Au-delà de l’individu auquel sont appliquées les notions de « retard mental » et de « faiblesse de la vie affective et morale », cette forme de jugement est étendue à l’histoire : « Une certaine conception de l’histoire fondée sur la périodisation conduisent ainsi à assigner à l’Afrique un rang inférieur dans le concert des nations », écrit l’auteure. On sait que les notions d’avance et de retard des sociétés obéissent à des normes culturelles, politiques, économiques et idéologiques. Durant les époques coloniales le retard prétendu des civilisations a montré son caractère désuet et périssable.

Ces questions gardent aujourd’hui toute leur actualité. La guerre d’Algérie constitue pour Seloua Luste Boulbina « un obstacle épistémologique de taille » en raison de la « dette symbolique » exigée des Algériens devenus Français et vivant en France depuis plusieurs générations. En Afrique, les philosophes, les écrivains, les démographes, les économistes et autres chercheurs travaillent à repenser la place de l’Afrique dans le monde à venir et œuvrer à son émancipation par des idées neuves. Le singe de Kafka et autres propos sur la colonie est un ouvrage incontournable pour penser la colonie. Un livre à entrées multiples, philosophique, anthropologique, littéraire, psychanalytique et artistique.

17 février 2017

[Chronique] Jean-Pierre Martin, La Honte – Réflexions sur la littérature, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Pierre Martin, La Honte – Réflexions sur la littérature, Folio Essais, Gallimard, février 2017 (en librairie depuis hier), 420 pages,7,70 €, ISBN : 978-2-07-270480-2.

La honte serait-elle une manière de rompre avec soi-même ou du moins avec le pacte entretenu pour la sauvegarde de notre (mauvaise) conscience ? Jean-Pierre Martin prouve qu’en littérature (comme dans la vie) ce n’est pas si simple. Il existe donc diverses torsions dans l’écriture de la honte. Celle-ci peut devenir autant une haute morale que le masque du masque. Preuve que toute finalité éthique ne transcende pas forcément l’esthétique. La honte est autant une impuissance à rompre avec soi que de se transformer soi-même.

Ajoutons d’ailleurs que la littérature n’a pas pour but une utilité pratique et n’est pas là pour justifier ce qui a du mal à l’être. En ce sens, l’exemple le plus développé par Martin – celui de Gombrowicz – est significatif. Son œuvre prouve que sous un sentiment « très polonais »  (étant donné le passif chrétien du pays) se glissent des raisons qui ne tiennent pas forcément à la haine de soi (comme elle se développe par exemple chez Primo Levi ou Kafka). 

La honte peut être un repli sur soi par excès de sens du ridicule, mais elle peut prendre d’autres figures : non seulement elle s’exorcise alors mais contre-attaque. Et l’écrivain peut même brandir ce « masque » pour assurer la mort de dieu. Si bien que le bouffon jouant de sa honte n’est pas forcément un des Karamazov mais Dostoïevski lui-même.

À l’inverse de ce qui se passe chez Charlotte Delbo, Zorn ou Beckett, sur le corps défectueux l’auteur peut effectuer toute une pratique de caviardage, de retouche et d’autocensure dont Rousseau serait l’exemple parfait. Mais même chez Jouve ou Michaux se révèlent des phénomènes de feintes et de reformulation. Si bien que la honte peut se tourner en une forme oxymorique de dignité. Et le « honteur » peut devenir un spécialiste de ce que Martin nomme une « parthénogenèse » des plus habiles. Bref, écrire la honte ne serait-elle pas dans la plupart des cas une manière de la reconsidérer pour s’en tirer « blanchi » ?

26 mars 2015

[Chronique] Impulsion (éloge de la rêverie), par Sandra Moussempès (à propos de Xavier Person, Une limonade pour Kafka)

"Limonade tout était si infini"… Telle est l’une des dernières phrases prononcées par Kafka, qui sert d’embrayeur à l’écriture de cet essai stimulant dont rend compte de façon si personnelle la poète Sandra Moussempès.

Xavier Person, Une limonade pour Kafka, éditions de l’Attente, hiver 2014, 130 pages, 13 €, ISBN : 978-2-36242-048-1.

 

Xavier Person habite les livres des autres.

Nous portons tous en nous des écrivains, des artistes, des traces anonymes, comme un supplément de vie. Les livres qui nous portent sont ceux dont la langue nous recentre. Restituant des images qui implosent dans nos souvenirs et nos rêves. Les écrits des autres peuvent être les ressorts d’une discussion ultérieure, tout comme ce texte m’est impulsé par le sujet du livre de Person, qui lui-même évoque ses propres supports d’impulsion, comme un passage de relais.

 

Même si j’ avoue n’avoir pas lu Hélène Cixous (ni certains des auteurs cités par Xavier Person, dans son livre), alors que je voyais ses livres dans la bibliothèque de mes parents, que j’entendais souvent son nom dans les années 70. Je l’avais ensuite même eu brièvement comme prof (dans ma très courte carrière d’étudiante). Je me souviens d’un amphi bondé à Saint-Denis et de phrases inscrites sur un tableau. J’étais à l’époque attirée vers d’autres énergies, plus vitales. Mais je l’ai finalement lue au travers du prisme Person et ce que j’ai lu d’elle m’emballe, m’est essentiel et familier.

 

De même nous quittons une enveloppe pour en délivrer une aux timbres de voix divers. En écrivant, en lisant, un apaisement s’incruste dans notre inconscient, trouant une valve elle-même ouverte par un trauma familial ou une mauvaise digestion de non dits.

 

On sent l’auteur/Person prédisposé à séparer ce qui de la vie et de l’écriture/lecture peut s’appeler réglement intérieur. Et même de cette "impossibilité d’écrire" il en tire une lettre au poète Jean-Marc Baillieu (écrivain de sa génération, ce qui lui laisse sans doute plus de liberté) lui expliquant, sur cinq pages, tout de même, cette impossiblité, la proposition de Person s’annulant d’elle-même alors puisqu’écrire sur l’impossibilité d’écrire est encore une impulsion pour l’auteur, tout comme l’impossibilité à vivre avec les codes de ce monde peut l’être pour d’autres.

 

Dans la discrétion et une forme de langueur, les suites de phrases personnifiées par Person deviennent celles de l’écrivant ; quand l’écrivain ne cite plus les phrases des autres, il évoque alors ce qui lui a été renvoyé, d’humain :"Je me tiens dans l’obscurité et j’écris ceci en regardant ce que je vais voir apparaître à cette fenêtre". Ici encore, ce "choeur" : Revirement, tout est revirement dans l’antartique du coeur tout est infini, cela ne s’arrête jamais, les oiseaux dans le ciel glacé trouvent encore le courage de chanter.

On pourrait parler de lyrisme si le mot n’était pas galvaudé, d’une empathie pour les autres, humains, ombres, animaux, paysages ; tous les auteurs cités n’ont pas forcément besoin de faire partie de notre bibliothèque personnelle, l’intérêt du livre tenant dans cette réflexion sur ce qui s’inverse. Ce qui s’exerce dans la pensée même du lecteur/écrivain. La place de l’imaginaire dans une société devenue journalistique où tout doit trouver une explication, émaner d’un concept, voire d’une posture.

 

Une vie semblerait justifier l’écriture des livres, ou un livre justifierait une vie, c’est un peu ce théorème que Person égrène comme un chapelet fantomatique, les définitions s’étirent jusqu’à devenir floues, comme si avant de se donner le droit à l’écriture il devait emprunter d’autres "voix" :

"(…) s’avancer encore, imperceptiblement, plongé dans ce que notre sommeil finalement nous dérobe, découvrant des espaces qu’on ne saurait réellement parcourir, devenu à soi-même un personnage mystérieux, reconnu plus tard pour n’être autre que soi-même."

 

Ainsi, par la poésie de Royet-Journoud qu’évoque Person, se fait-on une idée du poème ; passent également Walter Benjamin, Perec, Celan, Duchamp, Holderlin, Rousseau, Foucault, "pères" ou "grands-pères" d’une autre fratrie et leurs axiomes de base.

 

Puisque poésie, philosophie, musique partent du même axiome. Ils ne retracent pas. Ils soulèvent le pot aux roses. Ou du moins ils devraient. Lorsque nous ne prenons plus de plaisir à découvrir un coucher de soleil ou une libellule tigrée, dans la vraie vie, c’est parce que seule l’écriture nous aurait permis d’en choisir les segments descriptifs et que sans doute nous aurions choisi autre chose qu’un coucher de soleil ou une libellule tigrée.

 

C’est donc avec cette limonade introspective/méditative, voire cette "personification du sujet" que Xavier Person nous amène à nous questionner sur nos propres champs d’impulsion.

8 décembre 2011

[Dossier Patrick Varetz – 3/3] Jusqu’au bonheur…

Pour ce dernier volet du triptyque consacré à Patrick Varetz, retour sur son fascinant premier roman : Jusqu’au bonheur, P.O.L, 2010, 250 pages, 14,90 euros, ISBN : 978-2-84682-355-5. [Lire le deuxième volet,  un entretien intitulé "Nouvelles d’outremonde"]

"A la folie du monde, à sa futilité adolescente, nous opposons le désespoir de la matière" (p. 193).

Jusqu’au bonheur, le bonheur pour tous, lénifiant et égalitariste… voilà où ont toujours voulu nous conduire les religions comme les sectes et les idéologies économico-politiques. Et malheur à tous ceux qui refusent de se conformer au mode de vie dominant, aux modèles convenus d’hédonisme ou d’eudémonisme ! Malheur à tous ceux qui ne sont pas "cools", qui ne se résignent à aucune béatitude – fût-elle hypermoderne ! Malheur aux asociaux, aux marginaux et aux anticonformistes qui ne remettent pas leur destin entre les mains des spécialistes patentés du bonheur, des "chantres de l’hygiène" ou des "zélateurs de l’orthodoxie scientifique" (214) ! Car il faut être bien coupable pour ne pas être heureux…

"Au XXIe siècle, la fabrique du Bonheur sera médicalement religieuse ou ne sera pas", semble nous confier Patrick Varetz dans cette singulière dystopie dont les six titres sont empruntés à la Genèse et "la description des symptômes de l’inanition" comme "celle de la putréfaction des corps dans l’eau doivent beaucoup au Précis de médecine légale de Lacassagne et Martin (Masson et Cie, 1921)".

Théorème de Kuzlik : "Au terme de ses six renoncements, l’être inquiet retourne au bonheur et au néant" (exergue).
"Un  Mâle et femelle  (Je renonce à fructifier, multiplier et remplir la terre)."
"Deux  Tous les êtres vivants  (Je renonce à assujettir rampants, poissons et volatiles)."
"Trois  Des lustres aux plafonds du ciel  (Je renonce aux signes, aux rendez-vous, aux jours et aux ans)."
"Quatre  Terre  (Je renonce à l’herbe semant semence, à l’arbre-fruit faisant fruit)."
"Cinq  Ciels  (Je renonce à séparer les eaux et entre les eaux)."
"Six  Lumière  (Je renonce au jour et à la nuit)."
CQFD.

(more…)

Powered by WordPress