Libr-critique

23 septembre 2020

[Chronique] Roland Gori, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu, par Jalil Bennani

Roland Gori, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu. L’étrange défaite de nos croyances, Les liens qui libèrent, été 2020, 304 pages, 20 €, ISBN : 979-10-209-0864-3.

 

L’effondrement dont il s’agit dans cet ouvrage est celui de nos catégories de pensée et de notre rapport au temps, du lien entre passé, présent et futur. Le psychanalyste Roland Gori, auteur de nombreuses publications et interventions médiatiques, nous revient avec un ouvrage brulant d’actualité en cette période de pandémie de la Covid 19. Il nous montre avec une grande érudition, en s’appuyant sur de nombreux exemples historiques, que les crises résultent d’une rencontre entre un événement et des conditions sociales. Il dénonce avec force l’impréparation de nos sociétés face à un facteur environnemental.

Le drame du Liban, que j’ai appris pendant que je lisais ce livre, justifie pleinement sa thèse. Des milliers de tonnes d’explosifs déposés depuis six ans dans le port de Beyrouth en plein centre de la ville ! Un énorme choc traumatique avec son lot de stupeur, de sidération et d’effroi ! Le contexte particulier de ce pays, tantôt en guerre, tantôt en crise, voisinant avec des combats permanents… Tous les ingrédients de l’effondrement étaient là. L’auteur souligne de façon pertinente que « l’idée de catastrophe, la catégorie de l’effondrement, constituent le retour du refoulé qui se glisse dans le discours d’une civilisation de l’instant, l’irruption d’une temporalité que l’on veut méconnaître à la hauteur de l’oubli de la mort ». Les causes des catastrophes sont bien les inégalités sociales, l’atteinte à la dignité humaine, la dérégulation de la planète, la course à la rentabilité, les exigences toujours plus grandes de productivité et d’utilitarisme.

Parmi les questions qui m’ont fortement interpellé dans ce livre, je retiens celle relative à « l’homme machine ». Tout au long de ses recherches, Roland Gori a été fasciné par le texte de Tausk : « La genèse de la machine à influencer au cours de la schizophrénie ». La construction délirante est la véritable machine qui persécute le schizophrène et elle est isomorphe au corps, plus précisément au fantôme d’une totalité du corps à même de contenir et de donner un sens à ses cénesthopathies. J’avais dans les années quatre-vingt montré dans mon ouvrage Le corps suspect, à quel point l’ouvrier, dont le destin était brisé à la suite d’un accident du travail, s’exprimait comme si son corps était une machine. La subjectivité est cachée et profondément réprimée. Le patient en appelle à une solution technique. Ce corps sans plaisir interroge l’imaginaire du corps médical qui a montré bien des résistances aux notions freudiennes. Un corps auquel il n’a été demandé que d’être corps-machine a accepté ce contrat. En cela, il a rejoint la machine industrielle et la machine médicale. Une machine objectivante et normalisante. Je pense à l’ouvrage L’établi de Robert Linhart. Un livre bouleversant qui raconte ce que représente, pour un Français ou un immigré, d’être ouvrier dans une grande entreprise parisienne. Il montre de manière étincelante le rapport que les hommes entretiennent entre eux par l’intermédiaire des objets, ce que Marx appelait les rapports de production. Robert Linhart a vécu cette expérience en devenant ouvrier spécialisé dans l’usine Citroën de la Porte de Choisy à Paris, en 1968. Il a fait partie des centaines de militants intellectuels qui s’embauchaient dans les usines. Il raconte les rythmes, les méthodes de surveillance et de répression. L’auteur rapporte qu’il n’a jamais autant perçu le sens du mot « économie ». Économie de gestes, de paroles, de désirs. Il faut s’être frotté à cette réalité matérielle pour prendre conscience de sa dureté, des souffrances, des risques et de la mise à disposition du corps au profit de la machine. Roland Gori rappelle bien dans son ouvrage le « spectre » qui hante nos sociétés, la situation des plus pauvres, des plus vulnérables parmi lesquels figurent les migrants. Ils « viennent de notre futur pour hanter notre présent », écrit-il. Sa réflexion sur le temps s’avère ici essentielle : « Penser la catastrophe supposerait que nous puissions changer notre rapport au temps.  Nous sommes aujourd’hui dans un paradoxe : en même temps que l’on nous enjoint de penser à l’avenir, nous nous trouvons contraints par « l’actualisme technique » de la civilisation des machines ». Il dénonce « la religion positiviste » qui vient au service de l’industrie et dont nous sommes les héritiers : « C’est sur les ruines de cette révolution symbolique avec ses exigences de productivité, d’utilitarisme, de positivisme et d’efficacité louant la force et la raison instrumentale que se profilent les risques d’effondrement ».

Roland Gori relève très justement que le sujet de la psychanalyse, a « besoin des normes de son époque pour pouvoir se les réapproprier et les trahir ». Comme l’artiste, le psychanalyste est témoin et acteur de son époque. Je pense à Kader Attia, un artiste de son temps qui a reçu le Prix Marcel Duchamp en 2016. Ses recherches socioculturelles l’ont conduit à la notion de réparation, un concept qu’il a développé philosophiquement dans ses écrits et symboliquement dans son œuvre. Tout système vivant, social ou culturel peut être considéré comme un infini processus de réparation, étroitement lié aux pertes et aux blessures. L’art, comme la vie, est une réparation par les émotions qu’il produit et des juxtapositions des images, des représentations, des installations… Alors que dans les cultures occidentales modernes, la réparation vise à revenir à l’état original, dans les cultures extra-occidentales traditionnelles la réparation procède de l’inverse. Roland Gori écrit très justement : « La vie moderne est une invitation à effacer les traces ». Cacher, masquer la suture d’un objet réparé est une prétention à revenir à l’identique, ce qui est impossible ou pure illusion. Comme la nature, la psyché humaine est constamment l’objet de blessures et de réparations – avec différents concepts et différentes stratégies pour ces réparations, à la fois individuelles et institutionnelles.

Pour l’auteur de Et si l’effondrement avait déjà eu lieu, les notions de progrès liées à une « modernité européenne affirmant sa supériorité intellectuelle » mises en œuvre lors des conquêtes coloniales ne font plus recette dans bien des régions du monde. Il ajoute que si les Lumières ont un côté sombre comme le dénoncent les critiques postcoloniales, cette pensée est hétérogène et « se prête à une lecture qui fait entendre les failles, les tensions et les hésitations » (citation empruntée à Antoine Lilti).

Roland Gori articule avec brio les notions d’individuel et de collectif, en évitant toute confusion entre l’agent social et le sujet de la psychanalyse. Et la référence à Winnicott apporte un étayage essentiel à l’ouvrage : « Le traumatisme a bien eu lieu mais à un moment où, pour une raison ou pour une autre, le patient n’était pas en mesure de l’éprouver… à ce moment de son histoire, il n’avait pas la possibilité d’intégrer le traumatisme qui surgissait », la crainte de l’effondrement devenant alors une tentative de donner au traumatisme une existence psychique et sociale. L’apport de la psychanalyse fut d’apporter un autre éclairage et une autre issue pour sortir du traumatisme. Elle a donné un tournant aux travaux des psychiatres ayant travaillé, décrit, classifié les traumatismes, depuis Charcot, Oppenheim, Kraeplin, Pierre Marie… Avec Freud, un nouveau statut est donné à la notion de trauma : il est psychisé. Il donne un contenu psychologique à la notion de « trauma ». Le traumatique est déjà là, avant qu’un événement ne lui permette de se révéler. Roland Gori s’appuie beaucoup sur Winnicott pour poser cette hypothèse : les effondrements que nous craignons voir advenir dans le futur ou le présent ont déjà eu lieu. Ce qui s’est effondré c’est notre cadre mental, symbolique, psychique pour penser le monde, pour nous penser, ce qui justifie le sous-titre de l’ouvrage L’étrange défaite de nos croyances.

Et si l’effondrement avait déjà eu lieu est un ouvrage fort, psychanalytique, philosophique, sociologique, politique. L’auteur, qui est aussi l’initiateur de l’Appel des appels, un collectif national « pour résister à la destruction volontaire de tout ce qui tisse le lien social »,  nous invite à une réflexion riche et incontournable pour inventer de nouvelles catégories de pensée, repenser notre rapport au temps, le lien entre passé, présent et futur, nos oublis, nos croyances.

6 juillet 2020

[Chronique] Seloua Luste Boulbina, Le Singe de Kafka, par Jalil Bennani

Seloua Luste Boulbina, Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie, Les presses du réel/Al Dante essais, été 2020, 224 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37896-136-7.

Le singe dont il s’agit est celui auquel Kafka donne la parole dans Rapport pour une académie. Un singe raconte à un auditoire de scientifiques sa transformation forcée en homme. Cette nouvelle pouvant être interprétée comme une parabole, Seloua Luste Boulbina nous propose une réflexion riche et originale pour penser la décolonisation. Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie nous révèle l’humanité profonde de celui que l’on nomme le sauvage et nous introduit à la déshumanisation du colonisé puis à sa réhumanisation sous un jour qui n’est pas le sien. Cet ouvrage marque un tournant dans les débats sur la colonisation, le rapport du colonisé au colonisateur et l’esclavage. L’auteure nous invite à « penser la colonie », thème du séminaire qu’elle a dirigé au Collège International de philosophie (2005-2008). Théoricienne de la décolonisation, elle s’appuie sur les registres politique, philosophique et artistique. La colonisation n’est pas une situation, selon elle, mais un programme.

« Faire sauter les serrures et ouvrir les portes ». C’est ainsi que Seloua Luste Boulbina ouvre le prologue à cette réédition complétée de l’ouvrage. Elle nous propose de dépasser la colonisation des savoirs et nous invite à une relecture des notions du pluralisme, du public/privé,  de l’universel et du particulier. Son propos vise une « réécriture de la modernité » ». L’eurocentrisme c’est « les colonies vues de la France ce n’est pas la France vue des colonies ». Face à un faux « discours de vérité », elle préfère la « dissidence ». Seloua Luste Boulbina reprend la parole du singe Rotpeter qui raconte sa vie et la manière dont il s’est humanisé, pour aborder un sujet social et anthropologique. La voix permet d’exprimer la subjectivité, les émotions, la passion. « C’est des « colonisés » eux-mêmes qu’il faut partir ou plutôt d’une déconstruction de ladite catégorie à l’écoute de la parole et de l’expérience des subalternes. Et, du coup, s’efforcer de travailler à partir des formes de subjectivation à l’œuvre au sein des pratiques et des usages », souligne l’auteure. Elle-même décide de parler à la première personne. Elle ne veut pas se situer dans la verticalité du pouvoir et se sent, comme Edward Saïd ou Frantz Fanon, partie prenante de l’intérieur, se situant entre la colonisation et l’immigration. Elle choisit une autre déterritorialisation, en partant de Kafka. Cet écrivain a donné la parole à celui qui était réduit au silence, dénié en tant que sujet. Cette question est centrale et représente le point commun de toute forme de colonie. Le colonisé n’est pas reconnu comme sujet parlant mais comme un administré. L’indépendance, c’est la possibilité d’accéder à la position légale de sujet autonome, pouvoir être avec les autres et se sentir libre.

L’autre « c’est moi », dit-elle. « L’autre vu du dedans est fort différent de celui qui est regardé du dehors. » Dès lors, les langages mineurs traduits par le discours de la majorité aboutissent à une « impossibilité épistémique » : on ne peut pas scier la branche sur laquelle on est assis. D’où le fait de ne pas confondre post-impérial et postcolonial. Le premier étant la situation dont le passé de domination est impérial, le second l’état contemporain des régions qui ont vécu sous cette domination. « L’autre c’est moi » est une posture relevant d’un enjeu politique de l’anthropologie philosophique. Elle nous évoque inévitablement la notion de « L’inquiétante étrangeté » (Das Unheilmliche) développée par Freud. L’étranger renvoie au familier et interpelle à la fois la situation de l’auteure et celle du colonisateur qui refoule l’autre en lui qu’il rejette. La rencontre avec l’autre d’une autre culture confronte chacun à sa propre étrangeté. L’autre est inconsciemment en nous. Dans la rencontre avec l’étranger, chacun se voit comme étranger à l’autre. Et chacun est confronté à cet autre en lui. Le retour du refoulé se rencontre fréquemment dans la répétition des attitudes coloniales. Et on voit bien que la colonialité persiste bien après les indépendances.

Seloua Luste Boulbina s’invite dans le débat actuel en France sur les questions coloniales, postcoloniales et décoloniales dont elle souligne les travers : « On ne peut pas bénéficier d’une hégémonie sans y collaborer ». Elle propose de détacher le sujet de l’ethno anthropologie dans les termes qui ont servi à l’assujettir. « Les savants des sud doivent être ambidextres, les savants des nord ont le droit, quant à eux, d’être droitiers… ou gauchers. » Il s’agit pour l’auteure d’entendre les objectivités et les subjectivités, afin de « s’extraire d’une domination de la pensée pour penser la domination. » Pour penser le postcolonial Seloua Luste Boulbina différencie les notions du temps et de l’histoire de la décolonisation. Elle se réfère à Saint Augustin pour distinguer les trois temps du présent « le présent du passé (qui définit l’historicité) le présent du présent et le présent du futur qui correspondent à trois postures distinctes de l’esprit : la mémoire, l’attention et l’attente. C’est une façon de dire qu’il y a plusieurs présents dans le présent. C’est cette pluralité que désigne, au fond, le terme de postcolonial ».

S’appuyant sur le cours de Michel Foucault au Collège de France de l’année 1974-1975, elle écrit : « Il y a un racisme moderne, un racisme générique à l’encontre des « anormaux » qui se réfère, en Europe, à l’orée du XXe siècle, à la psychiatrie ». Cela me fait penser qu’au cours de la même année, face à la montée du racisme, Jacques Lacan invitait à reconnaître l’autre dans son altérité, dans ses références symboliques – un autre réservoir de signifiants –, dans « son mode de jouissance », à ne pas lui en imposer une autre, ce qui le tiendrait pour « un sous-développé ». Toutes les cultures et toutes les sociétés proposent à leurs sujets, sous une forme plus ou moins impérative, des modalités de jouissance, c’est même sans doute l’essence même du pouvoir. Pour en revenir au rôle de la psychiatrie dénoncé par Michel Foucault, on sait que les diagnostics et les traitements psychiatriques ont représenté un enjeu essentiel pour tenter d’imposer aux peuples colonisés des nouvelles mÅ“urs, en Algérie en particulier. La psychiatrie a participé à la « médicalisation de l’existence » en ayant recours à une nosographie en cours en Europe. Ainsi, les théories de la dégénérescence en cours en Occident à cette époque ont été appliquées par l’école d’Alger aux patients nord-africains : « débilité mentale », « impulsivité criminelle », « paresse frontale »… Cette impulsivité tiendrait à des facteurs constitutionnels et à des facteurs morbides. Comme je l’ai moi-même montré, Antoine Porot, chef de file de l’École d’Alger et maître d’œuvre de l’assistance psychiatrique algérienne, voulait distinguer le normal et le pathologique chez l’indigène, mais la déviance infiltre en permanence dans ses écrits ce qui serait la norme chez ces sujets ! Et l’on se perd avec l’auteur dans la description de l’indigène normal définie à partir du pathologique…

Le singe de Kafka ne laisse pas en reste la question historique. Au-delà de l’individu auquel sont appliquées les notions de « retard mental » et de « faiblesse de la vie affective et morale », cette forme de jugement est étendue à l’histoire : « Une certaine conception de l’histoire fondée sur la périodisation conduisent ainsi à assigner à l’Afrique un rang inférieur dans le concert des nations », écrit l’auteure. On sait que les notions d’avance et de retard des sociétés obéissent à des normes culturelles, politiques, économiques et idéologiques. Durant les époques coloniales le retard prétendu des civilisations a montré son caractère désuet et périssable.

Ces questions gardent aujourd’hui toute leur actualité. La guerre d’Algérie constitue pour Seloua Luste Boulbina « un obstacle épistémologique de taille » en raison de la « dette symbolique » exigée des Algériens devenus Français et vivant en France depuis plusieurs générations. En Afrique, les philosophes, les écrivains, les démographes, les économistes et autres chercheurs travaillent à repenser la place de l’Afrique dans le monde à venir et œuvrer à son émancipation par des idées neuves. Le singe de Kafka et autres propos sur la colonie est un ouvrage incontournable pour penser la colonie. Un livre à entrées multiples, philosophique, anthropologique, littéraire, psychanalytique et artistique.

13 février 2019

[Chronique] Jean Rolin, Peleliu (réédition poche), par Christophe Stolowicki

Jean Rolin, Peleliu (P.O.L, 2016), rééd. La Table Ronde, « La Petite Vermillon », 2019, 192 pages, 7,30 €, ISBN : 978-2-7103-8987-3.

Discrètement jubilatoire ou clins d’yeux appuyés, un récit à la manière de – de la pléiade d’auteurs jaillit Blaise Cendrars en son premier roman, L’Or, brassant l’écume de poèmes, encore que près d’un siècle en ait raboté les traits saillants. Littérature efficace, d’aventures menées à conclusion d’échos.

Tout en « autodissolution dans l’alcool et dans le Pacifique ». En éclaboussures à la manière de Jackson Pollock.

Sur l’archipel des Palaos un espion américain des années vingt exclu pour ivrognerie du corps des Marines, sautant d’île en île et confiant à tout indigène ou Japonais qui veut l’entendre sa qualité d’espion, sur ses brisées un pharmacien en chef hagard censé enquêter sur sa mort suspecte, nous projettent au travers d’une cascade de relations d’auteurs combattants ou documentés sur celle (l’île) de Peleliu qu’en un carnage mirifique de Japs les Américains investirent à la Pyrrhus et qu’il est recommandé de randonner à vélo avec l’auteur.

Suit un long entremets de tourisme que coupe, à hauteur de Robbe-Grillet, « un plan perpendiculaire à celui qu’occupent réellement les objets ainsi reflétés. »

Nautique, la guerre : une « flotte de débarquement […] cinq cuirassés, trois porte-avions lourds et cinq porte-avions d’escorte, enveloppés d’une nuée de croiseurs, de destroyers et de torpilleurs […] peut-être le sillon zigzaguant que tracent à la surface de la mer tous ces navires est-il pailleté de luminescences, encore qu’aucun récit de la traversée ne mentionne un tel phénomène » – la guerre, alternée de plans paisibles comme dans tout bon film d’action, alternance que sublime dans d’autres registres Le Satyricon de Fellini.

Mais oui, l’auteur y est allé. Folie ici a pris de « nostalgie » le nom, Freud à la lettre et le voyage, de rêve en rêve des écrivains sources à leur débarquement dans le fracas des shrapnells, les teintes douces mères d’un retour du refoulé. Maintenant que nous y sommes, auteur, jouons à qui perd gagne – son statut dans l’île d’un livre souple qu’illustre en couverture un tank rouillé sur fond d’éden, signé Loustal.

Reporter d’après-guerre, un métier. Regard acéré, connaissance encyclopédique des végétaux exotiques reconnus de loin (ou par Wikipédia ?), méticulosité, sens de l’orientation. Il ressemble (le métier) à celui d’écrivain par la solitude. Mais quel soulagement de revenir à la bataille, à son pittoresque pic de tuerie qu’allègent les visites nourricières de l’auteur à une fratrie de cinq chiots quasi abandonnés dans un repli du semblant de jungle. « Aux débris repérés dans des grottes (« grenades, bouilloires, étuis de munitions, gourdes »), « on dirait que la fin des combats remonte à la semaine précédente. »

Il faut relever le courage physique d’une telle prospection déambulatoire solitaire, un « holster virtuel » à la ceinture, ou le pari de la dissuasion. D’un baroudeur ès lettres.

13 octobre 2010

[Chronique] Le retour du social…

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 16:24

Si pendant des siècles le tabou de la civilisation européenne a été d’ordre sexuel, depuis un quart de siècle il est désormais d’ordre social. La globalisation économique et culturelle a rendu nécessaire le changement de cadre conceptuel (Freud a cédé le pas à Bourdieu).

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24 juin 2009

[Chronique] Exposition à Lille : Hypnos. Images et inconscients en Europe (1900-1949)

Il vous reste un peu moins de trois semaines – jusqu’au 12 juillet exactement – pour visiter la passionnante exposition présentée au Musée de l’Hospice Comtesse à Lille dans le cadre de Lille 3000-Europe XXL : Hypnos. Images et inconscients en Europe (1900-1949).
On pourra enrichir son exploration par la lecture du Catalogue de l’exposition (Christophe Boulanger dir., Musée d’Art moderne Lille Métropole, 300 illustrations, 344 pages, 22 €) ; sur le site, entre autres, on ne manquera pas la performance de Gerwülf interprétant Karawane, poème de Hugo Ball (1916).

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14 décembre 2006

[chronique] Peep-show, de Christian Prigent

[lire la présentation générale]

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12 décembre 2006

[chronique] L’aile a dit une chose … de Virgile Novarina

Filed under: chroniques,News — Étiquettes : , , , , , , — Philippe Boisnard @ 13:08

Freud bien évidemment insistait sur la question des rêves. Toute la Traumdeutung explique cela : en quel sens l’inconscent travaille, et ceci selon une dynamique multiple de directions pulsionnelles et symboliques, et se révèle par l’inhibition de la pensée consciente, mais surtout la mise entre parenthèse de la censure exercée par le surmoi. Toutefois, la psychanalyse vient de l’extérieur ouvrir cette dynamique de champ, elle n’est pas ce qui s’exprime dans le rêve, mais la traduction, selon une différence sémiotique marquée, de ce qui a déjà eu lieu. Ainsi comment laisser apparaître cette pensée latente, cette pensée qui est pensée sans qu’il n’y ait le moi pensant qui vienne interférer, jouer la censure sans le savoir ?

Ce qu’a entrepris Virgile Novarina depuis 1995, entre dans cette recherche de cette scène en-deçà de la conscience, entre en quelque sorte en écho, avec cette autre tentative, celle de Michaux, pouvant dire à la fin de la Connaissance par les gouffres : « Quitter la fâcheuse habitude de tout faire par soi-même. L’important (dans l’ordre de la pensée), il faut au contraire toujours le laisser inachevé. Attendre son éclairage. Sacrifier l’homme premier qui nous fait vivre en mutilé. Faire revenir le daimon. Rétablir les relations ».
Virgile Novarina, entreprend ce lâcher prise, et comme le précise bien Daniel Leuwers dans sa préface, lâcher prise qui n’est pas artificiellement déterminé comme dans les entreprises d’écriture automatique ou bien de sommeil sous hypnose, car tel que le préfacier l’énonce : « le rapport que Virgile entretient avec le sommeil (chez lui régulier, heureux, profond sans aucune tendance à l’insomnie) est emprunt à la fois de fragilité et d’originalité ».
C’est davantage, et ceci n’est pas explicité, vers Bachelard qu’il faut aller chercher, pour saisir ce lâcher prise de la conscience sur l’écriture, Bachelard qui écrit dans La poétique de la rêverie, « que le rêve de la nuit ne nous appartient pas », que « les nuits n’ont pas d’histoire », que ‘nous devenons insaisissables à nous-mêmes, car nous donnons des morceaux de nous-mêmes », au point que « le rêve nocturne disperse notre être sur des fantômes d’être hétéroclites qui ne sont même plus des ombres de nous-mêmes ».
C’est pourquoi, lorsque l’on traverse ses couches de feuilles numérotées, si certes on pourrait penser que Virgile Novarina « doit se collectionner lui-même » [3922], toutefois cette collection est faite d’hétérogènes fragments de sens qui n’ont de liens que le corps déssaisi de sonrapport à la conscience, la transpassibilité du sommeil.
C’ets pourquoi il est important de comprendre que le lâcher prise qui donne lieu au surgissement de ces fragments, qui sont comme des copeaux de pensée, des esquisses d’image, est lui-même redoublé par le second lâcher prise : celui de donner à voir pour Virgile Novarina, non pas une reconstruction des fragments, mais le flux intégral et chronologiquement apparu. Pour le lecteur, il ne s’agit plus alors de tenter de reconstituer une trame, mais d’accepter une errance dans ce tissu sans trame des îlots sémiotiques et graphiques qui résultent des phases de sommeil.
[lire la présentation du livre]

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