Libr-critique

9 février 2021

[Chronique] Alain Frontier, Du mauvais père ou le livre impossible (mini-dossier 2/2), par Jean Renaud

Alain Frontier, Du mauvais père ou le livre impossible, Al Dante / Les Presses du réel, hiver 2020-2021, 54 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-203-6.

 

C’est ici un livre bref, de cinquante pages seulement, et constitué de trois parties, ”Mémoire 1”, “Mémoire 2”, “Mémoire 3”.

“Mémoire 1”, qui est la partie la plus longue, se présente comme une suite de quarante-cinq paragraphes, petits blocs de mots de dix à vingt lignes, numérotés, qui rassemblent chacun des souvenirs (comme le titre impose de le penser), deux ou trois, quelquefois un peu plus. De l’un à l’autre, comme à l’intérieur de chacun d’eux, aucun classement, aucun lien sensible, aucune progression. Le propos n’est pas de reconstituer une vie ou un morceau de vie.

Il s’agit de scènes très brèves, d’images, données au présent de l’indicatif, sortes de pures et éphémères présences. Toutes placées sur le même plan, qu’elles viennent de la peinture (fragments de tableaux), de chapiteaux d’églises, de rues, de paysages, d’événements – minces choses vues. Données en quelques mots ou quelques lignes. Tantôt juxtaposées : “Il y a des taches de cuivre sur le drap. L’homme à grands pas traverse la ville en vociférant. Le chanteur humilié quitte la salle. Quand les combats sont terminés on insulte la joue noircie des gardes morts.” Tantôt glissant l’une dans l’autre selon une syntaxe assouplie, cette pratique notamment qui fait du complément d’un verbe le sujet du verbe suivant : “Les hautes façades qui bordent le quai dissimulent des cris d’enfants circulent dans le tissu serré des rues vieilles.” Ou bien : “On enlève le corps inerte et pèse sur le brancard.”

Si on reconnaît quelquefois, si vite qu’ils passent, tel objet, tel tableau, telle citation (Platon, Rimbaud, Apollinaire), et si on croit deviner la personne de l’auteur, sa culture, ses goûts (en quoi se rassemblent tels fragments), cette mémoire ne vient pas à nous, ne cherche pas à venir à nous : elle se tient là, fragmentaire, intense, brute, le plus souvent énigmatique, dépourvue pour nous non seulement de suite, mais de “sens”. Cela pour deux raisons. D’abord, ce qu’on peut nommer son laconisme. Elle écarte toute explication, tout développement. Par exemple : “De grandes boîtes de médicaments s’empilent sur la table et me dit qu’elle est seulement fatiguée. Le canon prend en enfilade… ” De ces boîtes, de cette table, de cette personne fatiguée, nous ne saurons rien de plus. La seconde raison, comprise dans la précédente, consiste dans le caractère très privé – et souvent, à ce qu’il semble, très mince – de ces souvenirs : un escalier, un restaurant, un morceau de paysage, une prostituée dans la lumière des phares…

Notons que nous éprouvons, par là même, ce plaisir que donne la poésie qu’on dit objective ou littérale : “L’homme au ciré verdâtre s’appuie sur sa pelle sous les grues arrêtées. De grosses lettres rouges placardées sur le mur de l’usine annoncent qu’elle est : occupée, quelque chose de clos, de noir s’allonge dans l’eau près du bord, le reste à marée basse, le brouillard.” Et ajoutons qu’il arrive qu’Alain Frontier, non sans humour (par exception dans ce livre grave), imite l’objectivité de Robbe-Grillet (dont, au demeurant, le nom se trouve mentionné). Par exemple : “On a donc : au centre, depuis le bas jusqu’aux terrasses qui le couronnent, la double hélice d’un escalier qui se développe autour d’un axe vertical d’où rayonne, à chaque étage, la croix rectangulaire de quatre salles éclairées par de hautes fenêtres, puis…”

Viennent ensuite “Mémoire 2” et “Mémoire 3”. Il semble, de prime abord, que, de “Mémoire 1” à “Mémoire 3”, on ne cesse de s’éloigner de la littérature. Que “Mémoire 1” était la poésie même, et que les deux parties suivantes, la troisième davantage encore que la deuxième, lui sont étrangères.

“Mémoire 2” se présente comme une suite de notes (telles exactement qu’elles figurent dans les éditions savantes) qui accompagnent, numérotées comme eux, chacun des paragraphes de la première partie, indiquant (sèchement, comme font les notes) ce que sont et d’où procèdent les souvenirs qui en constituent la matière. Par exemple : “(15) Le convoi militaire : Berlin, mars 1986. (16) Plusieurs fusils : vu du train Paris-Bruxelles, avril 1989. (17) L’homme s’esclaffe : Jérôme Bosch, l’Escamoteur (huile sur bois, 53 x 65 cm, musée municipal de Saint-Germain-en-Laye).” Si ces notes ne sont pas exhaustives (laissant de côté certaines scènes, sans qu’on sache pourquoi), s’il arrive qu’elles avouent leur ignorance (“date incertaine”, “date oubliée”), la fonction, incontestable autant qu’étrange, de cette partie consiste à garantir, autant qu’elle peut, la vérité des souvenirs.

Quant à “Mémoire 3”, on y verrait, si le titre ne nous l’interdisait, ce qu’on trouve souvent à la fin des recueils de poésie, la simple liste des lieux où ont été donnés antérieurement les textes qu’ils réunissent. Cette partie, en effet, se divise en deux : “Publications en revue” et “Récitations publiques”. Il faut admettre (penser) qu’il ne s’agit pas là, malgré les apparences, de la simple honnêteté de qui énumère ses publications. Ces indications ont valeur intime. Elles sont mémoire elles-mêmes.

À quoi il faut ajouter qu’on trouve, dans “Mémoire 3”, si l’on ose dire, la non-explication du titre du livre. La dernière phrase du premier paragraphe de “Mémoire 1”, laquelle paraît dépourvue de tout lien avec ce qui précède et de tout écho dans la suite, dit étrangement : “Le mauvais père fuit dans la double enfilade des lampadaires.” On lit dans “Mémoire 3” : “Les premières ébauches de ce travail ont d’abord été intitulées Je suis un mauvais père, ou simplement Le mauvais père, ou bien encore Mémoire du mauvais père, Critique du mauvais père.” Il n’en est pas dit davantage.

Ainsi faut-il prendre l’ensemble du livre, ses trois parties, comme répondant à un désir unique. Un sujet s’y rassemble, sans se rassembler. Il fixe, sans les fixer, les images d’une vie, ce qu’il nomme, reprenant Beckett, ses “possessions”. S’il reste du jeu dans cet étroit édifice, si ce dernier comporte des manques, des oublis (on peut le supposer), il procède assurément, comme dit l’une de ses formules, d’un “effort exact et pathétique”. On comprend que l’helléniste qu’est Alain Frontier ait évoqué, discrètement, dans une des notes de “Mémoire 2”, ce qu’on nomme communément “catharsis”. Mais on citera, pour finir, cette autre phrase, qu’on trouve dans le paragraphe 38 de “Mémoire 1” : “Pas d’autre certitude que celle de la phrase puisque le reste est mort.”

 

 

28 janvier 2021

[Chronique] Dan Ornik, Alain Frontier, Du mauvais père ou le livre impossible (mini-dossier 1/2)

Alain Frontier, Du mauvais père ou le livre impossible, Al Dante / Les Presses du réel, hiver 2020-2021, 54 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-203-6. [Iconographie (références présentes dans le livre) : en arrière-plan, Boucher, Diane sortant du bain ; ci-dessous, Courbet, L’Atelier du peintre]

 

Un nouveau livre du trop rare auteur de Portrait d’une dame (Al Dante, 2005), ça vaut forcément le détour. Portrait d’une dame était exhaustif et lumineux, Du mauvais père est ramassé et sombre. Mais ne nous fions pas aux apparences. Tous deux sont troués d’ellipses.

Alain Frontier est un écrivain du dispositif. Un érudit. Un artisan. Rien dans l’écriture n’est laissé au hasard : c’est dans la lecture que l’imprévu survient, que le flottement arrive, que les connexions se font.

Ça ressemble à quoi ? Visions, descriptions de tableaux, méditations, ébauches de récit, télescopages. Poèmes en prose. Fragments d’un roman jamais écrit. Notices descriptives sans objet. Légendes interverties d’images effacées. Variations sur la mort d’un héros. Portrait d’un lecteur voyeur. Une longue métaphore filée. Une confession impénétrable. Ne pas oublier le sous-titre : Le Livre impossible.

Les promenades, les voyages, les musées, les paroles entendues, les carnets de notes, les souvenirs, les fantasmes, les manifs, le cinoche… On dérape, on revient, on regarde ailleurs, on se souvient. On reprend son souffle. Comme au cirque. Numéro suivant !

Alain Frontier écrit avec la mauvaise conscience de l’orfèvre, la fierté de l’horloger, le laisser-aller du vagabond, l’acharnement du paresseux, la persévérance de l’impatient. À être si méticuleux, minutieux, logique, il débouche sur l’invraisemblable, l’incohérent, l’outrance, le bref instant de folie. Sentez ce qui court, ou plutôt qui rampe sous le texte… On devine ce grouillement invisible, inquiétant. Qu’on le veuille ou non, on est accroché. C’est net et franc, c’est déformé et repeint, c’est lamentable, c’est tranchant, c’est brumeux, ça brûle, ça sent mauvais, ça éblouit.

Les lignes d’écriture, implacables, ont quelque chose de mathématique : « deux lignes se rejoignent en un point qui n’existe nulle part » : tout est dit avec précision, mais vous ne trouverez pas. La main se referme dans le vide. La collecte est fructueuse cependant : les à-côtés sont savoureux, la terre colle aux chaussures, les pare-vue sont des toiles de maître.

Des explications parfois détaillées, parfois lacunaires. Trompeuses, peut-être ? Est-ce une autobiographie ? Codée ? fantasmée ? lacunaire ? N’oublions pas que les jours sont des trous.

C’est un livre dense et multiple. On trouve une manière de l’aborder, puis une autre. On fait défiler son musée mental. On s’attarde. On recommence. On fait un somme. On revient sur ses pas. Alain Frontier nous apprend à lire.

À qui ouvre son livre, l’auteur ne mâche pas sa prose. Il le fait travailler. Il ne lui accorde guère de repos, mais il le laisse faire sa vie. J’imagine l’écrivain interpelant son « lecteur idéal » : « Difficile ? C’est tout simplement que l’acte de lire est aussi important que l’acte d’écrire. Nul secret que connaîtrait l’auteur et que le lecteur serait mis au défi de connaître. »

Naïf et savant, masqué, à nu, touchant, désarmé, Alain Frontier est à lire comme vous voudrez : mémoires d’outre-tombe, confession d’un enfant du siècle, crimes de l’amour, voyage sentimental, pissotière de Duchamp… La corde se tend.

Et le poète, le grammairien, le père, le promeneur est pris dans le saut à l’élastique qu’il décrit au détour d’un paragraphe : il a tout vérifié, il saute, terreur, ne contrôle plus rien, va s’écraser, la mort est là, il rebondit, encore et encore. Jusqu’à « l’immobilité quasi complète ».

Un livre qu’on lit sans comprendre, à la lueur de ses propres angoisses.

19 décembre 2017

[Chronique] Une (auto)biographie du dehors : Alain Frontier, Érudition, par Fabrice Thumerel

De Montaigne à Roubaud, l’autobiographie s’est faite autobiobibliographie.

Alain Frontier, Érudition, 7 lectures commentées, éditions Louise Bottu, novembre 2017, 168 pages, 14 €, ISBN : 979-10-92723-16-8.

"en / famille / si l’on ôte / m / ça / fait / faille"
(Pierre Le Pillouër, Poèmes jetables, Le Bleu du ciel, 2002 ;
cité dans Érudition, p. 53).

 "Question. Quels sont les événements de la vie d’un homme
que l’autorité sociale entend certifier et authentifier ?
Pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ? Quels sont les critères de son choix ?

Deuxième question. Quelle réalité biographique concrète est-il possible d’induire
à partir de ces seules attestations ? Qu’en est-il de l’être de Henri Gaston F,
mort à Crépol (Drôme), le 18 septembre 1983 ?"
(Le Compromis, éditions Sitaudis, 2014, p. 11).

 

Sans ambages, dès le titre, Alain Frontier revendique une forme d’appropriation culturelle très générale qui, c’est le moins que l’on puisse dire, n’est plus en vogue : si la référence aux livres est explicite (7 lectures commentées), celle à l’autobiographie ne l’est nullement. Le lecteur doit attendre l’orée du texte ("Premières photographies du personnage") pour être fixé : un contrôle routier renvoie le Je narrateur à un souvenir d’enfance marqué par l’absence du père, prisonnier en Allemagne, et par là même au précédent livre, Le Compromis (compromis familial entre les parents après l’aveu du "secret" ; compromis auctorial avec le genre autobiographique) ; Gaston F[rontier] sera ainsi à nouveau la figure centrale de cette autobiographie qui, cette fois, se révèle plus oblique. Mais à quelle lecture commentée avons-nous affaire ? Même si se trouve mentionné Voyage au centre de la terre, il ne s’agit pas d’analyse littéraire classique : le narrateur présente et commente divers documents (photos et lettres). Et il faut se plonger dans des notes hypertrophiées pour découvrir de nombreuses références livresques : Fénelon, Voltaire, Verne, Barthes, Leblanc, Pindare, Fern, Racine, Diderot, Maupassant… Mais aussi toutes sortes d’informations et considérations sur la faïence lithophanique de Rubelles, le permis à points, la géographie du paysage originel, le collège Stanislas, l’olivier, le scoutisme, les mots "machine" et "item"… Ainsi l’accent est-il mis sur le dédoublement auteur / commentateur, plutôt que sur le traditionnel narrateur (adulte) / acteur (enfant) – ce dernier étant quasi inexistant.

Il en va de même dans les six autres sections : "Société parisienne" repose sur des documents trouvés aux Archives municipales ; "Le Piton de la Fournaise" sur des recherches générales concernant la branche maternelle (on doit à l’arrière-grand-père d’Arvède Romieux "la première approche scientifique du Pithon de la Fournaise") ; "Portait de la bienfaitrice" sur une correspondance familiale et la brochure publiée par Virginie Schildge-Bianchini, celle-là même grâce à laquelle Gaston a pu être admis au prestigieux Collège Stanislas ; "La Mer d’Iroise" sur des photos et le Manuel du marin ; "Lettres de l’infirmière" sur la correspondance entre Gaston Frontier et Yvonne Jean ; "Une demande en mariage" sur la correspondance entre Gaston et Odette Coustal, sur le journal de cette dernière – pourtant non mentionné, même en note (indication de l’auteur, au cours d’une conversation téléphonique) -, un manuel de savoir-vivre ainsi que sur la photographie officielle du mariage. Ainsi peut-on parler d’autobiographie objective, comme pour Annie Ernaux : c’est du dehors, et à partir de traces matérielles, que se construit non pas une cathédrale mais un kaléidoscope. Une exobiographie.

Autant dire qu’est battue en brèche l’illusion réaliste, consubstantielle à la fonction référentielle du langage : aucun récit ne peut rendre compte de la réalité immédiate. L’ancien membre de TXT qui cite souvent Barthes en note insiste sur la médiatisation de toute écriture : on ne peut écrire qu’à partir du déjà-écrit, du déjà-représenté. D’où le piedenez final en guise de punctum (Barthes) :

          Venu zieuter le défilé de clowns sérieux,
                       un gamin à la Doisneau s’est glissé en douce dans le champ de l’image.
                       Immortalisé à son tour : culotte courte, chandail, béret basque, regard hési-
                       tant entre le goguenard et l’admiratif (164-165).

Toute réalité – fût-elle la plus officielle – ne peut que se dérober en douce : à vouloir appréhender "l’ami mésis" (Prigent, Une phrase pour ma mère), fantasque et insaisissable, on se heurte à l’imprévisible, le champ de la représentation étant miné. C’est dans les derniers mots que se profile du reste la tache aveugle du miroir : « "Je savais", écrira Gaston quelques années plus tard, "qu’en décidant de me marier, j’entreprenais une tâche surhumaine" » (p. 165). La citation qui sert de clausule est extraite d’une lettre à sa femme datée de septembre 1940, en grande partie reproduite dans Le Compromis (p. 25) : Gaston (1908-1983) appartient à une époque pour laquelle "les sentiments incompréhensibles" qui l’habitent (ibid., p. 22) ressortissent à l’irreprésentable, l’innommable.

Aussi le recours à un artifice romanesque daté n’est-il pas surprenant :

      Les événements ici rapportés se sont déroulés dans une époque lointaine et sensiblement différente de la nôtre (le XXe siècle). Il est toutefois conseillé, au moins lors d’une première lecture, d’ignorer les nombreuses notes qui, à tout instant, sous prétexte d’éclaircissement, interrompent fâcheusement le fil du discours, et dont la seule utilité est d’induire après coup, modestement, un début de réflexion sur les notions de savoir, de prolifération, d’humour et de contexte.

Plus qu’à tourner en dérision la linéarité du récit traditionnel et adresser un piedenez à la sacro-sainte lisibilité, l’avertissement ironique vise justement à attirer l’attention sur un hors-texte jouissif, le paratexte et le contexte. L’originalité de ce second volume autobiographique par rapport au plus testimonial Compromis, qui traite de la période 1939-1952 (avec un bref retour sur les années 1932-1939 et une ouverture sur les trente dernières – 1953-1983 – en manière d’épilogue, en plus des perpétuels va-et-vient temporels du narrateur enquêteur escorté de son inséparable épouse photographe, Marie-Hélène Dhénin) en s’appuyant sur divers documents et en intégrant dans le texte ce qui pourrait donner matière à notes, réside dans un appareil de notes décalé et disproportionné qui parodie l’édition savante : outre que ce dispositif assure la prédominance de la fonction métalinguistique sur la fonction référentielle, c’est la tension comme le jeu entre texte et paratexte, matériau autobiographique (récit de formation fragmentaire qui, abordant les années 1916 à 1933, nous conduit du collégien à l’homme marié) et machinerie polymorphique et polyfonctionnelle (fonctions digressive, dilatoire, ludique/comique, philosophique, sociologique, idiosyncrasique, métatextuelle…) qui comble la libido sciendi. Le projet même de cette autobiofragmentographie n’existe que dans le jeu de miroirs entre texte et infratexte : telle note cite un passage du Compromis, telles autres notes convoquent les amis Prigent, Lucot, Demarcq, Le Pillouër ou Clémens… La note 30 nous livre l’adhésion de l’auteur à la mythologie de l’autoengendrement de soi par la littérature, via Jacques Demarcq : « "Ce qu’ignorent les biographes et plus généralement le saint-beuvisme expliquant l’œuvre par l’homme, […] c’est qu’un être humain vient moins au monde qu’il ne tombe dans un langage." C’est pourquoi sa généalogie sanguinaire (comme il dit lui-même) n’intéresse pas Jacques Demarcq : Papa ? connais pas ! Maman ? tout autant ! Qu’on me parle plutôt des livres que j’ai lus […] » (p. 41).

Le même jeu réflexif s’avère très éclairant sur le contexte social. Les stéréotypes sont traqués : "Il y aurait donc des familles qui seraient bonnes, voire très bonnes, et d’autres qui seraient mauvaises", lit-on par exemple dans la note 42. Les codes sociaux dévoilés : le règne de la "politesse" masque le rejet de ce qui constitue un véritable tabou (l’étude lexicographique – "homosexuel"/"homosexualité" – est ici une façon de suggérer l’homosexualité possible d’Yvonne Jean et celle, attestée, de Gaston. Ces deux derniers chapitres mettent en scène la comédie sociale des conventions et règles de savoir-vivre qui régissent les relations entre jeunes gens de "bonne famille", des fiançailles jusqu’aux noces. Le romanesque est phagocyté par le code de bonne conduite : "Les protagonistes n’inventent rien – sinon les détails de l’exécution, chacun interprétant son texte scrupuleusement, fidèle aux exigences d’un scénario que, malgré leur inexpérience en la matière, tous deux semblent connaître par cœur" (p. 136). Quelques pages auparavant : "Les scènes suivantes continuent de répondre à l’attente du public familial" (131)… Ajoutez de savoureuses notes sur "tomber" (113) ou "la visite de digestion" (121), et le plaisir du lecteur atteint son paroxysme. Contre la mascarade des "clowns sérieux", la distanciation humoristique peut adopter un tour malicieux : la garçonnière de Gaston, par exemple, a cédé la place au fil du temps à "une manière de bordel" (note 126, p. 151) ; peu après, la réflexion sur "bouge" est des plus cocasses (note 128, p. 153)… De quoi rendre contagieuse et irrésistible l’érudition d’Alain Frontier.

 

â–º Un grand merci à Alain Frontier et Marie-Hélène Dhénin pour les photos de famille, dont voici la légende :

– § 1 : Gaston, au Collège Stanislas (Paris).

– § 2 : Gaston marin (en bas, 2e à partir de la droite).

– § 3 : Mariage de Gaston Frontier et Odette Coustal le 20 avril 1933.

– § 5 : Fiançailles le 18 décembre 1932.

Photo d’arrière-plan (M.-H. Dhénin) : Alain Frontier au cimetière de Bagneux. Ci-dessous : Gaston scout ; Virginie Schildge-Bianchini au bras d’un général.

 

 

 

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