Libr-critique

26 juin 2018

[Chronique] Les Misérables : nouvelle édition en Pléiade, par Matthieu Gosztola

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Victor Hugo, Les Misérables, édition d’Henri Scepi avec la collaboration de Dominique Moncond’huy, Paris, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, n° 85, 1824 pages, 22 février 2018, 65 € (prix de lancement jusqu’au 30 juin 2018).

 

En octobre 1839, Hugo visite le bagne de Toulon et note peu de temps après cette phrase parmi d’autres qui seront prêtées à Mgr Myriel : « Je suis en ce monde non pour garder ma vie mais pour garder les âmes. » [1] En février 1846, alors qu’il se rend à la Chambre des pairs, l’auteur de Claude Gueux croise un homme « pâle, maigre, hagard », accusé d’avoir volé un pain, et accompagné en conséquence de deux soldats. Aussitôt, la scène se fait image, et le profil de l’homme accablé « se dote d’une lisibilité inédite », pour reprendre la formulation d’Henri Scepi dans sa passionnante préface. « Cet homme n’était plus pour moi un homme, écrit Hugo, c’était le spectre de la misère, c’était l’apparition, difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d’une révolution encore plongée dans les ténèbres, mais qui vient. » (Choses vues, souvenirs, journaux, cahiers[2])

Dans « Ateliers nationaux », discours recueilli in Actes et paroles I. Avant l’exil en 1875, Hugo se fait encore plus disert : « la question […] est dans les détresses du peuple, dans les détresses des campagnes qui n’ont point assez de bras, et des villes qui en ont trop, dans l’ouvrier qui n’a qu’une chambre où il manque d’air, et une industrie où il manque de travail, dans l’enfant qui va pieds nus, dans la malheureuse jeune fille que la misère ronge et que la prostitution dévore, dans le vieillard sans asile, à qui l’absence de providence sociale fait nier la providence divine ; la question est dans ceux qui souffrent, dans ceux qui ont froid et qui ont faim. » Ces « pauvres êtres », confie Hugo dans Les Misérables, « la meule de l’ordre social les rencontre et les broie ». 

L’auteur de La Légende des siècles s’intéresse, dans les années qui le voient résolument se tourner vers les questions humanitaires, à la façon dont les sociétés modernes favorisent – éperdument – l’éclosion de la misère, en faisant naître, « d’un même geste pour ainsi dire, la faute et l’expiation, le crime et le châtiment ». Il le dira dans un autre discours, celui sur la misère prononcé à l’Assemblée le 9 juillet 1849, résumé ainsi par Henri Scepi : « tout est affaire de conditions, la plongée dans l’abîme du mal résulte d’une conjoncture qui s’est raidie en mécanisme inexorable et convertie en loi inflexible. » L’écriture hugolienne se met à l’écoute de cette irrespirable scansion du néant ; elle scrute les instillations programmées du pire dans la vie et la conscience des hommes. 

Dans L’Atelier des « Misérables », volet documentaire apparaissant comme un complément nécessaire à la lecture des Misérables et regroupant des textes de la main de Victor Hugo (qu’ils soient achevés ou non) occupant un orbe proche du centre générateur du roman, l’on peut lire ceci : « J’ai tâché de raconter l’histoire d’une de ces fourmis que la loi sociale écrase sans le vouloir et sans le savoir. On ne s’en doute pas et l’on va toujours. Pour les uns ce livre sera une faute, pour les autres ce sera une bonne action. Ce n’est ni une bonne action, ni une faute ; c’est un devoir accompli. […] Souvent le peuple tout entier se personnifie dans ces êtres imperceptibles et augustes sur lesquels on marche. Souvent, ce qui est fourmi dans le monde matériel est géant dans le monde moral. » Et Hugo précise – ailleurs – sa visée : « Montrer l’ascension d’une âme, et à cette occasion peindre dans leur réalité tragique les bas-fonds d’où elle sort, afin que les sociétés humaines se rendent compte de l’enfer qu’elles ont à leur base, et qu’elles songent enfin à faire lever une aube de ces ténèbres ; avertir, ce qui est la façon la plus directe de conseiller ; tel est le but de ce livre. » 

Avertir, c’est-à-dire enseigner. C’était déjà le sous-texte de Claude Gueux : « Messieurs, il se coupe trop de têtes par an en France. Puisque vous êtes en train de faire des économies, faites-en là-dessus. Puisque vous êtes en verve de suppressions, supprimez le bourreau. Avec la solde de vos quatre-vingts bourreaux, vous paierez six cents maîtres d’école. »

Avant Les MisérablesClaude Gueux (1834), Le Dernier Jour d’un condamné (1829), sans omettre Notre-Dame de Paris (1831), forment le templum où se projette l’empreinte angoissée de l’humanité. Ces récits attestent, ainsi que le souligne Henri Scepi, « que l’œuvre romanesque entreprend, sur des modes divers, de faire jouer les facettes diffractées d’un même prisme anthropologique et politique : y domine la peinture de l’homme dans la cité, non pas l’homme abstrait, chimère des philosophes et des moralistes, mais l’individu assujetti aux lois et aux dogmes, soumis à l’injustice institutionnelle, livré à l’indifférence publique, condamné enfin par la rigueur impitoyable de la machine juridique à la peine capitale. »

Heureusement, il est des présences providentielles, veillant sur les enfants et les pauvres, sur les faibles et les déshérités, tel Jean Valjean, qui sauve aussi bien Cosette que Marius, de sa même poigne vigoureuse. Nous pouvons identifier, dans le massif touffu et ramifié des Misérables, cette silhouette parente dont il conviendrait d’épouser le profil progressivement révélé en un acte de reconnaissance irrécusable. 

Sorti comme un fantôme de l’épaisseur des bois, au moment même où Cosette, « harassée de fatigue » et désespérée par tant d’ombre, s’écrie « Ô mon Dieu, mon Dieu », Jean Valjean intervient : « En ce moment, elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien. Une main, qui lui parut énorme, venait de saisir l’anse et la soulevait vigoureusement. Elle leva la tête. Une grande forme noire, droite et debout, marchait auprès d’elle dans l’obscurité. »

Et, beaucoup plus tard dans le roman : « Marius était resté dehors. Un coup de feu venait de lui casser la clavicule ; il sentit qu’il s’évanouissait et qu’il tombait. En ce moment, les yeux déjà fermés, il eut la commotion d’une main vigoureuse qui le saisissait [c’était celle de Jean Valjean], et son évanouissement, dans lequel il se perdit, lui laissa à peine le temps d’[une] pensée mêlée au suprême souvenir de Cosette […]. »

D’autres exemples pourraient être convoqués, arrachés à cette somme, à ce livre-monde qu’est Les Misérables. Si Les Misérables est une somme, il ne faut pas oublier que sa publication fut, pour son auteur, l’aboutissement qui couronna plus de deux années d’un travail intense et assidu, si l’on s’en tient à la seule période de reprise et d’achèvement de l’œuvre pendant l’exil. Mais c’est en réalité une temporalité beaucoup plus vaste qui doit être prise en compte. Elle est déterminée par trois moments décisifs : 1845-1848 (amorce de la rédaction des Misères, interrompue « pour cause de révolution »), décembre 1851 (coup d’État et début de la période de l’exil) et 1860 (reprise des Misérables), ainsi que le résume Henri Scepi. Néanmoins, la période qui court de février 1848 à avril 1860 ne doit pas être considérée comme exempte de toute préoccupation ou de toute réflexion directement rattachée à l’œuvre interrompue, ajoute l’exégète. Maints indices démontrent en effet que dans l’effervescence créatrice des années 1850, qui verra émerger des recueils tels que Les Contemplationsou La Légende des siècles (Iresérie), à aucun moment Hugo ne renonce : le roman passe au second plan mais ne s’efface pas ; il hante sourdement l’esprit d’un écrivain qui, en mai 1856, inclura dans la liste des ouvrages nouveaux susceptibles d’être publiés par son éditeur d’alors, Hetzel, « Les Misérables, roman en six volumes ».

 

[1] Voir René Journet et Guy Robert, Le Manuscrit des « Misérables », Presses Universitaires de Franche-Comté, collection Annales littéraires, 1963.

 

[2] Édition d’Hubert Juin, Gallimard, collection Quarto, 2002. 

9 octobre 2017

[Livre – chronique] Les corps-circuits de Philip Roth (Romans et nouvelles, Pleiade), par Jean-Paul Gavard-Perret

Philip Roth, Romans et nouvelles (1959-1977), Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, n° 625. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Georges Magnane, Henri Robillot et Céline Zins et révisé par Brigitte Félix, Aurélie Guillain, Paule Lévy et Ada Savin. Édition de Brigitte Félix, Aurélie Guillain, Paule Lévy et Ada Savin. Préface de Philippe Jaworski.
En librairie depuis le 5 octobre 2017, 1280 pages, 64 € jusqu’au 30/03/2018, ISBN : 978-2-07019-682-1.

Présentation éditoriale

Vivement controversé à ses débuts, Philip Roth s’est peu à peu imposé aux Etats-Unis comme l’un des plus grands auteurs de sa génération. Les cinq livres réunis ici témoignent déjà de ce qui deviendra sa marque de fabrique : richesse de l’imagination, verdeur, vigueur de l’ironie, selon un alliage très particulier d’oralité et d’élégance, d’exubérance et de délicatesse. C’est à cette époque-là, et avec ces ouvrages, que Roth devient Roth.
Goodbye, Columbus (1959), l’extraordinaire recueil de nouvelles qu’il publie à vingt-six ans, et bien plus encore la très iconoclaste Plainte de Portnoy (Portnoy et son complexe, 1969) ont fait scandale, l’un au sein de la communauté juive, que les décapants récits de Roth se soucient peu de flatter, l’autre bien au-delà : la chronique familiale, psychologique et sociale dessinée au vitriol par Portnoy va de pair avec un langage où rivalisent le loufoque, la gouaille et une outrancière crudité.
Le roman, qualifié de magistrale "orchestration de voix" et d’allègre "festival linguistique", est un véritable jalon culturel des années 1960. Tel un ventriloque, le protagoniste fait dialoguer sur le divan de son analyste les voix contradictoires qui l’habitent. Dans un torrent d’imprécations et de lamentations sont données à entendre la voix de l’enfant, celle de l’adolescent, celle de l’adulte torturé.
Le plus souvent aux prises avec sa yiddishe mame grotesquement castratrice, Portnoy dialogue aussi avec son père humble et soumis, et avec ses maîtresses, de séduisantes shikses (jeunes filles non juives, en principe interdites), en qui il voit les incarnations de l’Amérique qu’il entend conquérir. Multipliant les identités et les masques comme un acteur multiplie les rôles, c’est ensuite David Kepesh que Roth introduit sur la scène de son oeuvre.
Ce professeur de littérature se voit transformé en une gigantesque glande mammaire dans Le Sein (1972), fable kafkaïenne à la fois fantastique et burlesque, tandis que Professeur de désir (1977) retrace son enfance en famille, son exploration effrénée de la liberté sexuelle pendant ses études, puis les expériences féminines contrastées de sa maturité. Malgré l’apparence "sage" de ce schéma biographique, la pratique de la fiction est toujours aussi affranchie et ludique – en témoigne, entre autres, l’épisode désopilant de la visite faite en rêve à la "putain de Kafka".
Enfin apparaît Nathan Zuckerman, qui accompagnera Roth jusqu’en 2007. Dans Ma vie d’homme (1974), il essaie de se libérer d’un mariage désastreux. La structure narrative, emboîtée et miroitante, du récit se complexifie, au point que Milan Kundera qualifia le livre de "chef-d’oeuvre de baroque". On a dit de Nathan qu’il était le travesti littéraire de Philip. Mais comme le souligne Philippe Jaworski dans sa préface, "la présence de "l’auteur" dans ses écrits de fiction ressortira toujours à une réalité de fiction". Au reste, "la réalité de l’écrivain pourrait tout aussi bien dériver de l’existence de son personnage".

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Dès Goodbye Columbus, Philip Roth n’en appelle plus, parlant des corps, à leurs silhouettes atmosphériques. Il y a en eux des excès et des trous. Manière de montrer qu’il manque toujours à la viande et son chapiteau une interprétation. Et Roth n’a de cesse de proposer la sienne, provocatrice, dans une langue dont l’éclat trahit la nuit de l’être. A travers celle-là il tente de donner à celui-là sinon une lumière du moins une (vague) tenue, une (aléatoire) résistance au sexe qui sans cesse en "dépasse" en dépit ou à cause des religions et des cultures. Sur ce plan elles restent des barrages de paille sur un océan plus atlantique que pacifique en ses vagues de pulsion.

La sexualité semble l’alter ego de l’angoisse qu’elle génère. Les deux doivent tant que faire se peut – chez Portnoy, le professeur du "sein" et dans la première mouture de Zuckerman – tenter de se tenir et s’écoper. L’éloge de la vie se crée dans cette configuration comme au sein de la moiteur de la chair là où le corps à la fois ne promet rien et donne tout – à moins que ce ne soit l’inverse…

Les premiers textes de Roth dessinent d’emblée les mouvements intempestifs d’un univers où le souffle tente de rentrer, de sortir. Plus que sur nous sommes au coeur du corps qui n’a jamais aussi bien porté les termes de sac d’os et de désir. Le romancier en cherche le fil paradoxal et le point d’union, de gué entre un feu qui écarte les interdits et ces derniers qui font résistances.

Roth a donc renouvelé la comédie humaine là où elle gratte le plus. Il prouve que contrairement à ce que pensait Valéry le plus profond dans l’homme n’est pas sa peau mais ce qui est en dedans. Pour en témoigner, l’auteur aux termes convenus préfère une métrique en chamade et drôle. Lorsque le corps bascule dans les bains du stupre et de la fornication il devient moins bois flotté qu’épave qui prend l’eau.

Décalant tout ce qu’il faut du langage et de son rythme pour que l’air y passe, Roth développe des interrogations farcesques mais implacables sur la fonction du vivant là où l’ennui, la fange, comme la morale inculquée "insuffisent" à épuiser la bête. Envisageant le mental par le corps selon un renversement superbe, Portnoy, Zuckerman et les autres ouvrent un opera majeur : à savoir opération et ouverture pour mettre à nu divers types et strates de réseaux culturels où tout part, où tout revient.

Adepte – pour certains – d’une littérature et d’un imaginaire de la débauche, Roth a compris combien quelque chose de plus grave se jouait dans les visages secrets du corps. Son strip-tease est donc plus mental que physique. De drôles d’oiseaux (ses semblables, ses frères) battent de l’aile en ne cessant de perdre des plumes avant que tout ne prenne un caractère absolu dans La Pastorale Américaine.

13 mai 2017

[Livre – chronique] Georges Perec, Å’uvres (Pléiade), par Jean-Paul Gavard-Perret

Georges Perec, Œuvres, édition publiée sous la direction de Christelle Reggiani, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", en librairie depuis le 11 mai 2017, tome I, 1184 pages, 54 €, ISBN : 978-2-07-011964-6 ; tome II, 1280 pages, 66 €, 978-2-07-271910-3. [« Album Pérec » par Claude Burgelin, Album de la Pléiade]. Coffret : 110 € jusqu’au 31/12/2017.

Présentation éditoriale

Notre « contemporain capital posthume » : ainsi a-t-on qualifié Perec vingt ans après sa mort. La formule n’est pas une simple boutade, elle dit quelque chose de la fortune de l’œuvre. Celle-ci a laissé sa marque dans la culture populaire, ce qui n’est pas banal. « Mode d’emploi » est utilisé à tout propos, et « Je me souviens » est devenu une scie. Mais de tels stéréotypes ne présagent pas toujours la présence réelle des livres. De cette présence, la multiplication des publications posthumes, qui rivalisent, du moins en notoriété, avec les ouvrages que Perec publia lui-même, est un indice plus convaincant. Plus significatif encore, le nombre des écrivains, des artistes, des architectes, etc., qui se revendiquent de l’auteur d’Espèces d’espaces. Perec serait-il déjà devenu un classique ? La relative intemporalité que cela suppose ferait alors écho au désir qu’exprimait le titre rimbaldien de son dernier poème, L’Éternité, et qui se lisait déjà dans Les Revenentes : « Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère. »
Perec, pour sa part, se décrivait comme « un paysan qui cultiverait plusieurs champs » : sociologique, autobiographique, ludique, romanesque – ce dernier, tributaire de l’envie (bien naturelle chez un lecteur de Jules Verne) « d’écrire des livres qui se dévorent à plat ventre sur son lit ». Mais on tenterait en vain de ranger ses ouvrages dans quatre cases distinctes. Les quatre perspectives ne s’excluent pas les unes les autres ; elles sont autant de modes de lecture possibles, et compatibles. « Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère » est certes, comme Les Revenentes tout entier, un lipogramme monovocalique (la seule voyelle employée est e) qui inverse l’époustouflant lipogramme en e de La Disparition (où cette voyelle n’est jamais employée) : nous voici au royaume des contraintes, des prouesses, de l’Oulipo. Mais cette phrase envoûtante est aussi, et avant tout peut-être, un mode d’emploi de la vie.
Chez Perec, les contraintes formelles miment en quelque sorte celles, tragiques, de l’histoire, « la grande, l’Histoire avec sa grande hache ». La disparition d’une voyelle dit celle de l’univers familial. La place centrale qu’occupe dans l’œuvre le chiffre 11 est à rapprocher de la date de la déportation, le 11 février 1943, de la mère de l’écrivain. Une vie commence alors qui s’écrira à l’irréel du passé : « Moi, j’aurais aimé aider ma mère à débarrasser la table de la cuisine après le dîner. » Pas de temps retrouvé euphorique pour Perec. La mémoire demeure lacunaire, et Je me souviens souligne sa fragilité. Aucun palindrome, aucun Voyage d’hiver ne saurait inverser le fleuve du temps. Du moins la fiction peut-elle en suspendre le cours, et donner au monde une forme conquise sur le désordre du réel. C’est à cette ambition que La Vie mode d’emploi et l’œuvre tout entière de Perec doivent leur intensité.

Chronique (Jean-Paul Gavard-Perret)

Perec, pour chaque livre, part en campagne selon des stratégies qui réactivent la littérature. Ses occurrences contrecarrent la masse langagière à coups de sécantes et séquençages. Néanmoins, l’auteur crée des textes où l’aspect contrainte s’oublie facilement : qui ignore la règle du jeu de La Disparition peut le lire comme un livre « normal » sans avoir à pâtir de la béance alphabétique dont le texte est partie prenante.

Les règles qui régissent les « jeux » oulipiens sont donc à la fois importantissimes sans pour autant gêner le lecteur. Perec possède le génie de les faire oublier tout en s’y pliant. Il n’agit jamais en bête de somme fier de montrer ses effets de muscles. Chaque option semble dictée par le désir de dire mieux en des narrations affinées de leurs prémisses et observances. Celles d’un moine laïque, contemporain voire postmoderne, même si Perec nous a quitté trop tôt.

Portant sur l’enveloppement, son œuvre est déjà classique, comme le prouve son intronisation dans La Pléiade – un peu plus importante (euphémisme) que l’onction offerte de manière presque grotesque au brave Jean d’Ormesson. Loin de la simple performance, chaque livre de Perec crée des accès à une valeur haute et autre de la littérature là où plus que jamais forme et fond ne font qu’un.

Retirant la littérature de ses bassins, il la décante. Elle s’ébroue pour des déjeuners sur l’herbe selon des suites de variations qui n’ont rien de pastorales. Ce qu’il retire aux logos par jeu, Perec le restitue au centuple. Etrangère au flot admis par ces parcours gymniques, la fiction devient plus souple. Elle appartient à une élévation rarement atteinte sans pour autant plonger dans la métaphysique. En s’exfoliant, elle fait frémir par son altérité confondante. Chaque texte devient l’aire d’alimentations qui transforment tout récit – et quel qu’en soit l’objet – en courants d’air. Ils ne sont jamais des fabriques du vent. Sinon celui où dans de tels moulins la littérature avance en terre de sarcasmes aussi graves et légers que probants.

25 février 2017

[Livre] Michel Tournier, Romans suivis du Vent Paraclet (Pléiade), par Jean-Paul Gavard-Perret

Michel Tournier, Romans suivis de Le Vent Paraclet, édition établie par Arlette Bouloumié, La Pléiade, Gallimard, Paris, février 2017 (en librairie depuis avant-hier), 1824 pages, 66 € jusqu’au 31/12, ISBN : 978-2-07-014610-9. [Projet de volume en accord avec l’auteur, mort en 2016 ; il contient : Vendredi ou les limbes du PacifiqueLe Roi des AulnesVendredi ou la vie sauvageLes MétéoresGaspard, Melchior et BalthazarGilles et Jeanne.]

Au sein de la fiction Michel Tournier, apparemment sans y toucher, a  bouleversé les interdits moraux, sociaux. Il a donc bien caché son jeu : le roman philosophique se transforme en roman d’aventure  discrètement pervers. Plutôt que d’analyser des concepts, la subversion de la fiction devient une manière efficace de mettre à mal non la pensée mais ceux qui s’en croient les maîtres.

Dans une époque qui se disait (ou se croyait) libérée mais qui était corsetée de théories fumeuses, Tournier  a dénoncé implicitement ceux qui sont toujours prêts à donner des leçons de morale. Et à qui veut chercher une littérature sans tabou et libre, il la découvre chez Tournier. L’auteur ose des utopies que des idéologies et des pseudoavant-gardes n’osaient assumer.

Nourri de Platon, Aristote, Spinoza, Leibniz, celui qui fut philosophe, germaniste et surtout écrivain exécra la théorie en préférant la « fantaisie ».

Sa tabula rasa cultive formellement un  certain classicisme afin de faire passer la pilule d’une subversion. Tournier tourne normes et souverains poncifs d’une masse de faiseurs idéologues qui ne firent que répéter de prétendus gestes iconoclastes pures copies parasitaires des gestes initiateurs.

Le progressisme libertaire de Tournier est même devenu pernicieux. Pour preuve, l’œuvre est occultée au même titre que celle d’un Tony Duvert. Plus question de dévier d’une morale du respect au nom de la défense de toutes les minorités,  et l’on ne juge plus une œuvre sur son résultat mais sur sa prétendue intention au moment où le concept d’éthique est devenu une rodomontade, une commodité de la conversation ou « une rémoulade » comme aurait dit Céline.

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