[Entretien avec Alain Jugnon, qui dirige la revue Contr’Un dont nous avons parlé ici-même il y a peu. Cet entretien vise à comprendre non seulement l’articulation entre La soeur des anges qu’il a codirigé avec Matthieu Baumier et Contr’Un, mais aussi en quel sens il y aurait une forme de nécessité à la revue philosophico-politique en cette période, à l’instar d’autres revues, auquel d’ailleurs il participe comme Lignes qui a fêté ses vingt ans.]
19 décembre 2007
[entretien] Alain Jugnon, de La soeur des anges à Contr’Un
6 décembre 2007
[Revue + chronique] Contr’UN n°1
Contr’Un, La revue des individus au carré, revue annuelle n°1, Marx, Jouffroy, Novalis, Machiavel, ed. Le grand souffle, 222 p. // ISBN : 978-2-916492-40-7 17,5 € // [site des éditions]
[4ème de couverture]
"La singularité est par essence nomade, mobile, toujours susceptble de modifier sa position sur la carte. Nomade, la singularité est libre de ses mouvements puisque, étant à égale distance des autres, aucune affinité ne préexiste qui serait susceptible de déterminer a priori l’agencement dans un sens ou dans l’autre. Il en résulte que toute multiplicité est frappée en son coeur même du sceau de la contingence : sa forme n’est guère nécessaire, mais résulte de l’agencement spontané et toujours modifiable des singuarités. Chaque multiplicité pourrait ainsi être pensée comme un Sahara, dont la carte serait, toujours à refaire au gré des sables…" Mireille Buydens, Sahara, l’esthétique de Gilles Deleuze.
Contr’un, comme un sahara, fait jouer aux singularités la carte de la multiplicité.
Toujours refaire la carte au gré des sables qui la constituent.
Le carré distribue les cartes du jeu en cours. Juxtapositions.
Le gué découvre la donne pour quelques parties possibles, individuations.
La partie individuo-logiques forge le coeur vivant des individualismes en jeu. Manifestations.
"Il est temps de brancher toutes les pensées les unes sur les autres"
Alain Jouffroy
[Présentation]
[Cette présentation sera suivie d’un entretien avec Alain Jugnon, que nous publierons prochainement]
Les premières pages font immédiatement écho à la citation de Mireille Buydens qui concerne Deleuze. Après des exergues de Cioran, Philippe Lacoue-Labarthe ou Antonin Artaud, un texte signé d’Alain Jouffroy et d’Alain Jugnon, vient offrir un horizon à la revue : la question de la constitution de l’individu, comme force de résistance : "tout individu peut apporter un trouble, une inquiétude, une joie, une ouverture inattendue sur tout".
Cette revue se donne comme un lieu d’ouverture et de résistance, non pas en vue d’une communauté, d’un collectif ou d’une contre-idologie,mais dans l’agencement éphémère de ses textes. Alain Jugnon qui la dirige, poursuit là, en quelque sorte, ce qu’il avait initié, chez le même éditeur : 22 avril, ceux qui préfèrent ne pas. Ainsi il écrit : "la revue Conr’un aime les individus libres : elle prend le titre qui lui faut pour donner de l’espace et du jeu à la liberté individuelle. Elle respire et vit son opposition radicale aux faux-monnayeurs, marchands de l’un, de l’unique, de l’unicité, contempteurs du corps et de la vie elle-même".
Les quatre auteurs choisis ne sont pas alors anodins. Ils viennent participer, chacun à leur époque, et chacun selon leurs textes, à cette question de l’individu. Chacun de ces auteurs est une ligne de fuite de la singularité face au monde, ligne de fuite qui s’est construite selon des particularités à comprendre, à remettre en jeu tout à la fois théoriquement et littérairement.
Quatre auteurs : Marx, Novalis, Machiavel, Jouffroy. Le dossier se concentre surtout sur Alain Jouffroy, avec plusieurs articles qui lui sont consacrés : Demain joueur d’Alain Jugnon, La poésie impensable de Jean-Michel Goutier, Une voile où le vent souffle de Malek Abou et Passage Jouffroy de Philippe Sollers. En parallèle de ces articles, deux inédits de l’auteur. Françoise Dastur, consacre un très bel article à Novalis et à son rapport à la pensée orientale notamment la Shakuntala. Très référencé et précis, et c’est une joie de lire de nouveau Françoise Dastur. Suivent deux articles sur Marx, l’un de Daniel Bensaïd et l’autre de Jean-Clef Martin qui essaie de montrer, en analysant la question de la production de valeur chez Nietzsche et Marx, en quel sens ce qui chez eux est ouverture à la singularité de l’existence, s’est transformé, dans un système marchand en un fétichisme démocratique : "On comprendra sans doute par là, que la philosophie des valeurs, soumise à l’économie, ait engendré dans le monde moderne, un certain conformisme, des rengaines et des aliénations qui ne sont nouvelles qu’en apparence, tandis qu’elle trouve chez Nietzsche et sous une autre forme chez Marx, le sens créateur d’une affirmation de l’existence selon sa force maximale, un point de vue supérieur, une évaluation plus large que n’importe quel système économique" (p.72). Pour finir le dossier sur le carré d’auteur, deux articles sur Machiavel. Le premier d’Alain Brossat est une analyse passionnante de la pensée machiavelienne à partir du prisme de l’antagonisme et de la création des institutions de la Rome antique, selon le Discours de la première décade de Tite Live. Alain Brossat, qui s’intéresse particulièrement à l’articulation entre les classes politiques, telle la figure de Diderot de Jacques Le Fataliste, montre que Machiavel lorsqu’il déconstruit la concorde de la Rome antique, loin de poser en fondement de celle-ci une bonne institution, comme cela pourrait être le cas avec Solon pour Athènes qui révolutionne la politique héritée de Dracon, il met en lumière que c’est l’antagonisme de classe entre ls nobles et la plèbe qui a amené le système sénatorial à prendre des décisions permettant d’établir celle-ci : "C’est sur ce formidable paradoxe que va insister sans fin Machiavel : le caractère unique du destin de Rome, de la grandeur romaine, est à rapporter à cette permanence de l’indice de la division, d’absenc d’homogénéité du corps social et du corps politique ou civique romain."(p.75). Le deuxième article de Christina Ion interroge la pensée politique de Machiavel, comme lieu d’énigme, comme lieu d’une inquiétude constante du politique, du fait que cette pensée s’inscrit dans la prise de conscience que de politique il n’y en a que dans un contexte historique déterminant et non reproductible.
Vient ensuite la partie Gué, ou encore contretextes. Un peu inégal quant à la qualité des textes littéraires qui sont présentés. Je retiendrai pour ma part le très intéressant texte hyper-narratif de Bertrand Bonello : [american music]. En effectuant un travail de synopsis, Bertrand Bonello nous fait entrer dans un univers de gémellité , où deux Vincent, A et B, tout à la fois opposés et complémentaires, vont se lier. Le déroulé, proche d’une boucle panique, mêle avec intelligence l’absurde et les données politiques et économiques contemporaines.
La dernière partie de la revue, partie "individuo-logiques", est consacrée à des pensées singulières. On retrouvera Michel Surya avec un inédit, qui est analysé par Alain Jugnon, et une pertinente réflexion de Luis de Miranda consacrée à l’immanence une vie de Gilles Deleuze.
A la lumière de ce que nous venons de présenter, il est indéniable que Contr’Un est une revue de très grande qualité au niveau de la réflexion. Après la Soeur de l’Ange qu’Alain Jugnon a co-dirigé avec Mathieu Baumier, Contr’Un, radicalise la démarche en direction de la pensée individuelle et de ses configurations possibles. Avec un rythme annuel, elle devrait conserver à chaque numéro cette qualité d’intervention. A suivre donc, prochaine livraison en 2008.
4 octobre 2007
[Livre] Esteria de François Richard
François Richard, Esteria, ed. Le grand souffle, coll. Atom poésie. 181 p.
ISBN : 9782-916492-17-9. Prix : 14,8 €
[site des éditions]
4ème de couverture :
« Je suis guitariste. La musique est la vibration primordiale. Après sept ans d’anorexie, la vie s’est insurgée dans ma vie. Tout s’est accéléré en des jours étranges. Des lignes de vitesse, des intensités ont traversé l’espace nouveau de mon être. La vie, la parole, petite sueur vibrant, toujours témoin du premier instant. Puissante musique intérieure enceinte, orage électrique, boréal, Esteria : une chanson pour la parole. »
Il y a dans l’écriture de François Richard, qui a déjà publié Vie sans mort, le signe mystérieux d’un poète futur d’aujourd’hui, l’intuition ardente d’une jeunesse qui fait advenir un autre monde du son dans le langage humain. C’est pourquoi Esteria inaugure la collection ATOM du Grand souffle.
Notes de lectures :
Tout d’abord signalons et saluons la naissance de cette collection poésie aux éditions Le grand souffle, dont nous avions parlé lors de la sortie de Avril-22 ceux qui préfèrent ne pas sous la direction d’Alain Jugnon [ici]. En ces temps de questionnements fréquents et parfois angoissés sur le devenir de l’édition, qui plus est des éditions de poésie, cette collection, montre une nouvelle fois l’intérêt pour les recherches poétiques.
Avant de parler brièvement d’Esteria, je voudrai tout d’abord exprimer le plaisir que j’ai de lire ce texte. François Richard n’est pas en effet pour moi, seulement l’éditeur dirigeant Caméras Animales en association avec son frère Mathias [cf. entretien ici]. Certes nous nous sommes revus à cette occasion. Mais la découverte de cet écrivain date de quelques années auparavant, de l’année 2000, moment où je dirigeais une petite collection de poésie pour l’association Trame-Ouest. François Richard, en cette époque-là , m’envoya plusieurs manuscrits, aux langues transgressées, aux rythmes souvent frénétiques et accidentés, en bref de qualité remarquable. Sans doute effrayé par la longueur de certains de ceux-ci, sans doute résigné à une certaine forme de lâcheté éditoriale, tout en lui répondant et en lui témoignant de mon admiration, je refusais de publier chacun de ses textes. C’est pourquoi depuis sa publication chez Richard Meyer dans la collection Vents contraires, c’est une joie de pouvoir le voir diffuser sa langue.
François Richard, indéniablement, explore une langue, ou plutôt la langue le provoque à l’écriture, car on ressent bien que c’est le flux de la langue qui le pousse, qui se propulse dans l’écriture, et ce n’est pas d’abord un choix délibéré. La langue lui souffle ainsi la parole.
Esteria pourrait être le récit de cette parole qui s’immisce dans l’existence. Esteria est le récit d’une forme de rédemption, d’une terre retrouvée après son oubli. D’emblée, il l’écrit : « Il rescapa le jour d’un poème ». Sortie d’une forme de naufrage, sans doute geste qui passe par la possibilité enfin de la parole. De dire, et tout d’abord dire son propre être, se remettre à proximité de celui-ci.
Esteria, au niveau poétique, est une composition complexe (les parties étant placées pour 2 d’entre elles (chiffre de 1 à 7, et les lettres de o à m) en ordre décroissant) où la langue si elle se laisse aller à la métaphore, pourtant ne construit pas son réel à partir de celle-ci. La beauté de la langue de François Richard ne tient pas aux déplacements opérés par la représentation métaphorique, ou bien encore aux télescopages des images, mais à sa manière de lier ce premier travail, classique, à un autre celui d’une effraction de la langue, d’une torsion, de coupures sans sutures qui viennent l’accélérer, l’accidenter, la provoquer au sens.
Il est ici nécessaire de remarquer que François Richard, avec quelques autres, rares, est un inventeur d’idiolect. Invention d’idiolect qui s’échappe pour une grande part justement des avancées de TXT et de sa succession, que l’on retrouve à travers certaines poésies carnavalesques où le calembour et les jeux de mots dominent. Tout au contraire, l’incise de et dans la langue se déploie non pas à partir de ce type de logique, mais souvent en relation avec une réflexion quasi-philosophique de la langue, qui me fait penser par moment à Derrida./Philippe Boisnard/
30 mars 2007
[Livre] Avril-22, ceux qui préfèrent ne pas, coll. sous la direction d’Alain Jugnon
Avril-22, ceux qui préfèrent ne pas, coll, sous la direction d’Alain Jugnon, éditions Le grand souffle, ISBN : 978-2-916492-31-5, 13,40€
[site de l’éditeur]
4ème de couverture :
Voter, pourquoi ? C’est la question. Voter, pour qui ? Ce n’est pas la question. La vérité est celle-ci : tous les candidats aux élections présidentielles veulent vous voir voter et vous savoir votants. Ils veulent tous que vous y alliez. Car voter est un devoir, disent-ils, car c’est un droit, poursuivent-ils. Autrement dit : le droit de vote est un fait. Alors faites ! Pourtant jamais le droit ne dit le fait : le droit est ce que vous en faites ou ce que vous n’en faites pas.
La question est : désirez-vous voter ?
Notre réponse est : pourquoi , cette fois-ci, ne pas y aller.
Français, encore un effort pour être la démocratie, absolument ! Nous sommes, vous êtes la démocratie, contre tous ceux qui la rappellent à leur ordre, contre tous ceux qui n’attendent que la confiscation totalitaire de votre puissance populaire et constituante !
Ne pas voter, aujourd’hui, c’est continuer à être le pouvoir, toujours.
Alain Jugnon
Ni « mouvement », ni « courant », c’est un geste pluriel d’un autre type qui se déclare ici : le refus, blanc de tout vote, comme seul préalable nécessaire et indispensable à tout nouvel inspire de l’Agora, comme un Contre-CÅ“ur d’abondance face à la complaisance tragique du « nihilisme contemporain », car tout peut être autrement, et le sera forcément, tôt ou tard, mais qui, quoi, comment ? Cet inconnu seul s’offre comme le premier et le dernier défi d’habitation de nos souffles pour un respire plus léger de nos vies.
Cyril Loriot
avec Agence_Konflict_SysTM, Malek Abbou, Thierry Acot-Mirande, Eric Arlix, Pierre Audard, Alain Badiou, Mehdi Belhaj Kacem, Bertrand Bonello, Philippe Boisnard, Alain Brossat, Gilles Châtelet, Sylvain Courtoux, François Cusset, Jean-Pierre Dépétris, Laurent Jeanpierre, Alain Jouffroy, Cyril Loriot, Jean-Clet Martin, Jean-Luc Moreau, Olivier Pourriol, Nathalie Quintane, Bernard Sichère, Christophe Spielberger, Bernard Stiegler, Michel Surya, Laurent de Sutter, Sarah Vajda.
Premières impressions :
Deuxième livre portant sur les élections présidentielles, avec celui déjà brièvement présenté de Inculte, mêlant recherche littéraire et d’autre part philosophie.
À l’inverse du premier, ici il ne s’agit pas [mais je reviendrai sur cela dans mon article général] de la construction d’un objet intégrant tous les rédacteurs, mais il s’agit d’une suite de participations distinctes, toutes signées par leurs auteurs. L’enjeu d’emblée n’est pas le même, chaque participant engage ici en son nom, sa propre perspective concernant les élections, et le fait que le refus de voter puisse être un acte politique. Il s’agit donc, non pas d’un projet commun, mais de l’exposition de la variation d’angularités par rapport à une décision plus ou moins identique.
Toutefois les interventions sont de plusieurs ordres, aussi bien purement philosophiques, que de l’ordre de la fiction philosophique, que littéraires voire théâtrales [Alain Badiou] ou bien schématiques [A_K_S]. Le prisme d’intervention est ainsi variable, à savoir l’expression ne revendique pas seulement l’analyse et le développement objectif, mais s’engage aussi dans la construction aussi bien de fictions, de dialogues, que de travail de Cut-Up [Courtoux]. En ce sens, ce livre s’insère dans une collection qui porte bien son titre : Poélitis.
Nous le percevons, les fondements et les effets entre les deux livres présentés ne sont pas les mêmes et n’envisagent pas de la même manière le champ politique. Dans l’article que je présenterai prochainement, il s’agira de comprendre assez précisément les deux types de mécanique en oeuvre, et de là leur horizon d’efficacité politique, au sens où, destinés à un espace civique, ne pas se poser cette question, serait manquer la question même de leur présence./PB/