Libr-critique

11 mars 2021

[Chronique] Christophe ESNAULT, Lettre au recours chimique, par Guillaume Basquin

Christophe ESNAULT, Lettre au recours chimique, éditions Æthalidès, coll. « Freaks », en librairie ce jeudi 11 mars 2021, 112 pages, 16€, ISBN : 978-2-491517-08-3.

 

Cette Lettre au recours chimique est la longue adresse, en mode « poésie centrée » et (presque — hors points d’interrogation, deux-points transitifs et deux ou trois virgules sur un « vers ») déponctuée, de Christophe Esnault à ses psychiatres mêmes. Est-ce le patient, ou le personnage du poète, qui parle ? Allez savoir… Esnault a toujours avoué dans nombre de ses livres être dépendant des neuroleptiques, sans pouvoir s’en libérer, sauf en écrivant. L’écriture, comme thérapie ? vengeance ? C’était déjà la théorie de Tolstoï… On écrit souvent pour se venger du Mal qu’on vous a fait… des souffrances et des humiliations. « Et le psy est un personnage de fiction / Un personnage secondaire / Qui a juste été un mauvais public ». Car voilà : « on » (les psychiatres, ces « branquignols » selon le poète) a mal écouté la souffrance du poète ; « on » lui a prescrit des médocs (des neuroleptiques), au lieu de le bien écouter, comme Freud le prescrivait. Le microbe n’est rien ; mais le terrain, tout. « Autres normes : la surprescription / Éliminer la médication : compte pas trop là-dessus / Aborder les causes de la souffrance : pas le temps / Surconsommation de médicaments : où est le problème ? » Soixante mille personnes meurent chaque année en France suite à la surprescription médicale chimique : où est le problème ? « Je te parle de la mafia / Une mafia qui a des médicaments à te vendre / Et des moyens dissuasifs pour que tu les avales » : le passeport sanitaire ? « Puis pas longtemps après / pour que tu les réclames / De ton propre chef » : le vaccin !? la thérapie génique contre la « liberté » ?

« Les multinationales ont besoin des psychiatres et médecins / Pour effectuer des placements de produits / Tout le monde sait cela / Est-ce un cliché / Ou une photographie ? » Qu’en pense mon lecteur ? « Ça a été », ou pas ? Clic-clac : vérité de la parole du poète.

« Ça n’existe pas un lieu où l’on peut être écouté » : le constat d’Esnault est sévère ! Il lui faut donc écrire et réécrire sans cesse cette aporie dans laquelle il est constamment engagé : il n’y aura pas de recours chimique ! juste quelques instants de répit dans la souffrance… surtout dans la vie amoureuse… qui vaut plus que vingt ou vingt-cinq livres publiés. Esnault est lucide : tout a déjà été dit… Pas grave, recommencer, et rater mieux : « Tu veux écrire quoi de plus / Après Artaud et Sarah Kane ? / Remanier les traductions / […] / Rien de neuf n’est possible / Hors ton cri / Et tes capteurs sensibles » : Esnault écrit / il crie. S’il crie, il peut alors déranger « l’autre », l’atteindre : « Si je pense comme l’autre/ Exactement comme l’autre / Il n’y a pas de pensée / Car la pensée a été emmenée si peu loin / Qu’elle n’existe pas ». Eh bien poussons un peu la pensée en avant : l’heure est grave : il y a urgence : il y a l’homme, il y a ses défenses immunitaires innées, il y a la Nature ; et on veut détruire (ou tout du moins le mettre en danger) son système immunitaire — pour le plus grand profit des laboratoires pharmaceutiques (qui ne voit pas « ceci », ma foi, me semble faire le jeu des vrais comploteurs, ceux qui complotent dans notre dos pour faire des profits). Telle est la nouvelle banalité du Mal. Esnault : Et on me reproche de parler fort / Comme il a été reproché à Hannah Arendt de parler fort / À Jérusalem ». Même banalité ; l’on voulait alors que les trains arrivassent à l’heure…

Sans humour, les récits-poèmes de Christophe Esnault passeraient sans doute moins bien ; ils en sont en réalité truffés, jusqu’à l’autodérision, parfois : « […] pour cinq lecteurs / Qui se taperont si j’ai de la chance un gros rire / Je trouve plus drôle de me foutre de ma propre gueule ». Cet humour peut aller jusqu’à l’ironie, voire l’auto-ironie : « Un texte centré pour un homme égocentré / C’est hyper raccord ». Parfois, pour faire diversion (digression ?), le poète suture son texte avec des petits « trucs » de typographie : rectangles noirs sur tous les noms techniques de neuroleptiques (comme autant de tombeaux ?) ; texte barré : « Dans ce texte poétique », etc. La forme pense ; la pensée forme… « Vous allez voir que le texte va s’éclater sur la fin / Monde de fragmentations / Innovation spatiale au service d’une pensée ».

In fine, c’est l’écrivain-dramaturge lui-même qui donne le genre de son texte : du théâtre (comme Sarah Kane, son modèle absolu) : « Vous l’aviez remarqué / C’est une pièce de théâtre / Un long monologue ».

Au sortir de ses nombreuses dépressions, le poète a choisi la vie :

La vie vive

La seule

Et là se dessine

Le ressort du texte

Écrire, c’est très connu, c’est bondir hors de la meute des meurtriers ; ce pourquoi Esnault a composé ce vers tout spécial : « T’opposer à la foule » : tout son ressort est dans l’italique apposée sur le phonème « fou ». Par l’écriture, le « fou », le dépressif, s’individualise ; car s’il peut y avoir des individus fous ou sains, il n’y a pas de foule non hystérique (ce « vieux fond des meutes de multiplication » selon Elias Canetti dans son chef-d’œuvre Masse et Puissance), c’est-à-dire non folle.

« Et le fou crie »…

26 février 2021

[Chronique] Jacques Sicard, Vingt-cinq photographies de Chris Marker, par Guillaume Basquin

Jacques Sicard, Vingt-cinq photographies de Chris Marker, La Barque, en librairie depuis le 19 février 2021, 48 pages, 13 €, ISBN : 978-2-917504-47-5. [© Chris Marker]

 

Il est à peu près certain que, profitant de cette crise d’hystérie et d’hygiénisme de 2020-2021 qui tend à exterminer tout contact (voir le dernier texte du philosophe italien Giorgio Agamben publié sur le site de son éditeur Quodlibet, Filosofia del contatto, encore inédit en français, tout du moins jusqu’à sa prochaine parution dans Les Cahiers de Tinbad – n° 12), toute friction, les zélés serviteurs du virtuel et du distanciel ont dû effacer jusqu’aux dernières traces de toute l’ancienne chaîne mécanique et photochimique du cinématographe (plus grande machine jamais construite par l’homme selon le cinéaste et théoricien Hollis Frampton) : fini les planches-contact, les tirages, les bains d’acide polluants (je souligne), les traces de doigts sur les bandes perforées ; enfin débarrassés de la pénible vision en commun de cet art, faut-il le rappeler, né en même temps que la psychanalyse et les transports en commun !

Il ne nous reste plus que quelques traces écrites qui nous rappellent les « dernières traces de la souffrance » (selon Godard), dont ces incises sur le matériau de Jacques Sicard, dans son dernier opus en date, que publient les éditions La Barque : « La forme ignore la motricité du corps vivant, […] elle est animée […] comme un panoramique de cinéma dont la vitesse excessive brouille les limites des objets et des êtres, effrange plus qu’à l’accoutumée le halo des couleurs, les mélange dans la vibration d’un continuum…. » On se souvient alors de ces effrangements, de ces vibrations, de ces halos, de ces flous filandreux… quand aujourd’hui tout n’est plus que sauts de pixels, trop plein et « trop de réalité » (ainsi que le pense et écrit Annie Lebrun)… Ou bien, l’écriture du poète réanime en nous de curieux souvenirs d’étranges procédés : « Jour produit par des temps de tirage différents, blancs pâles et profondeur sans cesse augmentée des noirs » : résurgence des anciennes formes de pathos… Ou encore, on « révise » avec Sicard l’ontologie de la photographie (car rappelons que le film de Chris Marker qui déclencha l’écriture de ce livre, Si j’avais quatre dromadaires…, fut composé au banc-titre à partir de 800 photographies fixes) : « Être au bord de ce qui est à venir, […] est-il une situation compatible avec la photographie ? […] Non. Rien ne vient jamais, pas de hors champ. Tout est dans le cadre et dans l’imaginaire du cadre. »Ça a été, point. On ne dépassera jamais cette formule de Roland Barthes. « Ça a été » du présent – définitivement passé désormais. Mélancolie automatique…

« Rêver, c’est entrer dans le domaine des formes » : ici, au bord coupant d’un pont sur la Neva, Sicard rêve mieux que jamais : « Avec son cheval lipizzan / Serguei Mikhaïlovitch Eisenstein / Divisa le monde un matin / Il fit ce qu’au secret je sens / Si j’avais un cheval lipizzan ».

P.-S : On regrettera, pour d’absurdes mais bien réelles histoires de droits (et alors que les auteurs ne devraient avoir que des devoirs (Godard, encore)), que Sicard n’ait pas eu la possibilité économique de reproduire les 25 photographies élues pour écrire ses ciné-rêveries ; voici cette contrariété de lecteur ici en partie réparée.

21 janvier 2021

[Chronique] Guillaume Basquin, COVID-19, UNE SYNDÉMIE : CE QUE LA PANDÉMIE FAIT À LA DÉMOCRATIE

COVID-19, UNE SYNDÉMIE : CE QUE LA PANDÉMIE FAIT À LA DÉMOCRATIE

(à propos de deux tracts parus chez Gallimard)

 

L’UNIVERSITÉ EN PREMIÈRE LIGNE, à l’heure de la dictature numérique
Philippe Forest, Tracts-Gallimard n°18, 62 pages, 3,90€.

& DE LA DÉMOCRATIE EN PANDÉMIE – Santé, recherche, éducation
Barbara Stiegler, Tracts-Gallimard n°23, 62 pages, 3,90€.

 

Élégante, cette nouvelle collection « pauvre », « Tracts », chez Gallimard : 62 pages agrafées à prix très modique (3,90 €), mais néanmoins imprimée sur papier bouffant et composée en caractères Tungsten et Caslon (je tiens à préciser cela, car c’est devenu de plus en plus rare qu’un éditeur « s’embête » à donner ces détails techniques qui font pourtant tout le bonheur des bibliophiles et autres éditeurs curieux…).

Ce « tract » de Philipe Forest en est le 18e volume, et dès la 4e de couverture, il attaque très fort : « Un système de surveillance généralisée et d’une nature nouvelle est en train d’être mis en place. Et c’est à ce système que le passage au “distanciel” va soumettre l’Université. » Les plus avancés des philosophes (Gilles Deleuze et Michel Foucault) et des écrivains (George Orwell, William Burroughs, Alain Damasio) l’avaient senti venir, cette venue progressive d’une société de surveillance généralisée… et voici que la crise totale de la Covid-19 en permet l’advenue soudainement imposée comme « définitive » (du moins, certains en rêvent…) et non-opposable : pour des raisons sanitaires, vous comprendrez bien que… Les étudiants, devenus agents de contamination potentielle, doivent être séparés les uns des autres ; tel semble être le nouveau mot d’ordre de la société spectaculaire covidiste. « La séparation est l’alpha et l’oméga du spectacle », écrivait Guy Debord dans La Société du spectacle ; à quoi il ajoutait : « Avec la séparation généralisée du travailleur et de son produit, se perdent tout point de vue unitaire sur l’activité accomplie, toute communication personnelle directe entre les producteurs. » Remplacez travailleur par étudiant, et produit par professeur, et vous avez le tableau (non)-vivant de l’Université du futur rêvée par le politique post-covidiste…

Philippe Forest appuie son exposé sur les premiers textes philosophiques conséquents à être parus dès le début de la crise, ceux du philosophe italien Giorgio Agamben : « Les professeurs qui acceptent – comme ils le font en masse – de se soumettre à la nouvelle dictature télématique et de donner leurs cours seulement on line sont le parfait équivalent des enseignants universitaires qui, en 1931, jurèrent fidélité au régime fasciste. Comme il advint alors, il est probable que seuls quinze sur mille s’y refuseront, mais assurément leurs noms resteront en mémoire à côté de ceux des quinze enseignants qui ne jurèrent pas » (Requiem pour les étudiants, in lundimatin). Mais Forest va plus loin : « Le fascisme prend, selon les périodes, toutes sortes de formes. Celles qu’il emprunte aujourd’hui ne ressemblent jamais à celles qu’il prenait hier. Sinon, le reconnaître serait très facile. » Puis il précise son attaque : « Afin de se donner bonne conscience, on part en guerre contre les fantômes d’autrefois dès lors que, disparus, ils ne menacent plus personne. » En effet, chaque année, combien de livres sur tel ou tel épisode du nazisme, de la Shoah, etc. ? « Et l’on préfère ne rien voir des formes nouvelles que, revenant sinistrement à la vie, ces mêmes fantômes revêtent et auxquelles il serait plus compliqué, plus périlleux mais plus urgent, de s’opposer. » Forest, lui, voit ; et s’oppose : c’est la guerre (a dit notre Président de la « République »), ce qui oblige chacun à choisir son camp : pour ou contre la Terreur ? Pour on contre l’abandon de la tradition de la vie étudiante en Europe ? là où « une certaine idée de la liberté » s’inventa.

Le Diable, c’est celui qui divise, qui désunit, comme le montre son étymologie latine, diabolus, et grecque, διάβολος, diábolos. Le préfixe dia vient du grec ancien διά, qui signifie : « en divisant ». On peut être sûr que le Pouvoir a pris goût à ce qui était encore impensable il y a un an en Occident : confiner toute une population aveuglément, et la masquer. Séparés les uns des autres, et ainsi que l’écrivait Noam Chomsky en 1993 (« Toute l’histoire du contrôle sur le peuple se résume à cela : isoler les gens les uns des autres, parce que si on peut les maintenir isolés assez longtemps, on peut leur faire croire n’importe quoi »), les occidentaux ont tout accepté, depuis mars, ou presque… L’université en ligne n’est qu’un des aboutissements logiques de cette idéologie du « sans contact ».

Forest insiste et fore son sujet : « Pour dire les choses de la manière la plus brutale qui soit, le passage au “distanciel” reviendra tout simplement et très concrètement à fermer les Universités, à convertir l’enseignement qu’elles proposent en un autre qui n’en aura plus que l’apparence et dont le soin de l’assurer sera abandonné – c’est-à-dire : délibérément délégué – à cette “dictature numérique” dont l’anarchie apparente, en réalité, se trouve au service de la mise en Å“uvre très cohérente et très opératoire du programme que cette dernière entend imposer » : en clair, l’idéologie des GAFAM dans l’Université : autonomie des étudiants, interactivité, bref ubérisation de tout un chacun, séparé des autres derrière son écran (quand ce n’est pas derrière une plaque de plexiglass, voire un masque facial). Guy Debord : « Le système économique fondé sur l’isolement est une production circulaire de l’isolement. » Le système universitaire fondé sur le « distanciel » sera une production circulaire de la séparation : séparés entre eux par la perte générale de toute émotion réellement vécue, perte qui leur interdira le moindre dialogue, les étudiants seront même séparés de leurs professeurs et de leurs camarades. Toute contagion, même amoureuse, sera rendue impossible ! « La question qui se pose à chacun d’entre nous consiste bel et bien à savoir si nous collaborerons avec ce fascisme nouveau ou si nous lui résisterons » : Forest a choisi son camp.

&

La philosophe Barbara Stiegler est la digne fille de Bernard Stiegler, récemment disparu ; elle prolonge, pour notre plus grand plaisir, son travail philosophique de compréhension du réel et d’appréhension de ce qui arrive : la disruption de notre civilisation, sous les coups de butoir à la fois du néo-libéralisme et de l’idéologie numérique qui l’accompagne. Pour la sortie de son « tract » chez Gallimard, elle a été invitée sur France Culture par Olivia Gesbert dans son émission « La grande table idées » ; en voici le lien d’écoute : Comment s’engager en pandémie ?

Que nous dit la philosophe dans ce tract ? Elle a lu l’éditorial extrêmement important (et novateur) du rédacteur en chef du Lancet, Richard Horton, Covid-19 is not a Pandemic, et en a retiré « ceci » : l’épidémie de SARS-CoV-2 est plus une syndémie qu’une pandémie, à savoir une synthèse de problèmes préexistants et aggravants : de santé (ce sont les pays où l’espérance de vie avait déjà commencé à baisser, pour cause de mauvaise hygiène de vie globale et de sur-sédentarité, que le nombre de victimes est le plus élevé (USA, Angleterre, Mexique)), d’écologie, d’inégalités sociales (par exemple, d’accès aux soins), etc. « En parlant de “pandémie”, on a sidéré les esprits, on est passés dans un régime d’exception et on a accepté des choses inacceptables. » Pour lutter contre un virus, « on » a « accepté » (tout du moins avons-nous dû obéir à cette injonction) de renoncer (temporairement ; temporairement, vraiment ?) à la démocratie, c’est-à-dire au pouvoir du demos, le peuple (on sait que tout actuellement se décide en Conseil de défense à huit personnes, dans le bunker antiatomique sous l’Élysée, dit-on, sans vote de l’Assemblée nationale…) ; cette voie « chinoise » a même été encouragée par un virologue-de-plateau-de-télévision, Axel Kahn : « Face à une épidémie, c’est un inconvénient d’être dans une démocratie ; et c’est encore plus un inconvénient d’être dans une démocratie contestataire » (c’est moi qui souligne). Et si le Pouvoir avait trouvé des effets d’aubaines dans cette crise ? Et si on avait « utilisé le moment actuel pour faire passer en force toute une série de lois liberticides » (comme la Réforme des retraites, la Loi sécurité globale, le Fichage politique des  citoyens, etc.) ? Barbara Stiegler dénonce ainsi une  “Manufacture du consentement”, expression qu’elle emprunte à Walter Lippmann : Chacun se doit de se sacrifier, d’immoler sa et ses libertés, pour le Bien commun… Plus que « vivre une pandémie, nous vivons “en Pandémie” », écrit-elle – « dans un nouveau continent mental parti d’Asie pour s’étendre à toute la planète, avec de nouvelles habitudes de vie et une nouvelle culture », dont la restriction souhaitée en haut-lieu (par l’oligarchie mondiale et globaliste, voire transhumaniste) de nos démocraties : « Il va falloir renoncer à la démocratie, parce que la démocratie c’est la contestation. » On croit rêver ; mais non… On a bien entendu « cela » sur les chaînes publiques, c’est-à-dire payées par nos impôts !…

Le constat est sévère : « Au lieu de favoriser une libre circulation du savoir », « on » a « contribué à l’édification d’un monde binaire opposant les “populistes” [ou “rassuristes”], accusés de nier le virus, et les progressistes, soucieux “quoi qu’il en coûte” de la vie et de la santé. » Le problème, avec ce type de « raisonnement » simpliste opposant deux camps, c’est qu’on a banni « toute forme de nuance et de discussion critique sur les mesures prises », étouffant « la pluralité des voix du monde savant ». La toute récente censure, par YouTube, d’un nouvel entretien avec la brillantissime Alexandra Henrion-Caude, n’en est que le dernier avatar… Ce faisant, on a interdit toute dialectique, et toute saine contradiction, seuls moyens de faire progresser les savoirs. Le « péché originel des gouvernants » aura été de faire « le choix de la répression des citoyens, plutôt que celui de l’éducation et de la prévention [comme en Suède] ». Aïe, la démocratie !

C’est arrivé « là » que Barbara Stiegler en appelle à un sursaut démocratique, pour éviter  « L’étrange défaite » (Marc Bloch), via des micro-résistances politiques : « ne pas rester seul » ; « imaginer autre chose » ; « réfléchir de manière critique aux injonctions » ; « proposer des demi-groupes de travail en présentiel », plutôt que de se contenter de Zoom, etc. Il faut absolument « re-politiser les lieux de travail ». Telle sera « notre mission historique ». Cette réappropriation du « pouvoir du peuple » ne pourra « se faire qu’au prix de mobilisations sociales et politiques de très grande ampleur ». À bon entendeur…

22 décembre 2020

[Chronique] Michel Weber, Covid-19(84) – ou la vérité politique du mensonge sanitaire : un fascisme numérique, par Guillaume Basquin

Michel Weber, Covid-19(84) – ou La vérité (politique) du mensonge sanitaire : un fascisme numérique, éditions Chromatika, 230 pages, 20€, ISBN : 978-2-930517-68-1.

 

Peut-être tenons-nous là le premier livre important sur la crise de la Covid-19, qui paralyse à peu près toute vie sociale et culturelle depuis maintenant 9 mois ? Son titre, déjà, est extrêmement bien choisi : Covid-19(84) – ou La vérité (politique) du mensonge sanitaire : un fascisme numérique. Tous les concepts qui permettent désormais de penser cette crise, y sont : 1984, la dystopie politique de Georges Orwell ; le politique ; le mensonge sanitaire ; le fascisme ; le numérique ; la vérité. Mais commençons notre « critique » par une diversion, citons des propos de Gilles Deleuze de 1977 repris dans Deux régimes de fous : « Le vieux fascisme si actuel et puissant qu’il soit dans beaucoup de pays, n’est pas le nouveau problème actuel. On nous prépare d’autres fascismes. Tout un néo-fascisme s’installe par rapport auquel l’ancien fascisme fait figure de folklore […]. Au lieu d’être une politique et une économie de guerre, le néo-fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d’une “paix” non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de micro-fascistes, chargés d’étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma. » Quiconque vit en 2020 ne peut que ressentir dans sa chair la véracité de ces propos du grand philosophe français ; qui n’a pas entendu parler de dénonciations suite à des non-respects de voisinage de telle ou telle règle du confinement ? Qui n’a pas été témoin de scènes d’agressivité entre pro-masques et anti-masques ? Autant de situations où les micro-fascistes ont pu s’exprimer au grand jour – et avec la « meilleure volonté » du monde : protéger la société etc. Michel Weber, professeur de philosophie et thérapeute, commence son ouvrage très fort : « La rapidité avec laquelle les sociétés dites démocratiques sont remodelées à l’occasion de cet événement doit nous inciter à un questionnement politique (radical au sens étymologique, en profondeur donc) » ; ce livre est l’histoire de ce questionnement : comment a-t-on pu basculer si vite dans une restriction sans équivalent connu (en temps de paix) de nos libertés à la fois collectives et individuelles ?

Weber cite plusieurs fois les travaux de Michel Foucault sur le contrôle biopolitique, et il a bien raison ; citons à notre tour un extrait de Surveiller et punir consacré à l’étude de l’usage du dispositif disciplinaire en période de peste, le panoptisme : « Cet espace clos découpé, surveillé en tous ses points, où les individus sont insérés en une place fixe, où les moindres mouvements sont contrôlés, où tous les évènements sont enregistrés, où un travail ininterrompu d’écriture relie le centre et la périphérie, où le pouvoir s’exerce sans partage, selon une figure hiérarchique continue, où chaque individu est constamment repéré, examiné et distribués entre les vivants, les malades et les morts – tout cela constitue un modèle compact du dispositif disciplinaire. » Foucault va jusqu’à parler de « rêve politique de la peste », car jamais en conditions de paix une population ne pourrait accepter des privations de liberté aussi dures et injustifiées quand il ne s’agit justement pas de peste, mais d’un coronavirus de plus (certes virulent, parce que nouveau justement). Il semble évident qu’avec la téléphonie mobile et la 4G, nous approchons des conditions optimales d’un contrôle social total des individus hyper-connectés. Ce qui devait libérer (la mobilité), enchaîne : tout mouvement libre est devenu impossible ; et la surveillance, via les drones et/ou la reconnaissance faciale, s’annonce sophistiquée et totale comme jamais. Big Brother pourra(it) savoir à tout moment où vous êtes, ce que vous faites – et avec qui. Il est donc naturel que Weber ponctue, tout du long, son ouvrage de citations de 1984, toutes plus effrayantes les unes que les autres quand nous réalisons que nous y sommes (presque)… Oui la crise n’est pas que « sanitaire, mais politique », « et aucune des mesures liberticides n’est fondée scientifiquement ». « Le système politique qui se met en place », largement copié du « modèle » chinois, « est totalitaire, c’est-à-dire que toutes les facettes de la vie des citoyens seront pilotées par une structure idéologique mortifère » (#sauvezdesvies / #restezchezvous !) « ne différenciant plus les sphères privées et publiques. » (La simple recommandation du nombre d’invités à la table de Noël et du port du masque facial chez soi (sic !), arrivée après l’écriture de ce livre, confirme hélas cette « prophétie ».) « Ce totalitarisme sanitaire sera fasciste et numérique » (c’est moi qui souligne). Il convient de préciser ce qui constitue l’essence du totalitarisme : « Toute pensée qui s’immisce dans la sphère privée est totalitaire (destruction de la sphère publique, imposition de comportements intimes, généralisation de la peur de l’autre, etc.). » Restez chez vous, consommez et vivez séparés les uns des autres ! À qui profite le crime ? Follow the money : « Le totalitarisme fasciste est conçu par et pour les nantis » qui gouvernent le monde : les dirigeants des GAFAM et des Big Pharma. Ce qui est foncièrement nouveau, dans cette crise (mais qui était en fait en germe depuis les lois d’exception antiterroristes), c’est que le totalitarisme « est maintenant numérique (il procède par quantification, surveillance, traçage, gouvernance…) et sanitaire (le grand récit qui le justifie est viral ; le remède est hygiénique) ». Le vrai fascisme, disait Roland Barthes, n’est pas d’interdire de dire, mais de forcer à dire ; dans cette crise, pour être un bon citoyen (à la chinoise ?), il faut afficher publiquement qu’on reconnaît la Terreur (sanitaire), via entre autres le port du masque facial, et la distanciation (dont on ne sait plus si elle est physique, ou sociale). Quiconque s’y dérobe est vu comme un mauvais sujet… À la faveur d’une crise d’envergure opportune (pour certains), « le politiquement impossible » devient « politiquement inévitable » : le confinement aveugle de toute une population saine, le traçage, l’imposition du masque à tous, partout, etc. L’état d’urgence sanitaire devient, même en Occident, permanent…

Il est évident que sans les technologies numériques, cette épidémie n’aurait pas du tout pu être ce qu’elle a été, et continue d’être : une hypnose, sur le nombre de « cas », de morts en quasi temps réel, etc. Le simple test RT-PCR, mis au point par l’Allemand Christian Drosten dès le 20 janvier, qui ne dit absolument rien de l’état clinique d’un patient, mais mesure des fragments d’ARN du virus dit SARS-CoV-2, n’aurait pas été possible, avec ses nombreux faux cas positifs, ou cas asymptomatiques et donc pas malades (et pas ou peu contagieux), sans les technologies informatiques. Rappelons, après Weber, qu’« en mai 2016, l’initiative “ID2020” de l’ONU promeut la généralisation d’une identification numérique de la totalité de la population mondiale » : les germes d’un possible et futur « passeport sanitaire numérique » sont déjà là… « En 2017, lors du Forum économique mondial de Davos, la “Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies” est créée, sous l’égide, entre autres, de la Fondation Bill & Melinda Gates » : « En pratique, les multinationales sont considérées comme des états souverains. » On ne laisse pas d’être inquiet de voir que ce sont ces mêmes multinationales, toutes numériques, les GAFAM, qui sont à l’origine des très nombreuses censures de paroles dissidentes sur la gestion sanitaire (traitements, confinements, vaccins, etc.) de cette crise : « filtrage de l’information, à commencer par celle qui circule dans les réseaux sociaux », rupture de « l’accès à la Toile » des propagateurs de nouvelles considérées comme « fausses » (c’est-à-dire, dissidentes), etc. On notera, avec Weber, que dans cet achèvement du passage des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle fondamentalement psychotiques, même la sexualité n’est pas épargnée : « La psychose hygiéniste institue un nouveau puritanisme qui exige une vie sans contact. […] La forme la plus aboutie de totalitarisme fasciste exige finalement l’interdiction des relations sexuelles. » La sphère privée doit être dissoute dans la sphère publique, et cela doit nous inquiéter. L’ironie de l’Histoire est telle que le prosélyte fanatique du confinement, Neil Ferguson, de l’Imperial College de Londres, a été lui-même viré de son poste à cause de relations sexuelles ayant brisé les « lois » du confinement britannique…

Je pourrais ainsi continuer à commenter et commenter ce livre sur une dizaine de pages Internet, mais je préfère laisser mon lecteur s’y reporter directement ; non sans souligner, dans ce tableau assez apocalyptique de notre situation, cet éclair d’espoir, à la fin du livre : « Optimisme, car le futur n’est pas écrit », et (après Victor Hugo) : « Rien n’est plus imminent que l’impossible. » On notera pour vraiment conclure (provisoirement) que ce qui a permis l’établissement du fascisme techno-sanitaire, les technologies numériques, sont aussi ce qui permet de lutter contre icelui, avec ses propres armes contre lui retournées, dans une sorte de guérilla numérique : éternelle histoire de David contre Goliath. Tout en ne se privant pas d’être furtifs, au sens d’Alain Damasio dans son ouvrage éponyme, en cas de besoin…

20 décembre 2020

[News] Libr-fêtes

Pour terminer cette annus horribilis le moins péniblement possible… nos rubriques : « En lisant, en zigzaguant »… « Votre réveillon avec Ovaine »… un RV à Nice… « Pleins feux sur Jérôme Game »… « Libr-rétrospective 2020 (1) »… « LIBR-CRITIQUE attend début 2021″…

En lisant, en zigzaguant…

« Et c’était ce qui avait fini par arriver, je le comprenais maintenant, au bout d’un millénaire de chute ininterrompue… La tendance à l’involution l’avait emportée… Les petits-êtres le manifestaient aujourd’hui, par le nivellement rageur de tout, par la négation farouche et maladive de ce qui est élevé, accomplie sous l’accablante bannière d’une démocratie de cancrelats, fallacieuse équanimité qui menaçait de biffer pour toujours l’impulsion séculaire des meilleurs vers le Haut et l’Unité… »

(Didier Fortuné, « Fragments d’un halluciné »,
dans Les Cahiers de Tinbad, n° 10, automne 2020, p. 106).

Votre réveillon avec Ovaine, « dans un restaurant astronomique hyperétoilé »…

« Un carpaccio de cervelle dans sa crétinette flambée au marcassin, puis une daube de roubignolles fouettée aux éclats de riz, enfin une nage de plancton givré servie sur son lit de guêpes asiatiques, s’il vous plaît »…

(Tristan Felix, « Neuf opérations d’Ovaine »,
dans Les Cahiers de Tinbad, n° 10, p. 116).

Et pour accompagner cette agape, on chantera « Les Petites Darmanines » avec La Vie manifeste

Pour franchir le cap de 2020 à 2021…

Jusqu’au 23 janvier 2021 (Mardi – samedi 14h – 19h, entrée libre) : Espace A VENDRE (10, rue Assalit à Nice) a convié près de 70 artistes à participer à l’exposition Bons baisers de Nice. Contraintes de déplacement oblige, chaque artiste a été invité à envoyer une Å“uvre en petit format par voie postale. Venus de tous horizons, les artistes ont répondu à l’appel : du fanzine à la sculpture en passant par la carte postale, près de 100 Å“uvres seront visibles dans un ensemble hétérogène, joyeux et festif, et disponibles à l’achat à tous les prix.

Avec :

Uli Aigner, Caroline Bach, Didier Balducci, Simon Bérard, Julien Blaine, Eric Bourret, Rémi Bragard, Pauline Brun, Gilbert Caty, Baptiste César, Frédéric Clavère, Esmeralda Da Costa, Claire Dantzer, Tom De Pékin, Raphaël Denis, Noël Dolla, Maxime Duveau, Quentin Euverte, Jean-Baptiste Ganne, Karim Ghelloussi, Tom Giampieri, Isabelle Giovacchini, Mounir Gouri, Alexandra Guillot, Alice Guittard, Amandine Guruceaga, Aïcha Hamu, Han Hoogerbrugge, Joël Hubaut, Louis Jammes, Jaša, Arnaud Labelle-Rojoux, Thierry Lagalla, Claudia Larcher, Camille Llobet, Anna Lòpez Luna, Arnaud Maguet, Cecile Mainardi, Filip Markiewicz, Bérénice Mayaux, Philippe Mayaux, Eva Medin, Lucien Murat, Pascal Pinaud, Mark Požlep, Laurent Prexl, Stéphane Protic, Jean-Simon Raclot, Emmanuel Régent, Werner Reiterer, Sylvie Reno, Karine Rougier, Lionel Sabatté, Lionel Scoccimaro, Quentin  Spohn, Stéphane Steiner, Eleonora Strano, Gauthier Tassart, Cedric Teisseire, Ben Vautier, Jean-Luc Verna, Eglé Vismanté, Philip Vormwald, Mathieu Wailer, Qingmei Yao …

PLEINS FEUX SUR JÉRÔME GAME : HIVER 2020 / 2021
ENTRETIEN :
— ‘Les images ne sont pas des apparences sur le monde. Elles sont des bouts de monde’, entretien avec J. Faerber, Diacritik, 16 décembre 2020. (click here)
DATES :
— 16 janvier 2021, ‘À travers’, lecture, Festival DIRE #2, La Rose des vents–Scène nationale Lille Métropole /Littérature etc. (click here)
— 28 janvier 2021, ‘e‑Nous /e‑We’, e‑lecture avec Jeff Barda, Nuit des idées 2021 /Institut Français de Manchester (click here)
— 29 janvier 2021, ‘Langscapes’ lecture/performance (voix + vidéo) avec Valérie Kempeneers, Théâtre National de Bretagne/Maison de la poésie de Rennes (click here)
— mars 2021, ‘Original soundtrack + l’image là, la V.O. Sous-Titré + ma voix, ça donne quoi ?’, lecture, Poï – Poésie orale, Lausanne
SUR LES LIVRES :
— S. Bonn, sur Album Photo, art press n°482, p. 96, nov 2020. (click here)
A. Meignan, ‘Comprendre l’image grâce aux poèmes de Jérôme Game’, Addict-Culture, 14 octobre 2020. (click here)
— F. Thumerel, ‘Sur Album Photo’, Libr-critique, 1er octobre 2020. (click here)
A. Nicolas, ‘Jérôme Game, quand le mot met l’image en pause’, L’Humanité, 27 août 2020. (click here)
‘Le poète et la photographe. Jérôme Game’, film de Lydia Belostyk et Benoît Villé, 2020. (click here)
— E. Durante, Air Travel Fiction and Film : Cloud People, Macmillan Palgrave, 2020. (click here)

Rebooted Site : www.jeromegame.com

Libr-rétrospective 2020 (1)

► Michaël Moretti : « Liliane Giraudon, poétesse sismographe »

► Philippe Boisnard : « La Cagoule » (1)

► Guillaume Basquin : « Pierre Guyotat et la fonction critique »

► François Crosnier : « Sandra Moussempès, Cinéma de l’affect« 

► Bernard Desportes : « Saint Guyotat, forçat et martyr »

LIBR-CRITIQUE attend début 2021...

â–º Inter, n° 136 : Les nouvelles activités performatives à l’ère des confinements (180 pages, 10 €).

Présentation éditoriale. Pour nombre d’entre nous, depuis mars 2020, nous avons eu le sentiment que le temps devenait plus long, que notre vie était mise en suspens. Plusieurs artistes ont résolu d’assumer cet exil intérieur, de se faire plus discrets, anonymes s’il le faut, afin de retrouver le principe de la vie même. La cuisine est devenue l’atelier, la fenêtre la galerie, l’art un exorcisme de chambre. Dans ces nouveaux espaces et cette nouvelle temporalité, ils créent des Å“uvres inachevées et non cautionnées qui sont de véritables expériences de vie. La paupérisation culturelle des mesures sanitaires les oblige à trouver de nouvelles façons d’inscrire l’art, à se désintoxiquer de leur désir de paraître, à se libérer des idéologies qui dominent le milieu.
Ce dossier d’Inter, art actuel explore ces nouvelles activités performatives, pour la plupart autodocumentées. Ce sont des chorégraphies de salon, des alpinismes de comptoir de cuisine, des micro-opéras de balcon. Il s’agit de proposer une réflexion entre l’expression (la voix, le geste, etc.) et l’exiguïté.

► Gérard Dubey et Alain Gras, La Servitude électrique, Seuil, date de parution 14/01/2021, 384 pages, 23.00 € TTC.

Présentation éditoriale. L’action de l’électricité se révèle dans trois domaines principaux : la lumière, la force, l’information. Une telle immatérialité la fait passer pour innocente. Pourtant, son efficacité repose essentiellement sur le pouvoir du feu, elle n’est qu’un vecteur énergétique. Dégâts et déchets sont cachés en amont ou en aval de son utilisation.

À travers un parcours historique d’Ampère à Bill Gates, les auteurs démontent les coulisses et les travers du mythe électrique et de la numérisation de nos existences. Non, le tout-électrique-tout-numérique ne sauvera pas la planète ! Avant qu’ils ne nous emprisonnent totalement, arrachons-nous à leur pouvoir de séduction et sortons de la Matrix.

1 décembre 2020

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Joguet, Joguette, par Guillaume Basquin

Jean-Paul Gavard-Perret, Joguet, Joguette, Z4 éditions, coll. « La diagonale de l’écrivain », 62 pages, 10 €, ISBN : 978-2-38113-013-2.

 

L’exergue du nouveau « petit » livre de Jean-Paul Gavard-Perret donne le ton : ce livre sera beckettien : « Aussi semblables que possible par la stature. Petits et maigres de préférence » (extrait de Quad) : on aura vite compris qu’il s’agit là du portrait physique (d’ailleurs unique), par anticipation, de nos deux héros du livre, Joguet et Joguette. Qui sont-ils ? Aucun biographème n’est donné : ce sont des figures, des archétypes ; ils vivent, ils sont, et puis c’est tout. D’ailleurs, cela commence ainsi : « C’est ainsi que je vis – dit Joguet. » Si on lui laisse le temps, il souhaite « relire Beckett », « regarder des films lents où tout le monde galope, des films rapides où l’on bouge à peine », « ne pas habiter trop loin de chez [lui] », et puis « finalement Foirer » (F majuscule), histoire de rater mieux… Joguette, elle (le livre est d’ailleurs « à Elles » dédié…), est plus dans la vie nue, « naturelle », organique : « Sois le pourcier de ma chair. Je serai ta danseuse du clito, ta Clytemnestre, ta rose de pic hardi. » C’est la grande porcherie pasolinienne… le bordel guyotien : « Oh viande viande ! Que ne ferait-on pas en ton nom ? » Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi les (Joguet et Joguette) avez-Vous abandonnés à la luxure de la chair d’après la Chute ? La viande – scandale ! – est partout : « On la ravagine, on l’opercule, on la bleuit, on Levis serre… »  Dire un corps : « Créatures nous sommes et nous n’avons même plus l’audace [comme un Job autrefois] de nous en scandaliser. » Comment pour en finir avec l’idéal enfin une dernière fois mal dire notre bestialité : « Préférons l’impureté du zoo qui nous habite à la caserne de notre prétendue pureté. »

Quand nos deux tourtereaux parlent de concert, cela peut donner ceci : « Au début comme à la fin il y a la bête. Chacune nous fait à son image » ; ou la Genèse détournée… La Bible est d’ailleurs constamment rappelée dans cet opuscule : « Le désert crie partout. » Même quand ce livre semble saturé de matérialisme intégral « à la Guyotat » (l’homme, ce roseau « pensant, reste avide et pourceau »), il y a, par retour du refoulé biblique, « une limite, une croix, qu’on soit croyant comme toi ou pas » (c’est Joguette qui s’adresse à Joguet, son double beckettien) : on ne se dépare pas du livre fondateur si facilement… « Notre obscénité végétale […] n’unit jamais mais sépare » : c’est la grande séparation des sexes, l’abîme de la différence sexuelle, le zip newmanien, le scandale de la nudité sans fards : « Leurs yeux s’ouvrent à tous les deux / ils découvrent qu’ils sont nus. »

Souvent, Georges Bataille n’est pas loin : « Regarde par ma fente c’est là qu’il y a Dieu. » Ce qui nous amène très logiquement à évoquer le très beau dessin de Jacques Cauda qui illustre la couverture, possible variation sur l’Origine du monde, et que décrit Gavard-Perret lui-même : « Qu’à Dieu ne plaise, ne reste pas au bord de ma falaise. » Invitation faite au coït… On y peut « aller plus profond que le mystère de l’âme »… Il s’agit de posséder la vérité dans une âme et un corps.

Pour conclure, je laisserai la parole à la poétesse Tristan Felix, qui a préfacé, fort bien, l’ouvrage : la vie est une « gigantesque farce qui force à exister », et Joguet, Joguette en sont des « survivants » : cap au langage !

27 septembre 2020

[Texte] Guillaume Basquin, L’Histoire splendide, extrait du premier chapitre (inédit)

lecture & écriture simultanées — en duplex — dans un espace courbe : roue carrée pour excès de langage — milieu d’échanges renversants & de réversibilités où nous sommes enfin du même côté que notre langage intérieur — je prends toutes les tangentes qui à moi s’offrent
toute œuvre réussie est un carré
tous les plans basculent
now strike a line like Laurence Sterne in his Tristram Shandy—repose you now lecturer
——————————————————————————————————————————————
me revoici ! hommage au lecteur ! révérence !
ce n’est pas une petite affaire mes lecteurs que de s’élancer devant un cercle comme le vôtre — accoutumés à tout ce que les belles lettres produisent de plus fin & de plus délicat comment pourriez-vous supporter le récit informe de la vie & des opinions de Guillaume L. Basquin gentilhomme si je n’y mettais pas le plus grand piquant ?
je prétends ma foi à vos éloges & poursuis en toute humilité :
j’écris ce poème tel un Skardanelli & non dupe je le signe ainsi : Ich heisse Skardanelli
le lendemain je suis l’Aleph : soit l’un des points qui contient tous les points — raison pour laquelle je me passerai dans ce volume de tout point — final ou pas — car le point en se dérobant met le volume textuel en marche vers l’infini : j’ai un faible pour les gros livres qui abondent
le surlendemain je suis un pédagogue de lycée
palimpseste de citations & d’images : ici : 666 Fifth Avenue de Robert Rauschenberg
à partir d’une certaine accumulation la citation devient abstraction — écheveau de strates
plongée séculaire dans les archives littéraires du passé qui n’est même pas passé
lancer céleste
chant inusité
parole saoule
trille du vent
toucher au vol
grain de sénévé
tracés aléatoires
joyeux tropisme
poésie simultanéiste
cantate de mots camés
labyrintoile avec une tarentoile au milieu
delldale
babelivre (tous les mots du dictionnaire s’y trouvent — j’ai multiplié les mots comme le sable de la mer)
tournelivre
globe hiéroglyphique
textevoyage vers la Voie Lactée
texte en expansion comme l’espace lui-même
les lignes commencent à s’agiter — elles sortent de la page

mertexte

scène de naufrage
rouleau du Temps — megalogue

polyhedron of scripture

mandala-texte
charade antiphonique
combinaisons phoniques
poésie parallélogrammatique — multifacétée — rimes des choses & du temps — instant traversé traversant — enjambements métamorphoses & glissements circulaires pour circumnavigation sur l’externet
adages de Guillaume L. fils de Marc :
se hâter de vivre se hâter de sentir & laisser derrière soi toute la littéordure — quoi d’autre ?
vitesse spermatique — ah ! voler dans la poussière des chevaux de poste ! piquer droit dans l’Verbe ! la syllabe ! néoplasticisme !
instant novel!
c’est le reversement des pesanteurs — chaque chose se change aucune ne s’anéantit
ce volume s’adresse à l’intelligence du lecteur qui met les choses en rythme elle-même
j’ai vu une terre nouvelle : dans les années 60-70 le cinéaste allemand Werner Nekes invente la notion de kinème : un kinème — équivalent du phonème en linguistique — est une addition de photogrammes — 3 ou 4 — dont la friction ou l’addition forme un film dont le sens résidera toujours entre cette suite de kinèmes — il illustre superbement cette hypothèse théorique dans son film de 38’ tourné en 16mm couleur de 1974 : Makimono — par ma construction syntaxique en incises j’applique sa méthode pour ce livre à propos de toutrien qui est bien parti pour être un worstseller (j’en distille un sang d’encre)

Guillaume BASQUIN,
extrait du premier chapitre de L’Histoire splendide, « Au commencement »

30 juillet 2020

[Livres] Libr-vacance (2), par Fabrice Thumerel

Deux courts récits parus au printemps dernier, et pris dans la nasse du confinement, pour habiter/stimuler  votre LIBR-VACANCE 2020…

 

► Arnaud LABELLE-ROJOUX, Récits de la vie de Michelangelo Merisi, dit « Le Caravage », Les Presses du réel, coll. « Al dante », 72 pages, 8 €, ISBN : 978-2-37896-132-9.

Voici la vie trépidante du célèbre peintre en trente stations, « nuit encrapuleuse » (p. 15) pleine de filouteries, racontée dans un récit indécidable, aucun narrateur – et a fortiori aucune voix anonyme – n’étant fiable, même Michelangelo, mêlant faits et « affabuleries » (18), dans une langue truculente pétrie d’argot… Écoutez un peu : « Il raconta qu’avec Spada […] ils s’étaient cachés. […] Quasi ankylosés. Oui ! Eux les dévots croupes vénales. Eux les croupes-touffes licheconins. Eux les suce-queues hume-pétrus. Eux les pugileurs. Les ferrailleurs. Les flibocheurs joviaux. Eux les lampe-calices jusqu’à la lie » (44).

De la même façon que Michelangelo est « exténué par l’existence », l’écriture syncopée de Labelle-Rojoux procède par exténuation des champs lexicaux et isotopies, tout en étant attentive aux échos sonores : « Il raconta qu’il était exténué par l’existence. Par les périples. Les périls incessants. Par la traque. Les tracas. Les bissacs. Les bivouacs. Les escales. La semelle battue. La bosse roulée. Les escapades. Par les cul-de-sac. Les volte-face. Les crocs-en-jambe. Les gouspinades. Les déconvenues. Les coups reçus. Qu’il était éreinté par le jeu de cache-cache » (53)…

 

► Mathieu LARNAUDIE, Blockhaus, éditions Inculte, 112 pages, 13,90 €, ISBN : 978-23-60840-32-8.

Parce que nous vivons dans « un étrange et hermétique réseau de signes » (p. 96), nous aimons raconter ou qu’on nous raconte des histoires. Nulle prise directe sur le monde, nulle communion avec notre « environnement »… C’est à travers le prisme de nos représentations que nous vivons, c’est-à-dire que nous percevons la grande comme la petite histoire. Il en va ainsi pour Suzanne et Rory, les tenanciers d’un petit bistrot dans un petit village près d’Arromanches : qu’y faire après 60 ans, sinon (se) raconter des
histoires, c’est-à-dire réinventer son passé ou peupler son avenir de rêves éveillés ?

Dans Blockhaus, ce récit dynamisé par la tension entre visible et invisible, réel et fantasmagorie, Mathieu Larnaudie met à distance le topos de l’écrivain-en-panne-d’inspiration pour interroger nos mythologies, et en particulier celles de la Seconde Guerre Mondiale : les images muséales accentuant « la contradiction entre la rigueur stratégique, la sophistication ingénierique et la stupeur des corps, l’épuisement stupéfait des visages » (79), le narrateur essaie d’appréhender le processus d’imagerie mystificatrice qui transforme de « pauvres diables » en « héros » (85).

24 juin 2020

[Chronique] Dominique Preschez, Parlando, par Guillaume Basquin

Dominique Preschez, Parlando, Z4 éditions, coll. « La diagonale de l’écrivain », juin 2020, 142 pages, 12€, ISBN : 978-2-38113-007-1.

 

Dominique Preschez le prouve une fois de plus avec ce nouvel opus, Parlando, publié dans la collection que dirige Philippe Thireau chez Z4 éditions, il écrit en rhizomes, d’une écriture qu’appelait de ses vœux un Gilles Deleuze : « N’importe quel point d’un rhizome peut être connecté avec n’importe quel autre ; et doit l’être. » Rien à voir avec l’écriture en arborescence du type arbre qui procède toujours d’un plan, même caché : il faut développer la story, la généalogie du « crime » plus ou moins commis en commun, etc. Non, chez Preschez, tout peut advenir à chaque fragment, de façon absolument imprévisible. Le fragment (souvent en forme d’aphorisme, mais pas que) permet la fulgurance mais n’interdit pas les correspondances souterraines : telle est la liberté du rhizome : chaque point du réseau peut être raccordé à n’importe quel autre, hors logique argumentative. Voyez (c’est-à-dire, lisez), page 64 : « S’être abandonné en confiance… aux déchaînements imprévisibles de la tempête, aux gravitationnels trous noirs… par atermoiements massifs de la matière engloutie, jusqu’à s’évapore… au rayonnement du phare, en cette nuit de l’Univers… » On sait que les trous noirs constitueraient l’essentiel de la masse de l’Univers : 80% ; de même les réseaux cachés et souterrains — aléatoires — des écritures en rhizome en constituent la plus grande partie, même si non visible : c’est l’antimatière de la mémoire involontaire. Proust est passé par là ; il en fut le créateur premier. Page 62, on trouve un bon aperçu de cette creative method : « À la recherche du mot perdu ; pareille invitation au voyage sans retour… tant il semble bon pour l’homme qui va vers la lumière, de franchir l’espace hors de la Raison ; revenu, les pas dans les pas, au point fixe du baptême… » Dante : « Termine fisso d’eterno consiglio », « terme fixe d’un éternel dessein ». Le motif (très important, chez Preschez, peintre de plein air — d’où son amour des Impressionnistes, et de Monet en particulier) doit être « répété, appuyé, puis contourné »…

Longtemps j’ai traversé le parc du Luxembourg sans soupçonner le moins du monde l’existence d’une secrète numérotation de ses bancs (ah, les chaises du Luxembourg ! qui en dira la poésie ?) ; c’est pourtant sur le banc n°333, près de la roseraie, que Preschez affirme très souvent s’asseoir pour écrire sur de petits carnets — notant les épiphanies du Temps : « Quel oiseau égaré, perdu… pigeon voyageur en mission, entre ciel et terre »… À côté de Preschez, Dominique, écrivain de l’ouvert sur l’Étant, la plupart des gendelettres d’aujourd’hui apparaissent comme des confinés de naissance : ils ont l’air d’écrire depuis leur bureau, comme un André Gide autrefois, bien sagement habillés — et c’est à peu près toute la rentrée littéraire… Ils n’ont pas de carnet ? L’air leur manque ? Ils ratent la notation de la sensation… Le carnet, c’est la cahier d’esquisses, beaucoup plus rapide que le clavier de l’ordinateur. Vous avez une idée ? Une mouette rencontre un cormoran plus lent ? Le temps d’ouvrir votre ordinateur, hop ! la sensation est partie : envolée ! (comme les oiseaux…). On se souvient qu’en matière de pleinairisme, Preschez a eu de nombreux prédécesseurs : Nietzsche, Jean-Jacques Schuhl — mais sa manière n’est le plus souvent qu’à lui, dans un déséquilibre léger (calculé ?) de la syntaxe : « Écrire comme cela… pareil premier matin à l’heure des foins de fille, humés sur la paille encore couchée… » : improbable restitution d’une peinture de l’air, comme chez ses illustres prédécesseurs les « peintres de l’Impression ». Histoire de « s’accorder à la démesure de l’instant », Preschez est perpétuellement à la recherche du kairos, de l’instant formidable. Comme au « jeu de boule de cristal », il faut pointer pour « circonscrire le hasard », qui « relève d’une présomption rationnelle à s’approprier l’art vivant, des figures infinies… ». Là tout n’est plus que « zigzags », « pendules oscillant entre grammaire et syntaxe »… Mais cette chronique n’a que trop duré ; je vous renvoie maintenant vers le livre même de l’écrivain à la recherche de « l’atonalité grammaticale », si le cœur vous en dit…

P.-S. : Outre la très belle préface de Philippe Thireau qui rend justice au Trille du diable, précédent opus de l’auteur, on notera la très belle composition photographique d’Elizabeth Prouvost en couverture de cet ouvrage, qui lui donne un juste air d’Enfer dantesque.

18 mars 2020

[Chronique] Guillaume Basquin, L’édition grippée

On a entendu à gauche et à droite que la présente époque de confinement des citoyens chez eux serait favorable à la lecture et à la publication de nouveaux livres, puisqu’il n’y a presque plus d’autre loisir. Pour la lecture, c’est à peu près certain ; mais quelles seront-elles ? On achète sur Internet essentiellement des livres de noms déjà faits : Stendhal, Pasolini, Badiou, etc. ; Haroldo de Campos, pour les plus aventureux ; La Peste de Camus, pour ceux qui aiment à se faire peur (et comparer à la Peste noire, sans aucune pudeur morale ni intellectuelle, ce qui ne se peut raisonnablement comparer qu’aux grippes « asiatiques » de 1957 et 1968…). La vente en ligne de littérature de recherche ? On a déjà testé : ce sont une dizaine d’exemplaires qui partent, au mieux… De plus, très peu de bureaux de Poste sont encore ouverts, idem pour les Carrés entreprise de l’ancienne entreprise glorieuse du Service public ; les Carrefour Markets et autres Mark’s and Spencer ayant été considérés comme plus essentiels à la survie de la Nation que les envois postaux !… Cela devient très compliqué, par exemple, d’envoyer des revues ou des exemplaires de presse de livres à tarif non rédhibitoire. De plus, les rédactions des journaux et revues littéraires sur papier sont fermées : les envois de presse depuis la semaine dernière ne vont pas circuler du tout ; et pire : s’accumuler sur et sous les bureaux des dites rédactions…

Enfin, si on tend un peu l’oreille, outre que toutes les librairies physiques de France sont fermées pour quelques semaines, sacrifiant ainsi à peu près tous les offices de mars, on apprend que la plupart des gros et très gros éditeurs ont repoussé leurs sorties de mars et avril à mai, au plus tôt ; ce qui créera un immense embouteillage de sorties à cette époque. Maintenir les programmes de mai pour l’édition de recherche et de poésie, qui se surajouterait à ce déferlement de poids lourds me semble très risqué. Ajoutons à cela que le dépôt légal des livres et des revues est suspendu en France jusqu’à nouvel avis, ce qui est peut-être même inédit dans notre pays… Dilicom, Électre et Prisme sont fermés. En clair, on ne délivre même plus de nouveaux codes ISBN ou ISSN : une revue littéraire ne peut pas se créer en ce moment en France, pour une durée indéterminée ! Outre le nouveau contrôle biopolitique des corps au niveau mondial (sauf en Angleterre ?…), qu’on peut quand même discuter, vient de s’y surajouter carrément un gel des créations de l’esprit (sauf à tomber dans l’hyper-marginalité). Évidemment, on espère tous que ceci devrait ne pas durer trop longtemps… Trois semaines ? Deux ? Mais si c’est quatre ? Ou cinq ? Comment envoyer à l’imprimerie pour la prépresse un livre fin mars, en période de fermeture totale du dépôt légal ? Cela nous semble beaucoup trop risqué, et Tinbad a choisi de reporter son programme de mai à octobre, après la vague des inévitables premiers romans qui commence 3e quinzaine d’août, désormais. Il nous semblerait vraiment plus raisonnable de décaler toute la production culturelle (tant pis : XX mois auront été perdus, mais pour essayer de repartir sur un rythme normal), plutôt que de suicider YY soldats-des-lettres (mais c’est la même chose pour le cinéma, et pour le théâtre… où on annonce déjà une probable annulation du Festival de Cannes…) sur un front saturé et casse-gueule d’avance.

8 mars 2020

[News] News du dimanche

Riche mois de mars : UNE sur Julien BLAINE ; notre Libr-sélection de livres reçus ; nos Libr-brèves par monts et par vaux…

UNE : pas de Fin pour un grand artiste… Julien BLAINE

Du 14 mars au 10 mai 2020 à La Tour-Panorama, 3e étage, VERNISSAGE LE 13 MARS 2020 : Le Grand Dépotoir de Julien Blaine.

INFOS PRATIQUES

Bon débarras / Fin d’un artiste. Après toute une carrière passée à contre-courant du marché de l’art, Julien Blaine, poète, performeur et l’un des créateurs de la poésie-action, a décidé de liquider sa vie d’artiste. Tout doit disparaître ! « Le public pourra venir choisir les Å“uvres qu’il désire emporter gratuitement. »

 » Évidemment ce serait plus pertinent, plus exemplaire, si j’étais Christofer Wool, Peter Doig,
Damien Hirst, Richard Prince, Anselm Kiefer, Adrian Ghenie, Marc Grotjhan, Rudolf Stingel, Zeng Fanzhi, Yoshitomo Nara, Jeff Koons, Ai Weiwei…

Si j’étais un artiste issu de l’impérialisme américain made in United State of America ou asiatique made in République Populaire de Chine !

Je ne suis que Blaine, Julien Blaine, et je ne suis pas dans le marché de l’art à part quelques rares collections italiennes, suisses, floridiennes et françaises que je puis compter sur les doigts de mes 2 pieds.

Le but de cette exposition Le Grand Dépotoir est donc le suivant : montrer tout ce qui me reste dans mes ateliers : absolument tout ! Les choses seront déposées dans les pièces et sur les cimaises de l’expo de-ci, de-là à l’emporte-pièce (le mot composé est doublement juste).
L’exposition durera un mois, durant ce mois le public pourra venir choisir les Å“uvres qu’il désire emporter gratuitement. Et à la fin, le mois étant écoulé, ce qui reste de l’expo composera un beau feu de joie à moins que tel musée les récupère dans ses réserves… !
Et je ne produirai plus que du texte dans des livres ou des revues.
Plus aucune toile, dessin, sculpture, installation, plus rien pour les collectionneurs, les galeries et les musées. Et pas loin de passer au stade octogénaire, je cesserai aussi de me produire en chair et en os et en public.  » /Julien Blaine/

BON À SAVOIR

Le Grand Dépotoir est un drame en trois actes :
– Acte I • Bon débarras / du 14 mars au 12 avril
– Acte II • Tout doit disparaître / du 17 avril au 9 mai
– Acte III • Liquidation avant fermeture / le 10 mai

Pendant toute la durée de l’exposition, le public est invité à choisir et garder l’Å“uvre de son choix.
> À chaque début de nouvel acte (les 13 mars, 17 avril et 10 mai), possibilité de repartir tout de suite avec !
> Le reste du temps, possibilité de réserver l’Å“uvre de son choix et de venir la récupérer aux dates de retrait :
Réservation d’Å“uvre du 14 mars au 12 avril – retrait les 11 & 12 avril
Réservation d’Å“uvre du 18 avril au 9 mai – retrait les 8 & 9 mai

Trois entractes performés ponctuent l’exposition :
24 avril : Charles Pennequin et Will Guthrie, batteur
3 mai : Edith Azam et Eric Ségovia, guitariste
10 mai : Julien Blaine et Richard Léandre, contrebassiste

HORAIRES

Vernissage le 13 mars à partir de 18h – Performance de Julien Blaine à 19h dans l’espace d’exposition

Exposition ouverte du mercredi au vendredi de 14h à 19h
Samedi et dimanche de 13h à 19h

Attention, fermé les lundis et mardis

Libr-10 (notre sélection de livres reçus en février/mars 2020)

► Pierre ALFERI, Divers chaos, P.O.L, 270 pages, 18 €.

► Julien BLAINE, Le Grand Dépotoir, Al dante/Presses du réel, 224 pages, 25 €.

► Julien BLAINE, 2019. Albumanach bisannuel, ibid., 248 pages, 30 €.

► Jean-Philippe CAZIER, Europe Odyssée, éditions Lanskine, 48 pages, 13 €.

â–º Anne-James CHATON, Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, P.O.L, 248 pages, 18,90 €.

► Éric CLÉMENS, TeXTes 1970-2019, anthologie composée par Dominique Costermans et Christian Prigent, illustrations de Philippe Boutibonnes, Marcinelle (Belgique), éditions du CEP, 144 pages, 15 €.

► Christophe ESNAULT, Ville ou jouir et autres textes navrants, Mugron (Landes), éditions Louise Bottu, 164 pages, 14 €.

â–º Christophe GROSSI, La Ville soûle, Publie.net, coll. « Temps réel », 232 pages, 18 €.

â–º A.C. HELLO, Animal fièvre (2 CD), Trace Label : commander. La Peau de l’eau, Pariah, 16 pages, 5 €.

► Jean-Claude PINSON, Pastoral. De la poésie comme écologie, Ceyzérieu (Ain), Champ Vallon, 180 pages, 18 €.

Libr-brèves

► Découvrez l’envoûtant premier ciné-poème de Christophe Manon, « Ce sont des boutons imbéciles ceux qui commandent aux bombes ».

► Lecture de Michael Heller, Sara Larsen et Sandra Moussempès le jeudi 12 mars à 19h : Atelier Michael Woolworth (2 rue de la Roquette, cour Février 75011 Paris).

► OBLIQUE STRATEGIES / PART 2 Proposé par VOIX OFF : 7 mars-18 avril 2020
Samedi 14 mars 2020 à 18h : Lecture par Pierre Alferi, Jean-Christophe Bailly, Frédéric Boyer, Suzanne Doppelt, Abigail Lang et Dominique Pasqualini. Martine aboucaya : 5 rue sainte anastase 75003 paris (tel +331 4276 9275)

► Jeudi 19 mars à 19H, Le Bal des Ardents (17, rue Neuve 69001 Lyon) : Rencontre avec Philippe Thireau, Gilbert Bourson et Guillaume Basquin (éditions Tinbad).

► À l’occasion de la sortie française de Ce qui n’existe plus, Krishna Monteiro sera présent le 26 mars 2020 de 19 h à 21 h à la Librairie portugaise et brésilienne, 21 rue des Fossés Saint-Jacques 75005 Paris.

22 janvier 2020

[Chronique] Pierre Guyotat et la fonction critique (à propos de Divers), par Guillaume Basquin

Pierre Guyotat, Divers – Textes, interventions, entretiens, 1984-2019, Les Belles Lettres, automne 2019, 502 pages, 27 €, ISBN : 2-251-44930-2.

 

Saluons d’entrée de jeu la beauté de la façon de ce livre : impression en cahiers de 32 pages sur papier bouffant type « Munken », couverture grise avec longs rabats intérieurs très élégants, typographie impeccable. Les éditions Les Belles lettres n’ont pas lésiné pour offrir ce « Tombeau pour Pierre Guyotat », comme l’est fatalement toute anthologie d’entretiens ou d’interventions dans la presse (effet ici renforcé par l’inscription du titre en bleu comme incisé dans le gris-pierre-tombale du papier non pelliculé de couverture). Pour qui s’intéresse à l’un des écrivains dont l’œuvre est la plus radicale du dernier demi-siècle de littérature française, c’est/ce sera un objet-livre indispensable : en plus des textes qu’on a pu lire (avec un peu de chance ; il fallait être là au bon moment) dans la presse papier qui a le plus accompagné son œuvre (il en ressort ces 3 titres : Le Monde, Libération et Artpress), on y trouve des textes quasi-introuvables : un discours à/pour la BNF, un entretien avec Jacques Henric (son interviewer qui revient le plus souvent dans ce volume) pour le Cargo (Maison de la culture de Grenoble), une lettre à quatre mains écrite avec le même Henric et adressée au ministère de la Culture pour présenter un travail auprès des détenus de certains établissements pénitentiaires, etc.

Pierre Guyotat fait partie des rares écrivains à bouleverser totalement ses lecteurs, tant ses partis pris formels (écriture « en langue » (comme il le dit lui-même toujours) absolument personnelle (ablation des « e » muets, apostrophes incessantes, mots inventés, syntaxe bousculée, utilisation du verset dans la prose, etc.)) et ses idées (politiques, mais pas que ; esthétiques aussi) sont à des années-lumière des doxas régnantes. Je me souviens avoir été fort étonné de découvrir chez/grâce à lui, écrivain le plus radical et révolutionnaire de France (je crois qu’on le peut dire sans se tromper…) de l’après-mai-68, que le « plus grand livre de poésie » de tous les temps était sans (presque aucun) doute la Bible… Je n’avais alors jamais lu icelle, coincé dans l’idéologie « progressiste » qui m’avait formé (école laïque, presse, etc.)… La relecture de cette somme de Pierre Guyotat renforce cet effet de « sidération » : il est fort probable qu’il ait raison, ce diable d’écrivain habité par un messianisme révolutionnaire (mais limité à l’Esthétique) !… Lisez avec moi : « La mythologie judéo-chrétienne reste à mes yeux extrêmement puissante. Il s’agit d’une extraordinaire fiction. A-t-on jamais fait mieux ? Tout y est : la splendeur, le néant, la dégradation, le corps crucifié, le corps glorieux… » ; « La Bible, c’est un rêve pour un artiste de l’écrit […]. On n’a jamais rien écrit de plus beau… Dieu […] était un formidable stimulateur », etc. Toujours, je me suis souvenu de cette leçon guyotesque : il faut se méfier des lieux communs (et d’aisance) de la pensée positiviste et « progressiste »… Et Jésus Christ pourrait bien être (ainsi qu’on le voit dans le chef-d’œuvre de Pasolini, L’Évangile selon Matthieu, film aimé entre tous de Guyotat) l’un des plus grands marcheurs-révolutionnaires de toute l’Histoire…

Il va sans dire que l’importance et l’influence de la Guerre d’Algérie (qu’il fit comme appelé du contingent) sur l’écrivain est ici grandement confirmée : dans les années 80, presque pas une intervention dans la presse où il n’y revienne : « Mais c’est l’Algérie qui a déclenché l’audace nécessaire… » ; « c’est une des expériences fondatrices de ma vie » ; « le mépris des morts, le jeu avec les crânes, l’envoi des paquets d’oreilles par les soldats [français] à leur famille, à leur fiancée, ces choses qu’on ne croyait pas quand je le disais à l’époque, maintenant, on le sait que c’était vrai », etc. Là où la violence (coloniale) règne ; là la violence (écrite) régnera : par exemple la grande prose d’Éden, Éden, Éden, qui fit s’évanouir (d’horreur) l’une de ses premières lectrices (fait rappelé dans ce volume)…

Dès rendu à l’année 1985 des « entretiens », toutefois, on commence à être pris d’une certaine « gêne » ; interrogé sur son isolement artistique par Alexandra Tuttle et J. G. Strand pour la revue Paris Exile n° 2 (Fiction, poésie, image et tragédie intime, première traduction ici), le grantécrivain répond ceci : « Je suis isolé, mais c’est parfaitement normal. Pour que mes livres soient publiés et lus, j’avais pas le choix. Je pouvais soit reculer, effacer ce qu’il y avait de “nouveau”, soit m’engager encore plus avant, ajouter encore d’avantage de nouveau. Et c’est ce que j’ai fait. » On sait que c’est ce qu’il a fait, mais seulement jusqu’à Progénitures (éd. Gallimard, 2000), revenant ensuite à une écriture totalement normée et même autobiographique (Formation, Arrière-fond et Coma). Pour avoir questionné (gentiment) ce recul dans mon propre texte « Pierre Guyotat à rebours », dans Les Cahiers de Tinbad n°8, j’ai été « victime » d’une censure (sensure, tout aussi bien, tant toute mon analyse est vérifiée (c’est « comme ça » : les faits semblent s’être penchés sur mon berceau d’écrit-vain…), à rebours, par la lecture de ce volume d’entretiens…)) de la part de Jacques Henric, qui me demanda, pour le compte de sa revue Artpress, un service de presse de ce numéro, avec « promesse » (écrite) d’en rendre compte… La vérité est qu’il n’en fit rien, pour me faire payer (en bouc-émissaire, comme dans la fable biblique) les péchés « d’Israël » : la trahison par l’ensemble des membres du groupe « Tel quel » de l’expérimentation en littérature… Il se trouve que Philippe Sollers, lui, fut au moins très franc, via un texte prononcé à Beaubourg le 12 décembre 1977, « Crise de l’avant-garde ? » (repris in Logique de la fiction, et autres textes, éd. Cécile Defaut, 2006), annonçant son abandon futur (pour des raisons stratégiques) de toute écriture expérimentale après Paradis ; tandis que Guyotat  se faisait le chantre d’une résistance à l’abandon par le même Sollers de toute écriture avant-gardiste après Paradis 2… « On parle d’un retour du “Je” en littérature. Et pourquoi ? À cause de toutes ces autobiographies, du sujet, de son propre passé, de son enfance, de toutes ces sottises. » (Fiction, poésie, image et tragédie intime, art. cit.) (C’est moi qui souligne.) Comment, après ses trois livres complètement autobiographiques cités, Guyotat peut-il encore justifier de ses paroles très dures : « Je ne comprends pas pourquoi quelqu’un voudrait traiter ce sujet [l’enfance] quarante ans plus tard : c’est stupide et ennuyeux » (art. cité) (c’est moi qui souligne) ? Bien sûr, et pas plus que Jacques Henric, il ne le peut… (Il fallait donc me faire payer cette outrecuidance : l’avoir révélé (écrit)… Dire la vérité, ça ne se fait pas, n’est-ce pas !?…).

Cette dernière « dispute » dans mon texte me permet maintenant d’aller à l’essentiel : toute critique ne devrait-elle pas aider le lecteur (potentiel) à se constituer une bonne bibliothèque, s’épargnant les mauvais (ou inutiles) livres ? Pour un lecteur ignorant de son œuvre, c’est ce que j’ai essayé de faire (modestement) avec mon texte « Pierre Guyotat à rebours » ; quand une revue comme Critique (mais aussi Artpress, par pur « copinage » (autre nom, plus juste, de « l’amitié »)), avec son numéro spécial « Pierre Guyotat » (n° 824-825, 2016), ne fut qu’hagiographie et flagornerie (interdisant, du coup, toute « critique », fût-elle très relative et même constructive, de l’œuvre)… Une revue comme Raskar Kaspac, par exemple, en produisant un numéro entier sur Gabriel Matzneff (en mettant de côté toute actualité récente…), sans quitter jamais le genre hagiographique, ne me permit pas de me faire une idée de l’œuvre (en bref : quel livre lire pour commencer ?) ; alors que quand on lit un dossier sur un cinéaste dans une revue comme Trafic (« Revue de cinéma. » (point)), on sort toujours grandi de notre ignorance : on sait en général quels films voir, qui de Dovjenko (« Les tournesols de Dovjenko », Marc-Édouard Nabe, Trafic n° 33), qui de John Ford (numéro spécial entier, « Politique(s) de John Ford », Trafic n°56). À bon entendeur (critique), salut !…

8 janvier 2020

[Libr-relecture] Bernard Noël, Une machine à voir, par Guillaume Basquin

Bernard Noël, Une machine à voir, Fata Morgana, avril 2019, 120 pages, 19€, ISBN : 978-2-37792-042-6. [Découvrir le récent site de l’auteur]

C’est par une (excellente) note de lecture de Gérard Cartier dans la revue en ligne En attendant Nadeau  que j’ai entendu parler de cette nouvelle publication de l’écrivain Bernard Noël. Les revues de critique en ligne servent (aussi) à cela : informer les lecteurs potentiels de la publication récente de tel ou tel livre. En cela, ce sont des outils démocratiques (surtout en ces temps d’occupation de la « grande » presse par des intérêts « douteux »). Grâce au « miracle » de la technique d’Internet (qui aurait pu être aussi une machine à penser, c’est-à-dire à rapprocher), nos lecteurs pourront lire cette chronique en plus (ou en parallèle) de la mienne. Nous voilà (presque) au cœur du sujet de ce livre à deux faces (puisqu’il y est question de deux « machines à voir » et de miroirs à deux faces) et deux personnages. De plus, et pour ces mêmes raisons d’ubiquité hypertextuelle, je pourrai même me dispenser de condenser l’histoire que raconte ce récit en forme de parabole, puisque Gérard Cartier l’a déjà largement fait. En essayant de ne rien répéter, j’essaierai tout simplement d’y ajouter mon grain de sel critique, et d’ouvrir quelques nouvelles perspectives. Car ce récit n’en manque pas ; c’est un véritable ouvroir de réflexions potentielles sur les liens entre l’écrit et l’image à travers les âges. « Au commencement était le Verbe », introduisait le premier monothéisme judaïque ; quand le cinéaste Jean-Luc Godard, lui, disait que « les hommes de lettres méprisent toujours un peu les images et les sons ». Bernard Noël tranche : « L’écrit, par exemple, doit énumérer l’une après l’autre les images que forme la machine, tandis que le regard peut les lier l’une à l’autre instantanément. » L’œil, pour lui, est « l’organe mental » par excellence. Et pourtant, il écrit… Écrivant, il invite à réconcilier ces deux outils de la pensée au moyen de l’imagination de deux (comme le nombre de protagoniste : Il et Toujours) machines à voir : une première devant tout au praxinoscope d’Émile Reynaud (« La salle où ils pénètrent est petite et parfaitement ronde, du moins à première vue. Il s’aperçoit ensuite que la surface du mur est faite de pans coupés, mais qui forment entre eux des angles si ouverts que l’impression de circularité persiste. […] L’ensemble de la surface donne l’impression d’une blancheur trouble ou dépolie » (comme le dépoli d’un miroir d’ancien appareil photographique ?)) ; la seconde s’avérant être un mystère qui clôt la parabole toute kafkaïenne…

Par un tour d’écrou retors de sa pensée, Bernard Noël fait de l’Inventeur de sa « machine à voir » un Juif, soit un homme anciennement soumis à l’interdiction des images (considérées comme des idoles dangereuses) ; et c’est même dans une maison close qu’il lui fait entrevoir l’éclair de pensée qui le mettra sur le chemin de son invention : « Sur chaque proue, un miroir tournait, un miroir à double face, qui prenait la lumière de la rue et la projetait sur la fille assise au bord du lit. […] Un éclat de lumière, un éclat d’ombre, mon visage puis un autre, un autre… J’ai senti que tout se précipitait, et moi avec, vers une solution, et j’ai attendu ce qui allait venir… » Dans le nom même de l’Inventeur, Toujours, figure l’idée centrale de l’ontologie du 7e art selon André Bazin : la conservation dans le temps du mouvement à l’aide de minuscules bandelettes de film, dans une grande analogie avec les momies égyptiennes. Mais ce ne serait là encore que des idoles-traces-des-corps-glorieux ; or notre Inventeur veut plus : il veut, après un vénérable prédécesseur vénitien du début du 16esiècle (Delminon), réinventer un Théâtre de Mémoire totale qui deviendrait le 8e art — une sorte de Google avant la lettre, mais beaucoup plus axé sur une prédominance des images (alors que dans le réseau-des-réseaux, le texte est partout, comme l’on sait ; et avant tout dans le codage binaire) : « Je trouvais insupportables que [les livres] me fassent voir ce que jamais je ne verrais réellement. J’aurais voulu retourner mes yeux dans ma tête pour qu’ils fixent là ce que je ne pouvais faire passer à l’extérieur. » Et si Bernard Noel avait fait là le même rêve qu’Aby Warburg avec son Atlas de Mnémosyne ? Le grand penseur allemand avait voulu rassembler sur quelques centaines de planches une « histoire de l’art sans texte » qui procédait par juxtapositions de documents empruntés à tous les champs du savoir en « montages-collisions » ; notre inventeur, lui, imagine sa Machine Visionnaire ainsi : « Un grand damier aux cases noires et blanches, les blanches portant chacune une lettre – de A à Z tout l’alphabet. […] Les cases que vous voyez là ne sont pas des fichiers mais des écrans. Une question posée à l’aide du clavier les illumine, et… vous verrez. » Pour savoir (sa-voir), il faut « ça »-voir : des espèces de « grands idéogrammes » (le rêve de Godard ?) qui « peuvent être parcourus d’un coup d’œil, ce qui multiplie leur effet mental ». Il s’agit de « transformer la mémoire en spectacle en rendant visuelle l’opération mentale ». C’est alors que, parfois, surgit une image animée pas très loin de la seule image-mouvement de La Jetée de Chris Marker : « Il aperçoit d’abord la photographie en très gros plan de deux yeux, puis image après image, il voit se dessiner le visage qui s’agrandit autour de ces yeux-là, et qui, légèrement souriant, est celui d’une jeune personne etc. » : une figure de pathos (Pathosformel dans la terminologie warburgienne) !

Toutefois, à la presque fin du récit, l’Inventeur admet avoir buté devant cette aporie : aurait-il « confondu la capacité d’assembler les divers éléments de la machine et celle de les penser » ? « Penser suppose un saut… un saut vers… » : le saut de tigre dialectique de l’image à l’arrêt selon la pensée benjaminienne. Seul l’utilisateur capable d’articuler le pluriel de toutes ces collisions d’images, d’en multiplier les rapports, en pourra tirer une véritable pensée ; sinon il restera englué dans une sorte de super-dictionnaire des images…
« Et pourtant, il faut voir… »

28 décembre 2019

[Chronique] Philippe Jaffeux, Mots, par Guillaume Basquin (Dossier 2/2)

Philippe Jaffeux, Mots, Lanskine, mai 2019, 176 pages, 20 €, ISBN : 979-10-90491-99-1. [Pour découvrir le travail de Philippe Jaffeux, lire cet entretien fondamental]

Comme tous les livres de Philippe Jaffeux (sauf Deux, aux éditions Tinbad ?), le sommaire (ou la forme, dans d’autres volumes) de Mots tourne autour du chiffre 26 (comme les 26 lettres de l’alphabet). Ce sont 26 mots qui donnent autant de titres à 26 chapitres. Citons les plus significatifs dans la « philosophie » (sagesse ?) de l’auteur : Hasart (avec un « t »), Nombres, Alphabet, Silence, Corps, Expérimental, Musique, Chaos, Jeu, Vide, etc. Le poète expérimentateur s’assagit ici sur la forme de son ouvrage, pour en donner autant d’explications que de chapitres (un peu comme le bien-nommé Explications de Pierre Guyotat, si vous voulez) ; et il se pourrait bien qu’il ait fourni là la meilleure exégèse de son œuvre déjà publiée. Cela a mauvaise presse, mais les écrivains sont souvent les mieux placés pour parler de leur œuvre (ainsi, certains admirateurs de Céline pensent que la meilleure critique du Voyage au bout de la nuit reste la fameuse lettre d’introduction qu’il envoya à Gaston Gallimard le 14 avril 1932) ; comment et pourquoi parler de ce livre, après ça ? Words are words are words are words… Essayons tout de même, et après Christophe Stolowicki ici même.

Tout le livre tourne autour de deux axes, il me semble : le jeu des permutations (tel qu’en le Yi King, ou Livre des permutations, grande référence chinoise du poète), et l’alphabet (titre de son grand chef-d’œuvre aux éditions Passage d’encres, rappelons-le ici). Jaffeux joue, et jouant il perturbe nos plus vieilles habitudes : « Les propositions des situationnistes s’actualisent-elles lorsque l’alphabet détourne l’écriture à l’aide d’un jeu irréductible à une culture du spectacle ? » (Est-ce pour cette raison même que les « grands » journaux n’ont jamais parlé de son œuvre ? Les bonnes vieilles habitudes du spectacle médiatique seraient-elle par trop bousculées ici ? On sait qu’un journal comme Libération n’a admis Guy Debord qu’après sa mort…). On apprend ici à mieux connaître les goûts de Jaffeux : le jazz (« L’écriture aléatoire met le sérieux de notre langue en jeu ; elle me permet, pour le mieux, de jouer avec les mots comme un jazzman joue, dans le temps présent, de son instrument »), le cinéma (« Les films procurent un plaisir visuel plutôt qu’intellectuel ; ils mobilisent l’esprit et la forme stupéfiante de l’enfance »). Le poète avoue ici passer plus de temps à regarder des films qu’à lire, et même, pour d’évidentes raisons pour ceux qui le connaissent, qu’à regarder le monde extérieur et « réel » ; cet intérêt pour « l’enfance de l’art » n’est pas sans faire écho à son désir, écrivant, d’être comme privé de savoir : enfant, du latin infans, « non fans », « celui qui ne sait pas encore parler ». Jaffeux donne d’ailleurs ce mot à son premier chapitre (et ce n’est certainement pas un hasart !…) : « L’acte d’écrire accompagne, dans le meilleur des cas, l’état d’un enfant qui s’abandonne et s’ouvre au temps présent » (incipit du livre). On sait que le cinéaste expérimental Stan Brakhage, dont Jaffeux pourrait être un équivalent acceptable en poésie littérature, voulait filmer ce qu’un enfant verrait pour la première fois avec un œil non éduqué ; tel est bien l’état rêvé de notre poète : « Comment écrire en vue de percevoir les vibrations de l’enfance ? »

On sait que la structure mathématique du Yi King impressionna Leibniz qui y aurait vu la première formulation de l’arithmétique binaire ; cela n’a pas échappé à Jaffeux : « Le Yi King s’apparente aussi à un manuel d’écriture abstraite ; toutes les combinaisons de trigrammes sont des signes graphiques qui vident notre alphabet grâce à un appel inespéré des nombres. » Cette creative method faisant largement appel au hasard (ou hasart) est un réservoir infini de potentialités poétiques : « L’alphabet s’articule avec le hasart pour ouvrir un texte sur tous les possibles » ; ainsi Courants blancs, Autres courants, Alphabet, Entre, Deux et Glissements…

On ne sera pas surpris d’apprendre, dans le chapitre « Cinéma », que Jaffeux, projetant ses tapuscrits (qu’il dicte, pour des raisons physiologiques) sur grand écran chez lui, soit tenté par une écriture plastique (voir Entre et Glissements, surtout) : « Chaque page se transforme en une image projetée sur un écran ; celui-ci agite des mots qui sont sous l’emprise de la fantaisie et d’un risque. » Elle est retrouvée ! quoi ? la grande abstraction ! c’est l’image allée avec le texte : « Des lettres ou des phrases, comprises comme des idéogrammes, indépendants des sons, se rapprochent des nombres ; elles peuvent aussi se confondre avec le dessin ou avec des taches. »

Pour finir, je suis d’accord avec Stolowicki : Mots est bien un grand cru de plus de Philippe Jaffeux !

28 novembre 2019

[Chronique] Alessandro Mercuri, Holyhood vol. 1, par Guillaume Basquin

Alessandro Mercuri, Holyhood vol. 1, art&fiction, Lausanne, printemps 2019, 212 pages, 12 €, ISBN : 978-2-940570-55-3.

 

Le titre, d’abord : Hollywood, le « Bois du houx », est devenu « Holyhood », la Cité du sacré selon l’éditeur… Pourtant, dans « hood », je lis plutôt « capote », « capuchon », « capuche » ou « cagoule », voire « gangster ou truand » (slang US). Los Angeles, cité non plus des Anges mais des Saints Truands ? C’est une voie d’interprétation qu’ouvre ce livre à la fois possible uchronie (Los Angeles a-t-elle été engloutie ? Est-elle réapparue à quelques centaines de kilomètres au nord-ouest sous la forme d’un mirage pharaonesque : « L’antique cité de Ramsès II gît sous le sable au bord du rivage. Les vestiges pharaoniques flottent dans les limbes d’un souvenir lointain, si lointain… » — Si je t’oublie, Los Angeles !… Ou bien est-ce tout à fait autre chose ?) et dérive-enquête sur un monde d’illusions, de spectres et de faux-semblants : les studios hollywoodiens en décomposition. Leurs ruines gigantesques et dérisoires à la foi. Les gangsters en col blanc semblant avoir définitivement remplacé les nababs flamboyants d’autrefois… L’argumentaire de presse de l’éditeur met en avant cet aspect « enquête » du livre : « Les frères Cohen à la dérive sur Mulholland Drive… » Que révèle cette investigation ? Hum… ce n’est pas très brillant : ici, on apprend l’existence de la première martyr de Hollywoodland : l’actrice Lillian Millicent « Peg » Entwistle, qui se jeta dans le vide en 1932, à 24 ans, du H du panneau publicitaire géant Hollywoodland qui venait d’être installé en haut du mont Lee ; là, ce ne sont que meurtres plus crapuleux les uns que les autres : celui de Robert F. Kennedy à l’Ambassador Hotel (abandonné depuis) en 1968, ou celui du propriétaire du Silent Movie Theatre, Larry Austin, en 1997, par un jeune spectateur soudoyé par le projectionniste du dernier (il n’y survécut pas non plus) cinéma entièrement dévolu aux films muets de la Cité des Anges. On se rappelle de cette élégie de Bertolt Brecht en exil à L.A. : « Every morning, to start earning my bread / I visit the market where lies are bought and sold / Full of hope / I take my place there with the other sellers » (The Hollywood Songbook) : tout est à vendre ! Même les meurtres…

Ce livre plein d’ironie n’est pas sans faire écho au très beau livre Hollywood Babylone de Kenneth Anger (éd. Tristram pour la traduction française), qui montrait déjà toute la folie et les névroses qu’engendra ce monde de strass rempli de suicides et de meurtres plus spectaculaires les uns que les autres ; mais il y a plus : il en est le contrepoint contemporain : que reste-t-il de ce monde ? L’immense décor de la ville de Pharaon pour le tournage de la première version de The Ten Commandments (1923) de Cecil B. DeMille est déjà complètement recouvert par le sable des dunes de la plage de Guadalupe. Qu’en restera-t-il dans disons 50 ans ? Les traces de désertification qui abondent partout ne prêtent pas à un optimisme délirant… Un peu à l’intérieur des terres, « l’endroit est baigné par les eaux disparues d’un lac asséché, le Soda Dry Lake » ; le lit de la Los Angeles River est « tout […] bétonné » et son « cours souvent à sec » : ce sont des autoroutes (comme celle qui mène à CalArts, où l’auteur résida un moment) qui ont remplacé les anciennes rivières : leur flux est la circulation automobile, leur « lit un ruban de béton ». « Le destin de la Californie est scellé. Il n’en restera rien, bientôt réduite en poussière, comme emportée par le Big One. »

Parfois, dans ce livre qu’on pourrait qualifier de gonzo pour sa subjectivité un poil déjantée, on assiste à de « drôles » de collisions : « En 1953, à Moscou, Staline trépassait. La même année, dans la banlieue de Los Angeles, Disney achetait soixante-cinq hectares de terre vierge californienne. » Et si c’était « ça », la « vraie » Histoire : son envers ? C’est ce que pensait déjà Greil Marcus dans son indispensable ouvrage Lipstick Traces — A Secret History of the Twentieth Century(Havard University Press, 1990) : l’Histoire véritable est forcément underground, et souvent seule une dialectique du high and low la peut faire émerger de tout un tissu complexe de propagandes et mensonges militaro-industriels ; qu’un Européen francophone (Alessandro Mercuri est franco-italien) se soit attelé aux mêmes types de montages d’événements en apparence très éloignés et inconciliables ne laisse pas de nous réjouir. Par exemple, l’artiste contemporaine Orlan y est cachée, en son beau milieu, dans une drolatique scène de casting à la Paramount ; mon lecteur, saurez-vous la retrouver ?

11 novembre 2019

[Livres] Pour des livres irréguliers

Suite à l’Appel lancé hier matin par Guillaume Basquin, directeur des éditions Tinbad, et en ce jour où se termine le Salon de l’Autre Livre 2019 – qui regroupe de nombreux éditeurs indépendants -, il importe de réaffirmer la nécessité de circuits autres pour publier des livre irréguliers. Depuis 2006, LIBR-CRITIQUE les défend : vous en trouverez trois ci-dessous, parmi ceux reçus récemment (Profession de foi de J. CAUDA, Sablonchka de F. DOYEN et un diptyque du MINOT TIERS)…

► Jacques CAUDA, Profession de foi, Tinbad, septembre 2019, 144 pages, 18 €, ISBN : 979-10-96415-23-6.

« Moi cauda du latin cauda « la queue » car malsain de corps et d’esprit et malsain de queue dit cauda dit aussi le vénéneux moi qui ne crois qu’au mal car malsain de queue au bout d’un corps qui ne croit en rien ni au nom du père ni au sain d’esprit moi au nom du fiste je dis ici en toute innocence que je suis comme la flèche du Parthe décochée à cheval sur la queue du cheval c’est-à-dire en cauda forcément venenum » (p. 55)…

Cet extrait du Journal de l’auteur en date du 9 juillet 1988 fait du nom la métaphore de l’Å“uvre : celle-ci donne ainsi corps au patronyme, le fait parler en propre. D’où une écriture (é)jaculatoire, un phrasé du tonnerre-de-zeus, pour rendre compte d’un rapport sans queue ni tête au monde qu’il s’agit de peindrécrire : âpre, excessif, sexuel/sensoriel, souvent carnavalesque… Ça fait péter la bibliothèque comme les souvenirs, sortir la langue de ses gonds… De fil en poupée et en « ipomée », vive la métafisix !

► Franck DOYEN, Sablonchka, Le Nouvel Attila, en librairie le 15 novembre 2019, 110 pages, 12 €, ISBN : 978-2-37100-084-1.

Les symboles reproduits ci-dessus introduisent les lignes de force qui vont structurer cette dystopie originale : ici, les mutants ne sont pas les humains mais les animaux et les végétaux. Sans aucune virgule, essentiellement écrit à la deuxième personne du pluriel – histoire de nous interpeller -, le texte nous plonge dans un univers exotique jusqu’à l’étrange où nous découvrons les calquois, gloomkovs, carmignas, wombas, ou encore arglometchàs, entres autres espèces animales, et, pour les végétales, les juomlas, netarus, achaxars, ipecuamas, etc.

Nous sommes à la fin du XXIIIe siècle, en pleine post-humanité, « Ã  l’heure où les détenteurs du pouvoir richissimes entrepreneurs fanatiques réussissent ce tour de force de s’immiscer au plus près et au plus intime des vies et de contrôler de la naissance à la mort le moindre désir le moindre choix dans une apparence de totale liberté travestie en propriété et en consommation » (p. 65)… Demain, en somme.

► Le MINOT TIERS : Des miroirs et des alouettes, La Ligne d’erre, Orthez, printemps 2019, 200 pages, 13 € ; L’Oncle de Vanessa, La Ligne d’erre, Orthez, août 2019, 208 pages, 13 €.

À quoi avons-nous affaire ?

À l’histoire d’un écrivain – ce « meurtrier en puissance à qui l’on accorde le droit de vie et de mort sur ses sujets » (OV, 147) – qui est « pris au piège de [sa] propre fiction », torturé par sa propre créature (cf. OV, p. 11)…

À un récit métaleptique et métaphorique (cf. DMDA, p. 194), suivi d’un autre roman ludique, c’est-à-dire un autre miroir aux alouettes…
Récit métaleptique (hommage à Gérard Genette) : « Le narrateur est un chat, qui navigue de maisons en maisons, d’époques en époques, d’univers en univers et raconte ce qu’il voit » (DMDA, 122).
Récit métaphorique : « Son récit, métaphorique, illustre cette réalité d’un monde dont on ne connaît en fait qu’une partie, la plus visible. Éclairer ce qu’on ne voit pas, éclairer la nuit, voilà qui fait œuvre de romancier » (DMDA, 171).

Une narration tellement réflexive que le lecteur s’y perd comme dans un palais de glaces… Avec sa plus grande complaisance, et pour sa plus grande jouissance !

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