Libr-critique

30 décembre 2018

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche de l’année 2018, deux livres à (re)découvrir : Guillaume Vissac, Accident de personne, et Jean-Pierre Verheggen, La Grande Mitraque… Et quelques premiers RV en 2019…

Livres reçus /Fabrice Thumerel/

â–º Guillaume Vissac, Accident de personne, éditions Le Nouvel Attila, coll. « Othello », hiver 2018, 136 pages, 13 €, ISBN : 979-10-95244-14-1.

« Mourir une fois par jour, ce n’est rien.
À force, j’ai fini par arrêter de compter » (p. 90).

« Accident de personne »… La puissance de la langue technocratique (novlangue) réside dans sa capacité à déréaliser le monde social : dans les faits – têtus et concrets -, le corps que heurte tel ou tel train n’est à proprement parler celui de personne, sans identité fixée ; le suicide devient « accident » et la personne humaine rien, un corps d’abord anonyme, un individu quelconque – un néant social, un Nul. Et cet individu insignifiant peut suffire à vous gâcher le réveillon : « ce réveillon est nul : sont tous venus déguisés en suicidés & je me tape encore les bouchons dans les transports à cause d’eux » (112)…
Ce « roman en pièces détachées » – qui renvoie aux corps éclatés à cause d’un « accident de personne » – est la forme livresque d’une série publiée sur le compte de @apersonne et obéissant donc aux contraintes du tweet. Et ce n’est pas un hasard s’il est édité sous un label « dédié aux livres mutants » : ces « carnets du sous-sol métropolitain » – mais également du sous-sol sociopsychologique – proposent une polyphonie tragique, un subtil entrelacement entre texte et notes, un jeu de miroirs déto(n)nant. Soit par exemple le fragment suivant :
je paye plus mes factures,
on m’a coupé les ponts :
si j’arrête mon abonnement
SNCF le train va-t-il piler
devant ma tête offerte ?

Il renvoie à deux notes : « Voilà précisément pourquoi il faut, plus aujourd’hui encore qu’hier, « sauter à pieds joints dans la modernité » (ligne 2) ; « Les règles du jeu sont claires. Pas de ticket : pas de suicide »… La fantaisie atteint ici le saugrenu surréaliste et l’humour noir.

â–º Jean-Pierre Verheggen, La Grande Mitraque, 1968 ; rééd. L’Arbre à paroles, Amay (Belgique), dessin de couverture par Valère Novarina, décembre 2018, 100 pages, 12 €, ISBN : 978-2-87406678-8.

En plein 68 et juste avant l’aventure TXT, cette grande foutraque qui a obtenu un beau succès critique : « La Grande Mitraque, c’est le monde actuel dans ses aspects les plus immédiats, c’est aussi le conformisme, la bêtise, la cruauté de notre temps, c’est le baroque bariolé des Prisunics, la fureur des gadgets, c’est l’érotisme arrogant de la rue, des bars et des magazines » (André Miguel).

Libr-brèves

â–º

â–º Mercredi 9 janvier 2019 à 19H30, Les mercredis de Montévidéo (3, impasse Montévidéo 13 006 Marseille) : suite à la parution de Cas soc’, lecture de Jérôme Bertin et d’Élodie Griset.

► Jeudi 10 janvier à 17H30, Librairie Ombres Blanches à Toulouse : lecture-rencontre avec Jean-Claude Pinson, animée par Yves Charnet.

Jean-Claude Pinson, Là (L. – A., Loire-Atlantique). Variations autobiographiques et départementales, Joca Seria, Nantes, été 2018, 280 pages, 19,50 €.

C’est LÀ, en Loire-Atlantique, qu’a vécu et vit le poète et philosophe Jean-Claude Pinson : cette somme egogéographique rassemble souvenirs personnels et familiaux, des évocations de la Loire et des villes qui l’ont marqué, des retours sur l’oeuvre (comme « Habiter la couleur »)…

En ce monde où claironnent les identitarismes les plus fallacieux, on retiendra cette salutaire mise en garde : « je crois dangereux d’invoquer des racines. La métaphore, avec son « pathos tellurique », suggère que « l’identité, remarque le philologue Maurizio Bettini, viendrait justement de la terre« . Ce faisant, elle conduit à établir une dangereuse hiérarchie entre ceux qui seraient les seuls fils authentiques d’une certaine terre qui les aurait engendrés (les Grecs parlaient d’autochthonia) et ceux qui y seraient simplement « survenus » (autrement dit les immigrés) » (p. 27). Et aussi la réflexion qui suit : « Chacun est un palimpseste, et il y a en nous autant d’identités dans les limbes que de langues mortes enfouies dans nos archives intimes, à notre insu le plus souvent » (p. 28). /FT/

â–º Jeudi 10 janvier à 19H, Librairie L’Imagigraphe (84, rue Oberkampf 75011 Paris) : rencontre avec Pierre Jourde à l’occasion de la sortie ce jour même de son dernier roman.

Présentation éditoriale. Mal aimée par une mère avare et dure, sa fille unique, à la mort de celle-ci, hérite d’un canapé-lit remarquablement laid. Elle charge ses deux fils et sa belle-fille de transporter la relique depuis la banlieue parisienne jusque dans la maison familiale d’Auvergne. Durant cette traversée de la France en camionnette, les trois convoyeurs échangent des souvenirs où d’autres objets, tout aussi dérisoires et encombrants que le canapé, occupent une place déterminante. À travers l’histoire du canapé et de ces objets, c’est toute l’histoire de la famille qui est racontée, mais aussi celle de la relation forte et conflictuelle entre les deux frères.
Un récit hilarant, parfois féroce dans la description des névroses familiales, plein de tendresse bourrue, de hargne réjouissante, d’érudition goguenarde.

20 novembre 2016

[News] News du dimanche

Plus que jamais, Libr-critique joue l’ouvert contre la fermeture raciste/identitariste/isolationniste/nationaliste/machiste… Ouvrons-nous, avec ces Libr-événements : AC Hello et COUAC à Montreuil ; Thomas Déjeammes à Bordeaux ; Christophe Manon à la Maison de la poésie Paris ; Déjeammes et Lespinasse + soirée Publie.net à Paris ; Quintane à Marseille…

â–º Mercredi 23 novembre 2016, 20H30-23H30, Instants chavirés (7, rue Richard Lenoir 93100 Montreuil) :

AC HELLO
COUAC – no[nous]us
tarif :
8€ tarif unique
– – – –

AC HELLO
Accompagnée ce soir par Jac Berrocal, Jean-Noël Cognard, Guillaume Loizillon, Patrick et Thierry Müller, Quentin Rollet, Laurent Saïet.
A.C. Hello est une poète sonore, écrivain et artiste française. Elle pratique la performance et/ou la lecture sur scène. Crée des situations. Dessine, peint et écrit.
Nombreuses publications en revues et fanzines (papier ou internet, dont Overwriting, Chimères, Armée noire, Pli, La Vie Manifeste, Bruit…). Expose également. Un passage (rapide mais efficace) dans le collectif L’Armée noire. Son écriture poétique se développe en collaboration avec des musiciens de scènes différentes : elle travaille avec Patrick Müller, Guillaume Loizillon, Laurent Saïet, Lambert Castellani, Gautier Loizeau, Aurélien Paul, Black Sifichi… Un premier CD sort en 2014, accompagnant son livre Paradis remis à neuf. Un deuxième verra le jour sur trAce label en 2017. Elle crée la revue Frappa en 2014, revue multimédia visible sur le net, et dont le 1er numéro sur papier est sorti en septembre 2016.
Publications :
Paradis remis à neuf (Livre + CD, éditions Fissiles, 2014)
Naissance de la gueule (Al Dante, 2015)



COUAC – no[nous]us
Heddy Boubaker : basse / Sébastien Lespinasse : Poésie pneumatique

Duo vibratif & performatoire : Sébastien Lespinasse défait les identités, marche sur la crise, bruisse le quotidien à pleine bouche, improvise des noms d’oiseaux au bout de la langue, pendant que Heddy Boubaker maltraite sa basse électrogène avec amour et philosophie.
Né en 1963, Heddy Boubaker a commencé par jouer du rock à la guitare électrique, puis est progressivement passé au saxophone et à la basse électrique, son instrument actuel. L’essentiel de son activité musicale est centrée sur la pratique improvisée de la musique, la recherche sonore et l’élargissement des possibilités vibratoires de son instrument. Son travail se nourrit de très nombreuses rencontres avec d’autres musiciens, des poètes, des acteurs et des danseurs venant d’horizons variés.
Poète pneumatique, Sébastien Lespinasse, vit, dort, rêve et travaille autour, tout autour de Montreuil, cherche un peu d’air & d’errance dans les mots, des manières de respirer ensemble, tisse des textes suffisamment troués pour s’en évader, rapproche des mises à distance, voudrait toucher avec la langue. Nombreuses perfs et rencontres dans tous les sens, quelques publications.
CD à paraitre sur trAce label.

 

â–º Jeudi 24 novembre, 18H-19H, Bibliothèque de Bordeaux : la rencontre avec Thomas Déjeammes sera l’occasion d’échanger sur les images de l’exposition, son travail photographique et la photo en général.

Jusqu’au 1er décembre prochain, la Bibliothèque de Bordeaux accueille l’exposition photo « Lumière-oubli-mouvement » de Thomas Déjeammes.
Une série débutée en 2005, résultat de déambulations entre Bordeaux, Bilbao, Bruxelles, Liège, Paris… où résonne le poème de Mihaly Babits « pays noir » (Fekete Orszag en hongrois) : «[…] l’ossature de la terre est noire à l’intérieur, ce n’est pas la lumière qui peint la couleur noire, non, noire est l’âme cachée de la matière […] ».

 

â–º Jeudi 24, 20H-22H, Maison de la poésie Paris :

Lecture musicale

Christophe Manon sonde à voix basse la fin des utopies, la fraternité, le désir. Sa poésie, expérimentale et populaire, pensante et charnelle, est un stéthoscope, un flacon d’alcool et un chant. Eloïse Decazes et Sing Sing forment le duo Arlt et chantent à voix siamoises d’étranges ritournelles à propos de la chute, du trouble, des météos déréglées. Tous trois partagent un goût pour la grâce fragile et capricieuse, un sens de la joie tragique, une espèce de lyrisme sec, aussi. Ensemble, au fil patient de lectures, de chansons, d’échanges, ils confronteront leurs poétiques, écouteront la voix des morts, en espérant quelques épiphanies.

tarif : 10 € / adhérent : 5 €

 

â–º Vendredi 25 novembre à 18h30 à la librairie/galerie le Monte en l’air https://montenlair.wordpress.com/ (Paris 20e) lectures et performances de deux poètes sonores Thomas Déjeammes et Sébastien Lespinasse

Thomas Déjeammes lira son livre/partition "et faire à partir de l’explosion" récemment publié aux éditions Plaine page (http://www.plainepage.com/) et Sébastien Lespinasse lira quelques poèmes sonores extraits des disques Pneuma-R et Couac chez Trace Label ( http://tracelab.com/ ) ainsi que des extraits de l’Esthétique de la noyade, livre à venir aux éditions Plaine Page.

 

â–º Mardi 29 novembre : soirée de lectures et de découvertes organisée par Publie.net. Au programme : écritures fortes, état du monde présent, poésie contemporaine, le tout sous le signe du voyage et de l’éclatement des frontières (toutes les frontières).

AVEC

Laurent Grisel pour son "Journal de la crise de 2006, 2007, 2008, d’avant et d’après" (le volume deux est à paraître pour la fin du mois)
Anne Savelli, qui lira des passages de Ce qu’il faut de Corinne Lovera Vitali
Florence Jou pour une lecture multimédia de "Kalces"
& Guillaume Vissac, qui lira des extraits du "Big Bang City" de Mahigan Lepage

Où ?

Le 100 ECS
100, rue de Charenton
75012 Paris

Métro : Gare de Lyon ou Ledru-Rollin
RER : Gare de Lyon – Bus : 57 et 29
Vélib : Hector Malot n°12008 –
Charenton n°12101
Rez-de-chaussée accessible
aux personnes handicapées

Entrée libre et gratuite

(La photo de couverture est de Margaux Meurisse, tirée de "Kalces")

 

â–º Mardi 29 novembre à 20H, vivez le Grand Soir avec Mathieu Larnaudie à l’abbaye d’Ardenne (Calvados) : pour en savoir plus. Rencontre animée par Yoann Thommerel.

â–º Jeudi 1er décembre à 18h30 à la Friche Belle de Mai dans le cadre de Faits divers

Rencontre critique #3 : Nathalie QUINTANE

Astérides, Alphabetville et la librairie la Salle des machines

 

« Et si les classes moyennes étaient le seul véritable ennemi de la démocratie ?… »

 

Présentation et entretien à propos de Que faire des classes moyennes ? sur le site des éditions P.O.L : http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-4100-0

 

Des livres en forme de question, des questions sous forme de critique, et pas seulement littéraire. Que peut la littérature ? en serait d’ailleurs peut-être l’une d’elle. Ou encore : en quoi la poésie est-elle politique ? Ou : de quoi la poésie est-elle le nom ?

Et encore : que faire, comment (se) manifester ?

Cette nouvelle rencontre critique sera en présence, et absence, des vivants et des fantômes qui peuplent la vie et l’œuvre de Nathalie Quintane.

Pour tenter de répondre à ces questions.

Et que la lutte continue.

 

 

Discutants : Abraham Poincheval, artiste (sous réserve), Noël Ravaud, artiste, Colette Tron, auteur et critique.

 

Entrée libre

Adresse : Friche la Belle de Mai, 41 rue Jobin 13003 Marseille 04 95 04 95 95

 

27 février 2016

[Livre-chronique] Fictions temporelles : 2. Christine Jeanney, Oblique

Le temps du militantisme messianique étant révolu, Publie.net en est venu au constat qu’avait établi Libr-critique bien avant le commencement de cette deuxième décennie : plutôt qu’à l’avènement du Tout-numérique c’est bien à la coexistence de l’ebook et du livre que nous assistons. (L’important n’est pas tant lié au support qu’à la singularités des projets d’écriture). D’où un mouvement éditorial à double sens : du livre vers le numérique, mais aussi réciproquement, comme on a pu le voir avec les publications de Sitaudis ou de Publie.net. Et pour ce qui est de la singularité créatrice, avec Oblique de Christine Jeanney Publie.net tient là l’une de ses pièces maîtresses, que le lecteur découvrira dans sa richesse intermédiale, c’est-à-dire dans un jeu de miroirs entre textes (la typographie est différente dans l’ebook), paratexte/épitexte (lumineuse préface de Guillaume Vissac et entretien avec l’auteure), superbes photomontages et audios (entretiens en ligne et fascinant kaléidoscope verbo-musical d’une dizaine de minutes que nous offre la version numérique). [Surtout, cliquer sur les deux liens ci-dessous pour en faire l’expérience]

Christine Jeanney, Oblique, Publie.net papier [en ligne, préface par Guillaumme Vissac], février 2016, 166 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37177-440-7. [Site de l’auteure]

Présentation éditoriale

« Comme le désir sexuel, la mémoire ne s’arrête jamais », écrit Annie Ernaux dans Les années. « Elle apparie les morts aux vivants, les êtres réels aux imaginaires, le rêve à l’histoire. » L’oblique est un regard que l’on jette derrière soi, à un moment donné, pour pouvoir repartir. La mémoire est notre béquille. S’asseoir à côté de quelqu’un qui raconte en un souffle les trajectoires familiales, et c’est tout un flux d’images et de paroles qui se déploie, non pas à la vitesse de la lumière mais à la vitesse de la mémoire. Cette voix en nous-mêmes prête à conter la légende familiale et les drames du passé, l’écho des souvenirs, le staccato du flux photographique, nous la portons car « il reste des séquelles des autres corps » en nous. Oblique est l’un de ces livres qui savent à la fois fragmenter la mémoire comme les petits morceaux aimantés de Ligeti et lui donner l’élan du souffle unique, la tension tenue d’une injonction mythologique : ne te retourne pas.

Chronique

"L’oblique tient le conte à l’envers,
qu’on ne sache pas se repérer" (p. 117).

"Ce qui est important ne peut pas toujours s’expliquer,
dit la filatrice qui ne sait lire ni Pétrarque ni les partitions" (141).

"Je n’ai pas raconté d’histoires.
  – La vie est un fouillis qui tourne en tenant sur son cœur
un morceau de la valse de Sibelius, parfaitement triste et parfaitement inimitable" (149).

 

Notre expérience du temps nous renvoie au destin tragique d’Orphée : au bout du tunnel, on se retourne pour s’abîmer "dans le brouillard des corps perdus, […] des voix informes" (39).
Notre mémoire, comme notre vie même, ne tient qu’à un fil… "Un fil soumis aux erreurs, aux désirs, aux destinations, au hasard" (100)… Un hasard existentiel qui est perçu ici dans une perspective acausale : "des personnages comme des boules de billard qui se choquent se brisent ou bien s’esquivent lorsqu’elles ont de la chance" (31)… Écrire, c’est pour la narratrice franchir la porte Souabe comme on dit les arcanes du passé. Laissant affleurer "le réel révolu" (76), l’écriture est palimpseste. Écrire, c’est mettre en place une machine à tisser narrative (filatrice en italien : "fileuse, machine à tisser"), dévider la bobine que tient la figure tutélaire, cette grand-mère italienne qui était précisément filatrice, dans un emportement vital : "écrire sans se retourner et fuir, fuir écrire et fuir sans se relire, une échappée, fuir chaque mot enchaîné au dernier sans se relire, sans revenir en arrière, ramener tout au même endroit, ostinato" (133)…
"Ostinato" fait partie d’un lexique musical très présent dans le texte (andante, lento assai, moderato, scordatura, etc.) : avec un phrasé non lié qui s’appuie sur la répétition de formules rythmiques, Oblique est bel et bien écrit en mode staccato et recourt à l’ostinato – terme qui ne peut que faire écho au livre de Louis-René Des Forêts. Sa facture correspond d’ailleurs à ce programme : "Une giornata fragmentée pour dire la difficulté. Toutes les voix indiqueraienet une souvenance, une intention / les partitions sans temps des clavecins comme les mots, l’agencement qui convient le mieux dans sa cohérence, sa justesse /" (144).

Oblique est un Agencement Répétitif Obsessionnel (ARO) qui orchestre différents lambeaux de vie consubstantiels à une mémoire éclatée : nous suivons les soubresauts de l’Histoire et d’une histoire familiale commencée en Italie un siècle et demi plus tôt. D’où l’emploi de l’épitomé – cette technique simultanéiste utilisée par les romanciers américains, puis par Sartre ou Giono – qui, pour deux dates clés (1928 et 1935), met en regard sphère privée et espace mondial :

[1928] "Certaines mains, filatrice, saisissent les bras. Protégé est rentré. Tu n’es pas morte je lui dis en souriant. Et puis ils ne t’ont pas donnée. Fleming découvre la pénicilline. Matisse peint l’Odalisque assise. […] Woolf publie Orlando" (141).

[1935] "Piaf chante Les Amants de Paris, le public se lève subjugué, France cinq Australie zéro, […] drame du grisou en Lorraine, douze morts cinq disparus, […] l’affaire Grecque, les États-Unis renforcent leurs escadres en Méditerranée […]. À peine vingt ans, elle va au bal et, comme elle a une belle voix, il lui arrive de chanter…" (114-115).

Comme on ne peut appréhender une vie qu’obliquement, écrire c’est fictionner pour "contrer l’oblique" (48), (se) dire par le biais de figures légendaires (Orphée, Tancrède, Blanche Neige, Jack…) ; écrire, pour Christine Jeanney, c’est faire obliquer les lieux et les époques, les voix surtout : la voix qui raconte et dialogue, "c’est moi augmentée, c’est moi avec d’autres voix ajoutées", confie à Guillaume Vissac une écrivaine qui s’inscrit ainsi dans une modernité dynamique.

Powered by WordPress