Il y a tout juste un an reparaissait un apocalivre du fulgurant écrivain belge qui, faisant le grand écart entre Rabelais et Guyotat, arborait en exergue ce jugement d’Émile Cioran daté du 25 mai 1980 : « Je suis presque atterré par l’importance que dans À dos de Dieu vous conférez au Verbe, dont verve heureusement dérive… » La phase d’incubation achevée, voici quelques bubons…
Marcel Moreau (1933), À dos de Dieu ou l’Ordure lyrique (1980), postface de Hans Limon, Quidam éditeur, coll. « Les Indociles », rééd. 2018, 140 pages, 16 €, ISBN : 978-2-37491-089-5.
« faut voir ça comme l’éducation, la culture, la bienséance,
tout ça fout le camp dans les trous, ça viscose,
ça gluose, ça crapatouillose, ça  grenouillose-stuprose » (p. 109).
AHON ! C’est à dos de Dieu qu’assurément le lecteur sera transporté par cette infernale stuprose, recueillant dans ses oreilles « des confessions comme jamais de mémoire de lecteur littérature n’avait osé en produire, des histoires de torture, des connaissances vertigineuses de la souillure, de parfaites ignominies tout cela en phrases convulsives » (88)… Cela dit, le sexte est plus carnavalesque que sadien : imaginez un peu « le défilé des ordureux, femmes en peignoir encore, hommes déjà costumés, narines bouchées tant c’est méphitique. et les Assitadins évacuent, éliminent, rejettent, dégorgent inlassablement sur les montagnes. et tout ce qui leur pultace la paluche, leurs jutances
jugulaires et autres brenures troudculatives, prend le chemin des pyramides cacaïennes » (92-93)… Ces figures carnavinfernalesques s’accompagnent d’un phrasé et d’une inventivité verbale qui défigurent la langue officielle. Au reste, à la fin, la figure auctoriale rend compte de cet « impitoyable aventure du verbe » : « On ne travaille pas sur les infra-langages, dans le boyau des boyaux des hypoténèbres, avec l’espoir d’y cueillir des fleurs de rhétorique. […] Les mots, c’est du solide, du révélant, du prémonitoire. Plus bas on descend pour les trouver, plus loin ils vous emmène dans le pire ou le sublime. Le reste, c’est de la… littérature » (128-129).
Tout commence en Suisse, là où tout n’est qu’ord(u)re et Nausée. Et après une
époustouflante litanie de l’ORDURE, surgit, haute en couleurs, « une BÊte semant l’eFFROI » (21) : « poussé par une force rythmique irrésistible » (48), Beffroi a pour cervelle « un cervolcan revolverisé » (34) et pour tic de langage l’expression « À dos de Dieu » – comme son auteur a pour péché mignon la crase. Beffroi, celui qui convoite le con de Marianne : « Et quel Con ! Sélénoscopique, multimouilleur, dynamocloacal, flic-flacophonique, arborivore, anthropicide, macrolippu, et on en passe » (50). C’est dire à quel point il affole la langue, la tirant à hue et à dia comme une bête : « Carne-moi plus et j’te plus carnivore Vorprends mon charnuvit dans tes charnelles et sursuce à gogorge déployautée ployée ma carne que j’te langouille l’anus nuss à l’boyau del gouillaloyau mouille et j’fouille et merde ouillpisse en gueulle comme pisse-mer barbouille et heurg Kcé bon cul lapculboncé ké miam miam […] » (75)… Beffroi, c’est l’estocade donnée à l’ordre et à l’ordure dans une épopée horriblement drôle « jusqu’aux Boues notariales » et au quartier du « Consortium bureaucrado » (113-115).
AHON ! Réjouissant, car des plus rares dans notre lissetérature hexagonique !
® En arrière-plan : Le Christ aux limbes, par un suiveur de Bosch.





jouent avec les codes de la perspective. La plus grande aberration cherchait à décrypter le tableau de Jacopo di Barbari, peint en 1495, qui représente le mathématicien Luca Pacioli, l’auteur de De la divine proportion. 






l’écrivain Christian Prigent :

formant une totalité organique. En cas de défaillance, l’explosion catastrophique n’est pas à exclure » (p. 95).
nous (re)met sur la bonne voie, celle de la distance ironique : Magna Via : vis comica !


Mitterand, 33500 Libourne :

entre dans le champ : « Tous les crever ! Tous les rayer ! » C’est bien entendu un moyen radical pour se donner une chance de trouver sa voix. Mais encore ? « Les poètes nous ont menti. […] Assassiner les poètes, c’est rendre aux hommes la vision nette et pure, dégagée des schémas déformants […] »… En outre, la Poésie est une fille publique : « Elle quémande les prix, les récompenses, les subventions, les caresses, les dessous de table ! » Poéticide s’attaque à la poésie de célébration, celle qui trône sur son piédestal, en parodiant les topos de la poésie à capitales. Et comme en son temps le clamait Denis Roche, « LA POÉSIE N’EXISTE PAS »… À l’« agitateur de mots » de la faire exister de façon sensible. /Fabrice Thumerel/
â–º Ce jeudi 8 novembre 2018, à l’occasion de la parution de Rien à cette magie(P.O.L), rencontre avec SUZANNE DOPPELT à 19 heures : Librairie Michèle Ignazi (17, rue de Jouy 75004 Paris ; tél. : 01 42 71 17 00 ; métro : Saint-Paul ou Pont-Marie).


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Cette question émerge aujourd’hui dans le contexte d’une dépréciation sociale, de difficultés économiques, de critiques venues du roman, de polémiques chez les poètes eux-mêmes et de sortie hors du genre. Les reproches sont connus : autotélisme, élitisme, illisibilité, disparition du lectorat, sacerdoce illusoire, sacralisation désuète du livre et de l’écrit, etc. La contestation de la valeur de la poésie, dans le champ social comme dans le champ littéraire, est toutefois un phénomène ancien. De la méfiance du philosophe envers le poète chez Platon à la marginalisation du « poète lyrique à l’apogée du capitalisme » (W. Benjamin), puis à la quasi invisibilité contemporaine de la poésie, le destin social de celle-ci semble être celui de sa disparition. Parallèlement, de l’autoportrait satirique chez Stace, Régnier ou Saint-Amant à la « haine de la poésie » (G. Bataille), devenue « inadmissible » (D. Roche), il semble que la détestation de la poésie par les poètes eux-mêmes corrobore son effacement dans le champ.


Nous venons d’apprendre avec une grande tristesse – par Jean-Pierre Salgas – la mort de Pascale Casanova (1959-2018), qui avait participé à notre premier volume 
