Libr-critique

4 mai 2017

[News] Poétiques de l’excès : rencontre avec Amandine André et AC. Hello

Remue.net et Libr-critique vous invitent le mercredi 10 mai à la Maison de la poésie Paris (20H, 157 rue Saint-Martin 75003 – réserver ) : rencontre avec Amandine André et AC. Hello animée par Fabrice Thumerel.

Ce 10 mai, nous aurons l’occasion de nous interroger sur les poétiques de l’excès.
Il y a dix ans déjà, un colloque universitaire s’interrogeait sur l’excès en ces termes : « signe ou poncif de la modernité ? » La modernité – notamment avant-gardiste – nous a en effet habitués à un excès consubstantiel à la jouissance et/ou la violence : songeons aux débordements poétiques et politiques des dadaïstes, à l’intensité métaphorique et hyperbolique des surréalistes, à l’éthique/l’esthétique du cri chez Artaud, à la saturation du sens propre aux formalistes (trop-plein ludique et théorique  dû aux pratiques autoréférentielles et intertextuelles)… Ou encore, plus près de nous, aux tourbillons onomastiques de Novarina, à sa carnavalesque inventivité verbale ; à la langtourloupe de Prigent ; à l’écriture tératologique de Desportes, qui fait déboucher l’excès sur l’extase ; à la punch poésie de Bertin, dynamisée par son moteur à explosions…  

Pour Amandine André, « aucun thème n’est en soi intense et cru, tous les thèmes doivent devenir intenses, c’est la tâche, le travail de l’artiste, travailler sur les sensations, les perceptions, avec comme matériau, pour l’écrivain, la langue.. L’intensité oui. Ces mots de Charles Baudelaire : "Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or" » (on lira du reste avec beaucoup d’intérêt l’intégralité de cet entretien qu’a donné Amandine André à Nantes).
De quels excès deux poètes remarquables comme Amandine André et A.C. Hello, qui ne manquent pas de chien, sont-elles capables ? Pour quels effets subversifs ? Quel vide, quel manque recouvrent leurs excès thématiques, formels, voire politiques ? Le fait que ce soient des voix féminines est-il significatif ? Quels sont leurs rapports à la modernité avant-gardiste ? /FT/

 

Amandine André, De la destruction : « Écrire, c’est détruire l’appartenance : à soi, à son corps, au monde comme à la langue. Ecrire, c’est avoir "tête dans la gueule du mot" (p. 22). La tête, ce lieu non dialectique où se neutralisent l’en-chien et le hors-chien, le sens et le non-sens. Les Agencements Répétitifs Littéralistes ("Chien ordonne la rémission de la métaphore") d’Amandine André (ARL) font se télescoper les signifiés : la langue sait se faire archaïque pour dire le combat entre chien et non-chien. » (suite sur LC : ici)

AC. Hello, Naissance de la gueule : « La gueule, c’est une langue abâtardie, une langue coupée, une langue claque-tête, une langue idiolectale qui fait parfois penser à celle de Guyotat. La langue dérape pour dire le nauséeux, le vertigineux. Une langue dont la forme poétique éclate dans la dernière partie ("Claque-tête"), qui donne des coups d’R dans le Réel » (suite sur LC : ici).

8 avril 2016

[Livre – news] A.C. Hello, Naissance de la gueule

À l’occasion de la rencontre de ce soir au Connétable (à 21H30, lectures A.C. Hello / Jérôme Bertin pour son Retour de Bâtard sur lequel nous reviendrons en détail : Le Connétable, 55 rue des Archives 75003 Paris), revenons sur l’un des textes les plus inouïs que nous ayons pu lire ces dernières années. Et, de l’auteure, on ne manquera pas de lire "Qui sort de la bouche", tout juste paru ce matin sur DIACRITIK.

A.C. Hello, Naissance de la gueule, Al dante, automne 2015, 120 pages, 13, ISBN : 978-2-84761-739-9.

"Ma gueule est une guerre dont
La vérité ne suffit pas" (p. 113).

Trop tard… vous avez franchi l’antre infernal, vous êtes tombé dans la gueule monstrueuse et grotesque… Dans un monde insensé. Ravagé. Dont les résumés internes de partie peuvent donner un aperçu :

1. Collision : "La fille à la bouche ouverte dont aucun son ne sort, remplie d’un gros fils de pute, stationne plusieurs semaines devant le périphérique pas loin d’une méduse. Elle dort chez une bouchère qui lui vole sa maison. Elle rencontre un poète qui habite avec des loutres. D’emblée un problème se pose : tout autour, il y a un petit type avec une tête de biscuit. Puis deux lèvres, un nez, un menton la poursuivent dans les rues et la frappent près du périphérique. Elle est emmenée à l’hôpital Saint-Louis. Sinistre en pays d’occupant et morte avec en plein dans les yeux le singe, elle demande une cigarette qu’on lui refuse. Et frappe un infirmier. Sortant de l’hôpital, elle découvre que son compte en banque a été vidé. Avec l’argent que le poète lui prête, elle achète un billet d’avion."

2. Kill : "La fille débarque en Floride. Un type, Stanislas, la ramasse au bord d’une plage sur laquelle elle vomit un carnaval. Il la loge dans une maison avec Emmy, une fille de dix-huit ans, qui s’imagine qu’elle est un baril de pétrole. La fille se fait des amis. Tous boivent beaucoup et deviennent idiots. Leurs conversations sont bizarres. Mais la fille parle à nouveau. La fille rentre soudain à Paris. Elle achète un cubi qu’elle prend pour son chien. Elle fait une performance à la Défense avec son cubi. Andy, un éditeur téléguidé par une puce, l’emmène un soir chez un artiste niais. Le, LE, fils de pute se redéploie brutalement dans la tête de la fille qui descend dans la rue."

Vous naissez de/dans cette gueule/golem issue de l’abîme des mots, de l’abîme des morts : "La bouche : cathédrale de rats morts. La bouche, ne souhaitant plus être un espace transitionnel pour l’intellectuel, le professionnel, le commercial, le culturel, le policier, le rationnel, l’artificiel" (p. 78). La gueule, c’est la mort de la bouche comme voie sociable, socialement lissée, c’est la bouche d’égout. Du dégoût qu’inspirent la Belle-Langue, la Langue-lisse des acacadémiques, celle des "belles figures définitives" (51) ;
le "monde surpuissant et sordide" des grandes surfaces (53) ;
Paris – cette "ville de merde, remplie de corbeaux oxygénés" (72) – et ses artistes domestiqués : "Artiste. Un statut chic, branché, moderne, partiellement saltimbanque, faussement subversif" (74)…

La gueule, c’est le flot de rage que rien ne saurait arrêter : "Strictement rien n’arrêtera cette rage, qui se concentrera exclusivement sur le malaise ontologique de ces blaireaux de merde, en habits d’apocalypse, dont la cervelle remplie d’attractions illimitées, tend des sucreries à des jambes, des poitrines, des nez et des crânes, afin d’établir des contrats" (72). La gueule, c’est une langue abâtardie, une langue coupée, une langue claque-tête, une langue idiolectale qui fait parfois penser à celle de Guyotat. La langue dérape pour dire le nauséeux, le vertigineux. Une langue dont la forme poétique éclate dans la dernière partie ("Claque-tête"), qui donne des coups d’R dans le Réel :

"[…] Tout un
Peuple mis au rencart par la ran
Cune. Marchandises rangées
Sous l’autorité carcasse des rapa
Ces avides. Enfiler les vêtements
Râpés que tendent les rapiots
Tandis que les rascasses rapinent
Les émeraudes et le bacarat. Des
Coups de feu se rapprochent ra
Pides. Le sang coule raide. On
Rapporte les corps. Un haut dé
Gradé fait son rapport. La vie se
Raréfie, la Race raque, rasibus en
Tre les éclats, sa rapûre mise au
Feu, le crâne rasé, rapetissé, l’es
Poir raccourci. Les rats rassasiés
Ricanent de bile noire puis se ras
Soient, rassérénés : dix corps ra
Tatinés à leurs pieds, ça les rassu
Re les rassis […]" (88-89).

Avec cette "Chanson rabâchée de bâtard lan / Gue arrachée" (90), ce "monologue boiteux sans co / Quille" (99), on est bel et bien à cent lieues du VRAI si souvent plébiscité de nos jours, d’un Vrai qui, "nom d’une pute borgne, est un sale mot trop facile" – "Le Vrai, cette garce terne, plate en tout sens, cette fouine qui s’est photocopiée, décourageant la sincérité" (53).

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