Libr-critique

11 juin 2011

[Manières de critiquer] Sébastien Ecorce, Note sur UNS de Mathieu Brosseau (1/2)

Mathieu BROSSEAU, Uns, préface de Jean-Luc Nancy et dessins de Winfried Veit, Le Castor astral, juin 2011, 104 pages, 12 euros, ISBN : 978-2-85920-863-9.

Peu après la parution de La Confusion de Faust, que nous avions saluée, voici Uns, livre dont l’importance nous incite à publier en deux temps la longue analyse philosophique de Sébastien Ecorce et à vous en faire écouter des extraits lus par Jean-François Baille. [De Mathieu Brosseau, on lira en parallèle sur le site "Autobiographie du Nous" et «Portrait d’un "travailleur perdu de la langue" » – entretien en deux parties]

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23 septembre 2008

[Manières de critiquer] « Ã€ quoi bon encore des revues de poésie ? » (1)

  "À quoi bon encore des revues de poésie ?" est la reformulation d’une question implicite qui, depuis la fin du siècle dernier, tiraille le champ littéraire tout entier — à savoir, les espaces des médias, des éditeurs, des libraires et des bibliothécaires, mais également, par ricochet, ceux des auteurs et des revues.

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19 mai 2007

[Chronique] Claude Le Bigot dir., À quoi bon la poésie, aujourd’hui ?

[Lire ici la présentation du livre]
État de crise
Depuis la fin du siècle dernier, la question hölderlinienne de l' »Ã€ quoi bon la poésie ? » tiraille le champ littéraire tout entier. Depuis les « Ã‰tats généraux de la poésie » (CipM, 1992), le diagnostic est en effet des plus critiques : poids économique nul, reconnaissance institutionnelle insuffisante, danger d’asphyxie par inadaptation au circuit commercial actuel, maintien « sous perfusion / subvention étatique », pour reprendre une formule du poète Olivier Quintyn (Magazine littéraire, n° 396, mars 2001)… De sorte que, dans le numéro 110 de la revue Littérature, intitulé « De la poésie aujourd’hui » (juin 1998), Yves Charnet n’hésite pas à parler de « malaise dans la poésie » et Michel Deguy de « devenir- mineur » : « Oui, vouée maintenant aux petits médias, aux petites plaquettes, au perd-petit éditorial, aux petites annonces, aux petites audiences multipliées, aux petites manifestations culturelles ». De ce mal poétique fin de siècle, le poète et essayiste Jean-Claude Pinson rend ainsi compte dans un essai qui donne son titre à l’ouvrage collectif dirigé par Claude Le Bigot : « Si malaise de la poésie il y a, il n’est pas sans rapport avec la fin d’une représentation avantageuse, emphatique, de la poésie et de la figure du poète » (À quoi bon la poésie aujourd’hui ?, Éditions Pleins Feux, 1999). Trois ans plus tôt, dans un texte qui le premier posait la cruciale question (À quoi bon encore des poètes ?, P.O.L, 1996), Christian Prigent décrivait avec un sens du paradoxe et un humour caustique le sort réservé aux poètes et à la poésie aujourd’hui : si les professeurs du secondaire vouent aux poètes contemporains, morts de préférence, « une déférence de principe », ils leur préfèrent néanmoins « des clones clownesques » ; quant à la poésie, elle est malmenée et subvertie (« on y taille des épigraphes, des exergues, des récitations, (…) on la détourne en pubs et en fétiches chromos »).

Au début du présent volume, c’est le problème de l’action poétique que pose cette fois Jean-Claude Pinson : »Avec la mise à mal des utopies politiques qui formaient l’horizon des poétiques de la révolution par le signifiant, avec des lendemains qui déchantent, parler d’action poétique a-t-il encore un sens ? » (p. 23). D’autant que ce sens échappe à la plupart de nos contemporains : « Peut-on encore se dire poète aujourd’hui ? », « Ã€ quoi ça sert, la poésie ? », sont de fréquentes questions, qui font notamment partie du quotidien de tout professeur de lettres. Pire, « Ã€ quoi bon la poésie, aujourd’hui ? » n’est autre que l’injonction qu’adresse aux poètes un sous-champ de grande production en adéquation avec une société utilitariste (àquoibonisme inquisiteur-restaurateur).

De la poésie en terrain hostile

Plus encore que les défenseurs du roman actuel, confrontés à une prétendue crise, les acteurs du microcosme poétique se doivent de réagir, puisque la remise en question est radicale. Aussi Claude Le Bigot commence-t-il par légitimer un genre qui, pour être désacralisé, n’en est pas moins fécond : « Descendue du piédestal sur lequel le Romantisme avait installé la poésie, celle-ci est encore aujourd’hui pleinement légitime au regard d’un pouvoir, certes limité mais réel, qui concilie deux positions en apparence éloignées : d’une part le dynamisme de l’écriture poétique dérivée des avant-gardes avec un discours qui opte souvent pour l’étrangeté et de l’autre, la réactivation d’un réalisme qui s’édifie sur le dévoilement des contradictions de la société marchande et qui du point de vue formel, n’hésite pas à tourner le dos à la grandiloquence pour épouser un prosaïsme calculé qui se plie aux exigences de l’intelligible ». Ce décalage entre valeur esthétique et valeur économique explique le nombre important de poètes en France et le succès de l’activité poétique dans la société espagnole.

La majeure partie de cet ouvrage est en effet consacrée à la poésie espagnole contemporaine, cinq des huit participants au colloque étant spécialisés en la matière (dont deux poètes et deux universitaires de langue espagnole). Et tous de souligner l’émergence d’un nouveau réalisme qui réintroduit en poésie les dimensions éthique et sociopolitique, mais débarrassées des grandes idéologies passées. Les divergences d’écriture sont toutefois mises en lumière : le style des Novisimos qui poursuivent leur oeuvre (J. Siles, L.A. de Villena, G. Carnero) contraste avec celui de Luis Garcia Montero (1958), Felipe Benitez Reyes (1960) ou de Carlos Marzal (1961), et la poésie savante de Montero avec la veine antipoétique de Jorge Riechmann et de Roger Wolfe. Cela étant, Marie-Claire Zimmermann note entre les anciennes et les nouvelles avant-gardes une série de points communs qu’elle regroupe afin de définir la postmodernité poétique : une écriture distanciée et humoristique qui va de pair avec un refus des certitudes concernant le monde et le moi, « l’impossibilité de penser le temps, l’angoisse ontologique, l’usage du paradoxe, la confiance malgré tout dans les mots, l’exploration d’un moi sensible, que l’on traduit par un nouveau lyrisme très retenu, le travail sur la langue sans déclamation » (51)…

Le critique Alfredo Saldana, quant à lui, conçoit le postmoderne comme crise du sens et des modèles traditionnels. Sa posture peut être qualifiée d’àquoibonisme novateur, dans la mesure où elle remet en question la tradition poétique pour défendre le paradigme avant-gardiste : à quoi bon la poésie, aujourd’hui, s’il ne s’agit que de se conformer aux normes et aux institutions en place ? Celui qui considère la notion d’avant-garde comme principe actif de renouvellement propose une « poétique des limites » : à la vision continue du monde et de la poésie qui caractérisait le clacissisme il oppose la théorie négative d’une écriture comme mise en crise de la langue, des discours et de la poésie même.

Mais à la question « Ã€ quoi bon la poésie, aujourd’hui ? » se dégagent d’autres réponses : la poésie est aujourd’hui subversion de l’idéologie dominante, résistance à l’ordre rationnel, puissance d’étonnement, construction du sens… Au reste, on pourrait rappeler ici le constat de Charles Pennequin dans son dernier livre : « Je fais de la poésie parce que demain je suis mort ». Côté français justement, prenant acte de l’échec des avant-gardes historiques, qui combinaient révolution formelle et révolution politique, Jean-Claude Pinson s’engage en faveur d’une poéthique : un « lyrisme sans transcendance », une poésie dont l’action est restreinte, mais grande l’ambition ; une poésie qui, plutôt que de déconstruire vise à construire, plutôt que de prétendre changer la vie appelle chacun à changer sa vie par la pratique poétique. Cela dit, dans sa critique des avant-gardes, il semble confondre effets critiques et efficacité pratique de la poésie ; quant à sa séduisante position, à laquelle on voudrait croire, est-elle réellement moins utopique ? En cette époque d’individualisme effréné, peut-on échapper à l’enfermement solipsiste et parler de grande ambition en ramenant la poésie à la dimension d’une pratique restreinte ?

Bien qu’il tienne désormais pour inopérant le terme « avant-garde » et qu’il repousse dans un avenir incertain le retour du paradigme révolutionnaire, Christian Prigent réaffirme au contraire l’enjeu politique : « lancer des missiles de langue idiolectalement réinventées contre l’emprise du lieu stricto sensu commun« , ainsi que les caractéristiques formelles de toute écriture qui se situe dans le prolongement des récentes avant-gardes : « fabriquer des espaces de langue vivante, hétérogène, mêlant tragique et comique, « cure d’idiotie » (Novarina) et scientificité rhétorique du travail formel, bouffonnerie et spéculation intellectuelle, récit, dialogue et chant, archaïsme et hyper-modernité, parodie et lyrisme » (133). Et de voir cette pratique critique dans les textes de Sylvain Courtoux, Christophe Fiat, Christophe Hanna…Cette posture suppose évidemment la croyance dans l' »effort de symbolisation dégagée de la norme déréalisante », et donc dans la résistance du discours poétique aux discours médiatiques.

Ainsi les problématiques des deux poètes-essayistes traduisent-elles l’opposition entre lyrisme et littéralisme, conception positive et conception négative de la poésie.

21 octobre 2005

[chronique] Pan-Europa de Fabrice Bothereau

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , , — Philippe Boisnard @ 8:16

“Lorsque nous voulons saisir l’être, c’est toujours comme si nous refermions la main sur le vide”
Heidegger, Introduction à la métaphysique


Nos mains se referment sur le vide, happent le rien de l’être. En vain, à poursuivre sa présence, l’homme se confronte à son absence, son indéracinable retrait de toute présentification en tant que telle. C’est pour cela que la main humaine, celle qui manoeuvre, qui manie, s’est alors résolue, au lieu de la quête de l’être, à l’industrie, à une industrieuse manipulation du monde, qui plonge l’homme et le monde dans le désert, dans sa désolation aux horizons plus sombres sans doute que toute destruction.


« Nous sommes en plein désert
Quelle est la matière même du désert ? C’est le sable
Et quelle est la couleur du sable ? C’est le noir
» (p. 49)


Nietzsche donc. Oui, dans ce nihil de l’absent, de l’abcès de cette disparition de tout signe de l’être, le désert croît, de l’au-décès, au-delà de la mort du temps (1), « de l’atome de car / bone / aux clones morts di-Lum » (p.95).
Tout semblerait partir dans ce dernier livre de Fabrice Bothereau, de la nuit faustienne qui a recouvert le monde.
« L’irrésistible nuit établit son empire.
Noire, humide de frissons,
Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage

(…) au bord du marécage » (p.38)
Cette nuit faustienne, nous le savons est celle d’un abandon du sens. De sa forclusion dans l’enfermement de l’homme dans son propre monde. Et encore là, rappelons-le, comme gage de cette endurance qui dure depuis déjà plus de deux siècles, Hölderlin et sa prise en vue, la première, signe avant coureur de ce que percevra Nietzsche, du tragique :
« Je poursuis en vain un Dieu qui se retire » (Botherau) .
Tragique moderne de l’existence humaine, dans l’horizon de la mort de Dieu. Non pas mort heureuse, mais mort qui signe l’errance de l’homme dans l’univers copernicien, à savoir à la seule mesure d’être un corps parmi les corps. L’homme seulement épris du calcul, de l’épargne, de la conformité des choses et des êtres à lui-même.
« Ici l’Empire au centre du monde. La terre
ouverte au labeur des vivants, le conti
nent milieu des Quatre mers. La vie
enclose, propice au juste, au bonheur, à
la conformité
» (p.120)


Mais serait-ce là tout… non… Car autrement nous n’aurions là, que la énième plainte qui s’apitoie sur le tragique de ce monde, guère nouveau et pourtant tellement à la mode….
Pour Bothereau, dans l’horizon moderne où il se situe, il s’agit de réveiller « le nerf ». Non pas le nerf d’un corps libidinal, comme un certain nombre d’entreprises tente de s’y évertuer, en vain. Artaud déjà, déjà depuis longtemps, a marqué l’échec d’un tel élan, ayant montré avec rigueur le jeu des apories qui encadre toute littérature s’engageant en entier dans la question de la présence du corps.
Non ! réveiller le nerf, ce n’est pas le corps qui est visé, mais la question de la fiction. Réveiller le nerf de la fiction de l’être et ceci dans une référence, qui est à la fois étrange et pertinente à Husserl (2).
Car s’il y a un nihil qui est à l’oeuvre dans l’époque, il n’est pas celui des valeurs, qui ne sont que corrélatives de la représentation, mais c’est celui de la représentation elle-même, de sa force de se tenir face au retrait de l’être. Au lieu d’habiter ce retrait, comme on pourrait le dire de montrer qu’il y a dorénavant de l’a-montrable (cf. La modernité telle qu’elle est définie par Lyotard entre autres), la représentation s’est empressée de combler le vide qui la creuse, d’effacer son impuissance. En bref, de faire comme s’il n’y avait rien eu. De toute façon y-a-t-il eu quelque chose ? vraiment ?
Au début du XXème siècle, nous dit Bothereau, « La représentation canonique du réel n’appartenait plus aux arts, mais aux appareils intimes du pouvoir en ses moyens de reproduction dans la rationalisation de la phantasmatique et de la catharsis » (p.76).
Face à cette capture, délibérément moderne avec des accents parfois brissetistes, Fabrice Bothereau se tient dans le jeu serré mais aussi distendu, de la langue qui se rattache à une ontopoïétique du sens de l’homme à travers la langue qui s’étire vers le retrait de l’être.
Pan-Europa : ouverture à l’origine, non pas seulement de la langue mais de l’existence humaine déposée dans l’écriture. Car, dans son oubli de l’origine et du sens, l’homme a effacé son lieu de survenue, qui n’est autre que l’écriture :
« L’ordre anthropique et cosmique n’est qu’une longue séquence d’écriture » (p.13)
Pan-Europa (re)joue donc la naissance et le trait de cette écriture, en un temps où Zeus a déposé son sceptre, où l’homme a perdu sans doute la langue qui lui permettrait de tenir le jeu (de langue) de son existence, de ses mots.
Déployant ainsi cette scène d’écriture, il ne s’agit pas pour Fabrice Bothereau, d’énoncer la vérité ontologique de notre être ou de l’être en général, mais de comprendre comment notre être n’est que le jeu d’écriture de lui-même. Tautologie affirmative d’un sens qui trouve sa réalité dans la fiction qu’il (s’)élabore.
« Nous écrivons
De cette écriture dont nous sommes
» (p.24)
Outrageuse vérité, par rapport à la prétention de domination sans limite et sans pensée de l’homme sur l’être, par l’amplification constante des mots, Bothereau brise toute croyance en la vérité de l’être pour et par l’homme, et le replace dès son origine dans la solitude de la fiction de son dire, de son dire de l’être comme fiction de soi. Limites indépassables de la circularité anthropologique de la signification.
Mais c’est en assumant cette circularité de la signification, sa limite, que justement l’homme retrouve sa vocation : avouer que son dire n’est que fiction de l’être, qu’il est ondulation du M-onde, de ce qui M-onde le monde dans la danse du dire.

(1) Cf . Planète Mars, CIPM/Spectres Familiers, p.32, Bothereau, déjà en 1999, pointait cette érosion de l’occident dans le nihil d’un temps perdu, d’une dimension métaphysique de l’être s’étant absenté : « le temps n’existe plus. / Il n’y a plus de Temps. / Le temps est tombé./ (…) Le temps universel (métaphysique) / est tombé. Le Temps référent / du temps n’est plus ». Dans Planète Mars cependant, il y avait une quête des origines, qui malgré l’opacité de la présence vécue et de son éloignement de la source agissait comme possibilité de retour de la langue. Là, dans Pan-Europa, la dimension tragique du nihil ne laisse plus rien d’autre en présence que l’endurance d’une fiction de l’être, qui en mal de langage s’élabore dans la vigilance de ce qui peut-être pourrait survenir en tant que signes.

(2) Oui, étrange, car ce livre de Bothereau contrairement à un certains nombres de textes que j’ai pu chroniquer, apparaît comme de la poésie, versification, travail de l’idiome. Certes poésie moderne, absolument non lyrique, mais poésie quand même. Or l’une des rares références, qui est convoquée, n’est autre qu’Husserl, le rationaliste de la phénoménologie. Il est certain qu’ici Bothereau a ressenti un ordre de connection des plus intéressants quant à la question de la présentification du monde et de l’être. Pour Husserl, comme il a pu l’étudier dans Ideen, il est impossible de tenir un discours ontologique réel. Ce qui le distingue des enjeux de Heidegger qui a tenté de 1925 à la conférence Temps et être de créer une ontologie fondamentale, et non pas seulement régionale (à savoir de cet être-là, Dasein). Husserl annotant Sein und Zeit, marque en marge à plusieurs reprises : « anthropologie », car cette vérité transcendante de l’être (au sens de vérité transcendantale pour Heidegger) est prise d’abord pour lui dans l’immanence de la constitution du cogito transcendantal. Ainsi Bothereau met en évidence que tout effort de constituer cet horizon de l’être en vérité, n’est autre que la vérité de la fiction de l’être qui se constitue dans l’immanence du dire de l’homme.

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