De Montaigne à Roubaud, l’autobiographie s’est faite autobiobibliographie.
Alain Frontier, Érudition, 7 lectures commentées, éditions Louise Bottu, novembre 2017, 168 pages, 14 €, ISBN : 979-10-92723-16-8.
"en / famille / si l’on ôte / m / ça / fait / faille"
(Pierre Le Pillouër, Poèmes jetables, Le Bleu du ciel, 2002 ;
cité dans Érudition, p. 53).
"Question. Quels sont les événements de la vie d’un homme
que l’autorité sociale entend certifier et authentifier ?
Pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ? Quels sont les critères de son choix ?
Deuxième question. Quelle réalité biographique concrète est-il possible d’induire
à partir de ces seules attestations ? Qu’en est-il de l’être de Henri Gaston F,
mort à Crépol (Drôme), le 18 septembre 1983 ?"
(Le Compromis, éditions Sitaudis, 2014, p. 11).
Sans ambages, dès le titre, Alain Frontier revendique une forme d’appropriation culturelle très générale qui, c’est le moins que l’on puisse dire, n’est plus en vogue : si la référence aux livres est explicite (7 lectures commentées), celle à l’autobiographie ne l’est nullement. Le lecteur doit attendre l’orée du texte ("Premières photographies du personnage") pour être fixé : un contrôle routier renvoie le Je narrateur à un souvenir d’enfance marqué par l’absence du père, prisonnier en Allemagne, et par là même au précédent livre, Le Compromis (compromis familial entre les parents après l’aveu du "secret" ; compromis auctorial avec le genre autobiographique) ; Gaston F[rontier] sera ainsi à nouveau la figure centrale de cette autobiographie qui, cette fois, se révèle plus oblique. Mais à quelle lecture commentée avons-nous affaire ? Même si se trouve mentionné Voyage au centre de la terre, il ne s’agit pas
d’analyse littéraire classique : le narrateur présente et commente divers documents (photos et lettres). Et il faut se plonger dans des notes hypertrophiées pour découvrir de nombreuses références livresques : Fénelon, Voltaire, Verne, Barthes, Leblanc, Pindare, Fern, Racine, Diderot, Maupassant… Mais aussi toutes sortes d’informations et considérations sur la faïence lithophanique de Rubelles, le permis à points, la géographie du paysage originel, le collège Stanislas, l’olivier, le scoutisme, les mots "machine" et "item"… Ainsi l’accent est-il mis sur le dédoublement auteur / commentateur, plutôt que sur le traditionnel narrateur (adulte) / acteur (enfant) – ce dernier étant quasi inexistant.
Il en va de même dans les six autres sections : "Société parisienne" repose sur des documents trouvés aux Archives municipales ; "Le Piton de la Fournaise" sur des recherches générales concernant la
branche maternelle (on doit à l’arrière-grand-père d’Arvède Romieux "la première approche scientifique du Pithon de la Fournaise") ; "Portait de la bienfaitrice" sur une correspondance familiale et la brochure publiée par Virginie Schildge-Bianchini, celle-là même grâce à laquelle Gaston a pu être admis au prestigieux Collège Stanislas ; "La Mer d’Iroise" sur des photos et le Manuel du marin ; "Lettres de l’infirmière" sur la correspondance entre Gaston Frontier et Yvonne Jean ; "Une demande en mariage" sur la correspondance entre Gaston et Odette Coustal, sur le journal de cette dernière – pourtant non mentionné, même en note (indication de l’auteur, au cours d’une conversation téléphonique) -, un manuel de savoir-vivre ainsi que sur la photographie officielle du mariage. Ainsi peut-on parler d’autobiographie objective, comme pour Annie Ernaux : c’est du dehors, et à partir de traces matérielles, que se construit non pas une cathédrale mais un kaléidoscope. Une exobiographie.
Autant dire qu’est battue en brèche l’illusion réaliste, consubstantielle à la fonction référentielle du langage : aucun récit ne peut rendre compte de la réalité immédiate. L’ancien membre de TXT qui cite souvent Barthes en note insiste sur la médiatisation de toute écriture : on ne peut écrire qu’à partir du déjà-écrit, du déjà-représenté. D’où le piedenez final en guise de punctum (Barthes) :
Venu zieuter le défilé de clowns sérieux,
un gamin à la Doisneau s’est glissé en douce dans le champ de l’image.
Immortalisé à son tour : culotte courte, chandail, béret basque, regard hési-
tant entre le goguenard et l’admiratif (164-165).
Toute réalité – fût-elle la plus officielle – ne peut que se dérober en douce : à vouloir appréhender "l’ami mésis" (Prigent, Une phrase pour ma mère), fantasque et insaisissable, on se heurte à l’imprévisible, le champ de la représentation étant miné. C’est dans les
derniers mots que se profile du reste la tache aveugle du miroir : « "Je savais", écrira Gaston quelques années plus tard, "qu’en décidant de me marier, j’entreprenais une tâche surhumaine" » (p. 165). La citation qui sert de clausule est extraite d’une lettre à sa femme datée de septembre 1940, en grande partie reproduite dans Le Compromis (p. 25) : Gaston (1908-1983) appartient à une époque pour laquelle "les sentiments incompréhensibles" qui l’habitent (ibid., p. 22) ressortissent à l’irreprésentable, l’innommable.
Aussi le recours à un artifice romanesque daté n’est-il pas surprenant :
Les événements ici rapportés se sont déroulés dans une époque lointaine et sensiblement différente de la nôtre (le XXe siècle). Il est toutefois conseillé, au moins lors d’une première lecture, d’ignorer les nombreuses notes qui, à tout instant, sous prétexte d’éclaircissement, interrompent fâcheusement le fil du discours, et dont la seule utilité est d’induire après coup, modestement, un début de réflexion sur les notions de savoir, de prolifération, d’humour et de contexte.
Plus qu’à tourner en dérision la linéarité du récit traditionnel et adresser un piedenez à la sacro-sainte lisibilité, l’avertissement ironique vise justement à attirer l’attention sur un hors-texte jouissif, le paratexte et le contexte.
L’originalité de ce second volume autobiographique par rapport au plus testimonial Compromis, qui traite de la période 1939-1952 (avec un bref retour sur les années 1932-1939 et une ouverture sur les trente dernières – 1953-1983 – en manière d’épilogue, en plus des perpétuels va-et-vient temporels du narrateur enquêteur escorté de son inséparable épouse photographe, Marie-Hélène Dhénin) en s’appuyant sur divers documents et en intégrant dans le texte ce qui pourrait donner matière à notes, réside dans un appareil de notes décalé et disproportionné qui parodie l’édition savante : outre que ce dispositif assure la prédominance de la fonction métalinguistique sur la fonction référentielle, c’est la tension comme le jeu entre texte et paratexte, matériau autobiographique (récit de formation fragmentaire qui, abordant les années 1916 à 1933, nous conduit du collégien à l’homme marié) et machinerie polymorphique et polyfonctionnelle (fonctions digressive, dilatoire, ludique/comique, philosophique, sociologique, idiosyncrasique, métatextuelle…) qui comble la libido sciendi. Le projet même de cette autobiofragmentographie n’existe que dans le jeu de miroirs entre texte et infratexte : telle note cite un passage du Compromis, telles autres notes convoquent les amis Prigent, Lucot, Demarcq, Le Pillouër ou Clémens… La note 30 nous livre l’adhésion de l’auteur à la mythologie de l’autoengendrement de soi par la littérature, via Jacques Demarcq : « "Ce qu’ignorent les biographes et plus généralement le saint-beuvisme expliquant l’œuvre par l’homme, […] c’est qu’un être humain vient moins au monde qu’il ne tombe dans un langage." C’est pourquoi sa généalogie sanguinaire (comme il dit lui-même) n’intéresse pas Jacques Demarcq : Papa ? connais pas ! Maman ? tout autant ! Qu’on me parle plutôt des livres que j’ai lus […] » (p. 41).
Le même jeu réflexif s’avère très éclairant sur le contexte social. Les stéréotypes sont traqués : "Il y aurait donc des familles qui seraient bonnes, voire très bonnes, et d’autres qui seraient mauvaises", lit-on par exemple dans la note 42. Les codes sociaux dévoilés : le
règne de la "politesse" masque le rejet de ce qui constitue un véritable tabou (l’étude lexicographique – "homosexuel"/"homosexualité" – est ici une façon de suggérer l’homosexualité possible d’Yvonne Jean et celle, attestée, de Gaston. Ces deux derniers chapitres mettent en scène la comédie sociale des conventions et règles de savoir-vivre qui régissent les relations entre jeunes gens de "bonne famille", des fiançailles jusqu’aux noces. Le romanesque est phagocyté par le code de bonne conduite : "Les protagonistes n’inventent rien – sinon les détails de l’exécution, chacun interprétant son texte scrupuleusement, fidèle aux exigences d’un scénario que, malgré leur inexpérience en la matière, tous deux semblent connaître par cœur" (p. 136). Quelques pages auparavant : "Les scènes suivantes continuent de répondre à l’attente du public familial" (131)… Ajoutez de savoureuses notes sur "tomber" (113) ou "la visite de digestion" (121), et le plaisir du lecteur atteint son paroxysme. Contre la mascarade des "clowns sérieux", la distanciation humoristique peut adopter un tour malicieux : la garçonnière de Gaston, par exemple, a cédé la place au fil du temps à "une manière de bordel" (note 126, p. 151) ; peu après, la réflexion sur "bouge" est des plus cocasses (note 128, p. 153)… De quoi rendre contagieuse et irrésistible l’érudition d’Alain Frontier.
â–º Un grand merci à Alain Frontier et Marie-Hélène Dhénin pour les photos de famille, dont voici la légende :
– § 1 : Gaston, au Collège Stanislas (Paris).
– § 2 : Gaston marin (en bas, 2e à partir de la droite).
– § 3 : Mariage de Gaston Frontier et Odette Coustal le 20 avril 1933.
– § 5 : Fiançailles le 18 décembre 1932.
Photo d’arrière-plan (M.-H. Dhénin) : Alain Frontier au cimetière de Bagneux. Ci-dessous : Gaston scout ; Virginie Schildge-Bianchini au bras d’un général.

Depuis Je vais, je vis, Hubert Lucot continue de transformer en conscience le maximum d’expérience possible, suscitant l’identification de nombreux lecteurs : "des étrangers me montrent avec naturel que mille instants de ma conscience sont en eux" (p. 10). Réflexivité scripturale oblige, on apprend que l’auteur de cette somme en treize chapitres – entamée le 12/11/2013, c’est-à-dire juste après la parution de Je vais, je vis – apprécie "le système de nœuds à l’œuvre dans La Conscience" : "Les longues phrases de Phanées finissant en juin-août 1976 et du Centre de la France (1989-2006) forçaient. Maintenant la vérité prime – sans que j’exclue le mensonge romanesque" (158-59). Combinant comme d’habitude journal intellectuel et journal existentiel, La Conscience est la chronique parfois touchante des amitiés et des maladies – qui affectent ses proches comme lui-même -, toujours hantée par la figure de l’inoubliable A.M.
NOUS m’apartheide" (toujours à la page 251)… Outre les exagération et généralisation abusives, on soulignera l’agent catalyseur de cet hybris : le mépris intellectualiste du NOUS, assimilé à une régression "unanimiste". La question se pose alors : sans être-avec, peut-on se dire de gauche ? C’est précisément ce NOUS de gauche qu’exalte Pierre Le Pillouër, dans
Heureusement, les hallucirêves et les hallucimots sont là pour nous faire oublier ce moment d’égarement : "Un long autobus à soufflet tourne à 90% et monte sur le trottoir devant moi, rappelant à l’éveillé l’accident qui aurait pu le mutiler rue du Chemin-Vert dans Sonatines de deuil" (151) ; à l’évocation de la station Chemin-Vert, justement, succède l’hallucimot posistome (380)… Heureusement, l’œuvre y est remise en perspective. Par l’auteur lui-même, qui, dès 1955, a pris acte de la mort du roman pour se consacrer au roman de son écriture : "Pendant trente-cinq ans, de Phanées au Noyau de toute chose (2010), l’emportement produisit-il une échappée hors du langage courant, qui à la fin me ramène à lui, plus fort que moi ?" (148-49). Lui fait écho Didier Garcia, cité par le lucide Lucot : si, dans Le Noyau de toute chose, il restait 78 pages du Lucot styliste, Sonatines de deuil l’a privé de "la singularité d’écriture" qui l’a enchanté pendant vingt ans (302-303)… La Conscience ne peut que confirmer ce constat.


Revenons brièvement sur les 



Godzilla est la jonction entre la fin de la seconde guerre mondiale et le début de la guerre froide. Dans cette performance artistique mêlant musique low-fi, transe psychédélique et poésie sonore,
• Isabelle GRELL, écrivain et éditrice,

Certes, le Journal de Charles Juliet n’échappe pas aux travers propres au genre : conception essentialiste du Moi et spiritualiste du langage, autocomplaisance, naïvetés, passages en politiquement-correct (très peu ici), topos, clichés et banalités…
Ritournelles crée des synergies entre les auteurs et artistes contemporains autour d’un thème central
Jean-Philippe Toussaint, Valérie Mréjen, Hélène Frappat, Marcel Cohen, Chantal Thomas, Marie Richeux, Alban Lefranc…
dont de nombreux éditeurs de province, mais aussi belges, suisses ou canadiens.
écheveau maëlstrom touffu de fibres et de couleurs ? Les deux ?" ; "Qu’est-ce que le contraire de l’uniforme ? L’hybride, le multicolore, l’informe, le déformé ?"… Rien d’étonnant à cela : "Poesia visiva – les vêtements vêtent, se voient, posent des points d’interrogation, suscitent des questions, des réponses, engagent la conversation. Ce sont des histoires. Et ses histoires sont ses vêtements." Car la poésie ne vient pas forcément du dedans : "ça vient aussi du dehors"… D’où ce clin d’œil à Proust : "Le second souvenir est stimulé par l’encolure. Un manteau à col châle dans un magnifique cachemire, jeté pour cause de mitage. A chacun, ses madeleines." Poesia visiva : "La langue maternelle, la langue des vêtements, silencieuse et visible. Une langue concrète."
Au moment même où les éditions P.O.L rééditent en format poche Autobiogre d’A.M. 75 (1980), paraît une impressionnante somme qui constitue en partie le journal de la maladie et de la mort d’A.M. (Anne-Marie, son épouse, décédée le 9 août 2012) – AMour… Amour et Maladie/Mort… Celui qui n’éprouve "nul désemparoi" à la perte d’une compagne avec laquelle il a construit un "nous" pendant plus d’un demi-siècle est aussi celui qui, au milieu du sang et de la merde, ne baisse pas les bras, embrassant au contraire celle en qui il continue de voir une Vénus – laquelle pose les lèvres sur le "pénis enfantin" de celui qui fait tout rentrer dans l’ordre… (Scène d’un sublime aussi rare que sobre).
bête, jamais. Et s’il fallait préférer chanter ? Et si rien n’avait jamais séparé l’homme de sa tête ? Et si le devenir-animal n’était pas un devenir-autre mais un devenir-soi.
Contact compagnie / Invitations pros :
En plein Salon du livre, où, comme toujours et quel qu’en soit le programme, c’est le roman qui est à l’honneur, et avant même notre Rencontre LIBR-CRITIQUE sur les formes narratives actuelles (2 avril à la Bibliothèque Marguerite Audoux, Paris 3e), concentrons-nous sur la spécificité romanesque qui, depuis quelque temps, se dégage des publications POL. Revêtant une forme plus ou moins classiquement moderne, les romans labellisés POL entendent "se frotter au réel" (Fred Léal) ; d’où la diversité des sujets : l’Afrique post-coloniale (Jacques JOUET,
Hubert LUCOT, Le Noyau de toute chose, P.O.L, fin novembre 2010, 256 pages, 18 €, ISBN : 978-2-8180-0637-5.