Libr-critique

13 décembre 2020

[Chronique] Iegor Gran, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, par Fabrice Thumerel

Iegor GRAN, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, P.O.L, septembre 2020, 142 pages, 13 €, ISBN : 978-2-8180-5168-9.

 

En littérature, on obtient souvent des résultats plus réalistes en maniant l’absurde ou le grotesque qu’en cherchant à « faire vrai ». Je me sens plus proche de la commedia dell’arte que de Stanislavski (I. Gran, Les Temps Modernes, 2004).

Par bêtise et opportunisme, les voisins, le gouvernement, le commerce ont imposé leur psychose, et moi – même pas mal.
Une nouvelle religion, exigeante et jalouse, a obscurci le sens critique de mes contemporains – que voulez-vous que ça me fasse ?
Ils ont troqué leur liberté contre une posture morale – tant mieux pour eux, les ornières rendent la vie plus facile (L’Écologie en bas de chez moi, P.O.L, p. 177).

 

En plein deuxième déconfinement (deuxième déconfiture ?), au moment même où l’autoritarisme grandissant de l’État macronesque saurait d’autant moins masquer son amateurisme que le rapport de la Commission d’enquête sénatoriale dénonce à son tour la gestion calamiteuse de la crise sanitaire (triple défaut : de préparation, de stratégie et de communication – en plus d’un impardonnable mensonge gouvernemental sur le stock de masques), il n’est pas inintéressant de considérer le dernier brûlot de Iegor Gran, dont le titre affiche une métonymie grotesque.

Certes, comme trop souvent chez Iegor Gran – même si cette fois on est plus proche du pamphlet que de l’autofiction polémique –, les limites voire les problèmes sautent aux yeux : un mélange des registres qui peut nuire à l’impact visé (hésitation entre polémique, comique – ironie, humour (noir), bouffon – et sérieux journalistique voire sociologique) ; une posture paradoxale (la voix auctoriale se donne le beau rôle : chez le donneur-de-leçons, il y a une bonne conscience à fustiger la bonne conscience !) ; une certaine mauvaise foi (comment, par exemple, soutenir que les « casseroles » ne se sont pas manifestées à la sortie des hôpitaux ?)… Sans oublier ce travers de la doxa intellectualiste : il y a toujours plus de profit symbolique à tirer de la négativité que de la simple solidarité.

Cela dit, Iegor Gran pose plus ou moins explicitement une série de questions cruciales :

Copyright : Joël Heirman.

comment, au XXIe siècle, un taux de mortalité aussi faible a-t-il pu provoquer une telle panique mondialisée ? Comment un peuple réputé indiscipliné et râleur a-t-il pu aussi rapidement se métamorphoser en peuple soumis ? Comment expliquer cette attitude irrationnelle consistant à céder ses libertés fondamentales contre une insécure sécurité sanitaire ? Pourquoi le peuple français ne s’est-il pas révolté contre l’irresponsable incurie des autorités ? Quelles sont les causes de cette servitude volontaire ? Le pays de Molière est-il devenu un pays de couards et d’hypocondriaques ? Comment a-t-il pu supporter « le brouillard de l’arbitraire » ? le défaut d’éducation donné à ses enfants ? la mise en péril des « fragiles économiques » et des « fragiles sanitaires pour d’autres maladies que le Covid » (p. 87) ? Comment se peut-il que la sixième puissance mondiale ait fragilisé son économie et hypothéqué l’avenir de toute une jeunesse à cause de ses erreurs et manquements ?

Mais au fait, quel est l’archétype de « la casserole » ? Plutôt du bon côté du manche, la casserole est une bellâme qui aime exhiber sa solidarité cool ; « la casserole procède par affirmations qui sont pour elle autant de vérités » (41). Mais si ces gens de mauvaise foi sont des « Salauds » (au sens sartrien), il y a pire… Les cibles principales du satiriste : le « quatrième pouvoir » et l’état. Si, face à une telle « sinistre bouffonnerie » (106), il a pris le parti du rire, il s’agit bel et bien d’un rire grinçant. Qu’on en juge sur pièces : « Terrés comme les autres avec « la peur au ventre », nos grands reporters de « guerre » sont devenus des porte-parole du gouvernement, des exégètes de l’état d’urgence, et leurs journaux des apothicaireries où l’on discute médicaments » (120) ; « Toujours plus paternaliste, jamais avare de pédagogie niaise, l’État a trouvé avec le Covid un terrain formidable pour tancer les Français et leur montrer qui est le maître » (129).

25 octobre 2020

[News] News du dimanche

En UNE, le poète CUHEL et le dessinateur Joël HEIRMAN reviennent à leur manière sur l’atteinte obscurantiste à l’Ecole de la République. Vous découvrirez ensuite quelques lectures conseillées (Libr-6) et deux Libr-événements

UNE (CUHEL/HEIRMAN)

 

Faut pas s’mentir
faut être réaliste
Nous au gouverdément
on Z’aime les enseignants
on les Z’aime tellement
qu’on les place carrément en première ligne
Honneur aux hussards de la République !
avec un pognon de dingue plein la carlingue
on les Z’aime tellement
qu’on s’est creusé les méninges pour les ménager et leur aménager des carrières de ouf
des conditions de travail foldingues
et tutti-frutti
quelle Passion !

Faut pas s’mentir
faut être réaliste
Nous au gouverdément
on Z’aime les enseignants
sauf les universolitaires
Trêve de laxisme et de causalisme
foutaises foutaises foutaises
d’anamnèses
Tout ça c’est à cause que
maladroite
l’univercécité
est allée droit à gauche
l’univercécité s’est radicalisée
islamo-gauchisée

À bas les fanatiques
la source de nos hic
Faut pas s’mentir
faut être réaliste
contre nos déboires
nous on se contente chaque soir
de prier la Ste Croissance
qui nous dicte ses exigences
Pour qu’elle croisse
sale engeance
diminuez vos créances !

 

Libr-6 (septembre-octobre 2020)

â–º Antoine DUFEU, Sofia-Abeba, suivi de MZR et « Le Train » de Léon Trotski, éditions MF, coll. « Inventions », 176 pages, 15 €.

► Tristan FELIX, Faut une faille, Z4 éditions, 174 pages, 13 €.

► Jean-Paul GAVARD-PERRET, Joguet, Joguette, préface de Tristan Felix, Z4 éditions, 62 pages, 10 €.

► Iegor GRAN, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, P.O.L, 142 pages, 13 €.

► Emmanuel TODD, Les Luttes de classes en France au XXIe siècle, Seuil, 1er trimestre 2020, 376 pages, 22 €.

â–º Revue des revues, n° 64 : « Femmes en revues », 172 pages, 15,50 €. [sur la nouvelle recockpitvue COCKPIT Voice Recorder : p. 181-183]

Libr-événements

► 
â–º Colloque « Musidora, qui êtes-vous ? » coorganisé par Carole Aurouet, Marie-Claude Cherqui et Laurent Véray du 18 au 20 novembre 2020 à la Cinémathèque Robert-Lynen et au CNC.
Participeront à ce colloque : Olivier Assayas, Carole Aurouet, Karol Beffa, Anne Bléger, Didier Blonde, Francesca Bozzano, Lucas Bruneau, Emilie Cauquy, Patrick Cazals, Pierre Edouard Clamour, José-Maurice Cherqui, Marie-Claude Cherqui, Marie-Joëlle Cherqui, Anne-Olga de Pass, Béatrice de Pastre, Marc Durand, Yvon Dupart, Hélène Fleckinger, Annette Förster, Christophe Gauthier, Magali Goimard, Anne-Elisabeth Halpern, Myriam Juan, Laurent Mannoni, Camille Paillet, Paola Palma, Pascal Roques, Sébastien Rongier, Michel Saussol, Laurent Véray, Christophe Viart, Michel Viennot et les élèves du conservatoire de musique Jean-Philippe Rameau du VIe arrondissement de Paris.

16 décembre 2013

[Chronique] Iegor Gran, L’ambition, par Périne Pichon

Seriez-vous ambitieux du type lego ou playmobil ?

Iegor Gran, L’Ambition, P.O.L, automne 2013, 224 pages, 16,50 €, ISBN : 978-2-8180-1755-5.

Les ambitieux du type lego sont des bâtisseurs. Ils se hissent par paliers dans la hiérarchie sociale, méthodiquement et patiemment. Les ambitieux du type playmobil sont fantasques, optent pour une idée brillante qui doit les conduire aux sommets, l’abandonnent presque aussitôt pour une autre. Le prologue du roman de Iegor Gran décrit ces deux types d’ambition, laquelle se trouve être l’objet d’étude, en quelque sorte, de ce roman qu’on pourrait qualifier de « sociologique ».

Dans un café parisien, Cécile quitte José en lui reprochant son manque d’ambition. Elle veut avancer, se construire un avenir sûr, alors qu’il s’entête dans des projets fumistes, autour d’un paquet de fèves ou de vache-qui-rit. C’est que José, inspiré par son ami Léo, refuse de rejoindre la masse des « esclaves salariés » et rêve du coup de chance grandiose, du plan génial qui consacrera son ambition, comme son idole, Mark Zuckerberg. Le hasard va permettre au jeune homme de devenir professeur particulier à domicile en prenant la place de son colocataire, le trop parfait Jean-Jules, un tranquille ambitieux type lego qui construit son futur par étapes. Un autre hasard fait de José une connaissance d’un écrivain adepte de la procrastination. Son œil amusé suit les déboires de José et de son ex-petite amie, alors que sa plume s’essaye à une intrigue néolithique, dans laquelle le chasseur Chmp tente de conserver la liberté, d’agir à sa guise dans une petite société matriarcale.

La narration, portée par une voix ironique, alterne entre le quotidien de José et Cécile, les commentaires plus ou moins directs de l’écrivain et la parabole du chasseur Chmp et de la tribu des Pierres percées. Le lien entre ces récits demeure José, hypothétique descendant de Chmp, comme le laisse supposer leur identique barbe blonde et bouclée. Mais l’entrelacement des deux récits, l’un moderne et réaliste, l’autre tendant vers le conte néolithique passe également par la langue. En effet, certains mots sont des ponts ou des clefs qui font passer le lecteur d’un étage à l’autre, du néolithique imaginaire à la vie du XX siècle : «Tu sais, des mammouths, j’en ai jamais vu », avoue le chasseur Chmp (p. 104) pendant qu’au chapitre suivant, José, qui travaille dans un magasin d’informatique deux jours par semaine, s’échine à réparer un processeur « Mammouth HD 520 » (p. 105). Plus tard, l’écrivain noircit des pages de notes (p. 151) tandis que Chmp s’extasie devant la blancheur d’un crâne humain (p. 153), puis un artiste spécialiste du polissage de crânes « dégusta en silence » des morceaux de chairs séchées alors que Cécile ordonne gentiment à son nouvel amour de « goûter » « ce yaourt grec » (p. 169). La fiction narrée par l’écrivain et la (fausse) réalité qu’il côtoie semblent se renvoyer la balle, se nourrir l’une de l’autre. D’autres indices le prouvent, comme l’étrange pierre bleu remarquée par José dans une vitrine, identique à la pierre mythique recherchée par la tribu des Pierres percées. Les deux récits apparaissent ainsi comme synchroniques plutôt que chronologiques.

Notons que le personnage de l’écrivain, qui mène ces deux récits, n’apparaît pas immédiatement. Il faut attendre, au milieu du roman, un s.m.s. providentiel de José au dit homme de lettres attablé à un café pour que celui-ci se révèle. L’écrivain se met en scène en train d’écrire, ou plutôt de chercher à écrire. Mais surtout, sa fonction en tant que personnage est celle d’un observateur, voire d’un révélateur de la vanité des ambitions de ses contemporains, puisqu’il en vient à raconter avec ironie comment se débattent ces jeunes de « parodie » (p. 148). Grâce à cette remarque, l’ironie du narrateur prend tout son sens : l’histoire de José ou celle de Cécile peut se lire comme une parodie de l’ambition. Car finalement, leurs hypothétiques projets d’avenir reflètent les désirs et les rêves de leur époque, de leur société, où il s’agit surtout de se montrer ambitieux. Ainsi, l’opinion publique, véhiculée par notre ironique narrateur, occupe une place de poids dans tout le récit :

« C’est peu dire que les marchés de niche font rarement rêver les grands capitaines d’industrie ou les conquistadors de la finance, et encore moins l’opinion publique qui n’a d’yeux que pour le grandiose, le gothique flamboyant, le gras et le sucré. Ainsi négligée, la niche n’en nourrit que plus généreusement l’entrepreneur qui a su l’occuper tranquillement, avec patience et passion, dans la pénombre des bonnes affaires gardées pour soi. » (p. 31.)

Ailleurs c’est l’apparence positive qui cache le ridicule : « Pour être exhaustif, signalons aussi que José avait une formation en technique de la communication, option création d’entreprise. Ce beau document servait à rassurer ses parents, mais en pratique, il ne valait pas une fève. » (p.46)

On constate l’importance faussement accordée à l’apparence « qui fait bien ». D’ailleurs, si José progresse en tant que professeur particulier c’est grâce à son talent pour « bien parler », se faire bien voir par les parents de ses élèves, plutôt qu’à ses dons pédagogiques. De même, Cécile se voit enlever sous ses yeux un jeune artiste, très plaisant, par une vieille peau, juste parce que celle-ci possède l’allure et les langages qui conviennent aux canons de l’opinion publique. « Faire bien », apparaître en respectant le code social est plus important que « être bien ». L’être social prédomine sur la sincérité du rapport social, et l’image sur l’être. Ajoutons que la rupture entre José et Cécile a lieu dans un café, lieu de rencontres sociales par excellence : « Dans leurs effluves germent l’opinion publique, naissent les sondages et les futurs présidents, meurent et ressuscitent les sportifs, et, s’échine l’écrivain, sur la banquette du fond, près du radiateur, tandis que, deux guéridons plus loin, se travaille le premier flirt et, qu’à une table en terrasse, chez un couple symétrique, couve une méchante rupture […] » (p. 13) Le personnage de l’écrivain joue lui aussi avec un certain nombre de clichés liés à l’apparence sociale. L’ironie du narrateur feint donc d’épouser la constante de l’opinion publique en y mettant suffisamment de distance pour montrer son absurdité.

De fait, l’ambition est liée indubitablement au prestige social. Mais quel est son rapport avec l’apparition de la propriété dans l’ère néolithique des Pierres percées ? Résumons les faits : les femmes, lasses de voir les hommes partir à la chasse et s’attarder auprès des jolies voisines de la tribu d’à côté, décident de pratiquer l’élevage de « Capras ». La parabole des Pierres percées ressemble à une évocation de l’âge d’or, juste avant sa fin. Juste avant que le désir de s’approprier les êtres et les choses ne naisse, avec, ensuite, l’ambition. Cependant, cette parabole illustre également « l’ambition » de l’écrivain, comme la nomme José, d’écrire un récit sur l’apparition de la propriété dans le néolithique.

La mise en parallèle de l’ambition de l’écrivain avec celle de José et de Cécile indique à quel point l’ambition, en tant que moteur, a besoin des autres pour s’élaborer. Ainsi, José clame à Léo « Je suis l’ambition » (p. 187), en y croyant presque, parce qu’il se rend compte que l’ambition née d’un choc entre deux identités sociales, du désir d’éblouir l’autre aussi. Chacun peut en effet se voir comme le moteur de l’ambition de l’autre. Finalement, l’ambition peut contribuer elle aussi à une parodie des relations sociales.

 

 

10 juillet 2013

[News] Libr-estivales

Avant même la pause estivale (de fin juillet à fin août), voici d’ores et déjà un avant-goût de ce que l’on appelle la "Rentrée romanesque" : Pierre Jourde, La Première Pierre (Gallimard) et Iegor Gran, L’Ambition (P.O.L). Mais auparavant, à partir de demain, RV à la Friche Belle de mai à Marseille pour EXHIBITION – Corps et Histoire ; et nos Livres de poésie reçus : Daniel Pozner, Trois mots (Le Bleu du ciel) et Jean-Marc Undriener, Zugzwang (éditions Centrifuges).

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20 février 2013

[Chronique – news] Iegor Gran, L’Ecologie en bas de chez moi / Un jeudi chez Louis Guilloux

À l’occasion de la rencontre avec Iegor GRAN ce jeudi 21 février à la Maison Louis Guilloux de St Brieuc, Libr-retour sur son dernier livre, L’Ecologie en bas de chez moi (P.O.L, 2011 ; Folio, 2012) : quels sont les dessous de la vogue verte ? en quoi l’autofiction est-elle auto-bio ? critique et subversion sont-elles rigoureusement et totalement synonymes ? Telles sont quelques-unes des questions que pose ce texte plutôt drôle et décapant.

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