Iegor GRAN, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, P.O.L, septembre 2020, 142 pages, 13 €, ISBN : 978-2-8180-5168-9.
En littérature, on obtient souvent des résultats plus réalistes en maniant l’absurde ou le grotesque qu’en cherchant à « faire vrai ». Je me sens plus proche de la commedia dell’arte que de Stanislavski (I. Gran, Les Temps Modernes, 2004).
Par bêtise et opportunisme, les voisins, le gouvernement, le commerce ont imposé leur psychose, et moi – même pas mal.
Une nouvelle religion, exigeante et jalouse, a obscurci le sens critique de mes contemporains – que voulez-vous que ça me fasse ?
Ils ont troqué leur liberté contre une posture morale – tant mieux pour eux, les ornières rendent la vie plus facile (L’Écologie en bas de chez moi, P.O.L, p. 177).
En plein deuxième déconfinement (deuxième déconfiture ?), au moment même où l’autoritarisme grandissant de l’État macronesque saurait d’autant moins masquer son amateurisme que le rapport de la Commission d’enquête sénatoriale dénonce à son tour la gestion calamiteuse de la crise sanitaire (triple défaut : de préparation, de stratégie et de communication – en plus d’un impardonnable mensonge gouvernemental sur le stock de masques), il n’est pas inintéressant de considérer le dernier brûlot de Iegor Gran, dont le titre affiche une métonymie grotesque.
Certes, comme trop souvent chez Iegor Gran – même si cette fois on est plus proche du pamphlet que de l’autofiction polémique –, les limites voire les problèmes sautent aux yeux : un mélange des registres qui peut nuire à l’impact visé (hésitation entre polémique, comique – ironie, humour (noir), bouffon – et sérieux journalistique voire sociologique) ; une posture paradoxale (la voix auctoriale se donne le beau rôle : chez le donneur-de-leçons, il y a une bonne conscience à fustiger la bonne conscience !) ; une certaine mauvaise foi (comment, par exemple, soutenir que les « casseroles » ne se sont pas manifestées à la sortie des hôpitaux ?)… Sans oublier ce travers de la doxa intellectualiste : il y a toujours plus de profit symbolique à tirer de la négativité que de la simple solidarité.
Cela dit, Iegor Gran pose plus ou moins explicitement une série de questions cruciales :
comment, au XXIe siècle, un taux de mortalité aussi faible a-t-il pu provoquer une telle panique mondialisée ? Comment un peuple réputé indiscipliné et râleur a-t-il pu aussi rapidement se métamorphoser en peuple soumis ? Comment expliquer cette attitude irrationnelle consistant à céder ses libertés fondamentales contre une insécure sécurité sanitaire ? Pourquoi le peuple français ne s’est-il pas révolté contre l’irresponsable incurie des autorités ? Quelles sont les causes de cette servitude volontaire ? Le pays de Molière est-il devenu un pays de couards et d’hypocondriaques ? Comment a-t-il pu supporter « le brouillard de l’arbitraire » ? le défaut d’éducation donné à ses enfants ? la mise en péril des « fragiles économiques » et des « fragiles sanitaires pour d’autres maladies que le Covid » (p. 87) ? Comment se peut-il que la sixième puissance mondiale ait fragilisé son économie et hypothéqué l’avenir de toute une jeunesse à cause de ses erreurs et manquements ?
Mais au fait, quel est l’archétype de « la casserole » ? Plutôt du bon côté du manche, la casserole est une bellâme qui aime exhiber sa solidarité cool ; « la casserole procède par affirmations qui sont pour elle autant de vérités » (41). Mais si ces gens de mauvaise foi sont des « Salauds » (au sens sartrien), il y a pire… Les cibles principales du satiriste : le « quatrième pouvoir » et l’état. Si, face à une telle « sinistre bouffonnerie » (106), il a pris le parti du rire, il s’agit bel et bien d’un rire grinçant. Qu’on en juge sur pièces : « Terrés comme les autres avec « la peur au ventre », nos grands reporters de « guerre » sont devenus des porte-parole du gouvernement, des exégètes de l’état d’urgence, et leurs journaux des apothicaireries où l’on discute médicaments » (120) ; « Toujours plus paternaliste, jamais avare de pédagogie niaise, l’État a trouvé avec le Covid un terrain formidable pour tancer les Français et leur montrer qui est le maître » (129).






Dans un café parisien, Cécile quitte José en lui reprochant son manque d’ambition. Elle veut avancer, se construire un avenir sûr, alors qu’il s’entête dans des projets fumistes, autour d’un paquet de fèves ou de vache-qui-rit. C’est que José, inspiré par son ami Léo, refuse de rejoindre la masse des « esclaves salariés » et rêve du coup de chance grandiose, du plan génial qui consacrera son ambition, comme son idole, Mark Zuckerberg. Le hasard va permettre au jeune homme de devenir professeur particulier à domicile en prenant la place de son colocataire, le trop parfait Jean-Jules, un tranquille ambitieux type lego qui construit son futur par étapes. Un autre hasard fait de José une connaissance d’un écrivain adepte de la procrastination. Son œil amusé suit les déboires de José et de son ex-petite amie, alors que sa plume s’essaye à une intrigue néolithique, dans laquelle le chasseur Chmp tente de conserver la liberté, d’agir à sa guise dans une petite société matriarcale.
pédagogiques. De même, Cécile se voit enlever sous ses yeux un jeune artiste, très plaisant, par une vieille peau, juste parce que celle-ci possède l’allure et les langages qui conviennent aux canons de l’opinion publique. « Faire bien », apparaître en respectant le code social est plus important que « être bien ». L’être social prédomine sur la sincérité du rapport social, et l’image sur l’être. Ajoutons que la rupture entre José et Cécile a lieu dans un café, lieu de rencontres sociales par excellence : « Dans leurs effluves germent l’opinion publique, naissent les sondages et les futurs présidents, meurent et ressuscitent les sportifs, et, s’échine l’écrivain, sur la banquette du fond, près du radiateur, tandis que, deux guéridons plus loin, se travaille le premier flirt et, qu’à une table en terrasse, chez un couple symétrique, couve une méchante rupture […] » (p. 13) Le personnage de l’écrivain joue lui aussi avec un certain nombre de clichés liés à l’apparence sociale. L’ironie du narrateur feint donc d’épouser la constante de l’opinion publique en y mettant suffisamment de distance pour montrer son absurdité.
