Libr-critique

31 décembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Voeux au corps / catégories (2/2)

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Une Bonne-Année un peu spéciale… Aux Rudes et aux Rigides… Aux Mimes et aux Muets… Aux Proies et aux Pestiférés…

 

Discours n° 4

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon IV, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Rudes et aux Rigides

Mesdames, Messieurs, ces derniers temps, vos rudesses et rigidités ont eu de belles occasions de s’exercer. On les a vues à l’œuvre dans nos rues, là où tous ensemble grincheux et réfractaires aiment à geindre et gesticuler, et aussi dans nos campagnes quand des punaises vertes ou des ploucs ont voulu miner le paysage de nos résidences secondaires. Autrement dit, partout où il a été nécessaire de mordre et cogner pour assurer la défense de nos intérêts supérieurs, vous avez fait merveille ! Merveille est grandiloquent, dira-t-on. Et après ? Pourquoi devrais-je ici vous mégoter le compliment ? Car j’ai vu à la télé le film en boucle de vos singulières brutalités, je l’ai vu et revu au ralenti et en accéléré, c’est éblouissant ; l’approche géométrique, l’enveloppement invisible, l’étreinte qui épouvante, les frappes assassines, le sang juste comme il faut, la ruse et le doigté de l’artiste, tout y est ! Grand spectacle ! Et je sais de quoi je parle, j’ai été rigide moi aussi, autrefois (un semi-rigide, il est vrai). Donc ici là maintenant : compliments ! compliments ! C’est bonheur de classer enfin avec vous la répression parmi les beaux-arts. Merci à tous. Rigueur-Honneur-Discipline : tout est dit. Bon. Voyons à présent les promotions de la nouvelle année. Eh bien, c’est simple, il n’y en a pas. Désolé. Caisses vides. En revanche, vos attributions ont été étendues conformément aux demandes répétées de vos syndicats. Tir à balles réelles, pillage des squats, viol anal des putains bulgares et ukrainiennes, commerce équitable des drogues saisies : ces avantages, qui n’étaient, jusqu’ici, que tolérés par la hiérarchie, seront désormais autorisés de plein droit. Ceci, n’est-ce pas, vous mettra bien du beurre dans l’épinard ! Je m’en réjouis. Autre nouveauté : le libre accès dans les collèges et lycées, avec matraquage possible des futurs bacheliers.

 

 

Discours n° 5

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon V, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Mimes et aux Muets

Mesdames, Messieurs, j’aurais pu simplement vous rendre l’hommage silencieux d’un temps mort ; un petit paquet de dix minutes sans mots, légères, sans gestes ou grimaces ajoutés, voilà ai-je pensé ce qui aurait pu faire l’affaire. Mais je me suis ravisé ; car vous n’êtes pas sourds en plus d’être muets, et me taire devant vous eût été un impair, voire une provocation, ou une insulte ; en tout cas un contresens. On me dit que vous êtes blindés côté offense, je le crois, mais je n’ai pas de raison ici d’en rajouter. C’est déjà triste de vous voir toujours dépeints par vos détracteurs comme des chèvres et chiens coiffés, des mollassons naïfs, insignifiants et dépressifs : inutile de noircir le portrait. D’ailleurs, moi, je ne vous trouve pas aussi minables qu’ils disent. J’aime vos silences (pas au point d’en faire l’éloge mais je les aime), et votre gestuelle me parle (je ne comprends pas tout, ça suffit qu’elle me parle). Ah, voyez, si vous y mettiez du vôtre, j’inclinerais presque à vous admirer ! Enfin du vôtre, disons quelques mots gentils, une chanson ou une danse, ça suffirait ; et même le pisse-froid endurci finirait par vous apprécier. Vos gueules d’empeigne ont déplu à la longue, comprenez-le ; tout comme vos vaines pantomimes. Et vos airs absents et constipés de majoritaire silencieux (on vous dirait des mouches à l’arrêt sur un papier collant) n’ont pas eu plus de succès. Maintenant, avec l’année nouvelle, il est souhaitable, je crois, que vos vies ordinaires changent. Libérez-vous ! Fini le temps mort. Fini de perdre. Souriez ! Salivez ! Reprenez langue avec la communauté des bavards et blablateurs pros. Puis visez l’élite de la salive et devenez de brillants causeurs ! Bon ; ne nous emballons pas. Trouvez d’abord le plus proche club de muets anonymes ; allez-y et dites vos douleurs, cela vous aidera. Voyez aussi un orthophoniste.

 

 

Discours n° 6

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon VI, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Proies et aux Pestiférés

Mesdames, Messieurs, étant donné la férocité aveugle des prédateurs, l’insécurité des voies et chemins, l’absence dans ce secteur hostile de la moindre infirmerie, la violence, la haine ambiante, et les frimas ; étant donné donc les motifs réels que vous aviez de rester aux abris, j’ai un plaisir immense à vous voir ici aussi nombreux. Mais, combien serons-nous l’an prochain ? Désolé, j’entre déjà dans le vif car il y a urgence. Alors, combien ? Disons la moitié. Les malades seront morts, les proies faciles auront péri : les premiers, faute de soins ; les autres, le vice de la naïveté les aura perdus. Oui. Une hécatombe ! Voilà ce que prévoient les statisticiens (et pâles, amaigris, éclopés, fous, seront les survivants). Tout ça est crédible et vaut avertissement. Naturellement, je forme des vœux pour que la catastrophe n’ait pas lieu mais cela ne suffira pas. Il nous faut agir sans délai. Disons avant le 20 janvier. Le 21, il sera trop tard (c’est la réouverture de la chasse ; on aura nos premiers morts). Je propose donc cinq mesures de survie applicables immédiatement : Un, port obligatoire de la combinaison pare-balles intégrale, le simple gilet relevant de la coquetterie plus que de la défense ; Deux, prise massive de bêtabloquants, matin midi soir, pour éviter le stress ; Deux bis, ceux qui se traînent une mauvaise peste continuent les antibiotiques ; Trois, lecture de mon récent ouvrage La survie sans peine (un vade-mecum improbable autant que définitif, dixit la presse) où je détaille quelques recettes vitales, notamment celle, chinoise, du rat laqué sauce termites ; Quatre, acquisition d’un kit-tunnel, ensemble d’outils miniatures pour creuser tout-terrain + la couverture isotherme ; Cinq, visite du Bunker, mon site internet ; tous les articles ici recommandés, et d’autres, y sont en vente ; prix sympas, paiement sécurisé. Merci à tous. Bonne année.

17 décembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Voeux aux corps / catégories (1/2)

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 Aux Minces et aux Modèles… Aux Gardiens et aux Guichetiers… Aux incompris et aux Illuminés… Irrésistibles ces discours grinçants qui constituent une nouvelle série de Daniel Cabanis – pour notre plus grand plaisir !

 

Discours n° 1

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon I, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Minces et aux Modèles

 

Mesdames, Messieurs, je suis content de voir ici vos têtes penchées et ramollies, vos mines minées, corps flapis, dos affaissés, vieilles fesses et hanches dissymétriques ; d’un point de vue médical, ça ne va pas fort ; mais ce n’est pas tout (et je ne suis pas médecin), je vois aussi : pas ou peu de joie, le travail mal fait, silence, rancœur, morosité, bref un grand marasme. Pour vous l’avenir a une sale gueule, dirait-on ; et l’angoisse vous est venue de vivre bientôt des lendemains qui merdent. Cela me désole fort. Oui, fort. Car vous n’êtes que prudents sans jugeote : des enfants. Moi aussi j’entends ici et là des bavasseurs qui causent crise et annoncent des catastrophes mais c’est là rumeur, fumée spontanée, du vent. Et vous de donner dedans et de trembler et vaciller comme si ladite crise telle un acide avait déjà commencé de vous ronger l’os du pied jusqu’au tibia et menaçait le genou. J’exagère. Mais vous êtes si tristes à regarder. Si peu entreprenants. Vos prudences et inquiétudes sont injustifiées. Relevez la tête, et croyez-moi, il n’y a rien à craindre. J’ai même une bonne nouvelle : cette année encore il y aura du pain ! C’est-à-dire défilés de jour, shows, rondes de nuit, aquagym niveau 3, autres sports, ballets nautiques et/ou aériens, mêlées célestes. Du pain, donc. Vous pourrez renaître et parader en beauté. Bien sûr vous allez encore maigrir, je ne le nie pas (c’est le métier qui veut ça) ; mais ça ira. Si vous laissez au vestiaire vos chiffes molles démodées fripées et vos sales gueules à tuer chiens, je sais que ça ira. Je vous aiderai. On vous dira des divinités de retour ! On vous verra de loin ; et de près sous les coutures. Ivresse narcissique ! Grand parfum de naphtaline ! Nos amis les professionnels du style seront en extase. Photos, champagne, sexe et cocaïne ; du bonheur toute l’année ! Et le vaccin contre l’anorexie.

 

 

Discours n° 2

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon II, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Gardiens et aux Guichetiers

 

Mesdames, Messieurs, le désœuvrement et l’ennui, qui hélas viennent aux trois et quatrième âges avec la rallonge de l’espérance de vie, ont conduit vers nos établissements d’art tout un tas de vieilles chipies et de vieux beaux malotrus qui à mon avis n’ont rien à y faire. Ces gens vont partout gratis avec la carte senior, et là est le scandale ! Bien sûr, aujourd’hui, pour ne pas heurter la belle âme des bien-pensants, on se donne l’air de les accueillir gentiment, mais demain, stop, terminé, fini : dehors les vieux ! Go home l’indolent vieillard et la veuve oisive ! Ou à l’hospice, s’ils n’ont pas de home. On les a assez vus, ces crampons. Attention, je ne dis pas qu’ils sont sales, laids, méchants, acariâtres, ou qu’ils sentent mauvais, non, ils sont très bien si l’on veut, mais ils sont de trop. Car lents, mous, miros, sourds, gâteux, avachis, parfois obèses ou incontinents, ils gênent, ils encombrent. Sans parler de ces culs-de-plomb qui viennent en fauteuil. Ce culot ! Comme si on avait la place. Bien. Vous avez compris, je suppose : notre relation aux publics âgés a été réexaminée. L’engorgement quasi permanent, ces derniers mois, de nos salles d’exposition n’était plus supportable et nous avons fait le choix d’interdire l’entrée de nos espaces aux plus de soixante-cinq ans. Choix cruel. Mais nécessaire etc. Or, dès que notre intention lui a été connue, le ministère de la Culture avec sa veulerie habituelle nous a déconseillé, officieusement, de la mettre en pratique. Un tel désaveu contient une menace ouatée de procès pour discrimination au sens de l’article 225-1 du Code pénal : on ne peut se le permettre. C’est donc à vous, les personnels sur le terrain, qu’à l’avenir incombera la charge de pousser les personnes âgées hors de nos musées. Soyez odieux, et méprisants; rudoyez-les, tuez-les. Ils finiront bien par se lasser de l’art.

 

Discours n° 3

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon III, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Incompris et aux Illuminés

Mesdames, Messieurs, il semble que l’initiative de vous rassembler ici, à La Maison des Convergences, ait été prise en raison de la supposée complémentarité de vos singularités respectives. Ça paraît une bonne idée. Ou une foutaise. Nous verrons ce qu’il en est. En fin de compte, vous déciderez vous-mêmes. Si vous faites affaire, tant mieux ! On ne vous aura pas réunis pour rien. Si le mépris réciproque prévaut, ou un trop de timidité, l’occasion de conjuguer vos intérêts aura été gâchée. Mais voyez-vous, j’ai l’espoir. J’y crois. Ça serait désolation et temps perdu qu’âme cherchant ici à confier sa peine ne trouve pas gourou à son pied. Je m’exprime mal, je sais : c’est pour me faire comprendre, et le cœur y est comme on dit. Je suggère maintenant que tout le monde se déshabille. On y verra plus clair. S’il y a parmi vous des allumés qui bandent à l’idée d’adopter des adeptes, qu’ils émettent un signal fort, qu’ils clignotent ou autre chose (je sais pas moi), et il se trouvera, j’en suis sûr, des obscurs et des malheureux pour aller vers eux. C’est tout l’avantage d’être nu : il n’y a plus rien à tricher. Le corps parle ; ça dit clair, ça dit vrai ; pas besoin de truchement ; fini la plainte, le murmure. Et rassurez-vous : bien éclairée, misère nue paraît moins terrible (c’est connu). Obèses, variqueux, dingues, idiots, décérébrés, tous égaux (et tous punis) dans une lumière égale ! Mais je m’égare. Revenons-y. Et maintenant, commençons l’année en joie, brisez les glaces et que tous coïtent ! Prenez du temps. Fatiguez-vous les uns les autres : profitez ! Demain matin, après l’orgie, et selon les affinités qu’elle aura révélées, si elle en révèle, nous établirons des groupes de travail distincts. Vous aurez tous la même mission : il vous faudra recruter des psychopathes et des paumés. Quelques centaines. Il est question d’assurer la relève.

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