Isidore Isou vient de décéder, le samedi 28 juillet, la veille de la mort d’un autre créateur que nous aimions énormément Ingmar Bergman. Nous rompons notre repos de cet été pour indiquer cette nouvelle, qui nous affecte beaucoup, du fait de l’importance d’Isou pour la poésie contemporaine et les recherches sur le langage qui se sont ouvertes avec le lettrisme.
Nous tenterons de consacrer un petit hommage à Isou à la rentrée, avec l’aide de Michel Giroud, connaisseur de son oeuvre.
En attendant, on peut réécouter sur ubuweb.com des pièces sonores, ainsi que voir son film :
[+] Pièces sonores d’Isidore Isou (Symphonie n°1 La guerre, Trois pièces joyeuses, Symphonie n°3) qui sont issues de Isidore Isou : musiques lettristes, orchestrées par Frédéric Acquaviva, et publiées par Al Dante
[+] Traité de Bave et d’éternité (Venom and eternity) (1951)
Ainsi que sur la revue des ressources : la guerre (1947) ou encore l’extrait du Rituel somptueux pour la sélection des espèces (1965) extraits du même CD aux éditions Al Dante.
1 août 2007
[NEWS] Mort d’Isidore Isou
2 avril 2007
[Chronique] Un accident de la matière et du langage (à propos d’E. Rabu)

[lire la présentation générale du livre]
Dans Ev-Zone, publié en 2002 aux éditions Derrière la salle de bain, Emmanuel Rabu, construisait le flux poétique, non pas selon la logique intentionnelle de la continuité, ou bien selon une logique phénoménale du réel [mimésis de la brisure et du fragment], mais selon un leïtmotiv obsédant : « un accident de la matière et du langage ». Cette Ev-Zone se présentait comme accidentalité du rapport matière/langage, non pas représentation de l’accident, mais présence même du texte en tant qu’accident issu de la mécanique liée à la corporéité humaine. Un texte n’est texte que selon l’accidentalité organique qui apparaît corporellement par les traces du langage.
Avec Tryphon Tournesol et Isidore Isou, selon un certain prolongement de cette logique, il montre en quel sens dans le jeu de miroir entre ces deux figures, l’une fictionnelle et l’autre réelle, de même un « sujet expérimental échappe au contrôle », et dès lors crée une forme d’interférence, de perturbation, qui par contamination généralisée du plan où il apparaît, remet en jeu l’ensemble de celui-ci, impliquant une réarticulation générale des liaisons qui le constituent.
Un sujet expérimental exige une focale expérimentale
Lorsque l’on lit certaines critiques qui viennent d’être écrites à propos du livre d’E. Rabu, ce qui revient c’est le caractère « limité » de son approche [chronic’art n°34], ou bien encore selon Guillaume Fayard, sur sitaudis, un résultat déceptif, manquant en quelque sorte d’ampleur. Certes, il serait inconséquent de dire que ce livre se donne comme exhaustif, comme une étude pouvant donner matière à articuler l’ensemble des problématiques touchant aussi bien Tryphon Tournesol qu’Isidore Isou (je reviendrai en conclusion sur ce dernier). Toutefois, est-ce que cette angularité, impliquant la déception, est pertinente. Pour reprendre, un geste épistémologique classique depuis Freud, analysant son angle d’attaque de la psyché, il ne faut pas juger ou préjuger de la qualité et de la pertinence d’une oeuvre selon des conditions d’approche qui lui sont extérieures, mais selon la spécificité de l’objet recherché. Or, ce que je pense, c’est qu’aucune de ces critiques, qui peuvent être par ailleurs de qualité, ne réussit à penser ce qui est véritablement en jeu dans ce livre. L’enjeu de ce texte ne s’est pas construit d’abord à partir de ces deux protagonistes [TT & II], mais ces deux protagonistes font apparaître pour E. Rabu, une question qu’il pose auparavant, que j’ai commencé à faire apparaître en introduction : celle de l’accidentalité dans le temps, de la perturbation d’une structure organique par l’apparition d’une forme d’hétérogénéité. Cette mise en perspective est cela même qui permet, je crois, de comprendre le terme de post-poésie, non pas seulement dépassement des cadres strictes des genres, ce qui est exploré par les écritures questionnant le cadre post-moderne de cette époque, mais écriture qui s’engage comme examen quasi clinique de fonctionnements organiques divers, en tant que condition de possibilité de l’émergence de la création.
L’aventure Tintin est un corps organique comme les autres
Si l’on veut saisir certains enjeux du livre d’E Rabu, il faut tout d’abord comprendre que l’ensemble de son travail met en lumière les aventures de Tintin comme un organisme déterminé, qui a son propre fonctionnement, sa logique de constitution. Certes, on pourra l’analyser par d’autres voies : morale, sexuelle, psychanalytique. Mais ici ce ne sera pas le cas, il s’agira de voir bien plus une présence cancérigène, qui s’introduisant sous les traits d’un pré-personnage (Aristide Filoselle), va devenir un élément reconfigurateur de l’ensemble de ce corps. De même, Isidore Isou, se doit-il d’être analysé, comme une forme hétérogène dans l’ensemble de la littérature contemporaine.
Le travail de précision d’E. Rabu est donc celui descriptif et clinique de la notation de cette apparition dans l’organisme/corpus des aventures de Tintin.
C’est sans doute là la grande originalité du texte d’E. Rabu : considérer une oeuvre comme un corps organique qui dans son développement obéit à des mutations accidentelles, qui sont produites par des productions cellulaires internes. Quand on observe sa manière de décrire la présence de Tryphon, ce trait est remarquable. il compte les vignettes [p.22 par exemple], il montre des typologies des fonctionnements narratifs au niveau des annotations temporelles [pp.53-54], il décrit précisément les topologies de chaque aventure engendrée par Tryphon Tournesol [p.30-32].
Tournesol est une causalité dont l’effet affecte totalement le corpus Tintin
Ce que démontre alors dans son étude clinique E. Rabu, ce sont les différents effets impliqués par le motif Tournesol. Tournesol, en tant que création d’Hergé, affecte le corpus Tintin car il affecte Hergé. Hergé est sous l’effet de Tournesol, au point qu’au niveau de l’organisme Tintin, non seulement « un sujet expérimental échappe au contrôle » mais en plus que cette échappée est d’abord vécue par Hergé lui-même, ne pouvant maîtriser l’emprise accidentelle de Tournesol sur l’ensemble. C’est ce qui ressort des analyses : il déplace les aventures, qu’il soit présent ou pas. Il est le motif qui les déclenche. Il est un « agent modificateur ». S’il y a aventure, donc ouverture, c’est parce que Tournesol est là : il est l’élément nécessaire pour que Tintin existe, pour qu’il y ait cette existence.
Mais plus que cela, cette causalité Tournesol, si elle touche Hergé, elle va contaminer non pas seulement l’existence narrative des protagonistes de ce corpus, mais la représentation même de ce monde, sa matérialité : il est la cause d’une accidentalité de la matière et du langage, qui à son contact, vont se diffracter, s’altérer, au point que c’est le style même d’Hergé qui se modifie : « sa radicalité est concrète » [p.30] -> « Tournesol destabilise pour la première et unique fois la ligne claire inventée et utilisée jusqu’alors pour retranscrire leurs Aventures » [p.45].
Ce qu’affecte Tournesol, en tant que motif esthético-cognitif pour Hergé, dépasse le cadre de la narration, c’est sa représentation même de la bande-dessinée, c’est la consistance même de sa marque, c’est la régularité de la présence de son trait. Il implique un accident de sa signature.
Un sujet expérimental échappe au contrôle = Hergé est débordé par ce qui est né là avec ce personnage; le motif Tournesol implique chez lui toujours plus, déborde jusqu’à la logique de la narrativité, au point de vouloir pour l’affaire Tournesol, modifier la logique de la couverture, en demandant à Casterman le 11 janvier 1957 que lcelle-ci « soi composée d’une découpe de plastique superposée au dessin » [p.58].
En ce sens ce livre d’E. Rabu demande à être découvert. Car, il précise, selon l’économie poétique qui est la sienne, une problématique qui dépasse largement les frontières des aventures de Tintin et donc de la présence de Tournesol. Mais c’est sans doute là qu’apparaît une légère déception : comment lire le titre de son livre, comment interpréter Isidore Isou dans le titre, au vue de son absence ? S’agirait-il seulement d’un indice ? D’une possibilité de lecture à accomplir suite aux enjeux perçus avec Tryphon Tournesol ?
20 mars 2007
[Livre] Tryphon Tournesol et Isidore Isou de Emmanuel Rabu
Emmanuel Rabu, Tryphon Tournesol et Isidore Isou, éditions Seuil, coll. Fiction & co, 97 p., ISBN : 978-2-02-093498-5, 15 €.
4ème de couverture :
Et si Tryphon Tournesol, personnage de Hergé, était le pécurseur de quelques grandes audaces artistiques de notre siècle, comme le cinéma expérimental ou la poésie sonore, des inventions dont se serait bien vite emparé Isidore Isou, le fondateur du Lettrisme ?
C’est à partir de ce renversement des rôles et des hiérarchies artistiques, à la fois inattendu et drôle, qu’Emmanuel Rabu, empruntant aux techniques du détournement situationniste, livre un essai joyeusement fantaisiste et solidement érudit. Une relecture comique et inédite de notre époque et de l’histoire des avant-gardes.
Emmanuel Rabu est né à Nantes en 1971. Écrivain et musicien, il a publié dans de nombreux collectifs, revues et fanzines.
Premières impressions :
[lire la chronique]
Tout d’abord, c’est avec joie que je donne ces quelques premières impressions sur le livre d’Emmanuel Rabu, que je connais depuis de nombreuses années et qui a su durant celles-ci montrer à quel point, loin de toute mode, il construisait tant poético-musicalement, que littérairement, une oeuvre réellement singulière.
Loin de toute analyse à l’emporte pièce, de quelques rapprochements heureux, le travail d’Emmanuel Rabu est tout d’abord une analyse sérieuse et référencée des rapprochements possibles entre Tournesol et Isou, et plus exactement, comme il le dit d’emblée, une analyse de l’interférence entre les objets fabriqués par Tournesol et Isou. En ce sens, il est utile de le préciser immédiatement, ceux qui aiment Tintin, et qui veulent comprendre, ou apercevoir certaines angularités spécifiques au niveau de ses aventures, trouveront là , un livre précieux, qui éclaire d’une façon peu commune cette création d’Hergé.
Toutefois, le livre d’Emmanuel Rabu n’est pas un essai au sens propre du terme. S’il débute par une contextualisation plutôt liée à l’essai, celle-ci est rapidement évacuée, au profit d’une forme d’énonciation fonctionnant par sidération d’énoncés, récurrence, répétitions, fixation cognitive d’une identité, ainsi si Aristide Filoselle est « un sujet expérimental qui échappe au contrôle » qui vient préfigurer Tryphon Tournesol, ce dernier en tant que révélateur de ce qui est préfiguré, sera « un prototype » qui « échappe au contrôle », venant « modifier sans cesse la perception du réel », étant même le motif déclencheur et agençant des aventures de Tintin.
Ce que montre peu à peu E. Rabu, notamment et surtout avec l’approfondissement du Supercolor Tryphonar, c’est que Tournesol aurait peut-être réussi, là où toutes les avant-gardes ont échoué : une transformation non pas rétinienne du réel, comme dans l’Op art « qui parvient à provoquer un trouble oculaire », mais une transformation de tous les codes d’appréhension du réel, et même de la trame matérielle du réel.
Livre donc à découvrir aussi bien pour les passionnés de Tintin que ceux qui s’intéressent à la poésie contemporaine et Isou en particulier, qui de plus dans sa seconde partie réserve une belle surprise : la réécriture hypergraphique de L’affaire Tournesol.