Libr-critique

28 mars 2020

[Libr-relecture] Ivar Ch’Vavar, La Vache d’entropie, par Ahmed Slama

Ivar Ch’Vavar, La Vache d’entropie, éditions Lurlure, janvier 2019, 136 pages, 16 €, ISBN : 979-10-95997-14-6. [Commander]

Trois parties pour ce recueil, La vache d’entropie, Poèmes justifiés et le sublime Cul-de-four amont.   On commence avec la première, l’éponyme. On y chemine avec Ch’Vavar, on avance paisibles, il n’y a pas de quoi, plutôt lieu de s’inquiéter. Ivar s’est mis à regarder « les choses et le monde depuis Le cul des vaches ». On l’imite, on y jette un Å“il au monde par cette lorgnette incongrue, qu’y voit-il Ch’Vavar ?

Le spectacle et le sinistre

« je vois une pente qui N’est pas pour me remonter le moral.» Ni le nôtre. On pourrait tous et toutes reprendre son exclamation « la vache d’entropie » et sans point d’exclamation, histoire de se ménager un peu d’espace, parce qu’ici peu d’espace, ça se déroule en blocs, on est en plein dans la poésie justifiée – Lucien Suel vous en parle par ici. Parce que Ch’Vavar écrit, sans ménagement aucun, ce « monde qui a déjà bien avancé dans son recul… Dans sa Dévastation. » Et pas de désenchantement mou, pas de ces constats en caoutchouc qui rendent compte des effets sans jamais pointer les causes ; « Bravo l’artiste ! Bravo, le pitre sinistre. Bravo le capitalisme – Saloperie ! » Ce même capitalisme désigné quelques lignes plus bas comme clown de funérarium.

Arrêtons-nous sur cette série de noms et d’adjectifs, « clown, artiste, pitre » spectacle, surgissement du spectacle, c’est que le règne de ce capitalisme est, d’abord et avant tout, la suprématie d’un certain spectacle – je vous en parlais dans un tout autre registre avec Joachim Séné –  la langue même se fait spectacle quand Ivar s’arrête sur cet étrange acronyme O.S.E.R advenu dans et par l’imaginaire déviant de communicants  – vous voulez savoir ce que c’est O.S.E.R ? lire La vache d’entropie. Les médias et les maisons d’éditions commerciales n’ont pas le monopole du teasing. Et ce capitalisme, il se fait surtout pitre sinistre, quand on sait que sinister désigne en latin « ce qui vient de la gauche », on perçoit de suite l’angle de Ch’Vavar, pas la gauche bien évidemment, une certaine gauche, celle des « Prime time des télés », de la politique, des philosophes, artistes ou autres « intellectuels » domestiqués.

Vaches contre vache

Voici pour les deux premières pages, vous imaginez bien qu’on ne va pas continuer sur ce rythme, on va survoler, piquer ça et là, quelques et s’y attarder, survoler le monde que Ch’Vavar tisse, parfait contrepoint aux pitres sinistres, monde de poètes – évocation de Pierre Vainclair ou Laurent Albarracin – de peintures, celles de Konrad Schmitt et plus particulièrement Les vaches roses que l’on va traverser dans et par l’écriture d’Ivar :

                                         Une vache, tout en bas, très occupée à
Brouter. Elle écarte drôlement ses pattes de devant. Sa queue,
Grossièrement bifide, n’est pas crédible. Elle ne voit pas celui
qui regarde le tableau, ni rien ; que le bout de son mufle, pro
Bablement. Elle est toute de profil, corps et tête, on ne lui voit
qu’un Å“il ; il est mi-clos, comme endormi. Elle n’a pas de pis.
Ni de couilles, du reste. Mais, si fortement distinguée des au
Tres, serait-elle/le taureau ?

écriture limpide et fluide, rythme singulier des vers justifiés d’Ivar quand il écrit La Grande Picardie Mentale – « étant bien entendu que la Picardie est l’image et la métaphore du Monde et le picard, qu’on entendra ici aussi… » –, avec ses vaches, bien sûr, les villages aussi, déserts, cette ambiance quelque peu mortifère des villages :

Est-ce qu’il est trop tôt encore ? Quatre heures et demie. En tout cas
Les voitures, au moins elles, se sont réveillées ! L’heure de la
Sortie de l’école ? Je suppose que les chiards ne marchent plus
Du tout ? Enfin, c’est un vrai ballet. Et nous sommes les seuls
Piétons, absolument.

Et dans ce portrait des villages désertés aux cafés fermés ou à vendre, ces nouvelles bâtisses « – aussi laides qu’il se doit », on ne peut s’empêcher d’y voir quelques échos – peut-être lointains – à ce qui surviendra quelques mois après l’écriture de ce poème justifié (du 27 février au 5 mars 2018) ; le mouvement des Gilets Jaunes advenu par celles et ceux qui vivent justement en ces espaces, que « le clown de funérarium » (le capitalisme) a aseptisé, enlaidi, fait des riverains des gens à voiture.

Proscrit aux « peine-à-ouïr »

Suivent, dans la deuxième partie, une série de poèmes écrits entre 2001 et 2007 et qui tracent une continuité, malgré l’antériorité de l’écriture. Bouillir avec l’écho, on est parmi les feuillages et les branchages, les racines et les troncs, les « Feuilles mortes envolées / Formant devant le peu de ciel qui restait / Un banc, d’astres noirs, de météores sus / Pendus. »

Et on avance, on avance dans ce décor, résonance avec ce que l’on a dit précédemment, mais désormais on va s’arrêter sur la composition, toujours les vers justifiés bien sûr, mais leur enchaînement, leur déroulement, leur coupe – à ne pas confondre avec la césure – coupe qui tranche le vers, laisse échapper une syllabe sous nos yeux, la langue qui se dérobe, et qui reprend, une impulsion, accélération au vers suivant,

De ce bois
La grande bouilloire a sifflé : elle a bron
Ché sur son brûleur – la grande bouilloi
Re de la forêt de toutes ses forces a sifflé
Mais on se demande ici si ce sif

                                                        flement :

Les coupes pour bron/Ché, sif/Flement, ce jeu à contre-courant du français qui place l’accent tonique à la fin, renversement de Ch’Varvar par la mise en exergue de la première syllabe de bronChé ménageant une parfaite transition entre la bouilloire et le brûleur, ce /br/ comme fil conducteur. Ou encore plus bas, isoler le /sif/ de sifflement, porter l’accent tonique dessus pour clore cette allitération sifflante, « ici si ce sif ».

Nous n’en avons pas pour autant encore fini avec ce poème, agrandissons ensemble l’échelle, sortons du vers et portons notre attention sur le poème, sa composition, la successions de strophes denses où s’étagent les vers (entre 16 et 5 pour chaque strophe), où se déploient les sons et les images, flore dévastée, les arbres coupés abattus « sans souci De l’être (ni des hêtres !) » puis… ces deux derniers vers isolés du reste, queue de comète : « Et moi, Ivar, / J’étais là, j’ai pleuré la mort de ces arbres. »

Quelques mois me séparent de cette lecture et pourtant ça résonne – raisonne ? – encore, T.S Eliot, dans un essai trop méconnu au sujet de la poésie de Dante, écrivait :

« L’expérience d’un poème est à la fois l’expérience d’un instant et celle de toute une vie. (…) un instant qui ne peut jamais plus être oublié, mais qui ne se répète jamais intégralement ; et qui, pourtant, se verrait dénué de toute signification s’il ne survivait pas dans l’ensemble plus large de l’expérience…» (T. S. Eliot, Dante, London, Faber & Faber, 1929 ; trad. fr. de B. Hoepffner, Climats, 1991).

Et c’est bien cette expérience, en acte, qui se produit et se réalise à la lecture d’Ivar Ch’Vavar, son vers justifié, son travail sur la langue et les sonorités, les images et les sons, un ensemble de matières et de manières qui nous affectent radicalement à la lecture, mais surtout affectent nos manières d’être. Et pour la saisir cette totalité dont parvient à se saisir Ch’Vavar, il nous faut nous pencher sur son usage chirurgical des mots, de leur sens et de leur historicité. Quelle ne fut pas ma surprise découvrant ces vers (extraits de chanson de l’horizon) : « (…) des maîtres à qui / nous avons déclaré la guerre : le dji / had des gueux… Corneilles et freux / en avant ! En route pour l’anarchie ! »

Voici un usage du terme djihad dans son sens le plus strict. Des décennies d’amalgames médiatiques ont « encrassé » (pour reprendre le qualificatif de Mallarmé) le terme djihad. Sans cesse, ce terme, trempé dans le bain confessionnel. Pourtant, l’historicité du terme nous dit tout autre choses, djihad est dérivé de djouhd ou jouhd جهد qui veut simplement dire un effort, quant à djihad ou jihadجهاد, cela décrit simplement l’effort de tendre vers quelques chose – qui pourrait être une parfaite traduction du concept de Conatus présent notamment chez Spinoza.

Et avec tout ça, Ivar Ch’vavar il tend vers Quoi ? L’Éternité…  justifiée !

15 janvier 2013

[News] Brèves de janvier…

2013 part sur le bon pied… Au programme, deux Libr-événements supplémentaires : ce jeudi 17 janvier, rencontre au Bateau Livre de Lille avec Yves di Manno et Ivar Ch’vavar ; du 18 janvier au 11 avril 2013, rendez-vous avec "Saoul silence" par la compagnie Le Chant du silence, d’après Une erreur de la nature de Christian Prigent. Par ailleurs, vient de paraître : Trafic de Yoann Thommerel.

(more…)

16 septembre 2006

Un trou dans le monde de Lucien Suel, par P. Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 19:27

Lucien Suel, comme Ch’vavar, fait partie de ces poètes de la terre, de celle du nord et de la Picardie, de cette tradition de la pensée/corps qui s’imbrique au monde, au sol, aux éléments, à leur lourdeur : « mon âme chavire nue dans le courant permanent de la viande », et cette viande est celle qui gravite en aplat de campagne, se dresse à hauteur de terrils, traverse jardins ouvriers, car Suel, tout à la fois écrivain et jardinier le dit dans les Visions d’un jardin ordinaire (éditions du marais, 2000) réalisé en collaboration avec sa femme Josiane, photographe : « quotidiennement, longuement, souvent, le jardinier a pissé sur le compost ».

Ce trou dans le monde, cette présence trouante de soi dans le monde, est celle d’un témoignage d’être, de cette simplicité d’une existence qui loin de produire comme « les robots transformateurs en plastique, goldoraks de pacotille » devine à travers les éléments et le corps qui s’y mêle que « la vraie condition de notre existence est que l’univers soit en expansion ». Expansion qui se fait à partir d’un néant originaire, expansion qui se fait au travers de ces trouées de vie qui déchirent les vides : « au commencement était le trou dans le trou. Le vagin du néant ». Ce livre de Suel, reprend le même principe d’écriture que celui de Canal mémoire (édition Marais du Livre, 2004) : mélange, échange, tissage entre une prose riche en mots et rythmées et une poésie arithmogrammatique. D’ailleurs, les textes qui les constituent se croisent sur une même période de la fin des années 80 jusqu’à 2004, et répondent d’une même nécessité que celle marquée en 4ème de couverture de Canal Mémoire : « les textes proposés ici vont du récit personnel au pamphlet visant différents aspects de notre modernité ». Et déjà dans ce livre de 2004, la pensée du trou habitait l’écriture : « toute la douleur à venir s’entasse au fond des trous noirs ». Ainsi, Un trou dans le monde, explore la modernité, mais loin de tomber dans le nihilisme, qui est cependant mis en perspective, ce trou ouvre justement au-delà, dans le rapport entre ciel et terre qui s’effectue par le corps. L’une des particularités justement des poètes du nord, des poètes qui ont pu être défendus par Ivar Ch’vavar dans la revue Le jardin ouvrier, tient à une forme de transcendance qui s’effectue non pas à partir de l’envolée lyrique, légère, qui recherche l’élévation et les grands sentiments, mais une transcendance dans l’intime matière souffrante et qui jubile de sa finitude d’être : « dans la pénombre, embusqué derrière un sac de glandes prélevées dans la viande mammifère, le rescapé de mes suaves tentations veille pieusement les reliques dont je suis l’humoral tabernacle, Saint d’où sort le gras suint. L’angle de mes cuisses happe les phalanges des ordres sacrés. La vertèbre arrondit le dos. Le ventre ouvre la voie. Le boyau noir parle ». Le sacré n’est pas nié, il est posé à même l’existence et ses turpitudes : aussi bien folie, douleur, simplicité d’être mortel sur cette terre. »Chair se fait verbe en moi, entre nourriture et pourriture. »

Powered by WordPress