FREEING (Our Bodies), #6 spécial Jean-François Bory, Les Presses du réel, 1er trimestre 2021, 240 pages (avec illustrations), 14€, ISBN : 978-2-9566171-7-4. [Précommander]
« Longtemps j’ai cru être écrivain… »
Comment attraper un oiseau, par l’aile ou par la queue, puisqu’il a un corps, encore qu’il s’agisse d’un corps de lettres, tendez-lui son image et ne le prenez ni au mot ni au sérieux, car il n’a pas de nombril mais un génie espiègle de lutin farceur, menton pointu nez croche, en première de couverture son profil traversant rentre tout juste dans la case.
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« Envoyage [et Letraset ‘sous canabis’ à l’encre de Chine] j’ai voyagé voyageur dans cette GALAXIA de charadie vers la vers là où dort l’enfance de l’ENface que je de mots CETTE NUIT jusqu’à l’oubli… au rêve [lune] succède un NÉANT (…) » (extrait linéairement revisité de « Spot 2 », 1964) qui l’œil absorbe, tel empilage d’empreintes de ronds de verre pillant le contenu jusqu’au sens – « CORTÈGE D’un instant des pensées » -, rognures de réminiscences, rémanences minuscules du besoin bouillonnant d’expérimenter des enfances, idées fixes – en échappées belles – de l’alphabet d’un sac de billes roulant spirale dans le mil tel un dé en un éclair, ailleurs une pataphysique de petits soldats de plomb, d’inoffensives figurines irruptant à la lettre dans l’âge adulte ?… Jean-François Bory, ce « français du dehors », se souvient que « l’Orient vit dans le temps du cercle » et admet qu’« en toute écriture se dissimule sinon plus, du moins autre chose que ce qu’elle veut transmettre. » (JFB)
FREEING (Our Bodies), la revue d’arts corporels et de littératures en noir & blanc & en illustrations de couleurs-à -lire créée par l’artiste Yoann Sarrat en 2018, publie aux éditions Les presses du réel son numéro 6, un hommage collectif  dadasophe à 78
mains soit 39 contributeurs & amis consacré au « bien n’hommé »[1] Jean-François Bory, « grand irrégulier »[2] et personnage clé dans l’ordre de l’encyclopédie des avant-gardes, soit autant de façons d’aimer et de le dire : ce livre-objet ciné(hap)tique crée du lien, invite au rebond et convoque l’esprit mutin du don hétéroclite de la réplique réparti – parité oblige – dans une grande liberté d’expression. Bloc à fendre solide d’un ricochet de dés restituant étal le tic-tac horloger d’un homme, son je et son nous – « Le plus intime en nous ce sont les autres » dira-t-il -, l’état et l’étant d’une passion – avant tout le livre -, son revenir et son devenir, celle d’une vie – « mais comme on n’en a qu’une autant en vivre plusieurs à la fois » -. Ainsi un mur ventile un aplat dans les spirales tout bien tricoté avec la malice d’un jeu de balle, chaque intervenant emboîtant le pas du précédent selon une logique féline propre aux effets de résonance comme aux intuitions, plaisir voltige volage freeing Jean-François Bory de lui-même dans toutes les langues : « Il n’est pas nécessaire, bien entendu, de considérer l’identité comme un fait essentiel. » (JFB)
Défi s’il en est, l’hommage, le bouquet garni, le nous du je, presque poème d’une cinquième saison gravée sur une éternité manquante, le dispositif non compassé, le trou de mémoire, son rebond, ses ratés, le déclic, l’effet de surprise, le gratté-roulé-emballé, la liste, le chaînon manquant, l’affection vraie, l’humour, champagne !, la règle du jeu, les peaux de banane, les échelles de concordance, l’irruption de la couleur, les clins d’yeux, les autours, les regrets, un doigt de nostalgie, le temps qui passe, l’ennui, les connivences, les affinités, les complicités, l’esprit de sérail, les indésirables, les essentiels, l’étoffe d’une vie, la vie qui fout le camp, ce qui reste de ce qu’il en advient, les amitiés qui repoussent dans les bois morts, la pudeur, les maladresses, les malentendus, les déductions, les projections, l’énergie, le lien, les non-dits, les mal-dits, les allusions, les mots en marge, les attentes, les dates, les époques, les inspirations, les biffures, les dessins, les années 60, les pas de côté, les zones sensibles, les pirouettes, les portes que l’on enfonce, la théorie des ensembles, la peur de la page blanche, la quête – souvent – de la première fois, ce mouvement réflexe signant la longévité du lien à l’épreuve de la durée, l’élan du cÅ“ur du corps du ciel, le sommaire.
Est un tapis roulant multipiste à 39 entrées – le couvert est dressé d’une table à rallonges -, le sommaire de ce qui ressemble Ã
première vue au catalogue d’exposition d’une galerie à vocation cosmopolite – l’image faisant texte -, le sommaire en lui-même pourrait être lu d’un trait comme une longue phrase, le sommaire d’une tablée anniversaire de gai.e.s luron.ne.s, le sommaire comme un portrait qui dit ‘World’, dit ‘intranquille’, dit que ceci est et n’est pas Jean-François Bory, dit que Jean-François Bory s’éclate, que le cinéma, que la poésie, « pour JFB c’est un sport », dit « poésure » et « peintrie », dit que Jean-François Bory est peut-être un djinn, soit un incessant créateur qui hait la perfection et une créature aussi improbable qu’imprévisible, une créature polymorphe qui ne laisse personne indifférent, un essayiste, un poète visuel, un artiste, un humaniste, un performer, un phénomène.
Cela et des documents d’archives, des photographies, la retranscription d’une conférence de l’auteur à lire délire et relier, à traverser comme la nuit une fête une réponse à la main allant esquissant de l’un à l’autre dans le désordre un pas de reconnaissance n’épuisant jamais ni l’œuvre ni l’homme en ses multi-facettes à déclinaisons, Bory land, body bande, certaines espèces d’oiseaux ne se laissant pour autant jamais enfermer, busy now, toujours déjà autre ailleurs.
« In history terms , Bory has killed Gutenberg : Gutenberg is finished. Like capitalism set aside to be discovered and debated in a few century times. » (Sarenco, Liber Scriptus).
De mot-analphabète en mot-spectacle, du commencement au recommencement de l’apprentissage sculptural de la langue, images-mots, images-monde, mots-clés, entretenant quelque parenté racine avec le cahier d’images de l’écolier, la colle et la pâte à modeler, l’articulation de soi à la découverte de l’autre, jusqu’aux installations de mots investissant l’espace performé de l’homme debout de la parole palpable, un hommage universel à l’esprit du jeu en action de se réinventer dans une perpétuité patalittéraire d’instants intempestifs pansensoriels : dans Bory côte à côte se trouvent les lettres OR.
Quel lyrisme récréatif pigment & touché de lettres ne se manifeste-t-il pas encore en présence de cet alphabet d’aimants
polystyrène, sorte de paternité s’accomplissant amoureusement à la lettre comme progéniture « toute cette fête mouvante et sans raison » guerre ou paix, carambolages de gestes, fourches et couteaux, petits soldats puissants ou poupées mannequins immensément fragiles ? A dansé équerre, I antenne, 2 à dada, O soleil, & enlacé, E donne ce que U reçoit, voyelles spatiales, vigies callipyges aussi ‘visives’ que viveuses enfantées frontalement corps à corps, figurations concrètes du texte sortant du livre, chair de l’intellect, personnages, filiation, affects, procréation humaine en forme de déclaration d’amour ? Ces expressions proportionnées pourraient être perçues comme autant de manifestations de l’enfant intérieur d’un petit prince grandissant joueur en son for espiègle en la compagnie des lettres – des autres -, création du lien, interaction, on et nous : chez Jean-François Bory la sobriété ne s’accommode jamais de la sécheresse et le foisonnement, une génération spontanée d’idées, est un cordon ombilical comme en témoignent les nombreuses illustrations qui alternent ici en miroir de chaque collaboration.
Pique et pioche, l’on rit du « Portrait charge de Jean-François Bory écrasé par sa bibliothèque » d’Anne-Leïla Ollivier, on s’attarde sur les mots de Nicole Caligaris – « Bory est en réalité un auteur de vanités, et la plupart du temps de vanités cocasses » -, on se demande en lisant Pierre Tilman si les lettres n’existent pas pour apprendre à voir comme à penser, on s’émoticône et on vocalise des oh!-é-ah! en lisant la notation de Jacques Demarcq au sujet du travail de l’auteur « Écriture et vie couchent ensemble séparément. », on s’aventure à la loupe dans les « antisèches » de Jean-Pierre Bobillot « (…) qu’est-ce que ça peut bien VouloiR dire au fond « c’est » // & au fond : est-ce que ça serait pas ça, au bout du bout de l’Hommage et de l’ironie, si fin mot il Y a, ou devait Y aVoiR, le fin mot ? », « Lumière, soleil, reflets, miroitements : lire, ou mieux faire l’expérience du livre (…) » on savoure l’hommage de Jérôme Duwa qui signe :
« L’ « apaisement » n’est pas le mot de la fin, mais il est le résultat concret de ce que l’on hésite à appeler simplement une lecture. »
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Question subsidiaire d’Hortense Gautier peau nue dans « Projection / Objection » : « les avant-gardes, bien qu’expression au féminin, sont[-elles] une expression masculine » ?
On ne reçoit jamais un livre par hasard.
[1] Christian Prigent, in « La poésie, c’est du sport (pour Jean-François Bory) ».
[2] Jacques Demarcq, in « L’auteur empêché ».



















Gertrude, précurseur absolu. Des mots parasites s’infiltrent, allègent l’aporie (« Une protection mélangée, très mélangée avec la même inétrangeté intentionnelle et équitation ») ; des registres en grand écart, sous une même rubrique affichent un plain-pied moqueur (« un manque de langueur et davantage de blessures à l’aine »). Un humour d’appoint sans rire comprime compresse à rime qui voudra. Déconstruite, déjantée, écartelée la syntaxe, aplatie dérapant en parataxe, étalée écrasée la phrase au sol, amortie comme par un buvard – de ses miettes recollées le sens se reconstitue à l’encontre de tous les non-sens. L’absurde chancelle, du sens affleure dont la liaison s’est égarée. Sous les encombres sourd une comptine, se suspendent de latentes charades de peintre cubiste, le tout à étiage de ses parties. De « façon tordue » (a bent way), une métonymie fait oxymore, le discours hoquette son essence, décline ses substances molles. Chauffé à la loupe, écrit à la vitesse de l’éclair qui éclaire la lente ingestion d’une neuve culture picturale, le texte se décompose dans l’alentissement caudal. De conviction imperturbable, de drôlerie esquivée, en syncope hoquetée lisse de toute exclamation, lemmes et théorèmes ouvrent l’aporie, démonétisent le paradoxe. Son contemporain Tzara laissé bien en arrière, Breton n’en parlons pas, il faut remonter en France jusqu’à Gherasim Luca, en Amérique à Alice Notley qui insère des statistiques dans le poème, pour trouver de Gertrude un altère écho. Sinon Joyce – à moindre coût.
» a stream of pounding « un courant de martèlement » éthique, étique & tic encolle engramme la pure poésie mieux que l’association libre ou l’écriture automatique. Brièveté en sauts de puce, salves de monosyllabes pour un élargissement final – on pense au fourmillement de cymbales qui clôt en points de suspension maints morceaux de jazz. Une « harmonie de l’hésitation » surmultiplie dans l’américain la politesse anglaise. De brut alizé Gertrude écrit un américain enchérissant d’américain sur l’anglais, de l’américain exposant mille comme Finnegan’s wake est du concentré sucré salé d’anglo-irlandais pétri d’Europe ; elle est ce blanche nègre qui jaillira bientôt en jazz.
Eating he heat eating he heat it eating, he heat it heat eating. He heat eating excellemment rendu par Demarcq par « Manger en jet manger en jet j’ai mangé. En jet manger. » Ou It is so a noise to be is it a least remain to rest, is it a so old say to be, is it a leading are been. Is it so, is it so, is it so, is it soi s it soi s it so traduit par « C’est un tel bruit d’être, est-ce un moindre reste de reposer, est-ce si vieux disons d’être, est-ce un assenant ont été. Est-ce un si, est-ce un si, est-ce un si, est-ce un si ainsi ainsi ainsi », le martèlement final transposé avec une géniale hardiesse. Mais ce sont des exceptions. Si les hoquets d’anaphore ou d’épistrophe sont rendus avec inventivité, beaucoup d’allitérations sont perdues par une traduction textuelle. Ne pouvant rendre la rime anglaise facile de terminaisons en ing ou en er, rifs bottant en touche, il fait rimer quelques mots français rajoutés, d’effet moins entêtant. Dans un passage du chapitre Cuisine dont, après alas the wedding butter meat « hélas la viande au beurre du mariage », la chute est alas the back shape of of mussle, il ne rend pas le double sens de mussle entre muscle et mussel (moule), il aurait fallu augmenter le texte. On aimerait, n’aimerait pas être à sa place.
un autre, et je tentais d’en saisir l’image claire et distincte dans mon esprit et de créer une relation verbale entre le mot et les choses vues. […] Je tente de rappeler comment les choses apparaissent, notamment à l’œil d’un peintre. C’est difficile et demande pas mal de travail et de concentration. J’ai tenté de le montrer sans faire appel à rien d’autre. » Ou encore : « Il y a tant de choses à écarter pour garder constante la douceur de la suggestion. » Peut-on, épuisée il est vrai par l’épreuve (elle a vécu la guerre en France, en zone libre), être aussi inconsciente de son propre génie ? – Ou n’est-ce pas plutôt qu’il faut la prendre à la lettre, ici comme dans ses textes ? À ceci près que la traque de ce que voit en mouvement Matisse ou Picasso diffère de l’adéquation au regard d’Ingres ; et que tous les points en suspens que l’absurde creuse et dépareille, tout ce qu’il éveille et déconstruit et circonscrit, provoquent ce martèlement sourd à bout de vision, quand lâche la vision.
sans aucune gêne. Donc la forme est là et la couleur et le contour, et le misérable centre. Il n’est pas très sûr qu’il y ait un centre, une colline est une colline et aucune colline n’est contenue dans une descente de lit rose tendre. » C’est une poésie descriptive (shows récurrent), dont les contradictions sont des nuances, dirait Nietzche. Mais descriptive en trompe-l’œil comme une peinture surréaliste expliquée aux grands enfants d’un coup de crayon à mine tendre. Se concentrant à visionner, l’œil feuillette le surréel, ce réel à valeur ajoutée – ce jeu de cartes, cet accordéon, cette pâte à modeler le temps. Isabelle Alphandary, de toute son intelligence n’y a vu que du feu et Jacques Demarcq est justifié, au prix de quelques juteux délices perdus, à avoir traduit pour l’essentiel en direct.
implacable : « Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine, mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des hautes valeurs de la vie » (p. 103). En cause, la « civilisation des Machines », à propos de laquelle l’écrivain pamphlétaire pose une question cruciale : nous fait-elle gagner en humanité ?
Typhaine Garnier Christian Prigent et Yoann Thommerel. Et les voix de : Eric Clémens, Alain Frontier, Valère Novarina, Charles Pennequin et Jean-Pierre Verheggen.
Labyrinthe, présentation, lecture et signature de « D’ù qui sont chés viaux ? », ouvrage bilingue picard-français édité par cette même librairie.
seront à l’honneur
Suites… Au sens de « saillies », il y en a peu, mais aux sens mathématique, linguistique et musical de « successions d’éléments » il y en a à foison : ce patchwork est une succession, plus chaotique dans la seconde partie, de fragments narratifs, listes, documents divers, chants, infos, chiffres, données biographiques, historiques, techniques, didactiques, érudites… et même de ratures (dans la série lis tes ratures). D’un personnage à l’autre, d’une époque à l’autre, du poilu au « chevalier high tech » (92) nous virevoltons… Et de Verdun à aujourd’hui, « ON NE PASSE PAS / en territoire français » (140). Non sans dérision, Bruno Fern dresse un parallèle entre la Première Guerre mondiale et les phénomènes migratoires dans un monde mondialisé : « C’est en voulant à tout prix (entre 500 et 6 000 €) rallier ce patrimoine culturel mondialement renommé (un séjour sur ses terres équivaut à la visite d’un gigantesque musée à ciel ouvert) que 67 ont disparu dont 13 f. et 8 e., l’embarcation ayant chaviré après 4 jours de mer avec des rafales force 7. Si environ 5 000 ont connu un sort similaire depuis janvier dernier […] » (139).
trait d’humour, entre autres : « pour le débourrage de crâne, aucune cellule psychologique n’a été mise en place dans un rayon d’au moins 50 km autour de la bâtisse, même à vol d’oiseau » (44). Un zeugme : « ils ne prennent pas que l’air et l’apéro » (155). Deux paronomases, dont une avec détournement : « à la guêtre comme à la grêle » (14) ; « s’agite du bocal et du buccal » (40)… Des calembours : « un silence trop matique ? » (62), « Alex en drains » (67), « Impasses et père » (76), « glory hole » (114)… Et offrent un jeu implicite d’échos intertextuels : si par moments le phrasé sonne comme du Prigent, le texte va jusqu’à cligner du côté des zozios de Jacques Demarcq (107), autre membre de TXT… Mais auparavant, sont convoqués deux phares de la modernité, Rimbaud et Apollinaire (86) : « en qualité d’enchanteur plutôt pourrissant […] comme un trou dans les nuages ou deux rouges au côté droit »…






Sans ambages, dès le titre, Alain Frontier revendique une forme d’appropriation culturelle très générale qui, c’est le moins que l’on puisse dire, n’est plus en vogue : si la référence aux livres est explicite (7 lectures commentées), celle à l’autobiographie ne l’est nullement. Le lecteur doit attendre l’orée du texte ("Premières photographies du personnage") pour être fixé : un contrôle routier renvoie le Je narrateur à un souvenir d’enfance marqué par l’absence du père, prisonnier en Allemagne, et par là même au précédent livre, Le Compromis (compromis familial entre les parents après l’aveu du "secret" ; compromis auctorial avec le genre autobiographique) ; Gaston F[rontier] sera ainsi à nouveau la figure centrale de cette autobiographie qui, cette fois, se révèle plus oblique. Mais à quelle lecture commentée avons-nous affaire ? Même si se trouve mentionné Voyage au centre de la terre, il ne s’agit pas
d’analyse littéraire classique : le narrateur présente et commente divers documents (photos et lettres). Et il faut se plonger dans des notes hypertrophiées pour découvrir de nombreuses références livresques : Fénelon, Voltaire, Verne, Barthes, Leblanc, Pindare, Fern, Racine, Diderot, Maupassant… Mais aussi toutes sortes d’informations et considérations sur la faïence lithophanique de Rubelles, le permis à points, la géographie du paysage originel, le collège Stanislas, l’olivier, le scoutisme, les mots "machine" et "item"… Ainsi l’accent est-il mis sur le dédoublement auteur / commentateur, plutôt que sur le traditionnel narrateur (adulte) / acteur (enfant) – ce dernier étant quasi inexistant.
branche maternelle (on doit à l’arrière-grand-père d’Arvède Romieux "la première approche scientifique du Pithon de la Fournaise") ; "Portait de la bienfaitrice" sur une correspondance familiale et la brochure publiée par Virginie Schildge-Bianchini, celle-là même grâce à laquelle Gaston a pu être admis au prestigieux Collège Stanislas ; "La Mer d’Iroise" sur des photos et le Manuel du marin ; "Lettres de l’infirmière" sur la correspondance entre Gaston Frontier et Yvonne Jean ; "Une demande en mariage" sur la correspondance entre Gaston et Odette Coustal, sur le journal de cette dernière – pourtant non mentionné, même en note (indication de l’auteur, au cours d’une conversation téléphonique) -, un manuel de savoir-vivre ainsi que sur la photographie officielle du mariage. Ainsi peut-on parler d’autobiographie objective, comme pour Annie Ernaux : c’est du dehors, et à partir de traces matérielles, que se construit non pas une cathédrale mais un kaléidoscope. Une exobiographie.
derniers mots que se profile du reste la tache aveugle du miroir : « "Je savais", écrira Gaston quelques années plus tard, "qu’en décidant de me marier, j’entreprenais une tâche surhumaine" » (p. 165). La citation qui sert de clausule est extraite d’une lettre à sa femme datée de septembre 1940, en grande partie reproduite dans Le Compromis (p. 25) : Gaston (1908-1983) appartient à une époque pour laquelle "les sentiments incompréhensibles" qui l’habitent (ibid., p. 22) ressortissent à l’irreprésentable, l’innommable.
L’originalité de ce second volume autobiographique par rapport au plus testimonial Compromis, qui traite de la période 1939-1952 (avec un bref retour sur les années 1932-1939 et une ouverture sur les trente dernières – 1953-1983 – en manière d’épilogue, en plus des perpétuels va-et-vient temporels du narrateur enquêteur escorté de son inséparable épouse photographe, Marie-Hélène Dhénin) en s’appuyant sur divers documents et en intégrant dans le texte ce qui pourrait donner matière à notes, réside dans un appareil de notes décalé et disproportionné qui parodie l’édition savante : outre que ce dispositif assure la prédominance de la fonction métalinguistique sur la fonction référentielle, c’est la tension comme le jeu entre texte et paratexte, matériau autobiographique (récit de formation fragmentaire qui, abordant les années 1916 à 1933, nous conduit du collégien à l’homme marié) et machinerie polymorphique et polyfonctionnelle (fonctions digressive, dilatoire, ludique/comique, philosophique, sociologique, idiosyncrasique, métatextuelle…) qui comble la libido sciendi. Le projet même de cette autobiofragmentographie n’existe que dans le jeu de miroirs entre texte et infratexte : telle note cite un passage du Compromis, telles autres notes convoquent les amis Prigent, Lucot, Demarcq, Le Pillouër ou Clémens… La note 30 nous livre l’adhésion de l’auteur à la mythologie de l’autoengendrement de soi par la littérature, via Jacques Demarcq : « "Ce qu’ignorent les biographes et plus généralement le saint-beuvisme expliquant l’œuvre par l’homme, […] c’est qu’un être humain vient moins au monde qu’il ne tombe dans un langage." C’est pourquoi sa généalogie sanguinaire (comme il dit lui-même) n’intéresse pas Jacques Demarcq : Papa ? connais pas ! Maman ? tout autant ! Qu’on me parle plutôt des livres que j’ai lus […] » (p. 41).
règne de la "politesse" masque le rejet de ce qui constitue un véritable tabou (l’étude lexicographique – "homosexuel"/"homosexualité" – est ici une façon de suggérer l’homosexualité possible d’Yvonne Jean et celle, attestée, de Gaston. Ces deux derniers chapitres mettent en scène la comédie sociale des conventions et règles de savoir-vivre qui régissent les relations entre jeunes gens de "bonne famille", des fiançailles jusqu’aux noces. Le romanesque est phagocyté par le code de bonne conduite : "Les protagonistes n’inventent rien – sinon les détails de l’exécution, chacun interprétant son texte scrupuleusement, fidèle aux exigences d’un scénario que, malgré leur inexpérience en la matière, tous deux semblent connaître par cœur" (p. 136). Quelques pages auparavant : "Les scènes suivantes continuent de répondre à l’attente du public familial" (131)… Ajoutez de savoureuses notes sur "tomber" (113) ou "la visite de digestion" (121), et le plaisir du lecteur atteint son paroxysme. Contre la mascarade des "clowns sérieux", la distanciation humoristique peut adopter un tour malicieux : la garçonnière de Gaston, par exemple, a cédé la place au fil du temps à "une manière de bordel" (note 126, p. 151) ; peu après, la réflexion sur "bouge" est des plus cocasses (note 128, p. 153)… De quoi rendre contagieuse et irrésistible l’érudition d’Alain Frontier.

Suite pour calligrammes et poésie concrète, non comme fugue ni contre-appoint, de verve visuelle panoptique initiée d’Afrique. « Sous le pont dit faidherbe du fleuve sén/égal » Mirabeau a beau mirer « les eaux sal/ées de l’océan
transformer le monde, alors, loin d’être seulement en rapport d’interaction, d’interdépendance ou de ressemblance, l’art, la foi et le politique sont une même dynamique, une unique réalité vivante.







cela et ensuite ce qu’ils produisent : des cerises, des kiwis…
auteurs de l’intranquille vous saluent.
archi = excès, débordement…
tend à l’excès dans la retranscription sonore de ses textes : les lisant, il dégrade les syllabes par sa vitesse d’élocution et finit sans plus pouvoir respirer…
En ce premier dimanche de juin, voici beaucoup de rendez-vous à ne pas manquer : tout de suite, François BON sur France Culture ; jeudi 9 juin, Christian PRIGENT et Muriel PIC, suite au livre qui vient de paraître, Les Désordres de la bibliothèque ; le 10, soirée performances Lab Night à Rezé et projection du film de Ginette Lavigne sur PRIGENT à Loudéac ; le 11, lectures de Jacques DEMARCQ à Metz ; le 17, rencontre avec Mathieu BROSSEAU après la sortie de UNS et eeee festival à Paris ; le 18, 5e Nuit remue…
Après une petite "vacance", vu la densité des projets en cours comme de l’actualité littéraire, LIBR-CRITIQUE reprend de plus belle : côté revues, Pleins feux sur le dernier numéro de FUSÉES et "Ballade dans le paysage revuiste français" avec André Rougier ; parmi les RV printaniers à ne pas manquer, slam à Lille, dernière création numérique de Philippe Boisnard, colloque Spinoza & Deleuze, rencontres avec Mathieu Brosseau ou les éditions du Grand Os, prochaine performance de Sandra Moussempès…