Libr-critique

22 décembre 2019

[News] News du dimanche

Et si la trêve des confiseurs était celle des Libr-lecteurs ? Découvrez donc une nouvelle sélection de livres reçus parus en cette fin d’année ou qui vont être publiés début 2020… Et pour bien commencer 2020, des premiers RV hauts en couleur !

Libr-10

► Jacques ANCET, Amnésie du présent, éditions Publie.net, automne 2019, 210 pages, 19 €.

► Paul de BRANCION, Tu veux savoir comment je m’appelle ? suivi de 0.1.0 désorientation, Lanskine, automne 2019, 48 pages, 10 €.

► Pierre CHOPINAUD, Enfant de perdition, P.O.L, à paraître le 3 janvier 2020, 576 pages, 24,90 €.

► Johan GRZELCZYK, Données du réel, éditions Ni fait ni à faire, automne 2019, 110 pages, 10 €.

► Douin de LAVESNE, Trubert, un fabliau de la fin du XIIIe siècle, éditions Lurlure, Caen, 200 pages, 19 €.

► Jacques JOUET, Dos, pensée (poème), revenant, P.O.L, décembre 2019, 480 pages, 24,90 €.

► Sandra MOUSSEMPÈS, Cinéma de l’affect (Boucles de voix off pour film fantôme), éditions de l’Attente, Bordeaux, à paraître le 13 janvier 2020, 104 pages, 13 €.

► Fabrizia RAMONDINO, Retours, trad. de l’italien par Emanuela Schiano di Pepe, éditions Publie.net, novembre 2019, 152 pages, 14 €.

► Ritournelles : 20 ans de création littéraire transversale, Le Bleu du ciel, Libourne, automne 2019, 200 pages, 20 €.

► Senna Hoy, revue de poésie en anglais et en français, publiée par Luc Bénazet et Jackqueline Frost, n° 1, décembre 2019, 4 €.

Libr-événements

â–º

► Le vendredi 17 janvier 2020, retrouvez Béatrice BRÉROT à La Balançoire :

► 

8 décembre 2019

[News] News du dimanche

Vos RV pour terminer 2019 comme il se doit : découvrez un aperçu du dernier JOUET ; vos RV à Paris, Angoulême ou Apt…

En lisant, en zigzagant…

« Les migrations d’argent comptant
avec un billet de retour ne ressemblent pas
aux allers simples de ceux qui fuient
leurs attaches, leurs racines, leurs montagnes et pauvretés.

Ananoana rêvait-elle de la sauvagerie parisienne ou bretonne
dont elle avait, chaque nuit, sur sa couche
un héros plein d’étrangetés ? »

(Jacques Jouet, Dos, pensée (poème), revenant, P.O.L, paru le 5 décembre 2019, 480 pages, 24,90 € ; cf. p. 123).

Libr-événements

► 

 

► Jeudi 12 décembre à 18H30 : Les 20 ans de Frictions. Une rencontre pour comprendre la place et le rôle des revues dans la création théâtrale contemporaine, animée par Karim Haouadeg (Europe et Ubu), avec Jean-Pierre Han, directeur & rédacteur en chef de Frictions, Sidonie Han, metteur en scène et scénographe & Michel Simonot, écrivain, metteur et scène et sociologue.

Hugo Pradelle, ENT’REVUES : 4, avenue Marceau 75008 Paris. Téléphone : 01 53 34 23 25.

â–º Jeudi 12 décembre à 19H, L’Autre Librairie à Angoulême (rue de Beaulieu) : Lecture d’Alban Lefranc pour son dernier roman L’Homme qui brûle (éditions Rivages) ; rencontre organisée par L’horizon des événements.

« Nous ne vivons plus dans une époque, mais dans un délai. »

Luc Jardie voudrait réunir dans un seul livre toutes ses obsessions : Thomas Münzer, révolutionnaire et théologien, Alain Delon, le porno californien, l’apocalypse et sa mère. Mais le monde autour de lui glisse dans le chaos, et la figure de la mère, terrifiante et comique, menace d’absorber toutes les autres…
Dans cette fable romanesque à l’humour incisif et au style incandescent, Alban Lefranc retrace les efforts désespérés d’un homme pour s’affranchir du poids du passé et survivre à l’enfer du monde contemporain.

Alban Lefranc est l’auteur notamment de Fassbinder, la mort en fanfare (Rivages, 2012), Le Ring invisible (Verticales, 2013), et Si les bouches se ferment (Verticales, 2014). Ses livres ont été traduits dans plusieurs langues. Il écrit aussi pour la radio et le théâtre.

► Vendredi 13 décembre à 20H30, Vélo Théâtre à Apt (route de Buoux) : 30 èmes Cris poétiques, avec Séverine Daucourt et Yves Boudier : 2 poètes sur la scène du Vélo Théâtre
Une soirée Les Cris poétiques organisée en complicité avec Alt(r)a Voce

Séverine Daucourt écrit, chante et traduit (de l’islandais). Elle publie récits et poèmes, conduit des ateliers d’écriture en divers lieux (prisons, centres d’accueil, hôpitaux…) et organise depuis 2016 à la Maison de la Poésie de Paris un cycle de rencontres poésie/chanson. Elle est aussi membre du comité de lecture de la Comédie Française. Son dernier livre, Transparaître aux éditions Lanskine, a fait partie de la sélection finale du Prix Apollinaire 2019.
Yves Boudier a fait paraître une douzaine de livres, poèmes et récits chez différents éditeurs et a souvent collaboré avec des peintres et des musiciens. Il a été professeur de Lettres, administrateur de la Biennale Internationale des Poètes, Président de la Maison des Ecrivains et de la Littérature et membre des comités de rédaction des revues Action Poétique et Passage d’Encres. Il est l’actuel Président de l’association c/i/r/c/é Marché de la poésie. Il publie cet automne Silentiaire (éditions La Lettre Volée), préfacé par Pierre-Yves Soucy.

Tarif unique : 5 euros
Réservations : Vélo Théâtre – reservation@velotheatre.com – 04 90 04 85 25

â–º Dimanche 15 décembre à 16H : dans le cadre de sa résidence à L’Anachronique (42, rue du Mont Cenis 75018 Paris), Laure Gauthier reçoit le poète François Bordes.

13 mars 2014

[Livre-chronique] Jacques Jouet, Le Cocommuniste

Le dernier roman de Jacques Jouet, impressionnante somme qui intègre autobiographie, conte, essai, poésie et théâtre, comporte sept parties : "Les Chiens pavillonnaires" (roman de tiroir), "La Voix qui n’en faisait qu’une", "Une ronde militante, poésie et théâtre" (pièce à contraintes), "Roman de papier", "Enfantin" (projet de "roman documentaire"), "Histoire de Povarine" (conte) et "Les Chiens pavillonnaires 2, retour en banlieue".

 Jacques Jouet, Le Cocommuniste, éditions P.O.L, janvier 2014, 496 pages, 22,50 €, ISBN : 978-2-8180-1999-3.

 

Présentation éditoriale

Ce roman se veut un parcours panoramique sur la confrontation épineuse entre l’idée communiste et le concret de ses tentatives.
Il propose sept approches successives à partir de situations historiques ou imaginaires différentes, à partir aussi de points de vue différents.

1. Les chiens pavillonnaires : en banlieue parisienne dans les années 1970, l’auteur est membre du PCF. Le roman fait un retour personnel sur cette période. La scène est à Viry-Châtillon, là où se trouvait au début du xxe siècle le premier aérodrome de l’Histoire. Un certain Lénine y venait voir voler les premiers coucous.

2. La voix qui n’en faisait qu’une : en URSS, entre la mort de Lénine et celle de Staline, un employé du Kremlin raconte son métier : c’est lui qui téléphonait, au nom de Staline, aux acteurs fameux ou obscurs de la période soviétique : faire peur, rassurer, donner confiance, terroriser, jouer avec le feu, avec les vies, avec la mort.

3. Une ronde militante, poésie et théâtre : dans le bassin creillois entre 1950 et 2010, à quoi ressemblait le militantisme communiste ? Des poèmes-portraits sont là pour en témoigner (poèmes documentaires parlant de personnes bien réelles, que l’auteur a rencontrées). Une pièce de théâtre tente de rendre compte, décennie après décennie, de l’histoire de ces hommes et de ces femmes dans leurs luttes.

4. Roman de papier : dans une « démocratie populaire » après la destruction du rideau de fer, un écrivain se débat avec la nouvelle réalité libérale triomphante. Tous se passe sur fond d’ouverture d’archives sans discernement, phénomène dont nul ne sort vraiment indemne, et surtout pas le personnage principal.

5. Enfantin, roman documentaire : en France avant Karl Marx, les saint-simoniens ébauchent une idée plus ou moins communiste qui sera capable d’agiter tout le siècle, et cela contradictoirement, tant du côté de l’industrie en gloire que du côté de la révolution. Cette partie du roman n’est pas achevée, elle est une ébauche d’un futur « roman documentaire » au sens de Hans Magnus Enzensberger.

6. Histoire de Povarine : en Amérique latine aujourd’hui (le pays précis est imaginaire), le roman raconte une prise du pouvoir exemplaire de type communiste, l’exercice de celui-ci, volontariste et chaotique, et la nécessaire autodestruction du pouvoir étatique, du moins selon la réflexion du personnage central, Povarine.

7. Les chiens pavillonnaires, retour en banlieue : on revient, pour finir, en banlieue parisienne aujourd’hui. Le tissu social est encore un peu plus tendu et, là encore, les tentatives collectives (communistes peut-être encore ?) se détournent de l’idée de l’État et de la prise du pouvoir. Qu’en est-il de l’idée, après tout ce concret d’un siècle et demi ?

 

Note de lecture

"On parle de passéisme, dit Pavel, mais jamais d’avenirisme ou de présentéisme.
L’aveniriste est toujours un mauvais coucheur et prophétaillon de bonheur ou de malheur.
Les lendemains qui pètent, les lendemains qui ventent…" (p. 255).

 

"Les livres n’ont plus la moindre importance, depuis qu’on est dans le capitalisme" (p. 284)… Et lorsqu’on était dans le communisme ? Qu’on en juge un peu : Lénine estimait que, pour ne pas gâcher le précieux papier, il était préférable de tirer du 150 000 000 de Maïakovski 1 500 exemplaires plutôt que 5 000, c’était bien assez, « "pour les bibliothèques et les toqués" ! » (123)… Au reste, même dans les années 70, un roman critique ne saurait être conseillé par "le réalisme démocratique et socialiste" (77).

Dans cette somme polymorphe, l’expérience cocommuniste est présentée à la fois comme un échec (impasse idéologique et morale – absence de fraternité), un moyen d’émancipation – au travers du militantisme – et une nécessité : "- C’est quoi, un truc communiste ? / – C’est la seule chose qui nous reste, la seule qui ne soit pas propriété du capital" (466) ;  "Et si je nous déclarais cohommunistes, tu aurais encore peur du co- ?" (484)… En fait, nous est proposée dans ce septuor la généalogie d’une relation particulière ou collective au (mot) communisme : "Ce qu’il advint à ce moment par le mot communisme était une réaction rationnelle, rationnelle et rationaliste" (37)… Non sans humour : "le stalinisme était un spiritualisme !" (135). La prise de conscience critique débouche sur un bilan linguistico-idéologique des plus singuliers : "Le co- et le ca-, le coco et le caca, le cocommunisme et le cacapitalisme. Le co a fait la preuve de son incapacité économique ; le ca a fait la preuve de son incapacité sociale" (474).

Mais, si discours de la méthode il y a, il concerne la forme même du livre. Pour attrayant qu’il soit – en raison de sa capacité à absorber les autres genres (poésie, théâtre et essai) -, le roman n’en demeure pas moins "un genre […] pléthorique, éphémère, facile, c’est-à-dire difficile, le genre le plus guimauve qui soit du champ littéraire, le plus apparemment invertébré"… Et de mettre en garde : "… mais c’est une illusion, car il est tout un art du roman qui a très bien su se vertébrer et continuer de le faire" (318). Aussi Jacques Jouet – toujours aussi enjoué ! – va-t-il chercher du côté de la culture, de la structure et de la mise en abyme – et du récit et de l’auteur – de quoi redynamiser cette forme galvaudée et lui assurer une excellente tenue. Ainsi, dans ce texte multiforme, ce "roman gonflable" qui procède "par grossissement embryonnaire" (31), trouve-t-on ce genre de mise en abyme : "Dans son Roman de papiers, Milos sera un personnage nommé Milos. Le personnage est une potentialité d’un être vivant. Mais aussi, réciproquement, un être vivant peut bien un jour être quelque chose comme la potentialité d’un personnage. Puisque Milos avait été dans le communisme, il serait dans Le Cocommuniste et dans Roman de papier et dans Roman de papiers" (290)… Et le lecteur de se perdre avec humour et philosophie dans une galerie des glaces, un jeu de miroirs entre réalité et fiction, personnes et personnages, textes de l’auteur et textes imaginaires.

5 janvier 2014

[News] News du dimanche

Si vous avez des doutes sur 2014, rassurez-vous, si l’on en croit le Chaosmos de Christophe Carpentier (P.O.L), en 2043 ce sera pire : "Aujourd’hui les faits n’autorisent plus l’espoir, ils ont pris le pouvoir"… La rentrée P.O.L fait sans nul doute partie des 2014 raisons de s’offrir des souhaits et de partager les choses de la vie artistique et intellectuelle en ce début janvier. En ce sens, oui, belle année 2014 à vous toutes/tous, Libr-lectrices et Libr-lecteurs : dès ce mois de janvier, nous essayerons, non pas de vous rassurer sur l’état du monde, mais de vous maintenir en alerte et de donner à votre esprit critique 2014 raisons – ou presque – de se mettre en branle.

 

La rentrée P.O.L (1) – romans parus le 02/01/ 2014 (Périne Pichon et F. Thumerel)


â–º Jacques Jouet, Les Cocommunistes, 496 pages, 22,50 €, ISBN : 978-2-8180-1999-3.

 

Présentation éditoriale. Ce roman se veut un parcours panoramique sur la confrontation épineuse entre l’idée communiste et le concret de ses tentatives.
Il propose sept approches successives à partir de situations historiques ou imaginaires différentes, à partir aussi de points de vue différents.

1. Les chiens pavillonnaires : en banlieue parisienne dans les années 1970, l’auteur est membre du PCF. Le roman fait un retour personnel sur cette période. La scène est à Viry-Châtillon, là où se trouvait au début du xxe siècle le premier aérodrome de l’Histoire. Un certain Lénine y venait voir voler les premiers coucous.

2. La voix qui n’en faisait qu’une : en URSS, entre la mort de Lénine et celle de Staline, un employé du Kremlin raconte son métier : c’est lui qui téléphonait, au nom de Staline, aux acteurs fameux ou obscurs de la période soviétique : faire peur, rassurer, donner confiance, terroriser, jouer avec le feu, avec les vies, avec la mort.

3. Une ronde militante, poésie et théâtre : dans le bassin creillois entre 1950 et 2010, à quoi ressemblait le militantisme communiste ? Des poèmes-portraits sont là pour en témoigner (poèmes documentaires parlant de personnes bien réelles, que l’auteur a rencontrées). Une pièce de théâtre tente de rendre compte, décennie après décennie, de l’histoire de ces hommes et de ces femmes dans leurs luttes.

4. Roman de papier : dans une « démocratie populaire » après la destruction du rideau de fer, un écrivain se débat avec la nouvelle réalité libérale triomphante. Tous se passe sur fond d’ouverture d’archives sans discernement, phénomène dont nul ne sort vraiment indemne, et surtout pas le personnage principal.

5. Enfantin, roman documentaire : en France avant Karl Marx, les saint-simoniens ébauchent une idée plus ou moins communiste qui sera capable d’agiter tout le siècle, et cela contradictoirement, tant du côté de l’industrie en gloire que du côté de la révolution. Cette partie du roman n’est pas achevée, elle est une ébauche d’un futur « roman documentaire » au sens de Hans Magnus Enzensberger.

6. Histoire de Povarine : en Amérique latine aujourd’hui (le pays précis est imaginaire), le roman raconte une prise du pouvoir exemplaire de type communiste, l’exercice de celui-ci, volontariste et chaotique, et la nécessaire autodestruction du pouvoir étatique, du moins selon la réflexion du personnage central, Povarine.

7. Les chiens pavillonnaires, retour en banlieue : on revient, pour finir, en banlieue parisienne aujourd’hui. Le tissu social est encore un peu plus tendu et, là encore, les tentatives collectives (communistes peut-être encore ?) se détournent de l’idée de l’État et de la prise du pouvoir. Qu’en est-il de l’idée, après tout ce concret d’un siècle et demi ?

 

Note de lecture.

"Les livres n’ont plus la moindre importance, depuis qu’on est dans le capitalisme" (p. 284)… Et lorsqu’on était dans le communisme ? Qu’on en juge un peu : Lénine estimait que, pour ne pas gâcher le précieux papier, il était préférable de tirer du 150 000 000 de Maïakovski 1 500 exemplaires plutôt que 5 000, c’était bien assez, « "pour les bibliothèques et les toqués" ! » (123)… Au reste, même dans les années 70, un roman critique ne saurait être conseillé par "le réalisme démocratique et socialiste" (77).

Dans cette somme polymorphe, l’expérience cocommuniste est présentée à la fois comme un échec (impasse idéologique et morale – absence de fraternité), un moyen d’émancipation – au travers du militantisme – et une nécessité : "- C’est quoi, un truc communiste ? / – C’est la seule chose qui nous reste, la seule qui ne soit pas propriété du capital" (466) ;  "Et si je nous déclarais cohommunistes, tu aurais encore peur du co- ?" (484)… En fait, nous est proposée dans ce septuor la généalogie d’une relation particulière ou collective au (mot) communisme : "Ce qu’il advint à ce moment par le mot communisme était une réaction rationnelle, rationnelle et rationaliste" (37)… Non sans humour : "le stalinisme était un spiritualisme !" (135). La prise de conscience critique débouche sur un bilan linguistico-idéologique des plus singuliers : "Le co- et le ca-, le coco et le caca, le cocommunisme et le cacapitalisme. Le co a fait la preuve de son incapacité économique ; le ca a fait la preuve de son incapacité sociale" (474).

Mais, si discours de la méthode il y a, il concerne la forme même du livre. Pour attrayant qu’il soit – en raison de sa capacité à absorber les autres genres (poésie, théâtre et essai), le roman n’en demeure pas moins "un genre […] pléthorique, éphémère, facile, c’est-à-dire difficile, le genre le plus guimauve qui soit du champ littéraire, le plus apparemment invertébré"… Et de mettre en garde : "… mais c’est une illusion, car il est tout un art du roman qui a très bien su se vertébrer et continuer de le faire" (318). Aussi Jacques Jouet – toujours aussi enjoué ! – va-t-il chercher du côté de la culture, de la structure et de la mise en abyme – et du récit et de l’auteur – de quoi redynamiser cette forme galvaudée et lui assurer une excellente tenue. Ainsi, dans ce texte multiforme, ce "roman gonflable" qui procède "par grossissement embryonnaire" (31), trouve-t-on ce genre de mise en abyme : "Dans son Roman de papiers, Milos sera un personnage nommé Milos. Le personnage est une potentialité d’un être vivant. Mais aussi, réciproquement, un être vivant peut bien un jour être quelque chose comme la potentialité d’un personnage. Puisque Milos avait été dans le communisme, il serait dans Le Cocommuniste et dans Roman de papier et dans Roman de papiers" (290)… Et le lecteur de se perdre avec humour et philosophie dans une galerie des glaces, un jeu de miroirs entre réalité et fiction, personnes et personnages, textes de l’auteur et textes imaginaires. /FT/

 

â–º Santiago H. Amigorena, Des Jours que je n’ai pas oubliés, 256 pages, 14 euros, ISBN 978-2-8180-2002-9.

 

L’écrivain Santiago H. Amigorena poursuit son analyse du sentiment amoureux sur l’être, après Première défaite (2012).

La narration commence par le récit d’un « il » anonyme mais si intimement connu par son narrateur qu’il est difficile de le dire inconnu. « Il » est marié à une femme qu’il aime passionnément et a deux enfants. Pourtant, « il » hésite à mourir car sa femme aime un autre homme. « Il » décide de partir en voyage, ou plutôt en pèlerinage, suivant par étapes les lieux où son amour avec cette femme s’était construit : Venise, puis Rome. Les lieux réveillent dans sa mémoire les jours d’avant, quand l’amour entre lui et sa compagne était encore vif et certain. « Il » les compare aux jours présents, à son amour actuel, changé, mais toujours présent.

Entre le récit de ce voyage s’intercale les extraits des Lettres à Lou, de Guillaume Apollinaire, et des fragments de journal, écrit par le « Il », et qui s’adresse souvent à sa femme. Pas de nom pour cette dernière, pas plus que pour le personnage principal, ce qui les rend à la fois distants et familiers. Ce pronom « il » est parfois tellement répété qu’il en devient un martèlement, une onomatopée douloureuse qui assomme un peu plus un personnage déjà blessé, qui masque peut-être un « je » sous le bruit du « il », ou le tient à distance pour ne pas devenir fou de douleur.

Pour contrer ou comprendre la blessure, « il » écrit, justement. Mais l’écriture est également une déchirure, une souffrance, à laquelle il retourne malgré tout, sans pouvoir s’en empêcher, parce qu’elle lui semble liée à la vie et à la mort :

« L’écriture a cet étrange privilège : elle nous éloigne de la vie lorsqu’elle est la plus vivante exactement de la même façon dont elle nous éloigne lorsqu’elle est la plus morbide.

Il ne cessera pas d’écrire. L’écriture est la souffrance qui lui permet de ne pas mourir de toutes les autres souffrances. En lui, l’écriture ne calme rien : une souffrance est simplement remplacée par une autre souffrance. »

L’écriture se trouve donc mêlée à la relation amoureuse, et le personnage principal s’interroge sur l’influence et la puissance de celle-ci sur celle-là et vice-versa. D’où la présence des Lettres à Lou, lettres d’un poète amoureux mais surtout prétexte au texte, à l’écriture. /PP/

 

â–º Julie Douard, Usage communal du corps féminin, 240 pages, 16, 50 euros,  ISBN : 978-2-8180-1915-3.

 

Le titre de ce roman de Julie Douard peut déconcerter, surtout à cause de cet adjectif « communal ». « Communal », c’est-à-dire qui appartient à la commune, un usage « communal » serait donc un usage fait par la commune.

C’est justement une sorte de « chronique communale » que cet Usage communal du corps féminin, avec au centre, Marie Marron, grande fille « un peu gourde ». Le village de Marie Marron n’a pas de nom, il pourrait être n’importe où, n’importe quel village paumé mais pas trop loin d’une ville. Car quelques échos de la vie citadine parviennent déformés aux habitants de la commune de Marie Marron. Ceux-ci offrent une panoplie de grotesques portraits, tant les défauts et les désirs de chacun se trouvent exagérés : Josette, la putain du village, est si gourmande qu’elle troque sexe contre pâtisseries, et le gendarme Barnabé, grand anxieux n’aimant pas les animaux, s’éprend soudainement d’un chat noir témoin d’un crime. Quant à Marie Marron, la voilà éblouie par un vantard fanfaron, prompt à crier haut en disant peu de choses : Gustave Machin. Un nom qui ressemble à un surnom, d’autant plus que « machin » ou « machin-truc » est généralement un moyen de désigner une personne dont on a oublié le patronyme. Or, Gustave déteste qu’on l’oublie ou qu’on le néglige, il ambitionne de « devenir quelqu’un » mais surtout pas « machin ». Alors il complote, pour lui mais aussi pour sa dulcinée, qu’il verrait bien secrétaire du maire à la place de la secrétaire actuelle.

Marie, si placide, Marie « Marron » qui a tout pour « être marron », demeure curieusement ignorante des intrigues de son amoureux d’un moment. Lorsque celui-ci est envoyé dans une institution religieuse après une crise de nerf, elle laisse faire. Elle finit par obtenir sans la vouloir vraiment cette place de secrétaire, et aide le maire à organiser un « concours de misses » pour redorer l’image du village. Ce concours ne se déroule pas comme prévu : plusieurs habitants disparaissent, certains sont transformés, d’autres trouvent enfin l’occasion de quitter le village pour une obscure liberté, dehors…/PP/

 

À noter

 

â–º Lundi 13 janvier 2014 à 20h30, La Java (105 rue du Faubourg du Temple 75010 Paris) / 10 € – 7 € en tarif réduit / Concert / Jazz

â–² 1er set : duo Charles PENNEQUIN (voix / poésie) & Jean-François PAUVROS (guitare)

â–² 2ème set : Fire Works, ou le désir d’étincelles

“On a commencé avec deux silex l’un contre l’autre. Puis avec un saxophone, une clarinette-contrebasse, un bandonéon et des percussions, et les uns avec les autres les étincelles jaillissaient encore mieux. Notre tribu, composée de Cyril Hernandez (percussions et électronique), Ugo Boscain (clarinette, contrebasse), Albert Ferré (saxophones et électronique) et Tristan Macé (bandonéon), vous proposera ses fusées, ses couleurs, ses chants d’étincelles. Venez vous réchauffer avec nous !"

www.vefblog.net/charlespennequin/
http://jf.pauvros.free.fr/
www.cmapx.polytechnique.fr/~boscain/
http://myspace.com/albertferremasque
https://myspace.com/tristanmace
www.latruc.org/
http://futuramarge.free.fr/

Retrouvez toutes les infos sur le site : http://www.la-java.fr/

 

 

 

31 décembre 2013

[News] Spéciale LC : de 2013 à 2014…

Pour ce passage entre 2013 et 2014, LC vous offre à la fois une prospective particulière (14 citations pour 2014 : avant-goût de quelques livres sélectionnés pour le début de l’année) et une petite rétrospective (les 10 posts les plus lus/vus depuis le lancement du nouveau LC en septembre)…

14 citations pour 2014

Voici un aperçu en citations des livres que nous avons lus et que nous vous recommandons pour le premier trimestre 2014.

â–º Christophe CARPENTIER, Chaosmos (P.O.L, 2 janvier : dystopie de 416 pages) :

1) "Il n’y a plus d’actifs ni de chômeurs, plus de riches ni de pauvres, plus de malades ni de bien portants, il n’y a plus qu’un peuple : celui des relais efficaces du Chaosmos" (p. 116).

â–º Jacques JOUET, Les Communistes (P.O.L, 2 janvier, 490 pages) :

2) "On parle de passéisme, dit Pavel, mais jamais d’avenirisme ou de présentéisme" (p. 255).

3) "Et si je nous déclarais cohommunistes, tu aurais encore peur du co- ?" (p. 484).

â–º Jérôme BERTIN, Le Projet Wolfli (Al dante, 15 janvier, 64 pages) :

4) "Le peuple n’aspire qu’à se faire enculer" (p. 12).

5) "L’écriture aussi est un sport de combat. Ou alors ce n’est pas de la littérature. C’est de la merde" (p. 42).

6) "Top chrono pour les moutons. Consommez consommez avant que le cancer ne vous consume. Cassez votre tirelire cochons. Vous vous serrerez la ceinture après. Crédits crédits. Une seule vie ne suffit pas pour tout acheter" (p. 48).

7) "Debout les damnés de la terre. Ils vivent à ne pas douter leurs derniers instants. La culture d’état pue la mort. Les derniers penseurs sont enfermés dans la misère. Les éditeurs, les producteurs, travaillent par leur censure et leurs choix commerciaux à la désintégration du pensé debout" (p. 49).

â–º Jérôme BERTIN, Première ligne (Al dante, 15 janvier, 40 pages) :

8) "Festin de terre. Assis sur le lit la tête entre les mains. Cracher le poème et du sang. Du sens interdit. La tête cogne contre le carrelage" (p. 15).

9) "Anus, l’origine du monde. Plus de débats mais des combats. Des décombres des cobras. À la place de la langue, uppercut. Un sein vert expression. Tu vois le sang araignée sur le sol" (p. 18).

â–º Éric CHEVILLARD, L’Autofictif en vie sous les décombres (L’Arbre vengeur, 15 janvier, 234 pages) :

10) "Il y a les écrivains qui se complaisent dans le réel, qui fourrent leurs phrases dedans, qui en rajoutent une couche ; et les écrivains qui prennent le réel dans les rets tranchants de leurs phrases afin de le retailler à leur guise" (p. 14).

11) "L’écrivain ne doit pas s’y tromper. Il travaille aujourd’hui pour les ménagères de plus de 50 ans" (p. 85).

12) "Tous les autres mots ne sont pour lui que des euphémismes hypocrites et maniérés pour dire merde" (p. 93).

â–º Marc OHO-BAMBE, Le Chant des possibles (éditions La Cheminante, mars) :

13) "Souviens toi

De ce matin-là,

Ecarlate et révolutionnaire,

Du parfum de jasmin flottant dans l’ère alors

Souviens toi mon sang,

De la promesse du jour et des slogans,

Des chants de la rue défiant le joug des tyrans

Et la morsure des fusils"

â–º Serge Doubrovsky, Le Monstre (Grasset, avril 2014) :

14) "Vous pourrez enfin découvrir ici le texte restitué dans sa première composition, toute son opulence, sa première jeunesse, sa vitalité débordante, ses rêveries nomades et sa fascinante écriture. Le Monstre vous attirera dans son labyrinthe et vous n’essaierez même pas de trouver l’issue mais vous cheminerez, comme hypnotisé, à sa rencontre. L’approche génétique de ce texte aura aussi prouvé qu’il faut en finir de vouloir donner un seul sens à une œuvre, d’en faire une donatrice de signification" (Isabelle Grell).

Les 10 posts les plus lus/vus depuis le lancement du nouveau LC en septembre 2013

LC, en 2013, c’est quelque 200 posts (si l’on tient compte de la pause estivale, cela fait une moyenne de 4,5 posts/semaine).

En quatre mois, vous êtes plus de 100 000 à être venus visiter les quelque 1 600 posts disponibles : les 10 les plus lus/vus (chiffres arrondis) témoignent aussi bien des goûts de lecture que des circuits de circulation et d’indexation.

â–º Chronique de Philippe Boisnard (17/05/2008) sur Ralbum (Léo Scheer) = 11 275 visites [total : + de 120 000]

â–º Emmanuel Adely, "No more reality" (création du 05/09/2009) = 4 475 [total : + de 50 000]

â–º Chronique de Fabrice Thumerel, "Richard Millet et la postlittérature" ("Manières de critiquer" / 01/04/2011) = 3 650 [total : + de 20 000]

â–º Michel Giroud, "Généalogi-z 2.1" (création du 9 décembre 2006) = 2 200 [total : + de 35 000]

â–º NEWS du dimanche 10/11/2013 (F. Thumerel) = 1 760

â–º Chronique de Périne Pichon sur La Direction des risques de Christophe Marmorat (07/11/2013) = 1 150

â–º Fabrice Thumerel, "De l’intellectuel critique" (20/01/2006 ; travail de recherche en cours de réécriture) = 775 [total : + de 15 000]

â–º Mathias Richard, « Pour un déclin du mot "roman" » ("Manières de critiquer" / 26/09/2013) = 725

â–º Matthieu Gosztola, "Vivre I" (création, 29/10/2013) = 600

â–º Thomas Déjeammes et Mathias Richard, "Dreamdrum 10 / Amatemp 28" (création, 14/09/2013) = 580

29 septembre 2013

[News] News du dimanche

Prometteur, ce mois d’octobre qui s’ouvre, avec notamment ces deux livres qui paraissent en librairie jeudi 3 : L’Enfant de Raymond Bellour (P.O.L) et Vladimir Pozner se souvient (Lux éditions). Côté Libr-événements : rencontre avec David Graeber sur la dette (Paris) ; la révélation Véronique Bergen à la Librairie L’Odeur du Temps (Marseille) et, avec Jean-Marc Rouillan, à Manifesten (nouveau lieu d’Al dante à Marseille) ; Jacques Jouet au Petit Palais (Paris) ; rencontre avec P-U Barranque et L. Jarfer sur Guy Debord à Bordeaux ; RV avec Jérôme Bertin et Stéphane Nowak Papantoniou à La Ciotat.

Plus que jamais, le nouveau LC entend sans exclusive (les talents ne s’expriment exclusivement ni dans les livres, ni sur internet) vous proposer et analyser des expériences d’écriture exigeantes, voire expérimentales, dans les domaines du numérique comme dans ceux des sciences humaines (écritures expérimentales transgénériques, littératures libres et critiques, philosophie, sociologie). /FT/

Livres de la semaine

â–º Raymond Bellour, L’Enfant, P.O.L, en librairie le 3 octobre 2013, 102 pages, 12 €, ISBN : 978-2-8180-1948-1.

"L’enfant, le mot suffit."

problématique"L’enfant est frappé par la maladie d’enfance."

"Où l’enfant, qui l’enfant, pour se précipiter comme un insecte sur la nostalgie du vivant ?"

"L’enfant attire l’enfant. C’est sa loi d’être. Se vautrer dans une identité. Il se dévore d’intérieurs. L’enfant roule sa boule et lance tant de pseudopodes."

Créature improbable et paradoxale… mystique, fantastique, énigmatique, problématique… comme le poète, l’enfant vit dans les plis. Et Raymond Bellour – spécialiste de Michaux, de psychanalyse et cinéma – de déplier sa matière multicolore et illimitée.

 

â–º Vladimir Pozner se souvient, texte établi par André et Daniel Pozner, Lux éditions, en librairie le 3 octobre 2013, 256 pages, 18 €, ISBN : 978-2-89596-162-8.

Présentation éditoriale. Vladimir Pozner se souvient de sa mère et de Alexandre Blok, Brecht, Chklovski, J.-R. Bloch, Oppenheimer, Dashiell Hammett, Vsévolod Ivanov, Pasternak, Isaac Babel, Hanns Eisler, Chagall, Fernand Léger, Joris Ivens, Buñuel, Elsa Triolet, Chaplin, Picasso… chez Lux, l’éditeur qui a déjà remis sous les projecteurs Les Etats-Désunis de Pozner en 2009.
 
Romancier à Paris, poète en Russie, scénariste à Hollywood, grand reporter un peu partout, Vladimir Pozner a traversé le XXe siècle au gré des événements, des travaux et des jours. Il a connu des écrivains, des cinéastes, des peintres, des musiciens, des savants, des comédiens, qui ont instillé dans le monde une bonne part du génie de l’époque. A leur sujet, il n’écrivait guère, pas plus que sur lui-même. Puis un beau jour, il s’est mis à rédiger un livre sur quelques-uns des amis qui ont joué un rôle clé dans sa vie. Pour la plupart, vous les connaissez, les autres vous les découvrirez, ils sont du même tonneau. Avec la discrétion qui lui est coutumière et la magie des mots, Pozner les fait vivre sous nos yeux. Ce faisant, il trace un autoportrait qui ne ressemble à aucun autre.

Libr-événements

â–º Lundi 30 septembre 2013 à 19H, Maison de la Poésie Paris (Passage Molière, 157 rue Saint-Martin 75003 Paris). En finir avec la dette : rencontre-débat avec David Graeber, l’auteur de Dette : 5000 ans d’histoire.

â–º Mercredi 2 octobre 2013 à 18H, lecture de Véronique Bergen à la Librairie L’Odeur du Temps (35, rue Pavillon 13001 Marseille) : Edie. La Danse d’Icare. Ce livre est pour LC l’une des révélations de l’année.

« Je balance au magnéto que je suis la septième sur huit enfants, la pénultième, que cela fait plus de deux décennies que je cherche la position érotique dont je suis le fruit. Comment mon père prenait-il ma mère ce 20 juillet 1942 ? Suis-je le produit d’une banale copulation, d’un quick sex sur la plage ? Ai-je été conçue dans la classique position du missionnaire ? Je sais que je suis l’enfant de l’été, que le soir où le sperme psychotique de Fuzzy a fait bingo, les terres de Santa Barbara brûlaient… »

Véronique Bergen

Ce récit publié chez Al Dante en septembre 2013 raconte l’épopée, courte et dense, de la vie d’Edie Sedgwick, reine des nuits new-yorkaises et princesse de la Factory, connue comme égérie d’Andy Warhol, compagne de Bob Dylan et mannequin des magazines « Vogue » et « Life »… C’est également le roman en creux d’une Amérique malade et criminelle.

â–º Mercredi 2 octobre, de 13H à 14H30, Petit Palais (Avenue Winston Churchill 75008 Paris), dans le cadre des rencontres mensuelles au Petit Palais (« Entendez voir : la littérature est-elle soluble dans la télévision ? »), JACQUES JOUET propose et commente une sélection d’extraits d’archives consacrées à LOUIS ARAGON.

â–º MANIFESTEN, le nouveau lieu des éditions Al dante (comme ce lieu magique fonctionne selon le principe de la coopérative, vous pouvez envoyer vos dons : 59, rue Thiers 13001 Marseille).

Jeudi 3 octobre 2013 à 16H. Entretien avec Véronique Bergen à propos de l’ouvrage Le Corps glorieux de la Top-modèle aux Éditions Lignes

La mode a fait de l’inauthentique l’espace de ses expérimentations. Lorsqu’ils véhiculent les codes de la frivolité, créateurs et top-modèles le font en conscience, et se posent en sujets d’énonciation à part entière. L’examen du « phénomène de mode » fait apparaître la relation étroite qu’il entretient avec les motifs fondamentaux de la représentation occidentale : un platonisme « hétérodoxe » et une « inversion paradoxale de l’incarnation », entendue en son sens religieux.

Il n’y a pas d’objet qui ne se retourne sur son questionneur. Par cette volte-face, il révèle que, sous son étiquetage en catégorie d’objet, il dispose d’une puissance subjective. Ainsi en est-il de la mode. Quand la philosophie s’empare de phénomènes contemporains tels que la mode, le rock, les jeux vidéos, le porno, elle encourt le danger de devenir une sorte de pensée appliquée à des matériaux qui lui sont hétérogènes et de faire de ce sur quoi elle se penche un objet d’investigation qu’elle arraisonne sous ses schèmes. Ne pas limiter la mode à ce qu’elle donne à réfléchir, à conceptualiser à la philosophie revient à la questionner à partir de la façon dont elle se met en place et opère : activant des invariants symboliques qui nous interrogent en retour, la mode et plus spécifiquement les top-modèles redessinent le champ des pratiques sociales et des pensées.

Recueillir les énoncés que la mode produit, les croiser avec une mise en perspective philo­sophique, c’est garder à l’esprit qu’elle se pose à part entière comme sujet d’énonciation. Cette optique implique que la prégnance, la diffusion de la mode dans le tout du social, sa récente montée en puissance importe moins que ce qu’elle met en jeu au niveau de la pensée. D’autres ont montré combien elle est devenue une clé de voûte des sociétés contemporaines, comment ses principes organisateurs (le changement, l’éphémère, la séduction, le simulacre) régissent la vie collective moderne.

Est acté le fait que la mode n’est plus confinée dans la sphère de la parure, du stylisme mais qu’elle dicte une manière d’être au monde. Sa position de plaque tournante en tant que matrice du social a été reconnue et abondamment étudiée. Résultat ou revers, ombre portée de cette approche, les enjeux de pensée qu’elle performe et donne à voir ont été soit déniés, forclos, soit dédaignés et passés sous silence. Dégager en quoi elle rejoue, déplace, subvertit des schèmes fondateurs, c’est prendre acte des modalités par laquelle la pensée habite cet espace « fashion » qu’elle a trop longtemps pourfendu sous l’accusation de superficialité. Depuis Paul Valéry et sa réactivation deleuzienne, l’on sait désormais que « le plus profond, c’est la peau », ou, comme l’écrivait Hoffmansthal, qu’« il faut dissimuler la profondeur. Où ? À la surface ». Dans un croisé des feux, la mode irradie les topoï conceptuels qui sont les siens tandis que la philosophie s’y éclaire par ce détour. Sous la forme d’un paradoxe, un dispositif qui ne vit qu’à se déclasser – la mode étant cela même qui ne cesse de se démoder – gagne à se voir abordé sous l’angle de ses opérateurs transhistoriques, de ses invariants.

19H : Véronique Bergen (Edie. La Danse d’Icare) – Jean-Marc Rouillan (Le Tricard).

Où il sera question de censure de la mémoire politique
Où il sera question du réel et de la fiction
Où il sera question de la révolution
Où il sera question de tenir ensemble art et politique, artistes et ouvriers, pour une révolution possible .
Où il sera question de la "figure", en politique et dans la littérature
Où il sera question du lien entre fiction et processus révolutionnaire. Fiction et révolution. fiction et politique.
Où …

â–º Jeudi 3 octobre à 18H30, Machine à lire (8, place du Parlement à Bordeaux) : rencontre avec Pierre-Ulysse Barranque et Laurent Jarfer autour de l’ouvrage collectif dont ils ont dirigé la publication : In situs, Théorie, Spectacle et Cinéma chez Guy Debord et Raoul Vaneigem (Gruppen éditions).

â–º Dimanche 6 octobre 2013 à 12H : Jérôme Bertin et Stéphane Nowak Papantoniou (lectures & performances) au Cercle de la Renaissance (Bar de la Renaissance, 10 avenue du Maréchal Galliéni 13600 La Ciotat).

10 juin 2012

[News] News du dimanche

Vu l’actualité chargée, troisième série de rendez-vous incontournables dans nos Libr-événements (tous trois à Paris) : 30e Marché de la poésie ; La Nuit remue 6 ; lancement de deux numéros de revue à l’occasion des 50 ans de l’Oulipo. Mais auparavant, le livre à la UNE, qui vient de paraître jeudi dernier : Liliane GIRAUDON, Les Pénétrables (P.O.L).

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6 septembre 2008

[Livre + quelques mots] Omajajari, collectif

  Omajajari, collectif, ed. cynthia 3000, 16 petits livres en hommage à Alfred Jarry. ISBN : 978-2-916779-04-1, 25 €.

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6 novembre 2007

[Chronique-Joyeux Jarryversaire 5] Patrick Besnier dir., Jarry. Monstres et merveilles

Patrick Besnier dir., Jarry. Monstres et merveilles, Presses Universitaires de Rennes, "La Licorne", 2007, 131 pages
ISBN : 978-2-7535-0403-5 // 15 €

[Quatrième de couverture] :
Jarry appartient exactement à la même génération que Gide, Valéry ou Claudel. Il reçoit comme eux l’ineffaçable influence de Mallarmé et participe aux mêmes revues. Pourtant, Jarry demeure inclassable, irréductible : serait-ce parce que son oeuvre oscille entre deux pôles, le monstre et la merveille ? Il en a exploré à la fois l’opposition et la complémentarité au long de son existence créatrice, en particulier dans L’Ymagier, la revue qu’il anima pendant deux ans en compagnie de Remy de Gourmont. Du monstre, faut-il encore parler ? En ses diverses méta-morphoses, Ubu en assure la pérennité, introduisant son "mufle infâme" jusque dans les livres les plus élaborés, les plus savants, tel que César-Antéchrist – ce qui rend définitivement impossible toute lecture univoque. Avec non moins de constance, Jarry recherche les merveilles, en particulier dans la mémoire de l’enfance : l’illumination née du plus lointain passé est au coeur de trois de ses romans, Les Jours et les Nuits, de L’Amour absolu ou de La Dragonne. Le dialogue avec Paul Valéry, la bibliothèque énigmatique du Docteur Faustroll permettent aussi un autre émerveillement, celui des constructions de l’esprit humain. Les articles ici réunis explorent ces diverses dimensions d’une oeuvre encore souvent méconnue.

[Chronique]
Jarry, défoRmateur et découvreur

Le titre de cet ouvrage collectif se trouve en parfaite conformité avec l’esthétique carnavalesque de Jarry, qui réside dans l’union des contraires, dans la réunion d’éléments composites. À cet égard, une célèbre définition nous vient immédiatement à l’esprit : "Il est d’usage d’appeler MONSTRE l’accord inaccoutumé d’éléments dissonants […]. J’appelle monstre toute originale inépuisable beauté" [1]Alfred Jarry, L’Ymagier, n° 2, janvier 1895 ; repris dans Oeuvres complètes, Gallimard, "La Pléiade", t. I, 1972, p. 972. . La double inclination de Jarry pour le merveilleux et le monstrueux font de lui un iconologue et un tératologue, un découvreur – en tant que passionné d’images sublimes – et un déformateur, pour reprendre la formule qu’il emploie à propos du pein-tre Filiger dans une chronique de septembre 1894 (Mercure de France, n° 57, p. 73-77). Le point de convergence entre ces deux postulations simultanées est à chercher dans une double quête des origines : celle de l’enfance comme celle des temps primitifs. Un précédent ouvrage collectif, traitant du "monstre 1900", permettait déjà de ne pas réduire au seul cycle d’Ubu l’oeuvre de Jarry : une fois replacée dans le siècle "la logique de la déviance", le chapitre sur "le monstre dans la littérature" était l’occasion d’étudier le pan romanesque, tout en proposant de pertinentes ouvertures sur Hugo et Huysmans ; enfin, étaient abordés les rapports du microcosme jarryque aux arts en général, et aux avant-gardes en particulier [2]Cf. Beate Ochsner dir., Jarry. Le Monstre 1900, Shaker Verlag, Aix-la-Chapelle, 2002, 246 pages.. Mais dans la première partie du présent livre , qui manque pour le moins d’homogénéité malgré les efforts de Patrick Besnier dans l’Avant-propos, il s’agit d’abord de comprendre l’intégration d’Ubu roi dans César-Antechrist : incongrue ou logique ? Pourquoi un tel monstre dans un tel univers religieux ? (Au reste, le frontispice d’Ubu roi introduit la première image de monstre au sein de César-Antechrist). Et Julien Schuh de "montrer que César-Antechrist n’est pas la machine destructrice de toute signification qu’on a voulu en faire" : "Le vrai but de cette pièce, c’est de donner un sens à Ubu roi". Pour lui, c’est bel et bien la clé occultiste qui transfigure "Ubu en héraut du symbolisme" (p. 15). L’occultisme cède ensuite le pas à la science : Matthieu Gosztola examine la façon dont Jarry, comme Valéry, se réfère en poète à la science qui le fascine – mais différemment : loin d’apporter la lumière, la science convoquée par le pataphysicien opère la passage à l’obscur, à la surréalité, au fantastique. La seconde partie, intitulée "Recherches", sans que l’on puisse vraiment la distinguer de la première, appelée "Études", est deux fois plus courte, mais tout aussi disparate : elle porte essentiellement sur l’iconographie religieuse de L’Ymagier (Jill Fell), sur la dé-figuration grotesque que constitue le vers de mallarmirliton (Jacques Jouet) comme sur cette forme de monstruosité que représente une écriture de l’hétérogénéité (Ben Fischer).

 

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