Libr-critique

12 juillet 2020

[Livres] Libr-vacance (1), par Fabrice Thumerel

Le printemps 2020 ne fut ni celui des auteurs, ni celui des éditeurs pour cause de crise sanitaire : avant la saturation de la fameuse Rentrée-littéraire, c’est vraiment le moment de faire le vide pour lire-méditer-écrire… Voici donc notre première livraison de LIBR-VACANCE : non pas un temps de loisir cool-et-ludique, mais un temps d’évidement salvateur…

 

â–º Mathieu BROSSEAU, L’Exercice de la disparition, Le Castor Astral, juin 2020, 134 pages, 10 €, ISBN : 979-10-2780-075-9.

« La vraie question est là : quel est le nom de notre absence ? »
(Mathieu Brosseau,  Et même dans la disparition, éditions Wigwam, 2010).

« L’écriture comme démarche ou comme transe n’a aucune socialité.
Comme le drogué est isolé dans son rêve, l’écrivain  vit dans l’alcôve
mortelle de ses jaillissements . Il écrit sa vie et, dans ce maelström, il
est cette coque de noix, il joue des humeurs de la mer et de son courroux :
il apprend à comprendre les flux » (L’Exercice de la disparition, p. 14).

L’Exercice de la disparition a pour point de départ un préambule paradoxal aux pages noires, en forme de faire-savoir, qui en appelle à la destruction des mythologies dominantes de l’espace, de la sincérité et de la transparence, de la propriété et de l’identité, celles des dualités innocence / culpabilité, dedans / dehors, Éros / Thanatos… D’où la résistance du poète à ce mal du siècle que constitue toute forme d’attachement, y compris et surtout l’enracinement dans « la médiocrité du sol » (55)…

Ce moment négatif vise l’avènement d’ « un temps nouveau, qui n’est plus humain, post-historique, un espace sans mémoire de part en part, un temps formé dont on sait l’origine et la fin, qui appelle la clairvoyance et qui pourtant est plus mobile que la lumière, dans son intérieur et son extérieur vibrant, c’est une forme obscure, une lumière noire, corps solaire brûlé à son éclipse »(25).

L’expérience de la disparition : faire sans pour faire sens.

 

â–º Philippe JAFFEUX, Pages, éditions Plaine page, coll. « Calepins », été 2020, 56 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-30-2.

Donner à ouïvoir un voyage musical dont les étapes sont des créateurs et Å“uvres célèbres, voire des instruments (saxophone, cornemuse, xylophone), tel est le projet de Philippe Jaffeux dans son dernier opus – dont on trouvera deux extraits sur Libr-critique : « John Coltrane » ; « Ornette Coleman ».

On ne peut qu’être admiratif devant l’inventivité de cette poésie visuelle qui est à la fois formelle et spirituelle. Les aficionados du poète retrouveront son attention au hasart et sa passion de l’alphabet.

Sans nul doute, vous vibrerez au Poème de l’extase de Scriabine tel que Philippe Jaffeux en décrit les résonances…

► Juliette MÉZENC, Journal du brise-lames, éditions Publie.net, printemps 2020, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37177-584-8 ; version numérique, avec jeu vidéo.

Journal du brise-lames : tout sauf confiné… Ouf !

Donner la parole à un brise-lames a cet avantage indéniable de se libérer de l’humain, trop humain : « Les humains, c’est fâcheux, ont tendance à tout ramener à eux, à des figures connues, identifiées » (p. 19)…

Cette distanciation permet de porter un regard trouble sur notre monde – aux antipodes de notre sacro-sainte transparence, donc. Faire fi de la mimèsis, c’est trouer le monde-réel qu’impose l’idéologie dominante pour faire place à un Ailleurs : cap vers ce lieu « où les rêveurs restent le temps nécessaire pour se reconstituer puis repartent affronter ce qu’ils appellent « le monde tel qu’il est »Â Â» (87) !

 

 

28 décembre 2019

[Chronique] Philippe Jaffeux, Mots, par Guillaume Basquin (Dossier 2/2)

Philippe Jaffeux, Mots, Lanskine, mai 2019, 176 pages, 20 €, ISBN : 979-10-90491-99-1. [Pour découvrir le travail de Philippe Jaffeux, lire cet entretien fondamental]

Comme tous les livres de Philippe Jaffeux (sauf Deux, aux éditions Tinbad ?), le sommaire (ou la forme, dans d’autres volumes) de Mots tourne autour du chiffre 26 (comme les 26 lettres de l’alphabet). Ce sont 26 mots qui donnent autant de titres à 26 chapitres. Citons les plus significatifs dans la « philosophie » (sagesse ?) de l’auteur : Hasart (avec un « t »), Nombres, Alphabet, Silence, Corps, Expérimental, Musique, Chaos, Jeu, Vide, etc. Le poète expérimentateur s’assagit ici sur la forme de son ouvrage, pour en donner autant d’explications que de chapitres (un peu comme le bien-nommé Explications de Pierre Guyotat, si vous voulez) ; et il se pourrait bien qu’il ait fourni là la meilleure exégèse de son œuvre déjà publiée. Cela a mauvaise presse, mais les écrivains sont souvent les mieux placés pour parler de leur œuvre (ainsi, certains admirateurs de Céline pensent que la meilleure critique du Voyage au bout de la nuit reste la fameuse lettre d’introduction qu’il envoya à Gaston Gallimard le 14 avril 1932) ; comment et pourquoi parler de ce livre, après ça ? Words are words are words are words… Essayons tout de même, et après Christophe Stolowicki ici même.

Tout le livre tourne autour de deux axes, il me semble : le jeu des permutations (tel qu’en le Yi King, ou Livre des permutations, grande référence chinoise du poète), et l’alphabet (titre de son grand chef-d’œuvre aux éditions Passage d’encres, rappelons-le ici). Jaffeux joue, et jouant il perturbe nos plus vieilles habitudes : « Les propositions des situationnistes s’actualisent-elles lorsque l’alphabet détourne l’écriture à l’aide d’un jeu irréductible à une culture du spectacle ? » (Est-ce pour cette raison même que les « grands » journaux n’ont jamais parlé de son œuvre ? Les bonnes vieilles habitudes du spectacle médiatique seraient-elle par trop bousculées ici ? On sait qu’un journal comme Libération n’a admis Guy Debord qu’après sa mort…). On apprend ici à mieux connaître les goûts de Jaffeux : le jazz (« L’écriture aléatoire met le sérieux de notre langue en jeu ; elle me permet, pour le mieux, de jouer avec les mots comme un jazzman joue, dans le temps présent, de son instrument »), le cinéma (« Les films procurent un plaisir visuel plutôt qu’intellectuel ; ils mobilisent l’esprit et la forme stupéfiante de l’enfance »). Le poète avoue ici passer plus de temps à regarder des films qu’à lire, et même, pour d’évidentes raisons pour ceux qui le connaissent, qu’à regarder le monde extérieur et « réel » ; cet intérêt pour « l’enfance de l’art » n’est pas sans faire écho à son désir, écrivant, d’être comme privé de savoir : enfant, du latin infans, « non fans », « celui qui ne sait pas encore parler ». Jaffeux donne d’ailleurs ce mot à son premier chapitre (et ce n’est certainement pas un hasart !…) : « L’acte d’écrire accompagne, dans le meilleur des cas, l’état d’un enfant qui s’abandonne et s’ouvre au temps présent » (incipit du livre). On sait que le cinéaste expérimental Stan Brakhage, dont Jaffeux pourrait être un équivalent acceptable en poésie littérature, voulait filmer ce qu’un enfant verrait pour la première fois avec un œil non éduqué ; tel est bien l’état rêvé de notre poète : « Comment écrire en vue de percevoir les vibrations de l’enfance ? »

On sait que la structure mathématique du Yi King impressionna Leibniz qui y aurait vu la première formulation de l’arithmétique binaire ; cela n’a pas échappé à Jaffeux : « Le Yi King s’apparente aussi à un manuel d’écriture abstraite ; toutes les combinaisons de trigrammes sont des signes graphiques qui vident notre alphabet grâce à un appel inespéré des nombres. » Cette creative method faisant largement appel au hasard (ou hasart) est un réservoir infini de potentialités poétiques : « L’alphabet s’articule avec le hasart pour ouvrir un texte sur tous les possibles » ; ainsi Courants blancs, Autres courants, Alphabet, Entre, Deux et Glissements…

On ne sera pas surpris d’apprendre, dans le chapitre « Cinéma », que Jaffeux, projetant ses tapuscrits (qu’il dicte, pour des raisons physiologiques) sur grand écran chez lui, soit tenté par une écriture plastique (voir Entre et Glissements, surtout) : « Chaque page se transforme en une image projetée sur un écran ; celui-ci agite des mots qui sont sous l’emprise de la fantaisie et d’un risque. » Elle est retrouvée ! quoi ? la grande abstraction ! c’est l’image allée avec le texte : « Des lettres ou des phrases, comprises comme des idéogrammes, indépendants des sons, se rapprochent des nombres ; elles peuvent aussi se confondre avec le dessin ou avec des taches. »

Pour finir, je suis d’accord avec Stolowicki : Mots est bien un grand cru de plus de Philippe Jaffeux !

13 juin 2019

[Chronique] Philippe Jaffeux, Mots, par Christophe Stolowicki

Philippe Jaffeux, Mots, Lanskine, mai 2019, 176 pages, 20 €, ISBN : 979-10-90491-99-1. [Pour découvrir le travail de Philippe Jaffeux, lire cet entretien fondamental]

Encore un grand cru de Jaffeux. Comme l’écru des crus il décroît et s’entrecroise aux effluves de la teinture rongeante du bain d’abstraction. Trêve de plaisanterie quand l’amer gronde et que du rivage.

Ou le livre des mots, de la chair de sa chair, dont faire chère lie, bombance et redondance, don d’anse et de volute, bien ivre sur la page compacte – aux trois petits blancs près d’entrée de paragraphe, ici supprimés et reportés en fin de page jusqu’à la pénultième incluse. De visuel il n’est pas ici d’autre procédé dont abuse & mésuse à bout touchant le poète.

Récapitulatif, testamentaire, teste âme en terre de ses mots, d’auteur, de ses titres, de modique microcosmique gloire, que contre tout usage et politesse la quatrième de couverture égrène : dix en neuf ans, un précipité, un collyre, encollé et labile, une vie d’écriture mode d’emploi. Il n’est que Nietzsche, se penchant sur La Naissance de la tragédie, pour oser cela.

Qui ne se souvient de découvrir dans Courants blancs (2014), après deux coups d’envoi, de lever de rideau, un poète se déployant en inextricables mais exorables apories aussi naturellement que Corneille en alexandrins. Ici, dressé un bilan de l’aventure scripturale abolissant le jeu qui l’a suscitée, dans un parti pris d’explicite absolu à bout d’énigmes fertiles (« j’écris avant tout pour questionner le sens des mots », « chaque mot est un événement prêt à transformer une phrase », « les lettres remplacent l’être, toujours à point nommé », « La marche de l’enfant, ouverte sur une dérive séditieuse, imprégnée d’une multitude d’ambiances fugitives »), on croit, à l’œuvre une cohérence là où manœuvrait l’incohérence élective, détordu l’objet noué naguère en foire conceptuelle, rétractée l’expansion du je en jeu à présent que le je est moins haïssable et moins occulté – à une mise à plat de l’aporie que confirme l’emploi nouveau, mouillant le vin de brève, tranchant la veine, d’un (voire deux, trois) point-virgule explicatif léger, effleurant.

Or non. Autotélique, autocentrée, une Critique de la raison aporétique déjoue les amalgames, la modération du jeu conceptuel et verbal accomplit une profession de cinquante fois il n’était ni moi ni je mais soi. « Un effacement de ma personne articule l’activité d’écrire avec une joie tragique ; le mental est secondé par un second mental » ; « une joie s’approfondit au moyen d’un enthousiasme tempéré ». À force d’aplanissement à l’élémentaire, l’aporie redouble de croiser ses impasses en impair, passe & manque (« Puis-je voir avec mes oreilles pour dévoiler l’énigme d’une image lisible ou d’une écriture visible ? »). Le contraste devient par moments insoutenable entre le corps réduit à l’immobilité par la maladie et l’agilité décuplée de cette pensée qui ne craint plus de s’appesantir où le bât blesse. Une éloquence délocalise la loquacité de la transcendance en immanence heureuse. Je pense à la verve de Matisse, à sa renaissance, très diminué physiquement, dans l’œuvre finale des papiers gouachés découpés en jazz, à son art pensé, toujours créativement pensé – là où Jaffeux enfièvre et dénerve, innerve la pensée. De la mise à plat à la remise en aporie, toutes les nuances de la (dé)raison dialectique à l’œuvre et à l’ouvrage.

Le tour de vis de l’abstraction desserré d’un perceptible quantième.

D’une macrocosmique « éclipse de l’espace et du temps » émerge un espace-temps vécu, un bon siècle après qu’on l’a conçu enfin vécu, comme seule vivre et concevoir « aiguise une transfiguration de la souffrance ». Dans la cannibalesque chair de sa chair torturée en bouillie de chaos, l’Inca Jaffeux incarne cas par cas « l’espace paginal ». Ce qui vagit là dans « un chaos gigogne » (les Incas ne distinguent pas en quechua l’espace et le temps) altère alterne, de « hasart sidéral », le haut re ô, le large à plat. « Corrigible à l’envi », « corrigeable à l’infini » la « mauvaise élocution » qu’induit et aggrave la maladie.

Ponctué de récurrents « dans le meilleur des cas », « pour le mieux », « au mieux », nuancé en « pour le meilleur ou pour le pire », un enthousiasme d’enfant philosophe passé par les fourches caudines d’une non-vie aporétique – puisatier épuise de la musique, de la peinture suprématiste, de la culture, du rêve même les distorsions fécondes. Exhaustif d’une vie. En un glossaire amoureux d’un soi, celui d’un autre, à vingt-six entrées de l’être alphabet. Quand des théories de théories processionnent et procèdent sans jamais sourdre haleine, ah si l’intelligence pouvait tenir lieu de tout.

Le tour de vis de l’abstraction resserré d’un perceptible quantième. L’abstraction concrète épandue.

Vertigineux sanglé que le sanglot n’apaise. À l’absurde préférant « le nonsense anglais » plus chargé de sens, d’essences subtiles où « l’antinomie trouve sa cohérence dans la contradiction ». À l’affut d’alphabet, l’alpha et le bêta, et l’omicron et l’oméga, de précision conceptuelle inégalée, égarée. À qui primitives et premières « la métrique et la cadence restituent la grâce insolite des nombres » (la villanelle et la sextine lui donnent raison, et les premiers comptages, la lunaison pour décimale). Pris de « vertige du zéro […] compris comme un nombre qui nomme tous les autres nombres ».

L’intellect, qui a ses héros et ses martyrs, ses hérauts d’armes et son aloi, déploie toute la largesse d’« un cri panoramique ». D’effilé aplomb l’âme jaffeuse de Jako Van Dormael surplombe Toto le héros.

21 août 2017

[Chronique] Spéciale Philippe Jaffeux, par Christophe Stolowicki

En cet été 2017, trois publications  de Philippe Jaffeux : Deux, éditions Tinbad, 236 pages, 21 €, ISBN : 979-10-96415-04-5 ; Glissements, éditions Lanskine, 56 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-54-0 ; 26 tours, éditions Plaine page, Barjols, 60 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-05-0.

Trois livres parus à peu d’intervalle : un épais volume, une plaquette haute, un livre-objet. De « IL » en « nous » deux personnages en quête d’auteur croisent décroisent un écrivain prolifique, « protéiforme », happant l’émulation de ses lecteurs. « Les inachèvements inacceptables de son inaction inavouables inaugurent l’inamovibilité » d’un, apophatique qui démontre sinon l’existence de Dieu celle de son suppôt, sautant l’obstacle de l’automaticité de la négation de clocher en clocher d’un steeple-chase alternatif, d’antiphrase en paraphrase, de triple à quintuple dérobade. Son nuancier de l’être épris de glissements, pris de convulsions, une colossale performance le laboure en boustrophe. À preuve par neuf fois 26 tours une somme de soustractions épouse épuise la matière critique d’une prodigalité nerveuse. Nul commentaire ne l’épaississant assez pour défaire le nœud gordien dont nous nargue la tranche, son exhaustivité devançant les objections en y abondant, au gré de la dissociation libre, de la contrainte assistée par ordinateur – nous nous le rappelons et il voyage, rimbaldien Génie qui abolit, surmultiplie le mallarméen « hazart ».

 

Deux. Un très fort joueur de whist, d’échecs, de bridge à pont d’aplomb du Pantalon d’une commedia dell’arte s’installant dans la petite ville de notre microcosme, une passion du jeu s’empare des piliers de fumoir qui ne mangent ni ne boivent à son instar – rajoutée aux Diaboliques de Barbey d’Aurevilly cette hypertrophie de l’intelligence, cette « mise en abyme d’un vide tautologique » dont l’auteur est le critique et la plaie, la victime et le dérouleur d’un supplice savant. Aux contraintes de temps et de lieu, à la déclamation cornélienne un classique contemporain substitue celles de l’abstrait récurrent. « Les mots qui ouvrent sa bouche savent pourquoi nous sommes enfermés dans une langue qui nous ignore », le pasticheur allonge d’une rasade d’eau claire un vin de grande garde.

 

Un tireur de cartes numériques traque une suite de métathèses imprononçables. Plutôt que Bételgeuse ou Altaïr un appoint à la ligne suscite Becrux,  Hadar, Zubra, chaque fin de vers semant en décrochage alphabétique la dent de lait de géant du vers suivant. Par glissements un poète sériel déplace lacunaire de proie en proie aux commissures priseuses de la langue le curseur de son déboîtement. Muet à tire d’ailes « un gentil cul prend le pouls d’un outil avec le fusil d’un fils saoul. »

 

Quand ellipse, hyperbole, parabole, les trois sections coniques ont leur répondant littéraire, la spirale manque à l’appel, laissant pendre dans le vide de métaphore ses anneaux rouillés – Jaffeux en 26 tours de son trope favori, 26 coups de cachet tournant sur les parois d’une grotte platonicienne en trompe-l’œil magrittéen, piégeant du non-sens en ses volutes répare une lacune.

 

La poésie expérimentale relevant non du laboratoire de la langue mais de la vie à vie à mort en mots, prendre Jaffeux au sérieux discursif non au tragique serait le trahir.    

11 septembre 2016

[Chronique] De l’image à la lettre, une cinétique du silence, par Marie-Josée Desvignes

Philippe Jaffeux se livre ici à un exercice périlleux, celui de parler de son travail d’écriture, tant il dit réprouver «un discours qui risquerait de prévaloir sur le contenu [de ses livres] ». [Entretien de Philippe Jaffeux avec Emmanuèle Jawad]

Philippe Jaffeux, Écrit parlé, entretien avec Béatrice Machet, Passage d’encres, coll. "Trait court", été 2016, 40 pages, 5 €, ISBN : 978-2-35855-121-2.

 

Ecrit parlé, titre donné à cet entretien avec Béatrice Machet, tente donc de dépasser l’opposition entre ce qui a été écrit et ce qui se dit ensuite sur… Ça dit aussi son expérience originale de l’écriture pour lui qui n’a plus que la parole orale comme moyen d’expression écrite-parlée.

Ça renvoie aussi peut-être à ce désir de dépasser tout simplement l’opposition entre les mots verbalisés et ceux qui ont été mentalisés, une façon de dissoudre la frontière du langage, diffracter voire annuler la notion de temps entre les deux.

« Mais cet entretien a pour seule ambition de t’inviter à voyager dans ma tête et à partager mon expérience avec l’écriture », répond-il à Béatrice Machet.

Bien sûr, on peut parler à l’infini de l’écriture de Philippe Jaffeux, on peut plus encore parler de son expérience de l’écriture, une écriture à propos de laquelle Béatrice Machet évoquera la « tentation apophatique », avec cette dualité présente dans sa conception de l’écriture qui englobe une chose et son contraire. Béatrice Machet emploiera même le terme de « post-poésie et les nombres », parlera d’une écriture de « la poésie contre la poésie ». Une poésie qui englobe les chiffres et les lettres, l’alphabet et les nombres, « l’envers et l’effondrement du je », pour atteindre à une perception fine de ce qui se cherche dans le langage, une expérience quasi mystique ou en tout cas qui a à voir avec le mystère.

Et c’est ce mystère de l’écriture de Philippe Jaffeux qui est passionnant, son rapport à la langue, à ce besoin de dire, à cette nécessité à la fois de dire et de taire.

L’écouter écrire est tout aussi étonnant que le lire. On a vu déjà comment Alphabet et ses Courants blancs se construisaient. Alphabet empruntait à un processus de construction et d’associations mentales, voire à un processus de déconstruction où les lettres sont des trous noirs dans la cinétique du silence continu, jouée par la ponctuation, peut-être dans un désir d’atteindre à une conscience cosmique. J’écris pour m’oublier et me perdre, j’écris surtout pour m’ignorer, nous dit Philippe Jaffeux en substance.

« Alphabet invoque la nécessité d’exprimer une multitude de connexions avec ce continent intérieur inexploré ».

La construction d’Alphabet interpelle l’art visuel et le livre se fait tout seul, il s’invente, rythmé par le souffle d’associations impromptues qui refusent le lyrisme (ou alors un lyrisme de l’électricité comme il l’explique ailleurs) et où seul préside le hasart1.

Essayer de s’abstraire de la poésie alors qu’on n’en a jamais été aussi proche peut-être par l’exaltation d’une langue « buissonnante » et musicale.

« Le rythme est un moyen de m’extraire de l’écriture par l’écriture car la nature de mon activité s’appuie surtout sur la source abstraite de la musique ».

Sans doute est-ce dans cette abstraction comme on dit « retrait » qu’on atteint le mieux à la poésie et donc à la joie. Même si angoisse et peur président ensemble au surgissement en tant que « stimulants qui me propulsent au-delà de la réflexion vers un éveil de ma langue, vers des distorsions baroques qui néanmoins n’entachent pas mon admiration pour les règles de l’harmonie classique ».

L’essentiel est de disparaître derrière l’écriture, de se laisser déborder, l’activité alors « se construit essentiellement avec des mesures, des coupes inexprimables, des agencements de fragments, des successions d’instants, des phrases dont le point de départ est primordial. »

Une poésie que Philippe Jaffeux nomme « spatiale » ou numérique parce qu’essentiellement travaillée à l’ordinateur et à la voix, l’informatique lui permettant de dépasser les codes de l’écriture, de jouer avec l’abstraction des nombres et les lettres. « Un dialogue entre l’électricité et mes nerfs malades », dans une perspective d’incertitude, d’aléatoire, de hasart.

En ce sens, « Alphabet organise plutôt un glissement de l’écriture vers l’image », c’est un jeu fascinant pour le lecteur où le code binaire de l’ordinateur dans ces « courants » est à l’image du Yi-King, il réinvente la notion de mouvement, entre mutations, changements, transformations dans une rencontre des contraires.

« A l’instar de mon corps, mes textes sont traversés par une multitude incontrôlable de courants électriques ».

La tension électrique à l’origine du débordement verbal, organise et « entretient une lumière qui occulte mon ego et qui m’aide, par conséquent, à fabriquer des phrases. » Dans cette tension des extrêmes entre dire et taire, entre jet continu et calme, entre veille et sommeil, le fil de la pensée se tend, annule le calcul laborieux de l’ego, ne laisse place qu’à l’instant présent, sans fioritures pour une production où le hasart seul et l’abstraction présentent « des empilements de fragments, de mouvements immobiles ».

Il s’agit alors de trouver un moyen d’écrire sans écrire (d’où l’oubli de soi), de s’ouvrir à l’inconnu, « révéler une oralité de l’écriture, une langue de l’intuition ».

Dans sa recherche d’une poésie qui s’écrit seule, dépouillée de l’ego, un langage qui s’énonce sans calcul, presque intuitivement l’aléatoire du numérique, de l’ordinateur seul nous ramène à une réalité quand tout est tentative pour s’extraire du monde, de façon à transcender les souffrances de l’auteur en une joie quasi mystique.

« J’essaie d’associer l’acte d’écrire à un exercice spirituel qui m’aide à sortir de moi-même et à intégrer des expériences avec l’éternité. »

Dans une spirale ou une boucle, la flèche de l’écriture lancée vers cet ailleurs transcendé rejoint l’origine du verbe pour retrouver « l’éternité et la simplicité d’un alphabet », quitte à employer une langue décalée, compulsive, obsessionnelle. L’écriture fragmentaire alors s’apparente dans sa projection, par le rythme, à la musique, par la construction à un montage cinématographique, par accumulation, épaisseur des silences, dans un montage aléatoire des mots, il faut savoir « prendre le risque d’une sauvagerie ».

Philippe Jaffeux n’écrit-il pas de la poésie contre la poésie ?, lui demande Béatrice Machet, très justement. Peut-on encore appeler poésie ce qui émerge d’une langue en proie à ce vertige ? Oserais-je ? Oui, sans doute, si la poésie est ce quelque chose qui, en chacun de nous, fait trace.

« Dans l’idéal, il serait préférable que je n’entende pas ni ne comprenne ce que j’écris afin de rejoindre la dimension universelle d’une vacuité extatique, d’un style abstrait, d’un épanouissement dans une absurdité tragique et presque naturelle ».

 

1Le mot hasard, orthographié volontairement « hasart » par Philippe Jaffeux très souvent dans ses textes, renvoie à faire entrer du jeu, de l’invention, dans l’art… Le hasart prend la place du temps s’il joue avec une lettre qui gagne les faveurs du jeu (T36, in Courants Blancs).

3 février 2015

[Chronique] Philippe Jaffeux, Autres Courants blancs, par Emmanuèle Jawad

Concernant Philippe Jaffeux, voici le second volet d’un double diptyque : le second volume des Courants blancs et la chronique d’Emmanuèle Jawad à lire dans le prolongement de son Grand entretien avec l’auteur.

Philippe Jaffeux, Autres courants, Atelier de l’Agneau, St-Quentin-de-Caplong (33), janvier 2015, 80 pages, 16 €, ISBN : 978-2-930440-82-8.

 

Autres courants, dans la composition d’un diptyque avec Courants blancs, poursuit sur une même structure (70 blocs textuels de 26 phrases), selon les mêmes modalités (à l’aide d’un dictaphone), un agencement de propositions mettant en relation des contraires au sein d’une même phrase. On notera la couverture du livre symétrique, en pôle opposé ou négatif, à celle de Courants blancs. Ces énoncés rejoignent les suites paradoxales de Courants blancs, dans l’introduction, au sein d’une même phrase, de ce qui pourrait être des pôles négatifs et positifs d’une même notion (ainsi visible/invisible, sur la notion de temporalité : futuriste/passé ; sur le lien : attacher/quitter ; sur la notion de construction : brique/ déconstruit, etc.), champs lexicaux recouvrant, au sein de chacun d’eux, une dualité, une « magie binaire ». De cette logique structurante, commune à ce diptyque1 mais sans doute ici moins radicale, Autres courants s’en déporte, par endroits, dans une sensibilité accrue, introduisant ainsi aux côtés de l’abstraction des notions mises en équation, des affects, émotions (notamment peur, angoisse).

 

La construction des propositions s’opère dans une mise en correspondance de deux segments coordonnés, en référence à la structure du contrepoint (la superposition de deux thèmes en constituant un troisième). Ce deuxième segment d’une même phrase, dans Autres courants, peut être également explicatif, dans un renforcement sémantique alors du premier. Ainsi : « Les mots de sa terre perdaient leur sens car sa planète tournait autour d’un monde absurde » , ou encore : «  La réalité de sa page était d’autant plus angoissante qu’il imaginait la solitude d’un vide féerique ». La mise en relation de contraires, de registres ou domaines de références différents, peut s’établir d’un segment à l’autre ainsi qu’à l’intérieur d’une même segmentation de la proposition (ainsi associant vie mentale/corporelle : « présence psychique de son corps »).

 

La spiritualité, la notion de sacré, prégnantes dans l’ensemble du texte, la représentation d’un espace («univers», « chaos ») avec ses différents éléments (eau, feu, air) ainsi que, sur un autre axe, l’écriture dans sa matérialité et ses éléments spécifiques (interligne, page, lettre, alphabet, ordinateur) restent les motifs structurants de l’ensemble. L’alphabet, s’il est énuméré par la réitération du mot « lettre », conserve une entité propre, abstraite, que Philippe Jaffeux relie au sacré (« l’alphabet purifiait sa parole chaotique », « alphabet féérique »). L’étendue du lexique se rapportant à la spiritualité et au sacré est considérable (« prophéties », « les Dieux », « terre sacrée », etc.). La notion de sacré se rapporte également aux nombres (« nombres divins ») et aux animaux, tissant des liens avec une temporalité éclatée (rapport à la préhistoire, à la genèse « l’homme à l’image des nombres », à notre contemporanéité).

 

Si l’on retrouve la structure et l’ensemble des motifs présents dans les précédents livres de Philippe Jaffeux (structure des Courants blancs, divers motifs communs à Alphabet également), des écarts se produisent dans une forme d’assouplissement des énonciations paradoxales par l’introduction ou la présence marquée de certains motifs moins portés vers l’abstraction (en particulier celui du corps). L’expérimentation formelle ne se soustrait pas à la rigueur des propositions, leur structure, mais les accompagne dans l’introduction de jeux sonores, homophoniques, orthographiques (« le hasart » faisant lien avec Courants blancs), détournements (phrase en miroir).

 

 

De cette composition rigoureuse, parfaitement maîtrisée, les séries formant blocs textuels se trouvent jalonnées par de superbes propositions qui font lien et que l’on peut isoler (« Des octets transparents cristallisent le grain d’une page qui recueille le sel d’un vide numérique. »).

 

1 Terme employé par Philippe Jaffeux concernant Courants blancs et Autres courants.

25 janvier 2015

[Entretien] Du spirituel à l’art électrique, entretien de Philippe Jaffeux avec Emmanuèle Jawad

De la post-poésie au post-humain, du spirituel à l’écriture numérique/électrique… Tel est l’itinéraire de ce passionnant entretien d’une grande intensité : merci infiniment à Philippe Jaffeux et à Emmanuèle Jawad pour ce travail remarquable.

 

Afin de faciliter les échanges et leurs développements, cet entretien a été réalisé à partir de plusieurs conversations téléphoniques qui ont fait l’objet d’enregistrements audio. Pour une version écrite, l’ensemble de ces échanges vocaux a été retranscrit ensuite par Emmanuèle Jawad. Des modifications sur la version finale du texte de l’entretien ont ensuite été apportées par Philippe Jaffeux à l’aide d’un logiciel de reconnaissance vocale.

 

Emmanuèle Jawad : Alphabet se répartit sur plusieurs publications : O/ L’AN en 2011, N L’E N IEME en 2013 et Alphabet de A à M en 2014. Ces trois livres couvrent un champ d’expérimentation considérable prenant pour même motif l’alphabet. Peux-tu revenir sur la construction chronologique de cet ensemble ?

Philippe Jaffeux  : Les chansons qui constituent les 26 pages de la lettre A intitulées Préface ont été écrites il y a plus de 15 ans. Elles se distinguent des autres lettres d’Alphabet. Elles se rapprochent d’ailleurs plus de la poésie romancée que de la chanson. J’ai intitulé ces chansons Préface parce qu’elles sont différentes, dans le style, des autres lettres de Alphabet. Pendant 5/6ans je n’en ai rien fait. Puis j’ai eu l’idée de poursuivre ce travail en faisant des lettres de 26 pages. L’écriture de B à Z a pris 7 années. Après corrections, je n’ai conservé que les quinze premières lettres qui ont été terminées il y a cinq ans. J’ai l’impression de n’avoir écrit que des brouillons. Je suis au service d’un alphabet perfectible où rien n’est jamais définitif et qui est toujours l’objet de transformations, de métamorphoses. La plupart de mes textes ont été publiés lorsque je n’ai plus eu l’envie de les corriger. Je ne vois pas de limites à la correction, cela peut se poursuivre jusqu’à l’épuisement, au-delà du simple besoin d’être satisfait. C’est aussi en ce sens qu’aucun de mes textes ne peut être achevé et que mon écriture est donc expérimentale. Mes textes sont toujours en devenir, ce sont des processus qui sont surtout liés à une pratique systématique du doute. J’hésite sur chaque mot que je m’apprête à écrire ou à prononcer. Alphabet n’invoque pas d’idéaux ou d’essences, il ne se réfère à aucun absolu. Si j’ai une méthode, elle consiste à essayer de me limiter à n’être rien d’autre que ce que je suis présentement en train de faire. J’essaie d’avoir une relation immédiate, instinctive, pulsionnelle avec des mots qui s’assemblent entre eux grâce au hasard et au chaos, qui est l’unique loi de mon écriture. Les phrases ainsi formées sont imprévisibles et, en retour, ce sont elles qui fabriquent ma pensée : je deviens alors aussi une création de mes textes. Alphabet tente de rendre possible l’impossible en s’appuyant sur des mesures, des limites à l’intérieur desquelles je n’ai aucun but : je ne sais pas où je vais car cela me semble être la meilleure façon d’avancer ; toujours aller de l’avant et, dans le même mouvement, tenter de s’élever. Je privilégie l’exercice, la pratique d’écrire sur mes réflexions ; mes idées, si j’en ai, viennent en écrivant et non pas en pensant. J’essaie d’automatiser mon activité au moyen d’un rythme qui doit venir à bout non pas seulement de la pensée discursive mais de la pensée tout court, du mental et, si possible, de la volonté. L’alphabet me permet de mettre en avant la matière de l’écriture. Cette intention est parfois exacerbée et peut prendre la forme d’une excroissance : représentation d’une disquette d’ordinateur (lettre M) ou d’un cédérom (lettre O).

Emmanuèle Jawad : Comment te situes-tu par rapport aux écritures expérimentales, à la poésie visuelle, à contraintes?

Philippe Jaffeux  : Je ne me sens pas relié à la poésie visuelle ou spatiale des années 60/70 de par mon travail avec l’ordinateur qui est à la fois le support et le thème d’Alphabet. L’emprise actuelle du numérique sur l’écriture favorise, à mon avis, un surgissement opportun des nombres. Mes textes tentent aussi de témoigner de cet état de fait. Je n’ai évidemment pas la prétention de faire quelque chose de nouveau mais j’essaye de porter un regard inédit sur des lettres antédiluviennes. L’intervention de l’ordinateur, l’utilisation des nombres comme une matière qui préexisterait aux lettres, me détache des traditions liées à la poésie graphique et peut-être même de la littérature… J’espère pouvoir façonner des octets avec l’alphabet comme un artiste qui travaillerait avec le support de sa peinture. Pour toutes ces raisons mon travail ne se réfère pas non plus à l’Oulipo, d’autant que mon rapport aux mesures n’est pas comparable à l’utilisation de contraintes. Ma poésie ou mon antipoésie est numérique car, selon cette technologie, les lettres se réduisent à être seulement des nombres. Je travaille avec, et non pas contre, des machines qui, par conséquent, particularisent mon activité. Le terme de post-poésie aurait peut-être un sens à condition qu’il soit associé à celui de post-humain, c’est à dire, en ce qui me concerne, à une écriture générée en partie par les ordinateurs. Mes textes essayent d’évoquer un entrelacement entre le langage de l’électricité et celui de l’alphabet. L’énergie de mon travail est d’abord électrique car elle émane des ordinateurs. Mes nerfs éprouvent aussi du plaisir à être mis en éveil par le flux électrique de ces machines. Toute la dynamique de mes textes est soutenue par un alphabet électrique qui aspire surtout à être l’incarnation d’un mouvement, d’un élan transcendant et libérateur. Si les réflexions de Nietzsche sur Pythagore m’ont conduit à attribuer une valeur divine aux nombres, j’utilise aussi ces derniers comme les pièces d’un jeu qui essaient de traduire le lyrisme de l’électricité. Mon activité peut être définie comme une tentative de numérisation poétique et impersonnelle de l’alphabet.

Emmanuèle Jawad : Alphabet se rapporte à la lettre, dans son entité, ainsi qu’à l’alphabet, dans son ordonnancement. Dans chaque séquence, ouvrant sur une des lettres de l’alphabet, se retrouve, d’une façon ou d’une autre, l’alphabet entier énuméré, dans sa suite ordonnée, comme une mise en abyme de l’alphabet. Quelle prédominance dans cet ensemble, lettre ou alphabet ?

Philippe Jaffeux  : Dans mes livres, l’alphabet fait écho à des lettres de vingt-six pages. Celui-ci est construit grâce à l’emboîtement d’un microcosme dans un macrocosme. La mise en abyme est aussi une ouverture sur un espace gigogne. D’une façon plus générale, c’est la lettre qui préexiste à tout. Comme dans le Zohar, les lettres précèdent la création de l’univers et induisent donc celle de l’homme et de la parole. Dans le même ordre d’idée, je pense que les lettres furent d’abord des traces, des dessins, des gestes qui précédèrent et déterminèrent l’apparition de la parole. Contrairement aux idéogrammes, aux hiéroglyphes, aux lettres arabes ou hébraïques, notre alphabet phonétique et utilitaire, domestiqué par nos paroles, a perdu toute relation avec le sacré. Mes efforts consistent souvent à me déporter dans les marges de l’écriture afin de révéler l’illisible et parfois l’inhumain. Dans un monde séparé du cosmos, mon écriture a besoin de basculer dans l’irrationnel et le divin. Le monstrueux et la démesure peuvent aussi contrecarrer cette carence. J’écoute la conscience de mon inconscient afin de venir à bout de la raison raisonnante, de la glose, des ratiocinations, de la pensée réflexive… Écrire Alphabet est aussi un moyen de révéler tout ce qui n’est pas lisible. Je dispose de quelques artifices pour me distancier de l’écriture : ponctuation, pagination, mise en page, mesures, poids des pages, couleurs, nombres d’octets, sens de la lecture… A ce sujet, le travail d’édition effectué par Christiane Tricoit (Passage d’encres) est exceptionnel. Mes quinze lettres sont des images qui étayent une construction visuelle. Si Alphabet est un travail d’inspiration formaliste, il ne succombe néanmoins pas à une esthétique de l’abstraction car la popularité des ordinateurs détermine aussi le sens de mon travail, celui d’un « écrivain-analphabète ». Grâce au numérique, les échanges entre le texte et l’image sont aujourd’hui florissants. C’est certainement pour cela que les 390 pages de Alphabet peuvent être lues et /ou vues. En ce sens, mes quinze lettres pourraient s’inscrire dans une éventuelle dimension mythologique car elles sont, précisément, aussi préhistoriques ! Par ailleurs, j’essaye de me concentrer sur des lettres qui dépassent l’écriture parce qu’elles sont, tout simplement, plus précises que les mots. L’alphabet me permet d’être transporté par l’esprit de la géométrie, de l’architecture et d’être émerveillé par un jeu de construction… Les lettres me servent essentiellement à créer et à vivre dans mon propre monde.

Emmanuèle Jawad : Quelle place la distorsion (je reprends ici l’un de tes termes), qu’elle soit lexicale ou graphique, visuelle,  occupe-t-elle dans cet espace d’écriture?

Philippe Jaffeux  : Les distorsions me permettent de me décaler par rapport à l’écriture. Je recherche toujours un déséquilibre qui me permettra d’avancer et de me lancer des défis. Chacune de ses déstabilisations, toujours constructives, est un moyen de savoir jusqu’où je peux aller, de définir des limites. Alphabet exprime un foisonnement de limites qui s’ouvrent sur autant de possibles et, espérons-le, de lectures différentes. Le fonctionnement de mes textes repose sur une construction précise, minutieuse, monomaniaque, sur le sens d’une multitude de détails. Alphabet rebondit systématiquement sur la dernière page de chacune de ses quinze lettres. Ces épilogues décident de l’ordonnancement et de l’animation de mon livre grâce à des récapitulatifs de mesures. Le potentiel de l’alphabet est inépuisable car il se régénère sans arrêt au contact d’un vide qui est support-même de création. Alphabet puise son énergie dans un vide roboratif et dans chaque proposition du hasart… que j’orthographie avec un t ! La pensée taoïste a certainement joué un rôle primordial dans ma relation avec ce vide créateur qui va à l’encontre de celui que l’on associe généralement au néant. J’éprouve moins de difficultés à me rapprocher du Taoïsme qu’à essayer de me rattacher à une tradition artistique. Outre les ouvrages des penseurs taoïstes – ceux de Jean François Billetter, de Jean Levy ou de Daniel Giraud, parmi d’autres – m’ont beaucoup aidé à affiner les notions de cette philosophie qui rejetait toutes formes d’études et d’enseignement oral. Malheureusement, mon ignorance de la langue chinoise limite mon exploration du Taoïsme. Quoiqu’il en soit, seul un engagement spirituel inflexible peut cautionner ma poésie expérimentale. Cette orientation me permet de me délester de mon ego, d’être donc inspiré par des forces cosmiques, d’accéder à une forme de simplicité, d’être traversé spontanément par les mots, de ressentir la force d’un mouvement qui transcende l’espace et le temps. C’est souvent à la suite d’un enroulement, d’une révolution autour de moi-même que je suis habité par le savoir d’une ignorance qui me permet d’écrire. Des permutations tentent, parfois, à l’image des illuminations taoïstes, d’exprimer l’opération d’un renversement (lettre K, par exemple) qui pourrait peut-être s’apparenter à la théologie négative, là où l’envers donne alors une nouvelle vie à toutes les choses et à chaque mot. La pensée taoïste reconnaît aussi la force de la spontanéité, de l’enfance, elle rejette l’art social et la culture à la manière, peut-être, si attentionnée, de Jean Dubuffet.

Emmanuèle Jawad : Tes références, en amont de ton travail, sont donc davantage d’ordre philosophique, spirituel et plastique que proprement littéraire…

Philippe Jaffeux  : Une multitude d’œuvres suscitent mon admiration, mais je ne m’inscris dans aucune filiation et mon travail ne fait référence ni à des artistes/écrivains, ni à aucun groupe. Dans le meilleur des cas, mon activité se situe à l’extérieur de la communication, des opinions ou des connivences. Je ne me sens pas concerné par ce qui peut relever de l’avant-garde, car on écrit toujours par rapport à quelque chose. A mon sens, les futuristes composent le premier et, par conséquent, le dernier mouvement d’avant-garde. Leur inclination prémonitoire pour les machines me semble très perspicace. D’autre part, j’ai lu beaucoup plus de romans que de poésie ou de philosophie. Lorsque je lisais des romans, toujours très longs, je ne cherchais pas vraiment à m’évader mais à me retrouver dans un état d’hypnose proche de l’extase ou de la torpeur. Mes séances de lecture étaient des performances qui devaient s’effectuer dans des limites de temps. Ce que je souhaite retrouver aujourd’hui, dans mon travail d’écriture, c’est l’état dans lequel j’étais lorsque je lisais des romans. Cette disposition d’esprit me permet aussi, grâce à l’alphabet, de percevoir la vie comme un rêve. Par ailleurs, L’Apprenti Sorcier me semble être la seule histoire qui pourrait illustrer une partie de mon activité. Je jette souvent des mots en l’air sans savoir où ils vont retomber. Lorsque l’enchantement opère, ces vocables s’entrechoquent et ils deviennent incontrôlables. Mon écriture alors s’emballe d’autant plus qu’elle est électrisée et toujours accompagnée par de la musique, le plus souvent, frénétique… parce que tout est question de rythme et de rien d’autre, à mon avis. Je suis ensuite entraîné par mon intuition, par mes pulsions et peut-être par une forme d’autosuggestion qui se combine à un déluge de corrections irrépressibles ; mes divagations, digressions, improvisations prennent dès lors toute leur envergure. Lorsque je n’ai plus aucun ascendant sur moi-même ni sur le monde, il me semble que j’écris enfin pour m’attacher à mes peurs et pour leur donner un sens.

Emmanuèle Jawad : L’intervention du dictaphone numérique qui s’est imposé à toi, tout d’abord, comme une nécessité pour poursuivre ton travail, t’a permis de développer de nouvelles formes d’expérimentations et marque la transition d’un travail ayant une forte dimension visuelle et graphique (Alphabet) vers un autre davantage porté vers l’oralité dans Courants blancs. Parallèlement, tu poursuis également l’écriture d’une pièce de théâtre expérimentale qui, par définition, tisse un lien avec l’oralité. Comment définirais-tu cette place de l’oralité de plus en plus prégnante dans ton travail ?

Philippe Jaffeux  : Aujourd’hui, il n’y a rien de plus important pour moi que la parole. Ce n’est donc pas un hasard si nous sommes actuellement en train de faire un entretien vocal, même si je le retravaillerai par la suite. La parole décide de tout, elle maîtrise ma vie de A à Z ! A ce propos, et contrairement à ce que j’ai dit plus haut, notre alphabet phonétique peut peut-être avoir un caractère divin ou magique parce que, justement, il est marié à la parole. Par ailleurs, je peux très bien admettre aujourd’hui que c’est la lettre qui a tué l’esprit c’est-à-dire la parole de l’enfant ou la véritable pensée ; celle de la spontanéité et du jeu. J’écris peut-être tout cela grâce à mes déficiences neurologiques, qui ne me permettent plus d’écrire à la main depuis quinze ans, ni avec un clavier depuis deux ans. Dans le même ordre d’idée, ce sont d’abord mes longues et indispensables séances de verticalisation dans mon fauteuil électrique qui m’ont permis d’écrire (avec un dictaphone et un logiciel de reconnaissance vocale) mes deux séries de 1820 courants. En ce sens, la maladie a certainement été utile à mon travail d’écriture.

Emmanuèle Jawad : Courants blancs met en place des propositions paradoxales dans des associations incongrues. Ton travail dans Alphabet et Courants blancs se caractérise par une rigueur mathématique, une tension logique, et en même temps il tisse un lien avec l’absurde…

Philippe Jaffeux  : Mes courants mettent des mots sous tension afin d’alimenter un vide paradoxal. Ce vide-plein évoque la résolution immédiate d’une contradiction à l’aide de polarités complémentaires. L’énergie d’un doute libérateur, d’une remise en question des mots, est à l’origine de chacune de ces phrases. Le terme de « pensées imaginatives », utilisé par F.Favretto (Atelier de l’Agneau) à propos de ces aphorismes me semble très judicieux. Un jeu entre le sens et le hasard préside à la construction binaire, bilatérale, de ces courants qui sont, paradoxalement, un moyen de venir à bout de la dualité, de l’intelligence séparatrice ; de cette défaillance qui nous contraint à séparer le malheur du bonheur, l’objet du sujet, la vie de la mort, etc. Mes deux séries de 1820 monostiques ont été écrites très lentement ; six par jour en moyenne. Des contorsions et des pulsions disciplinent la création d’un courant grâce à de nombreuses associations de mots qui finissent par donner un sens à une ligne, à une corde sur laquelle je me tiens en équilibre. Mon admiration pour Bach, m’a peut-être conduit à créer de nombreux courants selon la technique du contrepoint ; en superposant deux phrases pour en créer une troisième, cette méthode s’apparente aussi à une forme de destruction créatrice. J’ai peut-être eu recours à des hallucinations logiques pour écrire certains de ces courants mais je crois, en toute modestie, que j’ai été touché par un état de grâce qui se situe entre la volonté et la spontanéité : là, peut-être, où l’absurde prend un sens.

Emmanuèle Jawad : Peux-tu revenir sur la pièce de théâtre sur laquelle tu travailles actuellement et sur ce travail donc que tu poursuis, avec cette pièce, sur l’oralité…

Philippe Jaffeux : J’écris, avec Carole Carcillo Mesrobian, une longue pièce de théâtre radicale ; un dialogue sans début ni fin, entre deux personnages. Mes répliques existent enfin en dehors de l’écriture et elles me semblent spécifiquement théâtrales parce que je les dicte à un logiciel de reconnaissance vocale. Écrire un texte de théâtre avec mes paroles me donne l’impression d’être déjà dans la peau de celui qui pourrait le réciter ; l’alphabet est enfin court-circuité ! Mes répliques sont un décalque parfait de ma voix qui résonne dans un théâtre miraculeux… et inexistant ! Cette nouvelle expérience, détachée de l’écriture, m’apparaît être la conclusion, la résolution de toutes celles qui l’ont précédée. Tous mes textes étaient déjà théâtralisés avant même que je commence à écrire cette pièce. Une écriture théâtrale qui n’était pas destinée à la scène ? Depuis que je dicte ces répliques qui ne sont pas seulement destinées à être lues, je me focalise de plus en plus sur la question de la parole. Le mot « parole » ne se limite pas, pour moi, à désigner les mots que l’on prononce, mais ce vocable qualifie aussi ceux que j’utilise pour penser en silence, pour parler dans ma tête. Si je parle avec moi-même dans le but d’écrire, la pensée-parole silencieuse devient alors un remède ou au pire une manie. Cette pratique inaudible de la parole est déterminante pour la construction de mes phrases. Paradoxalement, grâce à la pensée, la parole devient aussi une observation du silence. J’enroule ma pensée dans ma parole, ou l’inverse, pour créer une phrase qui doit toujours exprimer un sens. Je ne perçois alors pas de différence entre la pensée et la parole. Dans ce nouveau texte, mes répliques essayent souvent de révéler le caractère tragi-comique de la parole. Le langage pourrait délimiter l’action de cette pièce qui en est complètement dénuée, car ce sont les mots qui jouent un rôle et qui essayent d’interpréter la parole. Je me rends maintenant compte que si j’ai opposé l’écriture à l’alphabet, c’était afin de rapprocher ce dernier de la liberté et de la spontanéité d’une parole qui, comme mes textes, est toujours susceptible d’être corrigée. Le personnage principal de cette pièce est le silence qui met au jour un drame de la parole. Le but de ce projet est de se soustraire au temps, c’est peut-être pour cela qu’il est interminable…

21 août 2014

[Livre – chronique] Philippe Jaffeux, Alphabet de A à M, par Jean-Paul Gavard-Perret

Ça ressemble à une thèse, mais ça n’est pas une thèse… un grimoire, un Verbier… LE Livre ? /FT/

Philippe Jaffeux, Alphabet de A à M, Passage d’encres / Trace(s), été 2014, 30 €, ISBN : 978-2-35855-103-8.

 

Aux mots Jaffeux préfère les lettres. A cela une raison d’évidence : nul besoin pour les seconds de respecter leur orthographe… Mais il y a plus : la lettre se rapproche du cri et du silence qu’à sa manière l’ordinateur revigore. Bref, la lettre est le premier bond, celui d’avant le verbe – juste avant.  D’une lettre à l’autre se mesure selon Jaffeux la distance du vide à l’enfance et de l’homme à la bête. Là où tout ne semble pas encore énoncé le signe ne fait pas encore le singe comme Prigent avant l’auteur l’avait déjà souligné. Et l’auteur de souligner que « le silence précéda la parole afin que les lettres puissent aussi être vues sans être lues » (p. 52) – ce qui dans sa tête n’est pas qu’une argutie.

Philippe Jaffeux propose ici pour la première fois la compilation de son « désastre très langue + très langue + très langue + très langue » qui demeure une des plus grandes entreprises littéraires du temps avec à la fois tous les  effacements possibles du simple logos pour une autre dignité du verbe. Les mots avancent ou sont en retard par effet d’alphabet. Non seulement « l’alfa bée » mais la syntaxe se démultiplie en coupures, comptines pour – sous prétexte de classements – désorganiser avec gourmandise et goinfrerie le monde et ses ordres. Face à la cupidité libérale, la littérature offre un retour  d’ombre en prouvant combien tout logos peut s’enrayer lorsque les cotes du non-sens montent inopinément.

 

Une nouvelle énergie alimente ce qui devient le théâtre d’une nouvelle poétique. Jaffeux la découpe en lames et carrés pour faire de son alphabet une « Terre Sentinelle »  gouvernée non seulement par de simples sentiments ou désirs mais par une voix et une déconstruction matérielle du texte par ordinateur. La poésie touche à la matière même de l’écriture dont le rapport secret emprunte le moins possible aux accidents du biographique. Elle est autant une science de la nature que l’expérimentation du langage  qui prend une signification non seulement conceptuelle mais perceptuelle aiguë. La page devient une table de dissection. Les objets (les mots) n’y sont jamais obscurs et inertes. Le langage agit dans sa graphie, ses polices, sa couleur, il joue de ses charades, de ses syntaxes et sémantiques, de ses fables, et entraîne le sens vers une extase matérielle. Loin de l’ordre discursif, Jaffeux offre par une démarche libre la capacité d’atteindre la tendre indifférence du monde. Elle secoue ce dernier jusqu’à se demander qui de lui ou de l’être inventa l’autre. Mais avec l’espoir secret d’assurer l’avenir des deux.

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