Libr-critique

22 août 2020

[Chronique] Philippe Jaffeux, Pages, par Christophe Stolowicki

Philippe JAFFEUX, Pages, éditions Plaine page, coll. « Calepins », été 2020, 56 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-30-2. [Deux extraits sur Libr-critique : « John Coltrane » ; « Ornette Coleman ».]

 

Une musique, un musicien, un groupe ou un instrument par page, de graphologie savante ou inspirée : si festival n’était pas gangrené par son mercantile emploi, tout ce que ce mot comporte de festif concentré s’appliquerait au présent ouvrage, auquel seuls les parfums manquent pour répondre au vœu baudelairien. En autant de musiques que l’année comporte de semaines, Jaffeux allie ici plus spectaculairement que jamais sa puissance de performance à une intériorité creusée au scalpel.

De Thelonious Monk « l’introspection musicale », la « pianistique percussive », l’ « exact contrepied » des accords attendus, les « notes écorchées », la « densité d’un défi asymétrique », les « mélodies elliptiques » d’ « autodidacte rigoureux » (excellente définition du poète) appellent un cadrage surligné de la page rompu par un accès minimal.

De Bach-Jaffeux, aux « répétitions radieuses [qui] soulignent les rebonds d’un thème pour consolider l’envol musical d’un écrit désarticulé », répond pleine page la « fugue inimitable » d’une pointe sèche de crayon.

Du Boléro de Ravel la montée lancinante est rendue de ligne en ligne, du corps puce au Gros-Canon, par le « crescendo » en format de leurs caractères.

De Gershwin « le fond paradoxal de jazz symphonique », la « vitalité puisée dans une trépidation urbaine », la « musique légère et populaire [qui] s’ajuste avec une œuvre savante et expérimentale » sont sobrement soulignées par le jeu du crayon, tout le long de la page, d’angles droits en aigus pour de virtuelles insertions.

De Miles Davis le « climat intériorisé », l’« expérience minimaliste du jazz », la « vibration inimitable » sont modulés en positif négatif par l’alternance de lettres blanches sur fond noir et leur inverse comme il a su allier, seul entre tous, le cool et le bop.

Le « chef-d’œuvre de clarté » de la 40ème Symphonie de Mozart, à « enchaînements réguliers de climats » et « exposée à une intensité mélancolique », se décline en lignes diagonales encadrées pour une contrapunctique composition.

Un quadrillage de kilt écossais soutient le son de la cornemuse, mi-« pastoral », mi-militaire. John Coltrane est moins bien servi.

La culture musicale de Jaffeux et son vaste éclectisme ne me permettent pas de le suivre en détail de Ska aux Doors, de la Surf Music aux Who, du Reggae à Little Richard, je les énumérerais en vain, mais de ce coiffe art, na, homme il me reste, prouvant sur fond écrit qu’un poète vaut tous les musicologues, la déambulation de page en page de géométries non euclidiennes, où sont évoqués ou figurent hoquets de politesse (celle de Monk) et déglutitions (celles railleuses de Sonny Rollins), pouce d’identité carcérale (Monk a fait de la prison pour usage de drogue, interdit des clubs où l’on jouait ses œuvres), diagonale du bel été, celui d’être et d’être été, convulsivement, rigoureusement, notre contemporain capital, minimal, expérimental, de clair métal à vif.

Plaine page : Jaffeux ne pouvait choisir pour ce livre éditeur plus indiqué, qui a reproduit en couverture les cinquante-deux pages (lesquelles ont été exposées à la galerie Les Frangines de Toulon, une par semaine, de février 2019 à février 2020), outre quelques-unes en supplément, versions non retenues (alternate takes).

12 juillet 2020

[Livres] Libr-vacance (1), par Fabrice Thumerel

Le printemps 2020 ne fut ni celui des auteurs, ni celui des éditeurs pour cause de crise sanitaire : avant la saturation de la fameuse Rentrée-littéraire, c’est vraiment le moment de faire le vide pour lire-méditer-écrire… Voici donc notre première livraison de LIBR-VACANCE : non pas un temps de loisir cool-et-ludique, mais un temps d’évidement salvateur…

 

â–º Mathieu BROSSEAU, L’Exercice de la disparition, Le Castor Astral, juin 2020, 134 pages, 10 €, ISBN : 979-10-2780-075-9.

« La vraie question est là : quel est le nom de notre absence ? »
(Mathieu Brosseau,  Et même dans la disparition, éditions Wigwam, 2010).

« L’écriture comme démarche ou comme transe n’a aucune socialité.
Comme le drogué est isolé dans son rêve, l’écrivain  vit dans l’alcôve
mortelle de ses jaillissements . Il écrit sa vie et, dans ce maelström, il
est cette coque de noix, il joue des humeurs de la mer et de son courroux :
il apprend à comprendre les flux » (L’Exercice de la disparition, p. 14).

L’Exercice de la disparition a pour point de départ un préambule paradoxal aux pages noires, en forme de faire-savoir, qui en appelle à la destruction des mythologies dominantes de l’espace, de la sincérité et de la transparence, de la propriété et de l’identité, celles des dualités innocence / culpabilité, dedans / dehors, Éros / Thanatos… D’où la résistance du poète à ce mal du siècle que constitue toute forme d’attachement, y compris et surtout l’enracinement dans « la médiocrité du sol » (55)…

Ce moment négatif vise l’avènement d’ « un temps nouveau, qui n’est plus humain, post-historique, un espace sans mémoire de part en part, un temps formé dont on sait l’origine et la fin, qui appelle la clairvoyance et qui pourtant est plus mobile que la lumière, dans son intérieur et son extérieur vibrant, c’est une forme obscure, une lumière noire, corps solaire brûlé à son éclipse »(25).

L’expérience de la disparition : faire sans pour faire sens.

 

â–º Philippe JAFFEUX, Pages, éditions Plaine page, coll. « Calepins », été 2020, 56 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-30-2.

Donner à ouïvoir un voyage musical dont les étapes sont des créateurs et Å“uvres célèbres, voire des instruments (saxophone, cornemuse, xylophone), tel est le projet de Philippe Jaffeux dans son dernier opus – dont on trouvera deux extraits sur Libr-critique : « John Coltrane » ; « Ornette Coleman ».

On ne peut qu’être admiratif devant l’inventivité de cette poésie visuelle qui est à la fois formelle et spirituelle. Les aficionados du poète retrouveront son attention au hasart et sa passion de l’alphabet.

Sans nul doute, vous vibrerez au Poème de l’extase de Scriabine tel que Philippe Jaffeux en décrit les résonances…

► Juliette MÉZENC, Journal du brise-lames, éditions Publie.net, printemps 2020, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37177-584-8 ; version numérique, avec jeu vidéo.

Journal du brise-lames : tout sauf confiné… Ouf !

Donner la parole à un brise-lames a cet avantage indéniable de se libérer de l’humain, trop humain : « Les humains, c’est fâcheux, ont tendance à tout ramener à eux, à des figures connues, identifiées » (p. 19)…

Cette distanciation permet de porter un regard trouble sur notre monde – aux antipodes de notre sacro-sainte transparence, donc. Faire fi de la mimèsis, c’est trouer le monde-réel qu’impose l’idéologie dominante pour faire place à un Ailleurs : cap vers ce lieu « où les rêveurs restent le temps nécessaire pour se reconstituer puis repartent affronter ce qu’ils appellent « le monde tel qu’il est »Â Â» (87) !

 

 

8 avril 2020

[Texte] Philippe Jaffeux, John Coltrane (extrait de PAGES)

C’est avec plaisir que nous publions ce deuxième extrait de Pages [voir le premier], prochain recueil de Philippe Jaffeux  qui devrait être édité cette année par les éditions Plaine Page. Pages est composé avec 52 (2X26) pages qui tentent d’articuler l’immédiateté des images (poésie spatiale) avec celle de la musique. 52 représente aussi le nombre de semaines dans une année. [Écouter Coltrane : My Favorite Things]

 

Une seule phrase dépourvue de ponctuation s’allonge pour évoquer une élévation horizontale de John Coltrane, des mots déstabilisés explorent l’étendue d’une composition qui s’équilibre sur les improvisations d’un espace méditatif, le savoir mystique d’une ignorance étaye l’expansion spirituelle d’une musique minimale, des lignes musicales poursuivent l’élan d’un chaos créateur grâce à des sons qui tournent autour d’eux-mêmes, une page bousculée rencontre des lettres traduites par le souffle d’un saxophoniste inspiré, un blues répétitif s’étire dans le cadre d’un jeu décalé avec des variations troublantes, un instrument bouleverse la mélodie ou l’harmonie pour parler à l’interprétation d’une longueur complexe,  une respiration de l’Afrique et de l’Orient accélère ou ralentit une image grâce au tempo d’une écriture incertaine, des lignes s’ouvrent sur l’évolution d’un risque qui est mis en mouvement par des sons en quête de liberté, le renouvellement incessant d’un torrent de notes existe soudain dans un éveil de l’univers, l’alphabet perd ses repères dans un flot continu de sons obsédants qui attirent le cri d’un animal, une vibration de la mer est mise en résonance avec une plongée dans le monde d’une longueur mélancolique, l’écoute inquiète d’un horizon désinvolte assoupli une page qui rompt avec une écriture conventionnelle,  la place d’un quartet légendaire occupe la situation d’une langue décrite par de nouvelles sonorités, la respiration d’un saxophoniste ténor époustoufle des mots grâce à une vingtaine de virgules soutenues par la pulsation chancelante d’une seule phrase, des lettres s’échappent dans un tourbillon de notes qui scandent les envolées d’une rythmique lancinante, la dimension vocale d’un saxophone exacerbe une tension extatique grâce au timbre d’un alphabet phonétique

7 février 2020

[Texte] Philippe Jaffeux, Ornette Coleman (extrait de Pages)

C’est avec plaisir que nous publions ce premier extrait de Pages, prochain recueil de Philippe Jaffeux  qui devrait être édité cette année par les éditions Plaine Page. Pages est composé avec 52 (2X26) pages qui tentent d’articuler l’immédiateté des images (poésie spatiale) avec celle de la musique. 52 représente aussi le nombre de semaines dans une année. La galerie « Les Frangines » à Toulon a donc exposé depuis le 26/02/ 2019 une page différente (format affiche) chaque semaine… jusqu’à 26/02/2020. [Écouter Ornette Coleman]

 

28 décembre 2019

[Chronique] Philippe Jaffeux, Mots, par Guillaume Basquin (Dossier 2/2)

Philippe Jaffeux, Mots, Lanskine, mai 2019, 176 pages, 20 €, ISBN : 979-10-90491-99-1. [Pour découvrir le travail de Philippe Jaffeux, lire cet entretien fondamental]

Comme tous les livres de Philippe Jaffeux (sauf Deux, aux éditions Tinbad ?), le sommaire (ou la forme, dans d’autres volumes) de Mots tourne autour du chiffre 26 (comme les 26 lettres de l’alphabet). Ce sont 26 mots qui donnent autant de titres à 26 chapitres. Citons les plus significatifs dans la « philosophie » (sagesse ?) de l’auteur : Hasart (avec un « t »), Nombres, Alphabet, Silence, Corps, Expérimental, Musique, Chaos, Jeu, Vide, etc. Le poète expérimentateur s’assagit ici sur la forme de son ouvrage, pour en donner autant d’explications que de chapitres (un peu comme le bien-nommé Explications de Pierre Guyotat, si vous voulez) ; et il se pourrait bien qu’il ait fourni là la meilleure exégèse de son œuvre déjà publiée. Cela a mauvaise presse, mais les écrivains sont souvent les mieux placés pour parler de leur œuvre (ainsi, certains admirateurs de Céline pensent que la meilleure critique du Voyage au bout de la nuit reste la fameuse lettre d’introduction qu’il envoya à Gaston Gallimard le 14 avril 1932) ; comment et pourquoi parler de ce livre, après ça ? Words are words are words are words… Essayons tout de même, et après Christophe Stolowicki ici même.

Tout le livre tourne autour de deux axes, il me semble : le jeu des permutations (tel qu’en le Yi King, ou Livre des permutations, grande référence chinoise du poète), et l’alphabet (titre de son grand chef-d’œuvre aux éditions Passage d’encres, rappelons-le ici). Jaffeux joue, et jouant il perturbe nos plus vieilles habitudes : « Les propositions des situationnistes s’actualisent-elles lorsque l’alphabet détourne l’écriture à l’aide d’un jeu irréductible à une culture du spectacle ? » (Est-ce pour cette raison même que les « grands » journaux n’ont jamais parlé de son œuvre ? Les bonnes vieilles habitudes du spectacle médiatique seraient-elle par trop bousculées ici ? On sait qu’un journal comme Libération n’a admis Guy Debord qu’après sa mort…). On apprend ici à mieux connaître les goûts de Jaffeux : le jazz (« L’écriture aléatoire met le sérieux de notre langue en jeu ; elle me permet, pour le mieux, de jouer avec les mots comme un jazzman joue, dans le temps présent, de son instrument »), le cinéma (« Les films procurent un plaisir visuel plutôt qu’intellectuel ; ils mobilisent l’esprit et la forme stupéfiante de l’enfance »). Le poète avoue ici passer plus de temps à regarder des films qu’à lire, et même, pour d’évidentes raisons pour ceux qui le connaissent, qu’à regarder le monde extérieur et « réel » ; cet intérêt pour « l’enfance de l’art » n’est pas sans faire écho à son désir, écrivant, d’être comme privé de savoir : enfant, du latin infans, « non fans », « celui qui ne sait pas encore parler ». Jaffeux donne d’ailleurs ce mot à son premier chapitre (et ce n’est certainement pas un hasart !…) : « L’acte d’écrire accompagne, dans le meilleur des cas, l’état d’un enfant qui s’abandonne et s’ouvre au temps présent » (incipit du livre). On sait que le cinéaste expérimental Stan Brakhage, dont Jaffeux pourrait être un équivalent acceptable en poésie littérature, voulait filmer ce qu’un enfant verrait pour la première fois avec un œil non éduqué ; tel est bien l’état rêvé de notre poète : « Comment écrire en vue de percevoir les vibrations de l’enfance ? »

On sait que la structure mathématique du Yi King impressionna Leibniz qui y aurait vu la première formulation de l’arithmétique binaire ; cela n’a pas échappé à Jaffeux : « Le Yi King s’apparente aussi à un manuel d’écriture abstraite ; toutes les combinaisons de trigrammes sont des signes graphiques qui vident notre alphabet grâce à un appel inespéré des nombres. » Cette creative method faisant largement appel au hasard (ou hasart) est un réservoir infini de potentialités poétiques : « L’alphabet s’articule avec le hasart pour ouvrir un texte sur tous les possibles » ; ainsi Courants blancs, Autres courants, Alphabet, Entre, Deux et Glissements…

On ne sera pas surpris d’apprendre, dans le chapitre « Cinéma », que Jaffeux, projetant ses tapuscrits (qu’il dicte, pour des raisons physiologiques) sur grand écran chez lui, soit tenté par une écriture plastique (voir Entre et Glissements, surtout) : « Chaque page se transforme en une image projetée sur un écran ; celui-ci agite des mots qui sont sous l’emprise de la fantaisie et d’un risque. » Elle est retrouvée ! quoi ? la grande abstraction ! c’est l’image allée avec le texte : « Des lettres ou des phrases, comprises comme des idéogrammes, indépendants des sons, se rapprochent des nombres ; elles peuvent aussi se confondre avec le dessin ou avec des taches. »

Pour finir, je suis d’accord avec Stolowicki : Mots est bien un grand cru de plus de Philippe Jaffeux !

13 juin 2019

[Chronique] Philippe Jaffeux, Mots, par Christophe Stolowicki

Philippe Jaffeux, Mots, Lanskine, mai 2019, 176 pages, 20 €, ISBN : 979-10-90491-99-1. [Pour découvrir le travail de Philippe Jaffeux, lire cet entretien fondamental]

Encore un grand cru de Jaffeux. Comme l’écru des crus il décroît et s’entrecroise aux effluves de la teinture rongeante du bain d’abstraction. Trêve de plaisanterie quand l’amer gronde et que du rivage.

Ou le livre des mots, de la chair de sa chair, dont faire chère lie, bombance et redondance, don d’anse et de volute, bien ivre sur la page compacte – aux trois petits blancs près d’entrée de paragraphe, ici supprimés et reportés en fin de page jusqu’à la pénultième incluse. De visuel il n’est pas ici d’autre procédé dont abuse & mésuse à bout touchant le poète.

Récapitulatif, testamentaire, teste âme en terre de ses mots, d’auteur, de ses titres, de modique microcosmique gloire, que contre tout usage et politesse la quatrième de couverture égrène : dix en neuf ans, un précipité, un collyre, encollé et labile, une vie d’écriture mode d’emploi. Il n’est que Nietzsche, se penchant sur La Naissance de la tragédie, pour oser cela.

Qui ne se souvient de découvrir dans Courants blancs (2014), après deux coups d’envoi, de lever de rideau, un poète se déployant en inextricables mais exorables apories aussi naturellement que Corneille en alexandrins. Ici, dressé un bilan de l’aventure scripturale abolissant le jeu qui l’a suscitée, dans un parti pris d’explicite absolu à bout d’énigmes fertiles (« j’écris avant tout pour questionner le sens des mots », « chaque mot est un événement prêt à transformer une phrase », « les lettres remplacent l’être, toujours à point nommé », « La marche de l’enfant, ouverte sur une dérive séditieuse, imprégnée d’une multitude d’ambiances fugitives »), on croit, à l’œuvre une cohérence là où manœuvrait l’incohérence élective, détordu l’objet noué naguère en foire conceptuelle, rétractée l’expansion du je en jeu à présent que le je est moins haïssable et moins occulté – à une mise à plat de l’aporie que confirme l’emploi nouveau, mouillant le vin de brève, tranchant la veine, d’un (voire deux, trois) point-virgule explicatif léger, effleurant.

Or non. Autotélique, autocentrée, une Critique de la raison aporétique déjoue les amalgames, la modération du jeu conceptuel et verbal accomplit une profession de cinquante fois il n’était ni moi ni je mais soi. « Un effacement de ma personne articule l’activité d’écrire avec une joie tragique ; le mental est secondé par un second mental » ; « une joie s’approfondit au moyen d’un enthousiasme tempéré ». À force d’aplanissement à l’élémentaire, l’aporie redouble de croiser ses impasses en impair, passe & manque (« Puis-je voir avec mes oreilles pour dévoiler l’énigme d’une image lisible ou d’une écriture visible ? »). Le contraste devient par moments insoutenable entre le corps réduit à l’immobilité par la maladie et l’agilité décuplée de cette pensée qui ne craint plus de s’appesantir où le bât blesse. Une éloquence délocalise la loquacité de la transcendance en immanence heureuse. Je pense à la verve de Matisse, à sa renaissance, très diminué physiquement, dans l’œuvre finale des papiers gouachés découpés en jazz, à son art pensé, toujours créativement pensé – là où Jaffeux enfièvre et dénerve, innerve la pensée. De la mise à plat à la remise en aporie, toutes les nuances de la (dé)raison dialectique à l’œuvre et à l’ouvrage.

Le tour de vis de l’abstraction desserré d’un perceptible quantième.

D’une macrocosmique « éclipse de l’espace et du temps » émerge un espace-temps vécu, un bon siècle après qu’on l’a conçu enfin vécu, comme seule vivre et concevoir « aiguise une transfiguration de la souffrance ». Dans la cannibalesque chair de sa chair torturée en bouillie de chaos, l’Inca Jaffeux incarne cas par cas « l’espace paginal ». Ce qui vagit là dans « un chaos gigogne » (les Incas ne distinguent pas en quechua l’espace et le temps) altère alterne, de « hasart sidéral », le haut re ô, le large à plat. « Corrigible à l’envi », « corrigeable à l’infini » la « mauvaise élocution » qu’induit et aggrave la maladie.

Ponctué de récurrents « dans le meilleur des cas », « pour le mieux », « au mieux », nuancé en « pour le meilleur ou pour le pire », un enthousiasme d’enfant philosophe passé par les fourches caudines d’une non-vie aporétique – puisatier épuise de la musique, de la peinture suprématiste, de la culture, du rêve même les distorsions fécondes. Exhaustif d’une vie. En un glossaire amoureux d’un soi, celui d’un autre, à vingt-six entrées de l’être alphabet. Quand des théories de théories processionnent et procèdent sans jamais sourdre haleine, ah si l’intelligence pouvait tenir lieu de tout.

Le tour de vis de l’abstraction resserré d’un perceptible quantième. L’abstraction concrète épandue.

Vertigineux sanglé que le sanglot n’apaise. À l’absurde préférant « le nonsense anglais » plus chargé de sens, d’essences subtiles où « l’antinomie trouve sa cohérence dans la contradiction ». À l’affut d’alphabet, l’alpha et le bêta, et l’omicron et l’oméga, de précision conceptuelle inégalée, égarée. À qui primitives et premières « la métrique et la cadence restituent la grâce insolite des nombres » (la villanelle et la sextine lui donnent raison, et les premiers comptages, la lunaison pour décimale). Pris de « vertige du zéro […] compris comme un nombre qui nomme tous les autres nombres ».

L’intellect, qui a ses héros et ses martyrs, ses hérauts d’armes et son aloi, déploie toute la largesse d’« un cri panoramique ». D’effilé aplomb l’âme jaffeuse de Jako Van Dormael surplombe Toto le héros.

21 août 2017

[Chronique] Spéciale Philippe Jaffeux, par Christophe Stolowicki

En cet été 2017, trois publications  de Philippe Jaffeux : Deux, éditions Tinbad, 236 pages, 21 €, ISBN : 979-10-96415-04-5 ; Glissements, éditions Lanskine, 56 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-54-0 ; 26 tours, éditions Plaine page, Barjols, 60 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-05-0.

Trois livres parus à peu d’intervalle : un épais volume, une plaquette haute, un livre-objet. De « IL » en « nous » deux personnages en quête d’auteur croisent décroisent un écrivain prolifique, « protéiforme », happant l’émulation de ses lecteurs. « Les inachèvements inacceptables de son inaction inavouables inaugurent l’inamovibilité » d’un, apophatique qui démontre sinon l’existence de Dieu celle de son suppôt, sautant l’obstacle de l’automaticité de la négation de clocher en clocher d’un steeple-chase alternatif, d’antiphrase en paraphrase, de triple à quintuple dérobade. Son nuancier de l’être épris de glissements, pris de convulsions, une colossale performance le laboure en boustrophe. À preuve par neuf fois 26 tours une somme de soustractions épouse épuise la matière critique d’une prodigalité nerveuse. Nul commentaire ne l’épaississant assez pour défaire le nœud gordien dont nous nargue la tranche, son exhaustivité devançant les objections en y abondant, au gré de la dissociation libre, de la contrainte assistée par ordinateur – nous nous le rappelons et il voyage, rimbaldien Génie qui abolit, surmultiplie le mallarméen « hazart ».

 

Deux. Un très fort joueur de whist, d’échecs, de bridge à pont d’aplomb du Pantalon d’une commedia dell’arte s’installant dans la petite ville de notre microcosme, une passion du jeu s’empare des piliers de fumoir qui ne mangent ni ne boivent à son instar – rajoutée aux Diaboliques de Barbey d’Aurevilly cette hypertrophie de l’intelligence, cette « mise en abyme d’un vide tautologique » dont l’auteur est le critique et la plaie, la victime et le dérouleur d’un supplice savant. Aux contraintes de temps et de lieu, à la déclamation cornélienne un classique contemporain substitue celles de l’abstrait récurrent. « Les mots qui ouvrent sa bouche savent pourquoi nous sommes enfermés dans une langue qui nous ignore », le pasticheur allonge d’une rasade d’eau claire un vin de grande garde.

 

Un tireur de cartes numériques traque une suite de métathèses imprononçables. Plutôt que Bételgeuse ou Altaïr un appoint à la ligne suscite Becrux,  Hadar, Zubra, chaque fin de vers semant en décrochage alphabétique la dent de lait de géant du vers suivant. Par glissements un poète sériel déplace lacunaire de proie en proie aux commissures priseuses de la langue le curseur de son déboîtement. Muet à tire d’ailes « un gentil cul prend le pouls d’un outil avec le fusil d’un fils saoul. »

 

Quand ellipse, hyperbole, parabole, les trois sections coniques ont leur répondant littéraire, la spirale manque à l’appel, laissant pendre dans le vide de métaphore ses anneaux rouillés – Jaffeux en 26 tours de son trope favori, 26 coups de cachet tournant sur les parois d’une grotte platonicienne en trompe-l’œil magrittéen, piégeant du non-sens en ses volutes répare une lacune.

 

La poésie expérimentale relevant non du laboratoire de la langue mais de la vie à vie à mort en mots, prendre Jaffeux au sérieux discursif non au tragique serait le trahir.    

8 mars 2017

[Chronique] Philippe Jaffeux, Entre, par Christophe Stolowicki

Philippe Jaffeux, Entre, Lanskine, février 2017, 72 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-41-0. [Lire un extrait sur LIBR-CRITIQUE : ici.]

Happés par des pronoms tournant comme les signes du zodiaque, des verbes de neutralité critique « transporte[nt] » les substantifs d’une prosopopée géante, d’une garden-party de l’abstrait. En peu d’années instillant sa façon dans le paysage de la poésie contemporaine, écrivant couramment naguère dans son étouffoir lumineux aux trois ou quatre temps du syllogisme en combinatoire aporétique d’antonymes, comme nos classiques en alexandrins, Philippe Jaffeux ajoure ici sa prose de blancs variables en guise de ponctuation – renvoyant le point aux vieilles lunes, l’exclamation, la suspension aux affres d’un cinéma muet ; ainsi que de calligrammes interstitiels il évide ses pages de triangles, cercles, carrés de silence, trous blancs cannibales faisant office de bottes d’enjambement, conjugue son moi aux huit personnes pronominales, « elles » presque un hapax, en roulement discontinu d’un présent de l’indicatif qu’aère un sporadique impératif peu injonctif, écart de baguettes sur la grosse caisse – paradoxalement se resserre, s’accourcit, se densifie. Dans l’entre deux ou trois l’oxymore se décale, prend du flou, de la marge. Les antinomies tangentes se dissolvent en tautologies approximatives, ne tiennent qu’à un fil, une connaissance de soi se déprend. La représentation même devenue l’objet sensible de la peinture, une complexité retorse profile ses ombres chinoises dans la caverne de Platon revue en trompe-l’œil par Magritte. Les « battements interlinéaires », un « éventail de vibrations » secouent d’un beat de jazz l’édifice de Bach. Ligaturées les trompes de Jéricho, croule le mur du sens. La chute se dérobe en « fuite ». Des mots freudiens ou apparentés, « résistance », « déficience », « carence », impriment de leur sillage le travail d’un funambule unijambiste sur fil d’aragne, athlète roboratif luttant dans un fauteuil élévateur, ce n’est plus un secret, contre une maladie dégénérative, qui convulse de sa critique la raison pure. 

7 décembre 2016

[Texte] Philippe Jaffeux, Un glissement (extrait)

En attendant la publication d’Entre par les éditions Lanskine et de Deux par Timbad au printemps prochain, voici un "glissement" inédit extrait de Glissements. "Glissements tente d’évoquer le nombre 26 au moyen de 26 textes-images qui s’assemblent grâce à des effets de chevauchement" (Philippe Jaffeux).

〰

Le avisge d'un décalage ébranle l’enjeu d’un paysage masqué

Une lettre déplacée afbrique une tribu de phrases ensauvagées

Le goût d’une alngue s’évanouit sur le sol d’un caractère ému

Une aberration arobortive libère un message inédit de la lecture

Une atrjectoire du hasart se perd dans une atmosphère déréglée
Une horde de avocbles factices falsifie une écriture idéalisée
Les pulsions d’un aregrd augmentent le savoir d’un écart
L’œuvre d’un mouvement détourne al loi d’un style rusé
Une lettre arenversnte formule la volonté d’un mot imagé

Des aexplictions inutiles disparaissent dans des choix superflus
Le amgnétisme d'une erreur sculpte l’identité d’une redondance
Un silence visible célèbre al reproduction d’une lettre conquise
L’encre sécrète un achos qui intègre la place d’une chose vue

Le destin d’une absurdité évolue dans la arésonnnce d'une lettre

Une atrce renversée du cosmos soigne un tas d’octets malades
Des mots sont lus apr une lettre qui atteint le but d’un chaos

L'œil de l'alphabet amplifie l’image d’une alngue désorientée
Une durée abizrre répond à l’instinct d’une écriture démontée

Un motif atrgique apparaît dans l'innocence d'un jeu arbitraire

L’os d’une aimge sauve une ligne avec le nerf d’une lettre

Des mots monstrueux animent la figure inventée d’un vide abét

L’histoire d’une position constitue le jugement d’un aécrt

La voie d’une perspective aexmine l’angle d’un espace cruel

Le monde d’une lettre crée la amtière d’une destruction

Un mot retourné blasphème le destin d'un hasart ainexplicble

L'inversion d'un support se confronte au asvoir d’un caractère

L'alphabet apprend à servir un choc contre une joie atrgique
Des erreurs sulfureuses s'incarnent adns un glissement rugueux

Une lettre trouve des mots qui amtérialisent un trouble créatif

Une afute providentielle accueille la découverte d'une dérive

Un vertige jubilatoire se arpproche d'un enfant curieux

Un tissu de ruptures s'accorde avec une perspective aexttique

L'incarnation d'un cri se amélnge à l’expression d'une énigme

Le hasart est pris en aotge par la consistance d'une lettre perdue

Le présent s'inscrit dans l'apparition d’un silence aextrvagant

L'évolution d’une distorsion oriente la amgie d'une intuition

Des mots font écho à une image qui sort d’une alngue superflue

Une culbute atrnscendante porte l’immanence d’une fuite

La survie d'une énergie prend la forme d'un sens acirconstncié

aL lumière d'une encre désorientée protège une révolte décodée
Une lettre mariée à des octets engendre l'invention d'une apge
Des mots sidérés s’exposent à l’élan d'un alphabet ainctuel

Un fond s'unit à une aclligraphie qui déjoue un art prédateur

Le retour d'une lettre se synchronise avec un mot aexpérimentl

La cause d'une asouffrnce anime le souffle explosif du hasart

L'imagination areconnit des mots qui rompent avec un art irréel

Un sens aincontrôlble affirme une expression de la musique

Le mystère d'une unité s'écoule adns un univers sorcier

L'échappée d'une lettre restitue al découverte d'une limite

Le achnt d'un nombre promulgue la loi d’une action gratuite

Un 51ième œuf aprépre l'envol d’une majuscule déplcée

                                                                                 a
〰

11 septembre 2016

[Chronique] De l’image à la lettre, une cinétique du silence, par Marie-Josée Desvignes

Philippe Jaffeux se livre ici à un exercice périlleux, celui de parler de son travail d’écriture, tant il dit réprouver «un discours qui risquerait de prévaloir sur le contenu [de ses livres] ». [Entretien de Philippe Jaffeux avec Emmanuèle Jawad]

Philippe Jaffeux, Écrit parlé, entretien avec Béatrice Machet, Passage d’encres, coll. "Trait court", été 2016, 40 pages, 5 €, ISBN : 978-2-35855-121-2.

 

Ecrit parlé, titre donné à cet entretien avec Béatrice Machet, tente donc de dépasser l’opposition entre ce qui a été écrit et ce qui se dit ensuite sur… Ça dit aussi son expérience originale de l’écriture pour lui qui n’a plus que la parole orale comme moyen d’expression écrite-parlée.

Ça renvoie aussi peut-être à ce désir de dépasser tout simplement l’opposition entre les mots verbalisés et ceux qui ont été mentalisés, une façon de dissoudre la frontière du langage, diffracter voire annuler la notion de temps entre les deux.

« Mais cet entretien a pour seule ambition de t’inviter à voyager dans ma tête et à partager mon expérience avec l’écriture », répond-il à Béatrice Machet.

Bien sûr, on peut parler à l’infini de l’écriture de Philippe Jaffeux, on peut plus encore parler de son expérience de l’écriture, une écriture à propos de laquelle Béatrice Machet évoquera la « tentation apophatique », avec cette dualité présente dans sa conception de l’écriture qui englobe une chose et son contraire. Béatrice Machet emploiera même le terme de « post-poésie et les nombres », parlera d’une écriture de « la poésie contre la poésie ». Une poésie qui englobe les chiffres et les lettres, l’alphabet et les nombres, « l’envers et l’effondrement du je », pour atteindre à une perception fine de ce qui se cherche dans le langage, une expérience quasi mystique ou en tout cas qui a à voir avec le mystère.

Et c’est ce mystère de l’écriture de Philippe Jaffeux qui est passionnant, son rapport à la langue, à ce besoin de dire, à cette nécessité à la fois de dire et de taire.

L’écouter écrire est tout aussi étonnant que le lire. On a vu déjà comment Alphabet et ses Courants blancs se construisaient. Alphabet empruntait à un processus de construction et d’associations mentales, voire à un processus de déconstruction où les lettres sont des trous noirs dans la cinétique du silence continu, jouée par la ponctuation, peut-être dans un désir d’atteindre à une conscience cosmique. J’écris pour m’oublier et me perdre, j’écris surtout pour m’ignorer, nous dit Philippe Jaffeux en substance.

« Alphabet invoque la nécessité d’exprimer une multitude de connexions avec ce continent intérieur inexploré ».

La construction d’Alphabet interpelle l’art visuel et le livre se fait tout seul, il s’invente, rythmé par le souffle d’associations impromptues qui refusent le lyrisme (ou alors un lyrisme de l’électricité comme il l’explique ailleurs) et où seul préside le hasart1.

Essayer de s’abstraire de la poésie alors qu’on n’en a jamais été aussi proche peut-être par l’exaltation d’une langue « buissonnante » et musicale.

« Le rythme est un moyen de m’extraire de l’écriture par l’écriture car la nature de mon activité s’appuie surtout sur la source abstraite de la musique ».

Sans doute est-ce dans cette abstraction comme on dit « retrait » qu’on atteint le mieux à la poésie et donc à la joie. Même si angoisse et peur président ensemble au surgissement en tant que « stimulants qui me propulsent au-delà de la réflexion vers un éveil de ma langue, vers des distorsions baroques qui néanmoins n’entachent pas mon admiration pour les règles de l’harmonie classique ».

L’essentiel est de disparaître derrière l’écriture, de se laisser déborder, l’activité alors « se construit essentiellement avec des mesures, des coupes inexprimables, des agencements de fragments, des successions d’instants, des phrases dont le point de départ est primordial. »

Une poésie que Philippe Jaffeux nomme « spatiale » ou numérique parce qu’essentiellement travaillée à l’ordinateur et à la voix, l’informatique lui permettant de dépasser les codes de l’écriture, de jouer avec l’abstraction des nombres et les lettres. « Un dialogue entre l’électricité et mes nerfs malades », dans une perspective d’incertitude, d’aléatoire, de hasart.

En ce sens, « Alphabet organise plutôt un glissement de l’écriture vers l’image », c’est un jeu fascinant pour le lecteur où le code binaire de l’ordinateur dans ces « courants » est à l’image du Yi-King, il réinvente la notion de mouvement, entre mutations, changements, transformations dans une rencontre des contraires.

« A l’instar de mon corps, mes textes sont traversés par une multitude incontrôlable de courants électriques ».

La tension électrique à l’origine du débordement verbal, organise et « entretient une lumière qui occulte mon ego et qui m’aide, par conséquent, à fabriquer des phrases. » Dans cette tension des extrêmes entre dire et taire, entre jet continu et calme, entre veille et sommeil, le fil de la pensée se tend, annule le calcul laborieux de l’ego, ne laisse place qu’à l’instant présent, sans fioritures pour une production où le hasart seul et l’abstraction présentent « des empilements de fragments, de mouvements immobiles ».

Il s’agit alors de trouver un moyen d’écrire sans écrire (d’où l’oubli de soi), de s’ouvrir à l’inconnu, « révéler une oralité de l’écriture, une langue de l’intuition ».

Dans sa recherche d’une poésie qui s’écrit seule, dépouillée de l’ego, un langage qui s’énonce sans calcul, presque intuitivement l’aléatoire du numérique, de l’ordinateur seul nous ramène à une réalité quand tout est tentative pour s’extraire du monde, de façon à transcender les souffrances de l’auteur en une joie quasi mystique.

« J’essaie d’associer l’acte d’écrire à un exercice spirituel qui m’aide à sortir de moi-même et à intégrer des expériences avec l’éternité. »

Dans une spirale ou une boucle, la flèche de l’écriture lancée vers cet ailleurs transcendé rejoint l’origine du verbe pour retrouver « l’éternité et la simplicité d’un alphabet », quitte à employer une langue décalée, compulsive, obsessionnelle. L’écriture fragmentaire alors s’apparente dans sa projection, par le rythme, à la musique, par la construction à un montage cinématographique, par accumulation, épaisseur des silences, dans un montage aléatoire des mots, il faut savoir « prendre le risque d’une sauvagerie ».

Philippe Jaffeux n’écrit-il pas de la poésie contre la poésie ?, lui demande Béatrice Machet, très justement. Peut-on encore appeler poésie ce qui émerge d’une langue en proie à ce vertige ? Oserais-je ? Oui, sans doute, si la poésie est ce quelque chose qui, en chacun de nous, fait trace.

« Dans l’idéal, il serait préférable que je n’entende pas ni ne comprenne ce que j’écris afin de rejoindre la dimension universelle d’une vacuité extatique, d’un style abstrait, d’un épanouissement dans une absurdité tragique et presque naturelle ».

 

1Le mot hasard, orthographié volontairement « hasart » par Philippe Jaffeux très souvent dans ses textes, renvoie à faire entrer du jeu, de l’invention, dans l’art… Le hasart prend la place du temps s’il joue avec une lettre qui gagne les faveurs du jeu (T36, in Courants Blancs).

25 janvier 2015

[Entretien] Du spirituel à l’art électrique, entretien de Philippe Jaffeux avec Emmanuèle Jawad

De la post-poésie au post-humain, du spirituel à l’écriture numérique/électrique… Tel est l’itinéraire de ce passionnant entretien d’une grande intensité : merci infiniment à Philippe Jaffeux et à Emmanuèle Jawad pour ce travail remarquable.

 

Afin de faciliter les échanges et leurs développements, cet entretien a été réalisé à partir de plusieurs conversations téléphoniques qui ont fait l’objet d’enregistrements audio. Pour une version écrite, l’ensemble de ces échanges vocaux a été retranscrit ensuite par Emmanuèle Jawad. Des modifications sur la version finale du texte de l’entretien ont ensuite été apportées par Philippe Jaffeux à l’aide d’un logiciel de reconnaissance vocale.

 

Emmanuèle Jawad : Alphabet se répartit sur plusieurs publications : O/ L’AN en 2011, N L’E N IEME en 2013 et Alphabet de A à M en 2014. Ces trois livres couvrent un champ d’expérimentation considérable prenant pour même motif l’alphabet. Peux-tu revenir sur la construction chronologique de cet ensemble ?

Philippe Jaffeux  : Les chansons qui constituent les 26 pages de la lettre A intitulées Préface ont été écrites il y a plus de 15 ans. Elles se distinguent des autres lettres d’Alphabet. Elles se rapprochent d’ailleurs plus de la poésie romancée que de la chanson. J’ai intitulé ces chansons Préface parce qu’elles sont différentes, dans le style, des autres lettres de Alphabet. Pendant 5/6ans je n’en ai rien fait. Puis j’ai eu l’idée de poursuivre ce travail en faisant des lettres de 26 pages. L’écriture de B à Z a pris 7 années. Après corrections, je n’ai conservé que les quinze premières lettres qui ont été terminées il y a cinq ans. J’ai l’impression de n’avoir écrit que des brouillons. Je suis au service d’un alphabet perfectible où rien n’est jamais définitif et qui est toujours l’objet de transformations, de métamorphoses. La plupart de mes textes ont été publiés lorsque je n’ai plus eu l’envie de les corriger. Je ne vois pas de limites à la correction, cela peut se poursuivre jusqu’à l’épuisement, au-delà du simple besoin d’être satisfait. C’est aussi en ce sens qu’aucun de mes textes ne peut être achevé et que mon écriture est donc expérimentale. Mes textes sont toujours en devenir, ce sont des processus qui sont surtout liés à une pratique systématique du doute. J’hésite sur chaque mot que je m’apprête à écrire ou à prononcer. Alphabet n’invoque pas d’idéaux ou d’essences, il ne se réfère à aucun absolu. Si j’ai une méthode, elle consiste à essayer de me limiter à n’être rien d’autre que ce que je suis présentement en train de faire. J’essaie d’avoir une relation immédiate, instinctive, pulsionnelle avec des mots qui s’assemblent entre eux grâce au hasard et au chaos, qui est l’unique loi de mon écriture. Les phrases ainsi formées sont imprévisibles et, en retour, ce sont elles qui fabriquent ma pensée : je deviens alors aussi une création de mes textes. Alphabet tente de rendre possible l’impossible en s’appuyant sur des mesures, des limites à l’intérieur desquelles je n’ai aucun but : je ne sais pas où je vais car cela me semble être la meilleure façon d’avancer ; toujours aller de l’avant et, dans le même mouvement, tenter de s’élever. Je privilégie l’exercice, la pratique d’écrire sur mes réflexions ; mes idées, si j’en ai, viennent en écrivant et non pas en pensant. J’essaie d’automatiser mon activité au moyen d’un rythme qui doit venir à bout non pas seulement de la pensée discursive mais de la pensée tout court, du mental et, si possible, de la volonté. L’alphabet me permet de mettre en avant la matière de l’écriture. Cette intention est parfois exacerbée et peut prendre la forme d’une excroissance : représentation d’une disquette d’ordinateur (lettre M) ou d’un cédérom (lettre O).

Emmanuèle Jawad : Comment te situes-tu par rapport aux écritures expérimentales, à la poésie visuelle, à contraintes?

Philippe Jaffeux  : Je ne me sens pas relié à la poésie visuelle ou spatiale des années 60/70 de par mon travail avec l’ordinateur qui est à la fois le support et le thème d’Alphabet. L’emprise actuelle du numérique sur l’écriture favorise, à mon avis, un surgissement opportun des nombres. Mes textes tentent aussi de témoigner de cet état de fait. Je n’ai évidemment pas la prétention de faire quelque chose de nouveau mais j’essaye de porter un regard inédit sur des lettres antédiluviennes. L’intervention de l’ordinateur, l’utilisation des nombres comme une matière qui préexisterait aux lettres, me détache des traditions liées à la poésie graphique et peut-être même de la littérature… J’espère pouvoir façonner des octets avec l’alphabet comme un artiste qui travaillerait avec le support de sa peinture. Pour toutes ces raisons mon travail ne se réfère pas non plus à l’Oulipo, d’autant que mon rapport aux mesures n’est pas comparable à l’utilisation de contraintes. Ma poésie ou mon antipoésie est numérique car, selon cette technologie, les lettres se réduisent à être seulement des nombres. Je travaille avec, et non pas contre, des machines qui, par conséquent, particularisent mon activité. Le terme de post-poésie aurait peut-être un sens à condition qu’il soit associé à celui de post-humain, c’est à dire, en ce qui me concerne, à une écriture générée en partie par les ordinateurs. Mes textes essayent d’évoquer un entrelacement entre le langage de l’électricité et celui de l’alphabet. L’énergie de mon travail est d’abord électrique car elle émane des ordinateurs. Mes nerfs éprouvent aussi du plaisir à être mis en éveil par le flux électrique de ces machines. Toute la dynamique de mes textes est soutenue par un alphabet électrique qui aspire surtout à être l’incarnation d’un mouvement, d’un élan transcendant et libérateur. Si les réflexions de Nietzsche sur Pythagore m’ont conduit à attribuer une valeur divine aux nombres, j’utilise aussi ces derniers comme les pièces d’un jeu qui essaient de traduire le lyrisme de l’électricité. Mon activité peut être définie comme une tentative de numérisation poétique et impersonnelle de l’alphabet.

Emmanuèle Jawad : Alphabet se rapporte à la lettre, dans son entité, ainsi qu’à l’alphabet, dans son ordonnancement. Dans chaque séquence, ouvrant sur une des lettres de l’alphabet, se retrouve, d’une façon ou d’une autre, l’alphabet entier énuméré, dans sa suite ordonnée, comme une mise en abyme de l’alphabet. Quelle prédominance dans cet ensemble, lettre ou alphabet ?

Philippe Jaffeux  : Dans mes livres, l’alphabet fait écho à des lettres de vingt-six pages. Celui-ci est construit grâce à l’emboîtement d’un microcosme dans un macrocosme. La mise en abyme est aussi une ouverture sur un espace gigogne. D’une façon plus générale, c’est la lettre qui préexiste à tout. Comme dans le Zohar, les lettres précèdent la création de l’univers et induisent donc celle de l’homme et de la parole. Dans le même ordre d’idée, je pense que les lettres furent d’abord des traces, des dessins, des gestes qui précédèrent et déterminèrent l’apparition de la parole. Contrairement aux idéogrammes, aux hiéroglyphes, aux lettres arabes ou hébraïques, notre alphabet phonétique et utilitaire, domestiqué par nos paroles, a perdu toute relation avec le sacré. Mes efforts consistent souvent à me déporter dans les marges de l’écriture afin de révéler l’illisible et parfois l’inhumain. Dans un monde séparé du cosmos, mon écriture a besoin de basculer dans l’irrationnel et le divin. Le monstrueux et la démesure peuvent aussi contrecarrer cette carence. J’écoute la conscience de mon inconscient afin de venir à bout de la raison raisonnante, de la glose, des ratiocinations, de la pensée réflexive… Écrire Alphabet est aussi un moyen de révéler tout ce qui n’est pas lisible. Je dispose de quelques artifices pour me distancier de l’écriture : ponctuation, pagination, mise en page, mesures, poids des pages, couleurs, nombres d’octets, sens de la lecture… A ce sujet, le travail d’édition effectué par Christiane Tricoit (Passage d’encres) est exceptionnel. Mes quinze lettres sont des images qui étayent une construction visuelle. Si Alphabet est un travail d’inspiration formaliste, il ne succombe néanmoins pas à une esthétique de l’abstraction car la popularité des ordinateurs détermine aussi le sens de mon travail, celui d’un « écrivain-analphabète ». Grâce au numérique, les échanges entre le texte et l’image sont aujourd’hui florissants. C’est certainement pour cela que les 390 pages de Alphabet peuvent être lues et /ou vues. En ce sens, mes quinze lettres pourraient s’inscrire dans une éventuelle dimension mythologique car elles sont, précisément, aussi préhistoriques ! Par ailleurs, j’essaye de me concentrer sur des lettres qui dépassent l’écriture parce qu’elles sont, tout simplement, plus précises que les mots. L’alphabet me permet d’être transporté par l’esprit de la géométrie, de l’architecture et d’être émerveillé par un jeu de construction… Les lettres me servent essentiellement à créer et à vivre dans mon propre monde.

Emmanuèle Jawad : Quelle place la distorsion (je reprends ici l’un de tes termes), qu’elle soit lexicale ou graphique, visuelle,  occupe-t-elle dans cet espace d’écriture?

Philippe Jaffeux  : Les distorsions me permettent de me décaler par rapport à l’écriture. Je recherche toujours un déséquilibre qui me permettra d’avancer et de me lancer des défis. Chacune de ses déstabilisations, toujours constructives, est un moyen de savoir jusqu’où je peux aller, de définir des limites. Alphabet exprime un foisonnement de limites qui s’ouvrent sur autant de possibles et, espérons-le, de lectures différentes. Le fonctionnement de mes textes repose sur une construction précise, minutieuse, monomaniaque, sur le sens d’une multitude de détails. Alphabet rebondit systématiquement sur la dernière page de chacune de ses quinze lettres. Ces épilogues décident de l’ordonnancement et de l’animation de mon livre grâce à des récapitulatifs de mesures. Le potentiel de l’alphabet est inépuisable car il se régénère sans arrêt au contact d’un vide qui est support-même de création. Alphabet puise son énergie dans un vide roboratif et dans chaque proposition du hasart… que j’orthographie avec un t ! La pensée taoïste a certainement joué un rôle primordial dans ma relation avec ce vide créateur qui va à l’encontre de celui que l’on associe généralement au néant. J’éprouve moins de difficultés à me rapprocher du Taoïsme qu’à essayer de me rattacher à une tradition artistique. Outre les ouvrages des penseurs taoïstes – ceux de Jean François Billetter, de Jean Levy ou de Daniel Giraud, parmi d’autres – m’ont beaucoup aidé à affiner les notions de cette philosophie qui rejetait toutes formes d’études et d’enseignement oral. Malheureusement, mon ignorance de la langue chinoise limite mon exploration du Taoïsme. Quoiqu’il en soit, seul un engagement spirituel inflexible peut cautionner ma poésie expérimentale. Cette orientation me permet de me délester de mon ego, d’être donc inspiré par des forces cosmiques, d’accéder à une forme de simplicité, d’être traversé spontanément par les mots, de ressentir la force d’un mouvement qui transcende l’espace et le temps. C’est souvent à la suite d’un enroulement, d’une révolution autour de moi-même que je suis habité par le savoir d’une ignorance qui me permet d’écrire. Des permutations tentent, parfois, à l’image des illuminations taoïstes, d’exprimer l’opération d’un renversement (lettre K, par exemple) qui pourrait peut-être s’apparenter à la théologie négative, là où l’envers donne alors une nouvelle vie à toutes les choses et à chaque mot. La pensée taoïste reconnaît aussi la force de la spontanéité, de l’enfance, elle rejette l’art social et la culture à la manière, peut-être, si attentionnée, de Jean Dubuffet.

Emmanuèle Jawad : Tes références, en amont de ton travail, sont donc davantage d’ordre philosophique, spirituel et plastique que proprement littéraire…

Philippe Jaffeux  : Une multitude d’œuvres suscitent mon admiration, mais je ne m’inscris dans aucune filiation et mon travail ne fait référence ni à des artistes/écrivains, ni à aucun groupe. Dans le meilleur des cas, mon activité se situe à l’extérieur de la communication, des opinions ou des connivences. Je ne me sens pas concerné par ce qui peut relever de l’avant-garde, car on écrit toujours par rapport à quelque chose. A mon sens, les futuristes composent le premier et, par conséquent, le dernier mouvement d’avant-garde. Leur inclination prémonitoire pour les machines me semble très perspicace. D’autre part, j’ai lu beaucoup plus de romans que de poésie ou de philosophie. Lorsque je lisais des romans, toujours très longs, je ne cherchais pas vraiment à m’évader mais à me retrouver dans un état d’hypnose proche de l’extase ou de la torpeur. Mes séances de lecture étaient des performances qui devaient s’effectuer dans des limites de temps. Ce que je souhaite retrouver aujourd’hui, dans mon travail d’écriture, c’est l’état dans lequel j’étais lorsque je lisais des romans. Cette disposition d’esprit me permet aussi, grâce à l’alphabet, de percevoir la vie comme un rêve. Par ailleurs, L’Apprenti Sorcier me semble être la seule histoire qui pourrait illustrer une partie de mon activité. Je jette souvent des mots en l’air sans savoir où ils vont retomber. Lorsque l’enchantement opère, ces vocables s’entrechoquent et ils deviennent incontrôlables. Mon écriture alors s’emballe d’autant plus qu’elle est électrisée et toujours accompagnée par de la musique, le plus souvent, frénétique… parce que tout est question de rythme et de rien d’autre, à mon avis. Je suis ensuite entraîné par mon intuition, par mes pulsions et peut-être par une forme d’autosuggestion qui se combine à un déluge de corrections irrépressibles ; mes divagations, digressions, improvisations prennent dès lors toute leur envergure. Lorsque je n’ai plus aucun ascendant sur moi-même ni sur le monde, il me semble que j’écris enfin pour m’attacher à mes peurs et pour leur donner un sens.

Emmanuèle Jawad : L’intervention du dictaphone numérique qui s’est imposé à toi, tout d’abord, comme une nécessité pour poursuivre ton travail, t’a permis de développer de nouvelles formes d’expérimentations et marque la transition d’un travail ayant une forte dimension visuelle et graphique (Alphabet) vers un autre davantage porté vers l’oralité dans Courants blancs. Parallèlement, tu poursuis également l’écriture d’une pièce de théâtre expérimentale qui, par définition, tisse un lien avec l’oralité. Comment définirais-tu cette place de l’oralité de plus en plus prégnante dans ton travail ?

Philippe Jaffeux  : Aujourd’hui, il n’y a rien de plus important pour moi que la parole. Ce n’est donc pas un hasard si nous sommes actuellement en train de faire un entretien vocal, même si je le retravaillerai par la suite. La parole décide de tout, elle maîtrise ma vie de A à Z ! A ce propos, et contrairement à ce que j’ai dit plus haut, notre alphabet phonétique peut peut-être avoir un caractère divin ou magique parce que, justement, il est marié à la parole. Par ailleurs, je peux très bien admettre aujourd’hui que c’est la lettre qui a tué l’esprit c’est-à-dire la parole de l’enfant ou la véritable pensée ; celle de la spontanéité et du jeu. J’écris peut-être tout cela grâce à mes déficiences neurologiques, qui ne me permettent plus d’écrire à la main depuis quinze ans, ni avec un clavier depuis deux ans. Dans le même ordre d’idée, ce sont d’abord mes longues et indispensables séances de verticalisation dans mon fauteuil électrique qui m’ont permis d’écrire (avec un dictaphone et un logiciel de reconnaissance vocale) mes deux séries de 1820 courants. En ce sens, la maladie a certainement été utile à mon travail d’écriture.

Emmanuèle Jawad : Courants blancs met en place des propositions paradoxales dans des associations incongrues. Ton travail dans Alphabet et Courants blancs se caractérise par une rigueur mathématique, une tension logique, et en même temps il tisse un lien avec l’absurde…

Philippe Jaffeux  : Mes courants mettent des mots sous tension afin d’alimenter un vide paradoxal. Ce vide-plein évoque la résolution immédiate d’une contradiction à l’aide de polarités complémentaires. L’énergie d’un doute libérateur, d’une remise en question des mots, est à l’origine de chacune de ces phrases. Le terme de « pensées imaginatives », utilisé par F.Favretto (Atelier de l’Agneau) à propos de ces aphorismes me semble très judicieux. Un jeu entre le sens et le hasard préside à la construction binaire, bilatérale, de ces courants qui sont, paradoxalement, un moyen de venir à bout de la dualité, de l’intelligence séparatrice ; de cette défaillance qui nous contraint à séparer le malheur du bonheur, l’objet du sujet, la vie de la mort, etc. Mes deux séries de 1820 monostiques ont été écrites très lentement ; six par jour en moyenne. Des contorsions et des pulsions disciplinent la création d’un courant grâce à de nombreuses associations de mots qui finissent par donner un sens à une ligne, à une corde sur laquelle je me tiens en équilibre. Mon admiration pour Bach, m’a peut-être conduit à créer de nombreux courants selon la technique du contrepoint ; en superposant deux phrases pour en créer une troisième, cette méthode s’apparente aussi à une forme de destruction créatrice. J’ai peut-être eu recours à des hallucinations logiques pour écrire certains de ces courants mais je crois, en toute modestie, que j’ai été touché par un état de grâce qui se situe entre la volonté et la spontanéité : là, peut-être, où l’absurde prend un sens.

Emmanuèle Jawad : Peux-tu revenir sur la pièce de théâtre sur laquelle tu travailles actuellement et sur ce travail donc que tu poursuis, avec cette pièce, sur l’oralité…

Philippe Jaffeux : J’écris, avec Carole Carcillo Mesrobian, une longue pièce de théâtre radicale ; un dialogue sans début ni fin, entre deux personnages. Mes répliques existent enfin en dehors de l’écriture et elles me semblent spécifiquement théâtrales parce que je les dicte à un logiciel de reconnaissance vocale. Écrire un texte de théâtre avec mes paroles me donne l’impression d’être déjà dans la peau de celui qui pourrait le réciter ; l’alphabet est enfin court-circuité ! Mes répliques sont un décalque parfait de ma voix qui résonne dans un théâtre miraculeux… et inexistant ! Cette nouvelle expérience, détachée de l’écriture, m’apparaît être la conclusion, la résolution de toutes celles qui l’ont précédée. Tous mes textes étaient déjà théâtralisés avant même que je commence à écrire cette pièce. Une écriture théâtrale qui n’était pas destinée à la scène ? Depuis que je dicte ces répliques qui ne sont pas seulement destinées à être lues, je me focalise de plus en plus sur la question de la parole. Le mot « parole » ne se limite pas, pour moi, à désigner les mots que l’on prononce, mais ce vocable qualifie aussi ceux que j’utilise pour penser en silence, pour parler dans ma tête. Si je parle avec moi-même dans le but d’écrire, la pensée-parole silencieuse devient alors un remède ou au pire une manie. Cette pratique inaudible de la parole est déterminante pour la construction de mes phrases. Paradoxalement, grâce à la pensée, la parole devient aussi une observation du silence. J’enroule ma pensée dans ma parole, ou l’inverse, pour créer une phrase qui doit toujours exprimer un sens. Je ne perçois alors pas de différence entre la pensée et la parole. Dans ce nouveau texte, mes répliques essayent souvent de révéler le caractère tragi-comique de la parole. Le langage pourrait délimiter l’action de cette pièce qui en est complètement dénuée, car ce sont les mots qui jouent un rôle et qui essayent d’interpréter la parole. Je me rends maintenant compte que si j’ai opposé l’écriture à l’alphabet, c’était afin de rapprocher ce dernier de la liberté et de la spontanéité d’une parole qui, comme mes textes, est toujours susceptible d’être corrigée. Le personnage principal de cette pièce est le silence qui met au jour un drame de la parole. Le but de ce projet est de se soustraire au temps, c’est peut-être pour cela qu’il est interminable…

Powered by WordPress