Libr-critique

28 décembre 2019

[Chronique] Philippe Jaffeux, Mots, par Guillaume Basquin (Dossier 2/2)

Philippe Jaffeux, Mots, Lanskine, mai 2019, 176 pages, 20 €, ISBN : 979-10-90491-99-1. [Pour découvrir le travail de Philippe Jaffeux, lire cet entretien fondamental]

Comme tous les livres de Philippe Jaffeux (sauf Deux, aux éditions Tinbad ?), le sommaire (ou la forme, dans d’autres volumes) de Mots tourne autour du chiffre 26 (comme les 26 lettres de l’alphabet). Ce sont 26 mots qui donnent autant de titres à 26 chapitres. Citons les plus significatifs dans la « philosophie » (sagesse ?) de l’auteur : Hasart (avec un « t »), Nombres, Alphabet, Silence, Corps, Expérimental, Musique, Chaos, Jeu, Vide, etc. Le poète expérimentateur s’assagit ici sur la forme de son ouvrage, pour en donner autant d’explications que de chapitres (un peu comme le bien-nommé Explications de Pierre Guyotat, si vous voulez) ; et il se pourrait bien qu’il ait fourni là la meilleure exégèse de son œuvre déjà publiée. Cela a mauvaise presse, mais les écrivains sont souvent les mieux placés pour parler de leur œuvre (ainsi, certains admirateurs de Céline pensent que la meilleure critique du Voyage au bout de la nuit reste la fameuse lettre d’introduction qu’il envoya à Gaston Gallimard le 14 avril 1932) ; comment et pourquoi parler de ce livre, après ça ? Words are words are words are words… Essayons tout de même, et après Christophe Stolowicki ici même.

Tout le livre tourne autour de deux axes, il me semble : le jeu des permutations (tel qu’en le Yi King, ou Livre des permutations, grande référence chinoise du poète), et l’alphabet (titre de son grand chef-d’œuvre aux éditions Passage d’encres, rappelons-le ici). Jaffeux joue, et jouant il perturbe nos plus vieilles habitudes : « Les propositions des situationnistes s’actualisent-elles lorsque l’alphabet détourne l’écriture à l’aide d’un jeu irréductible à une culture du spectacle ? » (Est-ce pour cette raison même que les « grands » journaux n’ont jamais parlé de son œuvre ? Les bonnes vieilles habitudes du spectacle médiatique seraient-elle par trop bousculées ici ? On sait qu’un journal comme Libération n’a admis Guy Debord qu’après sa mort…). On apprend ici à mieux connaître les goûts de Jaffeux : le jazz (« L’écriture aléatoire met le sérieux de notre langue en jeu ; elle me permet, pour le mieux, de jouer avec les mots comme un jazzman joue, dans le temps présent, de son instrument »), le cinéma (« Les films procurent un plaisir visuel plutôt qu’intellectuel ; ils mobilisent l’esprit et la forme stupéfiante de l’enfance »). Le poète avoue ici passer plus de temps à regarder des films qu’à lire, et même, pour d’évidentes raisons pour ceux qui le connaissent, qu’à regarder le monde extérieur et « réel » ; cet intérêt pour « l’enfance de l’art » n’est pas sans faire écho à son désir, écrivant, d’être comme privé de savoir : enfant, du latin infans, « non fans », « celui qui ne sait pas encore parler ». Jaffeux donne d’ailleurs ce mot à son premier chapitre (et ce n’est certainement pas un hasart !…) : « L’acte d’écrire accompagne, dans le meilleur des cas, l’état d’un enfant qui s’abandonne et s’ouvre au temps présent » (incipit du livre). On sait que le cinéaste expérimental Stan Brakhage, dont Jaffeux pourrait être un équivalent acceptable en poésie littérature, voulait filmer ce qu’un enfant verrait pour la première fois avec un œil non éduqué ; tel est bien l’état rêvé de notre poète : « Comment écrire en vue de percevoir les vibrations de l’enfance ? »

On sait que la structure mathématique du Yi King impressionna Leibniz qui y aurait vu la première formulation de l’arithmétique binaire ; cela n’a pas échappé à Jaffeux : « Le Yi King s’apparente aussi à un manuel d’écriture abstraite ; toutes les combinaisons de trigrammes sont des signes graphiques qui vident notre alphabet grâce à un appel inespéré des nombres. » Cette creative method faisant largement appel au hasard (ou hasart) est un réservoir infini de potentialités poétiques : « L’alphabet s’articule avec le hasart pour ouvrir un texte sur tous les possibles » ; ainsi Courants blancs, Autres courants, Alphabet, Entre, Deux et Glissements…

On ne sera pas surpris d’apprendre, dans le chapitre « Cinéma », que Jaffeux, projetant ses tapuscrits (qu’il dicte, pour des raisons physiologiques) sur grand écran chez lui, soit tenté par une écriture plastique (voir Entre et Glissements, surtout) : « Chaque page se transforme en une image projetée sur un écran ; celui-ci agite des mots qui sont sous l’emprise de la fantaisie et d’un risque. » Elle est retrouvée ! quoi ? la grande abstraction ! c’est l’image allée avec le texte : « Des lettres ou des phrases, comprises comme des idéogrammes, indépendants des sons, se rapprochent des nombres ; elles peuvent aussi se confondre avec le dessin ou avec des taches. »

Pour finir, je suis d’accord avec Stolowicki : Mots est bien un grand cru de plus de Philippe Jaffeux !

8 mars 2017

[Chronique] Philippe Jaffeux, Entre, par Christophe Stolowicki

Philippe Jaffeux, Entre, Lanskine, février 2017, 72 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-41-0. [Lire un extrait sur LIBR-CRITIQUE : ici.]

Happés par des pronoms tournant comme les signes du zodiaque, des verbes de neutralité critique « transporte[nt] » les substantifs d’une prosopopée géante, d’une garden-party de l’abstrait. En peu d’années instillant sa façon dans le paysage de la poésie contemporaine, écrivant couramment naguère dans son étouffoir lumineux aux trois ou quatre temps du syllogisme en combinatoire aporétique d’antonymes, comme nos classiques en alexandrins, Philippe Jaffeux ajoure ici sa prose de blancs variables en guise de ponctuation – renvoyant le point aux vieilles lunes, l’exclamation, la suspension aux affres d’un cinéma muet ; ainsi que de calligrammes interstitiels il évide ses pages de triangles, cercles, carrés de silence, trous blancs cannibales faisant office de bottes d’enjambement, conjugue son moi aux huit personnes pronominales, « elles » presque un hapax, en roulement discontinu d’un présent de l’indicatif qu’aère un sporadique impératif peu injonctif, écart de baguettes sur la grosse caisse – paradoxalement se resserre, s’accourcit, se densifie. Dans l’entre deux ou trois l’oxymore se décale, prend du flou, de la marge. Les antinomies tangentes se dissolvent en tautologies approximatives, ne tiennent qu’à un fil, une connaissance de soi se déprend. La représentation même devenue l’objet sensible de la peinture, une complexité retorse profile ses ombres chinoises dans la caverne de Platon revue en trompe-l’œil par Magritte. Les « battements interlinéaires », un « éventail de vibrations » secouent d’un beat de jazz l’édifice de Bach. Ligaturées les trompes de Jéricho, croule le mur du sens. La chute se dérobe en « fuite ». Des mots freudiens ou apparentés, « résistance », « déficience », « carence », impriment de leur sillage le travail d’un funambule unijambiste sur fil d’aragne, athlète roboratif luttant dans un fauteuil élévateur, ce n’est plus un secret, contre une maladie dégénérative, qui convulse de sa critique la raison pure. 

7 décembre 2016

[Texte] Philippe Jaffeux, Un glissement (extrait)

En attendant la publication d’Entre par les éditions Lanskine et de Deux par Timbad au printemps prochain, voici un "glissement" inédit extrait de Glissements. "Glissements tente d’évoquer le nombre 26 au moyen de 26 textes-images qui s’assemblent grâce à des effets de chevauchement" (Philippe Jaffeux).

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Le avisge d'un décalage ébranle l’enjeu d’un paysage masqué

Une lettre déplacée afbrique une tribu de phrases ensauvagées

Le goût d’une alngue s’évanouit sur le sol d’un caractère ému

Une aberration arobortive libère un message inédit de la lecture

Une atrjectoire du hasart se perd dans une atmosphère déréglée
Une horde de avocbles factices falsifie une écriture idéalisée
Les pulsions d’un aregrd augmentent le savoir d’un écart
L’œuvre d’un mouvement détourne al loi d’un style rusé
Une lettre arenversnte formule la volonté d’un mot imagé

Des aexplictions inutiles disparaissent dans des choix superflus
Le amgnétisme d'une erreur sculpte l’identité d’une redondance
Un silence visible célèbre al reproduction d’une lettre conquise
L’encre sécrète un achos qui intègre la place d’une chose vue

Le destin d’une absurdité évolue dans la arésonnnce d'une lettre

Une atrce renversée du cosmos soigne un tas d’octets malades
Des mots sont lus apr une lettre qui atteint le but d’un chaos

L'œil de l'alphabet amplifie l’image d’une alngue désorientée
Une durée abizrre répond à l’instinct d’une écriture démontée

Un motif atrgique apparaît dans l'innocence d'un jeu arbitraire

L’os d’une aimge sauve une ligne avec le nerf d’une lettre

Des mots monstrueux animent la figure inventée d’un vide abét

L’histoire d’une position constitue le jugement d’un aécrt

La voie d’une perspective aexmine l’angle d’un espace cruel

Le monde d’une lettre crée la amtière d’une destruction

Un mot retourné blasphème le destin d'un hasart ainexplicble

L'inversion d'un support se confronte au asvoir d’un caractère

L'alphabet apprend à servir un choc contre une joie atrgique
Des erreurs sulfureuses s'incarnent adns un glissement rugueux

Une lettre trouve des mots qui amtérialisent un trouble créatif

Une afute providentielle accueille la découverte d'une dérive

Un vertige jubilatoire se arpproche d'un enfant curieux

Un tissu de ruptures s'accorde avec une perspective aexttique

L'incarnation d'un cri se amélnge à l’expression d'une énigme

Le hasart est pris en aotge par la consistance d'une lettre perdue

Le présent s'inscrit dans l'apparition d’un silence aextrvagant

L'évolution d’une distorsion oriente la amgie d'une intuition

Des mots font écho à une image qui sort d’une alngue superflue

Une culbute atrnscendante porte l’immanence d’une fuite

La survie d'une énergie prend la forme d'un sens acirconstncié

aL lumière d'une encre désorientée protège une révolte décodée
Une lettre mariée à des octets engendre l'invention d'une apge
Des mots sidérés s’exposent à l’élan d'un alphabet ainctuel

Un fond s'unit à une aclligraphie qui déjoue un art prédateur

Le retour d'une lettre se synchronise avec un mot aexpérimentl

La cause d'une asouffrnce anime le souffle explosif du hasart

L'imagination areconnit des mots qui rompent avec un art irréel

Un sens aincontrôlble affirme une expression de la musique

Le mystère d'une unité s'écoule adns un univers sorcier

L'échappée d'une lettre restitue al découverte d'une limite

Le achnt d'un nombre promulgue la loi d’une action gratuite

Un 51ième œuf aprépre l'envol d’une majuscule déplcée

                                                                                 a
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