Libr-critique

8 mars 2017

[Chronique] Philippe Jaffeux, Entre, par Christophe Stolowicki

Philippe Jaffeux, Entre, Lanskine, février 2017, 72 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-41-0. [Lire un extrait sur LIBR-CRITIQUE : ici.]

Happés par des pronoms tournant comme les signes du zodiaque, des verbes de neutralité critique « transporte[nt] » les substantifs d’une prosopopée géante, d’une garden-party de l’abstrait. En peu d’années instillant sa façon dans le paysage de la poésie contemporaine, écrivant couramment naguère dans son étouffoir lumineux aux trois ou quatre temps du syllogisme en combinatoire aporétique d’antonymes, comme nos classiques en alexandrins, Philippe Jaffeux ajoure ici sa prose de blancs variables en guise de ponctuation – renvoyant le point aux vieilles lunes, l’exclamation, la suspension aux affres d’un cinéma muet ; ainsi que de calligrammes interstitiels il évide ses pages de triangles, cercles, carrés de silence, trous blancs cannibales faisant office de bottes d’enjambement, conjugue son moi aux huit personnes pronominales, « elles » presque un hapax, en roulement discontinu d’un présent de l’indicatif qu’aère un sporadique impératif peu injonctif, écart de baguettes sur la grosse caisse – paradoxalement se resserre, s’accourcit, se densifie. Dans l’entre deux ou trois l’oxymore se décale, prend du flou, de la marge. Les antinomies tangentes se dissolvent en tautologies approximatives, ne tiennent qu’à un fil, une connaissance de soi se déprend. La représentation même devenue l’objet sensible de la peinture, une complexité retorse profile ses ombres chinoises dans la caverne de Platon revue en trompe-l’œil par Magritte. Les « battements interlinéaires », un « éventail de vibrations » secouent d’un beat de jazz l’édifice de Bach. Ligaturées les trompes de Jéricho, croule le mur du sens. La chute se dérobe en « fuite ». Des mots freudiens ou apparentés, « résistance », « déficience », « carence », impriment de leur sillage le travail d’un funambule unijambiste sur fil d’aragne, athlète roboratif luttant dans un fauteuil élévateur, ce n’est plus un secret, contre une maladie dégénérative, qui convulse de sa critique la raison pure. 

21 juillet 2016

[Texte] Philippe Jaffeux, Entre (extrait)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 20:41

Nous tenons à remercier Philippe Jaffeux de nous avoir donné cet extrait inédit de son prochain livre. Dans son dernier, Écrit parlé (entretien avec Béatrice Machet, Passages d’encres, mai 2016), il confiait : "Le hasart et les contraintes libèrent mon inconscient en révélant des possibilités ignorées de ma langue" (p. 23). Cette précision est fondamentale pour aborder le texte ci-dessous, qu’il commente ainsi : "Entre est ponctué à l’aide d’une paire de dés. Les intervalles entre chaque phrase s’étendent donc entre deux et onze coups de curseur. Entre est un texte aléatoire qui est accompagné par l’empreinte de trois formes transcendantes : le cercle, le carré et le triangle." [Sur LC, entretien de l’auteur avec Emmanuèle Jawad]

 

L’élan d’une paire de dés reconstitue les recherche
d’un jeu vital       Le lieu d’un ton se renverse sur une
image imprononçable    L’alchimie de ses humeurs
régénère un désert d’interstices   La mort de ton
écriture prend en compte ma langue fantomatique
Sa position catalyse une forme qui se situe à la
charnière d’un texte et d’une image             Le
rayonnement de votre indifférence renouvelle
la définition d’un risque      L’absurdité de tes
abstractions rompt avec l’histoire d’un sens          Un
débat entre ses marges et vos blancs intensifie ma
conception du vide       Ses phrases se jettent dans le
salut d’une chute attendue      Nos interruptions
aléatoires disloquent la figure d’un ordre         Mes
chutes servent de moule à l’espace d’un épuisement
Je pacifie des intervalles qui défendent de l’air
barbare      Le jet d’une paire de dés s’ancre dans la
résistance d’un doute nécessaire   La musique du
hasart aspire à produire une lumière incontrôlable
Il s’ouvre sur un vide qui se défait d’une écriture
ennuyante          Sa solitude d’analphabète révèle
nos angoisses incontournables   Une paire de dés
me donne l’occasion de repousser tes lettres
malchanceuses      Nos intervalles font un signe à
vos paroles creuses     Des accidents arment la
nature d’un mouvemen                   t  invisible    La
cinématique d un espa                     ce tombe entre
des interlignes bricolé                       es      Son
instinct défend une pai                   re de dés qui
observe nos oublis           Son alphabet symbolique
interagit avec un vide littéral        Des courants
d’interlignes rafraichissent un éventail de vibrations
lisibles      Nos ombres sont au service d’un écart qui
appartient à ta lumière        Un ordinateur corrompu
se conne    cte avec la tension d’une image  Il relie
la circu          lation de mes silences à la fluidité de
vos c               ontradictions        Elles passent devant
des                     pauses qui négligent un travail de
no                        s mots            L’univers d’un
espace contemple le destin de nos illuminations
Son étrangeté radicale approfondit l’action de notre
alphabet     Un sens imprévisible interroge les
réponses d’un vide expérimental    Les détails de
mon ignorance perfectionnent la science d’une image
L’organe de son errance sert la libération d’un souffle
cosmique       Il entre entre des phrases qui habitent
une ponctuation répétitive     L’appel d’un fond se
relie au jeu d’un silence construit     La matière de sa
résistance s’écarte d’un vide saturé           La
description d’une méditation atroce s’enferme entre
nos intervalles           Obéissons au maître intérieur
d’un alphabet sans but       Elle se construit à
l’image d’un regard qui incarne notre texte             La
source d’une écriture virtuelle se connecte à la
lumière de nos actions    Vos paroles sont des signes
qui s’accrochent à la                        joie de nos
silences La marque                         de nos oublis se
règle sur un vide spo                       ntané
L’aventure de tes fulg                      urances sillonne
la trajectoire d’un sup                      port   Une
abstraction prend soi                       n de nos chocs

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