Libr-critique

2 novembre 2011

[News-revue] DOC(K)S, 4e série, numéro 13/14/15/16 : spécial Joël Hubaut

DOC(K)S, édition AKENATON, 4e série, numéro 13/14/15/16, 432 pages + DVD, 50 € le volume ; 80 € l’abonnement (4 numéros).

â–º Offre spéciale aux lecteurs de LIBR-CRITIQUE = 48 € + frais de port gratuits pour toute commande avant la fin de l’année à l’adresse suivante : DOC(K)S, édition AKENATON, 7 rue Campbell 20 000 Ajaccio (akenaton.docks2A@gmail.com).

Il y aura de cela bientôt un siècle – dans l’entre-deux guerres, donc –, Jean Prévost n’était pas le seul à estimer que le nombre de lettrés en France ne dépassait pas cinq cents… Et aujourd’hui, en matière d’écriture expérimentale, combien d’amateurs éclairés ? de vrais passionnés ? – au point, par exemple, de faire une petite folie en s’abonnant à une revue qui, soucieuse de son indépendance, ne prétend pas exister uniquement grâce à des subventions ; ou en acquérant un dernier numéro qui, centré sur la figure haute en couleurs de Joël HUBAUT, est évidemment à rattacher à notre dossier sur la subversion…

Revue de chantier, avant entretien avec Philippe Castellin…

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25 septembre 2009

[Chronique] Patrick Le Boeuf dir., CRAIG et la marionnette

Patrick Le Bœuf dir., Craig et la marionnette, Actes sud/Bibliothèque Nationale de France, 2009, 120 pages, 124 illustrations couleur/noir et blanc, 29 €, ISBN : 978-2-7427-8389-2.

Ceux qui n’ont pu découvrir l’exposition organisée par la BNF du 4 mai au 29 juillet 2009 à la Maison Jean Vilar (Avignon) ne manqueront pas, jusqu’au 4 octobre prochain, de se rendre au Musée de l’Ardenne et à la vitrine du Conseil général à Charleville-Mézières, dans le cadre du Festival mondial des théâtres de marionnettes (fin ce dimanche 27 septembre).

Au reste, depuis mai dernier, nous disposons d’un catalogue riche de quelque 120 illustrations – accompagnées d’un "catalogue des pièces exposées" et de trois articles synthétiques qui offrent des angles d’approche complémentaires : thématique (Patrick Le Bœuf, "Edward Gordon Craig et la marionnette"), érudit (Marion Chénetier, Marc Duvillier et Didier Plassard, "Le Théâtre pour les fous : aperçus d’un chantier") et historique (Evelyne Lecucq, "Les marionnettistes contemporains et Craig").

Illustrations : après celle de la couverture, on appréciera les créatures de Peter Schumann (Bread & puppet Theatre).

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6 septembre 2008

[Livre + quelques mots] Omajajari, collectif

  Omajajari, collectif, ed. cynthia 3000, 16 petits livres en hommage à Alfred Jarry. ISBN : 978-2-916779-04-1, 25 €.

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12 novembre 2007

[News-Joyeux Jarryversaire 6] CUHEL, Nous sommes morts depuis cent et quelques…

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Dans "Le Carnet du Monde" daté de vendredi dernier, voici c’qu’on peut lire et dé-lire : "Nous, Alfred JARRY, sommes morts voilà cent ans et quelques jours, le 1er novembre 1907"…

Voilà pour le côté mondânité et commémonation !<!–more–>

Et nous, Môssieur ? Nous sommes morts voilà cent et quelques jours, le 1er août 2007, depuis que le SARKUBU, le bougre, a coupé le robinet-à-phynances pour les huluberlittéraires… Zont assez grands pour se démerdRer tout seuls, qu’il dit l’R’BU aux Zannis pervers cités, Zont libres d’chercher d’la phynance où ils veulent, Zont l’droit d’avoir des oneilles pour obéir ! Bougre de merdre et merdre de bougre, à la trappe les ZinZintell’ZoZos ! Eh oui, Môssieur, l’Uni-versité nakaZaller s’faire voir chez les CACApitRalistes ! Eh oui, Môssieur, si t’as-pas-ta-physique, si tu rappliques pas ta physique appliquée, t’as plus KA faire des SUE-DU-CUL dans les enFIFI, garçon-de-ma-merdRe ! Eh oui, Môssieur, au jour d’aujourd’hui, faut-Z-être CONCONcret, faut-Z-être réaCACApitRaliste, YA pas-de-phynances pour les sagouins bonZàRIEN, pour les nique-ta-merdRe ! Eh oui, Môssieur, au jour d’aujourd’hui, YA qu’l’Grand Marchié qui marche, jambedieu ! Et tout l’reste c’est qu’d’la littéramerdRe !

Hourra, cornes-au-cul, l’Père R’bu nous a bien eus !

6 novembre 2007

[Chronique-Joyeux Jarryversaire 5] Patrick Besnier dir., Jarry. Monstres et merveilles

Patrick Besnier dir., Jarry. Monstres et merveilles, Presses Universitaires de Rennes, "La Licorne", 2007, 131 pages
ISBN : 978-2-7535-0403-5 // 15 €

[Quatrième de couverture] :
Jarry appartient exactement à la même génération que Gide, Valéry ou Claudel. Il reçoit comme eux l’ineffaçable influence de Mallarmé et participe aux mêmes revues. Pourtant, Jarry demeure inclassable, irréductible : serait-ce parce que son oeuvre oscille entre deux pôles, le monstre et la merveille ? Il en a exploré à la fois l’opposition et la complémentarité au long de son existence créatrice, en particulier dans L’Ymagier, la revue qu’il anima pendant deux ans en compagnie de Remy de Gourmont. Du monstre, faut-il encore parler ? En ses diverses méta-morphoses, Ubu en assure la pérennité, introduisant son "mufle infâme" jusque dans les livres les plus élaborés, les plus savants, tel que César-Antéchrist – ce qui rend définitivement impossible toute lecture univoque. Avec non moins de constance, Jarry recherche les merveilles, en particulier dans la mémoire de l’enfance : l’illumination née du plus lointain passé est au coeur de trois de ses romans, Les Jours et les Nuits, de L’Amour absolu ou de La Dragonne. Le dialogue avec Paul Valéry, la bibliothèque énigmatique du Docteur Faustroll permettent aussi un autre émerveillement, celui des constructions de l’esprit humain. Les articles ici réunis explorent ces diverses dimensions d’une oeuvre encore souvent méconnue.

[Chronique]
Jarry, défoRmateur et découvreur

Le titre de cet ouvrage collectif se trouve en parfaite conformité avec l’esthétique carnavalesque de Jarry, qui réside dans l’union des contraires, dans la réunion d’éléments composites. À cet égard, une célèbre définition nous vient immédiatement à l’esprit : "Il est d’usage d’appeler MONSTRE l’accord inaccoutumé d’éléments dissonants […]. J’appelle monstre toute originale inépuisable beauté" [1]Alfred Jarry, L’Ymagier, n° 2, janvier 1895 ; repris dans Oeuvres complètes, Gallimard, "La Pléiade", t. I, 1972, p. 972. . La double inclination de Jarry pour le merveilleux et le monstrueux font de lui un iconologue et un tératologue, un découvreur – en tant que passionné d’images sublimes – et un déformateur, pour reprendre la formule qu’il emploie à propos du pein-tre Filiger dans une chronique de septembre 1894 (Mercure de France, n° 57, p. 73-77). Le point de convergence entre ces deux postulations simultanées est à chercher dans une double quête des origines : celle de l’enfance comme celle des temps primitifs. Un précédent ouvrage collectif, traitant du "monstre 1900", permettait déjà de ne pas réduire au seul cycle d’Ubu l’oeuvre de Jarry : une fois replacée dans le siècle "la logique de la déviance", le chapitre sur "le monstre dans la littérature" était l’occasion d’étudier le pan romanesque, tout en proposant de pertinentes ouvertures sur Hugo et Huysmans ; enfin, étaient abordés les rapports du microcosme jarryque aux arts en général, et aux avant-gardes en particulier [2]Cf. Beate Ochsner dir., Jarry. Le Monstre 1900, Shaker Verlag, Aix-la-Chapelle, 2002, 246 pages.. Mais dans la première partie du présent livre , qui manque pour le moins d’homogénéité malgré les efforts de Patrick Besnier dans l’Avant-propos, il s’agit d’abord de comprendre l’intégration d’Ubu roi dans César-Antechrist : incongrue ou logique ? Pourquoi un tel monstre dans un tel univers religieux ? (Au reste, le frontispice d’Ubu roi introduit la première image de monstre au sein de César-Antechrist). Et Julien Schuh de "montrer que César-Antechrist n’est pas la machine destructrice de toute signification qu’on a voulu en faire" : "Le vrai but de cette pièce, c’est de donner un sens à Ubu roi". Pour lui, c’est bel et bien la clé occultiste qui transfigure "Ubu en héraut du symbolisme" (p. 15). L’occultisme cède ensuite le pas à la science : Matthieu Gosztola examine la façon dont Jarry, comme Valéry, se réfère en poète à la science qui le fascine – mais différemment : loin d’apporter la lumière, la science convoquée par le pataphysicien opère la passage à l’obscur, à la surréalité, au fantastique. La seconde partie, intitulée "Recherches", sans que l’on puisse vraiment la distinguer de la première, appelée "Études", est deux fois plus courte, mais tout aussi disparate : elle porte essentiellement sur l’iconographie religieuse de L’Ymagier (Jill Fell), sur la dé-figuration grotesque que constitue le vers de mallarmirliton (Jacques Jouet) comme sur cette forme de monstruosité que représente une écriture de l’hétérogénéité (Ben Fischer).

 

29 octobre 2007

[Texte-Joyeux Jarryversaire 4] Christian Prigent, UBU CREATOR

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band-pringent.jpg [suite de l’anniversaire Jarry, avec ce texte inédit de Christian Prigent]
UBU CREATOR
(genèse aux Promenades) (*)

« Prologue au Ciel »

Adoncques le Père Ubu
Souffla son mirliton.
Zim ! Boum ! Crac canon !
Et hop : la vie fut !

« Première Station »

Un être parut, son nom fut VILLIERS.
Le voici ici, en pierre du pays.
Il délie l’Adam, puis, sans chipoter,
Il pond l’Ève future, en coiffe de granit.

« Deuxième Station »

Pour pas laisser seuls l’homme et sa fumelle,
Les formes se démêlent
De la bouse de terre
Qu’on nomme matière.
Ou bien (c’est tout comme)
L’Père Ub’ touille le bouillon
D’la soupe des protons.
Et voici que « L’HOMME
À LA MOTTE DE BEURRE »
Se dégadouille de la torpeur.

« Troisième Station »

Mais très peu ensuite
(voire sans transition)
On râle, on s’excite,
On se fout des gnons.
Hop ! : on s’extermine,
On crève les bouzines.
Pas de temps à perdre :
Ubu crée l’armerdRe,
C’est la guerre, on fauche :

Salut, MARÉCHAL FOCH !

(*) Texte dit en Choeur, le vendredi 2 novembre 2007, au Parc des Promenades, à St
Brieuc, par le public des Journées Jarry. Aux Promenades, on peut voir, successivement : 1, un buste de Villiers de l’Isle-Adam ; 2, une Ève bretonne en pied, en granit et en costume local ; 3, l’allégorie du sculpteur Le Goff : « La Forme se dégageant de la matière » (dite, plus populairement : « L’Homme à la Motte de Beurre ») ; 4, juste à côté : la maison où le Maréchal Foch fit de nombreux séjours.

21 octobre 2007

[Texte-Joyeux Jarryversaire 3] CUHEL, Chanson des cervelles sans âge

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band-cuhel1.jpg les vieux Z’bus
n’parlent plus
i’ comptent
i’ r’comptent
i’ Z’escomptent

i’ comptent sur nous
les grigous les grippe-sous les gris-mous
les pleins-de-sous les pleins-de-soupe
les pleins-de-bouse les barbouzes
qui crottent en Bourse
boursicoteurs sans biscotos
bouffReurs-de-biscocottes
bijouteurs escrotteurs entubeurs

i’ veulent nous en boucher un coin
bouches en CUL & tout-en-anus
Toutentrop
avec ces sagouins
i’ n’est pas loin
l’Grand Trou Noir d’ous qu’on n’revient jamais
i’ veulent nous basCULer à r’CULons
dans l’omnUBU mondialisé
les homobus les hommes-repus les homo rebuts

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Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez les cervell’ chauffer,
Voyez, voyez les Rentiers baver ;
Hourra, cornes-au-cul, vive les vieux Z’bus !

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les vieux Z’bus
nous barbent plus
i’ racontent
rats
jaunissent
radotent
capotent
crapotent
vivotent
vovotent
zozotent

les vieus Z’bus
z’ont bu
les vieux zombis
sont plus nantis
sont plus zentils
i’ canulent
i’ crapulent
i’ spatulent
i’ spéculent
la bouche en cul

nous on aime les ors
pas les ordres
pas les désordres
nous on aime les CRS
pas le CNRS
nous les Moumous
on aime les Nounous
on n’aime pas les r’mous
toutes les citrouilles
elles zont la trouille
dès qu’ i’ a du grabuge
vite les refuges !
un p’tit coin d’paradis
pour-ceux-qui-ont des-radis
(car au jour d’aujourd’hui
si t’as pas d’radis
si t’as pas d’pécule
t’es un gros NUL)
qui disent la bouche en CUL
nous on n’en fait qu’à notre tête
nous on chante à tue-tête

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Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez les cervell’ chauffer,
Voyez, voyez les Rentiers baver ;
Hourra, cornes-au-cul, vive les vieux Z’bus !

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faut les voir
les vieux BOBOs
mégots-banco-dodo
faut les voir
pour z’y croire
i’ vont nous avoir
les cabots d’bon teint
les saints potins
qui sans potin
se s’couent l’popotin
faut les voir
pour z’y croire
i’ vont nous avoir
les cabots d’bon ton
les Tontons bourlingueurs
vieux flambeurs
vieux frimeurs
vieux taciturnes
qui ronronnent aux Salons
à coups d’urnes
i’ vont nous en foutre
plein les burnes !

les vieux Z’bus
les vieux hurluberlus
i’ sont légions
& i’ marchent
& i’ crèvent plus
i’ rêvent :
voir Honolulu
et ne pas mourir
sarkophage doré
s’faire adorer
s’faire dorer la pilule
agiter les mandibules
s’faire sucer l’pendule
de faux-cul

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Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez les cervell’ chauffer,
Voyez, voyez les Rentiers baver ;
Hourra, cornes-au-cul, vive les vieux Z’bus !

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les vieux Z’bus
faut les voir
après leur pèl’rinage
au Mont Viagra
pousser des hourras
des À-ça-ira
faut les voir
les mâche-purin
tirer le voiturin
les rois d’la phynance
plein d’démence
les Père-la-Chance
faut les voir
comme i’ dansent
sur les fonds d’pognon
les vieux trognons
les vieux grognons

faut les voir les échaudés
les échauffés
les réchauffés
échafauder des plans
de tire-au-flanc
de rantanplan
qui nous laissent en plan
comme le monde il est trop grand
i’ n’ont plus l’temps
durs comme fers
i’ nous promettent l’enfer
faut les voir
les ramasse-merdre
chanter à tue-merdre

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Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez les cervell’ chauffer,
Voyez, voyez les Rentiers baver ;
Hourra, cornes-au-cul, vive les vieux Z’bus !

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faut les voir
quand vient l’soir
débiter leur p’tit’ ziziqu’
leurs pâtr’nôtres cyniques
leur FIFI
LOLO
ZOZO
FI
« Ã€près-MOI le déluge ! »
vieux NOÉ
vieux noués
vieux noueux
faut les voir
quand vient l’soir
eux qu’ont peur du noir
débiter leurs CONseils
aux KarmapitRalistes
& aux perd-les-couilles :

pour vous la couler douce
pour rester dans la course
faut s’agiter d’la Bourse
allez les gratte-CUL
fi d’la misère
faut miser l’péCUL
faut pas cacher l’magot
de d’ssous les fagots
ça c’est dingo
allez en avant la zizique
vive les cyniques
tous les jours on nique
tous azimuts
allez droit aux putes !

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Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez les cervell’ chauffer,
Voyez, voyez les Rentiers baver ;
Hourra, cornes-au-cul, vive les vieus Z’bus !

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faut voir ces chères trognes
ces chères charognes
ces picrocholes dopés à l’alcool
ces Rentiers sans dentier
faire tourner la machin’
la machin’-à-décerveler
la machin’-à-débiter
les caca
les cacapitaux
et de baver
Hourra cornes-au-cul vive les vieux Z’bus !

faut voir ces obèses
pleins de pèze
de l’oseille plein les oneilles
ces drôles de zigues
qui n’voient pas plus loin qu’bout d’leur bouzigue
faut les voir
chaque soir
fermer leurs armoires
comme autant d’ostensoirs
et dans un noir d’enfer
faire leurs prières :

À la Ste Gudule
que je spécule !
À la St Hercule
à nous l’pécule !
À la Ste Fortune
on n’en rate pas une !
À la Ste Crapule
que je t’encule !
À la Ste Copule
que je t’encule !
À la Ste Nitouche
surtout pas touche !
À la Ste Génuflexion
quelle érection !
À la Ste Putréfaction
beaucoup d’actions !
À la St Ruth
ah quel rut !
À la Ste Bique
que je te nique !
À la Ste Malice
c’est la chaude pisse
À la Ste Réglisse
vive les caprices !
À la St Venceslas
vive les dégueulasses !
À la Ste Mélasse
on fait des crasses !
À la Ste Tignasse
que j’aille à la chiasse !
À la St Marchié
vive les Nuls-à-chier !
À la St Purin
une partouze
et tous purin !
À la St Potin
vive les popotins !
À la St Mesquin
ah quel entrain !
À la St Saturnin
le butin aux gredins !
À la St Bordure
vive les ordures !
À la St Poltron
vive les cons !
À la St Pelochon
à nous les p’tits petons !
À la St Cornichon
à nous les gros nichons !
À la St Folichon
on fait les baluchons !
À la Ste Gargouille
on casse les couilles !
À la St Couillon
à nous les fions !
À la St Anal
on tombe dans l’canal
À la Ste Bertille
pas d’pécadille !
À la Ste Marmelade
pas de reCULade !
À la Ste Soupe
à nous les croupes !
À la Ste Viole
qu’est-ce qu’on rigole !
À la Ste Chandelle
des sous à la pelle !
À la St Orteil
on ramasse l’oseille !
À la Ste Bouteille
attention les oneilles !
À la Ste Tirelire
c’est le délire !
À la St Bigoudi
on blanchit les délits
des très vieux débris
À la St Pissenlit
plus de pipi au lit !
À la Ste Pine
vive les rapines !
À la Ste Vermine
on a bonne mine !
À la Ste Bouzine
on se débine !
À la St Morveux
vive les baveux !
À la St Médard
suce-moi le dard !
À la Ste Turne
suce-moi les burnes !
À la Ste Fesse
c’est l’allégresse !
À la St Branleur
vive les tripoteurs !
À la Ste Chandeleur
vive les tripatouilleurs !
À la St Masturbateur
vive les boursicoteurs !
À la St Lucifer
vive les hommes d’enfer !
À la St Nigaud
vive les gogos !
À la St Nabot
vive les bobos !
À la St Chenapan
vive les charlatans !
À la St Argent
faut être dans l’vent !
À la St Antoine
beaucoup d’avoine !
À la Ste Pâte
on fait de l’épate !
À la Ste Dame-des-Choux
on fête tous les ripoux !
À la St Marchandage
vive les tripatouillages !
À la St Dévergondage
on est sans âge
À la Ste Gidouille
on mange de l’andouille
Hourra cornes-au-cul vive les vieux Z’bus !

18 octobre 2007

[Texte-Joyeux Jarryversaire 2] Christian Prigent, Les z’Ubs à la fontaine

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 10:03

band-prigent-jarry.jpg Les z’Ubs à la fontaine (air : À la claire fontaine) de Christian Prigent

jarry.jpgÀ la claire fontaine
Bordur’ (le Capitaine),
Qu’est un vrai malotru,
Drague la Mère Ubu :
« Il y a longtemps que je t’aime
Jamais je ne t’oublierai !

Quitte le Père Ubou,
Ce coquin, ce grigou,
Il est moche, il est gros,
Moi je suis bien plus beau ! :
Il y a longtemps que je t’aime
Jamais je ne t’oublierai ! »

Mais v’là qu’ le Père Ubu
Supplie la Mère Ubette.
(Car ça n’est pas la fête
Quand on vous fait cocu) :
« Il y a longtemps que je t’aime
Jamais je ne t’oublierai ! »

La mère Ub’, elle envoie
Le Père Ub’ aux pelotes
Car Bordur’, c’est un gars
Qu’en a dans la culotte ! :
« Il y a longtemps que je l’aime
Jamais je ne l’oublierai ! »

Ubu est en pétard :
I’ prend l’ sabre à phynances !
I’ va lui trouer l’ lard :
Et bing ! zou ! – dans la panse !

♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬

« Il y a longtemps que tu l’aimais ?
– Va voir en Enfer s’il y est ! »

Puis pan su’ l’ Capitaine :
I’ lui crève la bouzine

(Ça n’en fait eun’ cuisine,
Quand ça vid’ la bedaine !) :
« Il y a longtemps que tu l’aimais ?
-Va voir en Enfer s’elle y est ! »

♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬♬

Variante décente pour la strophe 4 :

La mère Ub’, elle envoie
Le Père Ubu z’aux pommes
Car Bordur’ c’est son homme,
C’est d’lui qu’elle est gaga ! :
« Il y a longtemps que je l’aime
Jamais je ne l’oublierai ! »

6 décembre 2006

[Entretien] Christian Prigent avec Fabrice Thumerel

[Cet entretien de Christian Prigent avec Fabrice Thumerel peut être retrouvé en téléchargement dans la section des PDF. Il constitue aussi un des éléments du dossier Prigent que nous sommes en train de former sur Libr-critique.com.]

L’Incontenable Avant-Garde

Des Modernes aux Anciens…

Fabrice Thumerel : Bien que l’avant-garde se définisse avant tout par une éthique et une esthétique de la rupture, tu refuses d’opposer arbitrairement et simplistement Anciens et Modernes : avant même que tu ne publies Salut les anciens, dans les derniers numéros de TXT, tu as inclus une rubrique qui portait déjà ce titre. On peut caractériser doublement ta démarche. D’une part, tu cherches à éviter le rapport de succession pour inventer un réenfantement-réenchantement critique : «Les modernes ne sont pas les enfants des anciens. C’est plutôt le contraire : la perplexité et le savoir vivant qui nous viennent des modernes nous font regarder les anciens d’un œil moins tué d’indifférence ; ainsi nous pouvons les réenfanter à chaque fois : les rendre à l’inquiétude de la vie» (Salut les anciens, P.O.L, 2000, p. 60). D’autre part, tu t’efforces de ne pas tomber dans le travers de la projection anachronique. Par exemple, dans la relecture de Scarron que tu proposes précisément dans la collection «anciens modernes» des éditions 1:1 (poésie), tu précises : «Bien sûr on ne peut jusqu’au bout rabattre sur le cas Scarron ce à quoi nous a habitués la modernité anti-poétique (de Rimbaud à l’avant-gardisme des années 1970). A sa façon, Scarron est entièrement de son temps. […] il n’y a pas d’autre forme de résistance, d’autre percée, d’autre tracement de la négativité poétique que ce qui se joue dans le renversement symétrique ("carnavalesque", "burlesque") d’un plein d’expression idéalisée et d’affirmation positivée. Scarron traite son propre cas dans les formes d’époque : comme comédie "travestie", certes dia-bolique et triviale — mais assignée aux normes oratoires et prosodiques d’époque» (La Défiguration, 2002, pp. 15-16 ; repris dans Ce qui fait tenir, P.O.L, 2005, pp. 43-44).
J’aimerais que tu reviennes sur ce parti pris dialogique plutôt que diachronique, dans l’exacte mesure où tes essais manifestent une volonté généalogique, établissant des filiations avec des figures fondatrices et emblématiques de la modernité dont tu te réclames (Baudelaire, Rimbaud, Jarry, Joyce, Artaud, Khlebnikov, Maïakovski, Cummings, G. Stein…). Et il est un Ancien que tu ne considères pas comme un auteur à réenfanter, mais un modèle pour ceux qui merdRent — «ces fous de la langue» —, une pierre de touche à laquelle doivent se frotter tous les contemporains qui prétendent écrire : Rabelais, auquel TXT a consacré un dossier (n° 21 : «La Dégelée-Rabelais», 1987), et que, dans Ceux qui merdRent (P.O.L, 1991), tu qualifies d’«absolument contemporain». Mais au fait, quelle différence fais-tu entre «absolument contemporain» et «absolument moderne» ?

Christian Prigent : Je ne suis pas bien sûr de distinguer les deux (de les avoir distingués, en tout cas). Le dernier chapitre de Ceux qui merdRent dessine une sorte de bibliothèque fondatrice (Rimbaud, Jarry). J’y ai donc parlé de Rabelais. Je voulais montrer que le geste carnavalesque de Rabelais sur la matière de langue, sur la composition de la fiction, sur la satire de l’idéologie de son temps restait vivant : que, de ce fait, Rabelais était notre contemporain et que la compréhension du sens de son entreprise pouvait éclairer le projet des modernes que nous tentons d’être (où tentions : je rappelle que Ceux qui merdRent a été écrit en 1989/90, ça fait déjà plus de quinze ans !). Rabelais : absolument contemporain des modernes (nous), donc.

FT : Établis-tu un réel lien généalogique, via Bakhtine, entre le carnavalesque du groupe (Verheggen, Novarina et toi-même) et «celui qui carnaval» ?

CP : Rabelais a toujours été plus un emblème qu’autre chose. Plus que l’œuvre elle-même (dont je ne suis pas sûr qu’aucun de ceux du «groupe» dont tu parles l’ait lu bien en détail !), ce nom fixe symboliquement un excès de langue et de pensée critique sans équivalent dans l’histoire de la littérature française. Si lien généalogique il y a, ce n’est pas tant parce que les auteurs que tu évoques doivent formellement quelque chose à ce qu’ils ont effectivement lu de Rabelais. C’est plutôt que Rabelais (l’emblème légendé par ce nom) a constitué (constitue) un exemple, un défi. Et que, d’une manière plus ou moins explicite (la lecture, au début des années 1970, de l’essai de Bakhtine aura sans doute suffi à ce que ce défi se formule), quelques-uns (dont moi) se sont posés la question de savoir ce que cela voudrait dire que de relever ce défi : quel geste littéraire faire qui, dans les années 70/80, opèrerait sur la langue et les représentations du monde qu’elle véhicule, quelque chose d’équivalent à ce que fit Rabelais au temps de l’humanisme renaissant.

FT : En outre, quelles sont pour nous les limites de Rabelais, à savoir en quoi, à sa façon, est-il bien de son temps ?

CP : «Limites de Rabelais» ne convient évidemment pas. Par contre, limites de l’usage que nous pouvons en faire, oui, certainement. Rabelais est de son temps, c’est d’évidence (par sa langue, par sa vision du monde, par son débat avec l’idéologie dominante de son époque : la Sorbonne, etc.) ; et ce temps n’est plus le nôtre, autre évidence. Pourquoi, cependant, l’impression, à le lire, qu’il y a là, persistant, du vivant, une étrange actualité intempestive ? C’est toute la question. Elle est vaste (c’est, au fond, la question de savoir pourquoi on peut continuer à lire les anciens autrement que dans une perspective universitaire archéologique, dans un monde qui tend à tout périmer à cadence accélérée). C’est cette question-là que tentait de traiter, vite fait, le chapitre de Ceux qui merdRent consacré à Rabelais. Et c’est l’enjeu même de Salut les anciens. Je ne peux que renvoyer à ces livres.

FT : Par ailleurs, ce dialogue avec les Anciens est aussi pour toi un moyen de fustiger «la myopie narcissique d’un XXe siècle extasié par son propre nombril» (Ceux qui merdRent, p. 160). Dans cette même page, tu ranges Denis Roche parmi les Modernes qui n’ont pas oublié les Anciens : «La force de Denis Roche n’est pas l’affirmation avant-gardiste. Elle n’est pas non plus dans l’exploitation érudite du fond poétique ancien. Elle est dans l’annulation de l’une par l’autre». Dans quelle mesure cette affirmation concernerait-elle ton propre travail ?

CP : Je ne suis pas universitaire, ni savant spécialiste de quoi que ce soit. Le «fond poétique ancien» ne m’intéresse donc pas comme réserve muséale, archives, témoin d’un passé caduc. Je vais, parfois, y chercher la trace d’une inquiétude et d’une suspicion quant aux représentations dominantes d’époque qui ont généré de l’invention — et qui me semblent voisines de mes propres démêlés avec la réalité de mon temps (la manière dont le monde où je vis se représente à lui-même). Disons que ça m’aide à rester… éveillé (intranquille et créatif).
Une version particulièrement insomniaque de cette intranquillité s’est appelée, à diverses époques, «avant-gardisme». Mais l’affirmation «avant-gardiste» ne consiste pas à faire table rase de la bibliothèque. Elle consiste plutôt à tendre une sorte d’arc électrique entre le plus vivant dans l’ancien (Rabelais, par ex., donc) et le moins apaisé du contemporain (soi-même écrivant dans l’espace encore non balisé) — pour enjamber le tas toujours moribond et mortifère de la production académique récente. Breton va à Lautréamont, à Sade, à Swift, à Forneret pour oublier les fadeurs du post-symbolisme et les pesanteurs rances du romanesque façon années 20. A la fin des années 1960, Denis Roche, pour maintenir vivante sa passion de mécriture, va voir du côté des Grands Rhétoriqueurs du XVème ou s’attarde aux Amériques chez Ezra Pound, Olson et Cummings : c’est surtout pour éviter la poisse éreintée de ce qu’on appelle «poésie moderne» dans les collections poétiques et les revues de la France des années cinquante. Non ?

FT : Oui, mais ta bibliothèque des Anciens n’a pas de commune mesure avec celle de Jarry, de Breton ou de Denis Roche. D’où, sans doute, cet impérieux désir d’écrire tant d’essais…

CP : J’écris des essais tout simplement parce que j’aime comprendre et faire comprendre. Analyser (des textes), théoriser (des questions littéraires), interroger par ce biais la bibliothèque, ça ne relève pas d’un sacerdoce pédagogique et ce n’est pas pour moi une corvée. C’est d’abord un plaisir. Cela relève ensuite de mon intérêt pour tout ce qui cherche à fonder le rôle civique de la littérature : son rapport aux questions idéologiques et politiques, sa posture ambivalente dans ce qu’on appelle «culture», ses dispositifs à la fois révolutionnaires et patrimoniaux, etc. À l’inverse, tout ce qui tire l’activité d’écriture vers l’irresponsabilité «artiste», ses veuleries narcissiques et ses coquetteries anti-intellectuelles me dégoûte autant que ce qui la soumet à la demande mercantile. Si l’exercice de la littérature ne nous rend pas plus «humains» (je veux dire : plus cruellement lucides, plus impitoyablement réticents à l’assentiment communautaire, plus définitivement instables quant à nos représentations du monde où nous vivons), il ne mérite aucun intérêt. Ce que je cherche dans la bibliothèque, c’est tout ce qui nous aide à accéder à cette sorte d’humanité violente. Je n’y accède bien sûr qu’à ma façon (différente, donc, en partie, de la façon qui fut celle de Jarry, de Breton ou de Roche) mais en pariant que cette façon-là peut ouvrir, pour d’autres, des fenêtres respiratoires.

Itinéraire d’un avant-gardiste

FT : Après avoir distingué deux logiques d’avant-garde, la logique identitaire et la logique du virtuel, et rattaché à cette dernière le groupe TXT — qui, pour lui, est «l’une des très rares avant-gardes à ne pas s’être fait reterritorialiser dans la téléologie désabusée (i.e. gestion d’une gloire rétrospective + à-quoi-bonisme en ce qui concerne demain)» —, Jérôme Game synthétise ainsi ton itinéraire : «de l’aventure militante de TXT à l’épuration d’un style poétique qui se rassemble et se compose à chaque ouvrage davantage pour dire le décentré, le démembré, avec à la verticale du poétique un didactisme engagé dans les essais, de cette vie, donc, ressort le geste intense et remarquable d’une virtualité dans son temps, à la façon de l’intempestif nietzschéen : simultanément au faîte de la lucidité historique et dans le radical ailleurs, incomparablement instruit de la généalogie et pourtant hors-arbre, hors-cadre, radicalement autre et imprévu — avec constance» («Le Virtuel deleuzien, ou Cogito pour un moi dissous», Barca !, n° 15, nov. 2000, p. 76). Quelles réflexions ces propos t’inspirent-ils ?

CP : Ceci, seulement (outre un bref rosissement narcissique) : si quelques-uns (dont j’apprécie le travail, intellectuel et littéraire, et l’engagement éthique — c’est le cas pour Jérôme Game) peuvent dire cela de mon activité, c’est qu’elle sera allée où elle voulait sans doute dès le départ aller, sans trop concéder à la demande d’époque ni trop céder aux faciles fatigues de la pensée et du style. «Intempestif» me va, oui. J’ai aimé cette posture en travers : être comme une arête dans la gorge bavarde de l’époque (sans ignorer cependant que de ce genre d’arête, l’époque n’est que fort peu incommodée). Mais ce n’est évidemment pas à moi de juger de l’efficace de la posture intellectuelle que tant bien que mal j’ai occupée et essaie encore de tenir.

FT : Pour ma part, je perçois deux principales étapes dans cette trajectoire : d’abord, un moment radical correspondant à peu près aux années TXT (1969-1993), où, dans un premier temps — c’est-à-dire la deuxième décennie glorieuse —, il s’agissait d’imposer un type particulier d’avant-garde, avant de proposer une résistance à la restauration qui a fini par terrasser l’esprit avant-gardiste dans les années quatre-vingt ; ensuite, depuis une quinzaine d’années, une période, non pas de revirement ni même de reconversion, mais de conservation et de redéfinition du moderne après inventaire (auto)critique de la position avant-gardiste — et donc liquidation des «alibis idéologiques et politiques».
On peut rappeler quelques jalons de ce passage critique à une posture de porte-étendard d’un moderne qui, nourri de l’expérience avant-gardiste, se ressource aux désormais classiques Baudelaire et Mallarmé.
1) Moment (auto)critique. Outre, dans Une erreur de la nature (P.O.L, 1996), le rejet de quelques expériences avant-gardistes qui t’ont plus ou moins marqué («Plus jamais ça», pp. 192-193), on retiendra ce bilan lapidaire : «Les avant-gardes artistiques des années soixante-dix ont tartiné des pages désormais illisibles. Elles ont vécu de visions binaires un peu simplistes. Elles ont brodé sur un assez grossier pathos du "corps" ou de la pulsion". Elles ont fantasmé en épopée sulpicienne la barbarie de la Révolution culturelle chinoise (je retiens les faits les plus voyants)». D’où l’aveu d’un double sentiment de honte : celui d’«avoir erré», et celui «de devoir avoir honte d’avoir erré» (Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, respectivement pp. 90 et 87).
2) Moment de redéfinition du moderne. Dans A quoi bon encore des poètes ? notamment : «J’appelle moderne cette passion qui vient mettre sous tension contradictoire, d’un côté la leçon pacifiée des bibliothèques et des musées, de l’autre le troublant tumulte du présent» (P.O.L, 1996, p. 11). Et d’en référer à Baudelaire, dont la définition du moderne, quatre ans plus tard, sert de point d’appui à Salut les modernes (cf. p. 24). Quant à l’innommable mallarméen, il transparaît dans ce parti pris théorique martelé dès le début de l’avant-dernier essai : «J’appelle poésie la symbolisation d’un trou. Ce trou, je le nomme réel. Réel s’entend ici au sens lacanien : ce qui commence là où le sens s’arrête» (L’Incontenable, P.O.L, 2004, p. 17).
La première page de l’un des premiers essais, paru peu avant la fin de TXT, opère la conjonction de ces deux moments en proclamant et la disparition et le renouveau de l’avant-garde (dans le genre: «L’avant-garde est morte, vive l’avant-garde !»). Peut-être n’est-il pas inutile de la citer presque entièrement :

Les «avant-gardes» de ce siècle (le futurisme russe, le surréalisme, le telquelisme des années 70) ont vécu dans une sorte de fascination pour cet aboutissement pervers de leur propre stratégie que synthétisait la formule : «Il n’est d’avant-garde que politique». L’ajustement idéologique qui servait de couverture intellectuelle et morale à la production de formes «nouvelles» ne pouvait alors se penser en dehors de l’horizon «révolutionnaire», de la croyance en l’Histoire, de la politique comme dernier mot sur tout, du marxisme comme vision totalisante. La débâcle des idéologies progressistes a aujourd’hui retiré à l’aventure littéraire ces alibis qui justifiaient (mais en même temps annulaient ?) ses excentricités esthétiques. Du coup, plus personne ne saurait, sans faire rire, s’affirmer «d’avant-garde» ; plus personne, même, ne saurait traiter à partir de cette donnée la question de ce que Georges Bataille appelait les «grandes irrégularités de langage».
Et heureusement. Parce qu’ainsi se trouve plus que jamais posée la question de «l’invention» : la question de cette «vérité» à chaque fois reformulée qui hante lesdites «irrégularités». Car il y a bien, toujours, une posture qui consiste à tenter de toucher au fond de ce qui nous parle et nous assujettit ; une posture de langue et de pensée, dont l’obtuse obstination est de vouloir faire trou dans les croyances d’époque et l’académisme stylistique (La Langue et ses monstres, Cadex, 1989, p. 9).

En ce début de siècle, on retrouve une variation de cette stratégie du «qui perd gagne» : après avoir affirmé qu’ « on n’en finit pas, et on n’en finira jamais, de tuer les avant-gardes», dans le n° 5 de Fusées (2001), tu célèbres la naissance de nouveaux talents (F. Bothereau, S. Courtoux, A. Dufeu, J. Game et J. Gontier), qui, selon toi, assurent la renaissance du modèle avant-gardiste des années 60/70, dans la mesure où ils témoignent un goût certain pour la théorie et le travail de/sur la langue, tout en «ramenant dans l’écrit des pans entiers de références explicites au réel économique, social, politique contemporain» («Phénix ! Phénix ! (de quelques oiseaux nouveaux)», p. 10).
Ainsi, du point de vue stratégique, on pourrait soutenir l’hypothèse que, sans doute conscient qu’il ne saurait y avoir d’avant-garde qui dure , tu proposes dans tes travaux théoriques et critiques des prolongements de l’avant-garde façon TXT. Ce repositionnement te permet d’apparaître comme un classique de la modernité, c’est-à-dire un avant-gardiste inactuel. C’est pourquoi, d’une part, conformément au titre choisi, l’avant-garde poétique est doublement incontenable, au sens où elle est à la fois irrésistible et insaisissable puisque polymorphique ; d’autre part, je proposerais de condenser cette trajectoire dans la formule suivante : «Du MerdRe à la poésie à l’ode au phénix».
Après m’être excusé d’avoir été un peu long, mais il était indispensable de savoir de quoi exactement nous parlions, j’aimerais tout d’abord te demander tes réactions, et ensuite comment tu analyses la manière dont cet itinéraire s’est infléchi dans les années quatre-vingt pour traiter une question centrale du champ recomposé, celle du sujet (auto)biographique : pour toi le porteur de trous, l’ empêcheur de fabuler en rond, était-ce une façon de bien marquer ta différence par rapport à la nouvelle écriture de soi triomphante, ou bien rattaches-tu à des préoccupations antérieures des textes comme Journal de l’Œuvide (1984), Une phrase pour ma mère (1996), Album du Commencement (1997), Le Professeur (1999) et Grand-Mère Quéquette (2003), qui offrent «une symbolisation de l’existence-en-tant-qu’elle-n’a-pas-de-sens», «un dépassement du subjectif» ? Enfin, penses-tu vraiment qu’on puisse encore aujourd’hui, non sans faire rire mais s’enferrer, s’affirmer «d’avant-garde»
[3]?

CP : Difficile pour moi de revenir, une fois de plus, sur ce qu’auront été les étapes de l’aventure TXT : j’ai dit à plusieurs reprises déjà ce que je croyais pouvoir en dire. Sur mon propre travail, c’est un peu différent. Je crois que depuis «le début» (disons : La Belle Journée, chez Chambelland, en 1969), j’écris toujours la même chose. Et cette chose relève d’un traitement du matériau autobiographique. Mais jamais dans l’ordre d’une reconstruction narrative positivée de ce matériau. Toujours dans l’ordre d’une opération musicale stylisée qui consiste pour l’essentiel à épuiser ce matériau. Je veux dire à l’arracher à sa chair mêlée d’expériences, de culture et de fantasmes pour le désincarner de cette chair-là et le réincarner, stylisé (calculé, composé, sonorisé et rythmé) dans l’autre matière : la langue. Un livre est pour moi ce vase communicant où l’insensé de l’expérience se vide, s’oublie et meurt pour ressusciter, réifié en pur morceau de langue vivante — et dépasser par ce vecteur, oui, sa propre subjectivité. C’est cela que j’ai toujours cherché, plus ou moins confusément. D’abord dans la naïve distraction poétique (avant TXT). Ensuite d’une façon assez crispée par les attendus théoriques (linguistiques, psychanalytiques..) qui me servaient de garde-fou dans les années 1970. Puis de manière, j’espère, de plus en plus libre, décomplexée et acharnée à la fois. C’est-à-dire aussi avec de moins en moins de souci de se démarquer de quoi que ce soit d’autre («l’écriture de soi triomphante», soit : mais qu’en ai-je désormais à faire ?). Il n’y a plus rien de réactif au champ, plus guère, même, de métapoétique polémique, dans mes textes de fiction. Et peu m’importe aujourd’hui qu’il s’agisse d’avant-garde (ou pas), de modernité (ou non). Ce qui ne veut pas dire que j’ai abandonné le goût de penser théoriquement ce qui s’y produit : L’Incontenable (en entier) et Ce qui fait tenir (en partie) sont des livres traversés par cette volonté de continuer à penser les opérations de fiction — dont les miennes.

De quelques paradoxes et critiques…

Pourrais-tu éclaircir ces quelques paradoxes ?
Bien que, dans Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, tu constates que «
le positivisme enthousiaste (linguistique, sémiotique, psychanalytique) s’est largement figé en vulgate» (p. 86), dans ce livre comme dans L’Incontenable, tu revendiques l’héritage lacanien ; en outre, un essai comme Salut les anciens révèle ce que ton analyse formelle doit à la linguistique ; au reste, n’aurais-tu pas ajouté une corde sociologique à ton arc critique, vu les quelques références à P. Bourdieu (aux Règles de l’art comme à son lexique théorique) et, dans Salut les modernes, ta démarche de positionner dans le champ les Néo-Modernes ?

CP : Quelques propositions (peut-être même simplement quelques formules) de Jacques Lacan m’ont frappé violemment dans les années où je lisais cet auteur (les années 1970, surtout). Quatre ou cinq phrases, en fait, guère plus (ainsi la définition lacanienne du «réel» comme «ce qui commence là où le sens s’arrête»). Mais ces formules (leur énigmatique clarté) ont généré de l’écriture et modelé la vision que j’ai depuis de ce qu’est et peut la littérature. Si c’est cela «revendiquer un héritage», alors je le revendique. Plus généralement : comme bien des gens de ma génération, je dois l’essentiel de mon outillage théorique (une panoplie de bricoleur, en fait — et qui a tendance à rouiller dans son coin depuis quelque temps) aux lectures linguistiques, psychanalytiques et sémiotiques que j’ai faites à partir de 1967 et, grosso modo, jusqu’au début des années 1980. Je ne renie rien de cela. Ni de quelques excursions dans Bourdieu — comme tout le monde, si j’ose dire. Je dis simplement que ces blocs de pensée et de savoir n’ont plus, c’est l’évidence, l’illuminante puissance d’entraînement qu’ils ont eue dans les années, déjà lointaines, que je dis. L’usage les a beaucoup usés, ils se sont affadis au fur et à mesure de leur vulgarisation cependant que la même vulgarisation (universitaire, entre autres) disposait, autour de leurs quelques propositions encore mal digérables par elle, un cordon sanitaire qui les a désamorcées ou, en tout cas, marginalisées. Subjectivement, je n’en ai plus besoin, ils ne nourrissent plus mon travail que comme traces (parfois actives encore, cependant) de cette lointaine explosion qui, à la fin des années 60, fissura ses noyaux et décida des formes spécifiques de son énergie.

FT : Doit-on encore parler d’avant-garde à propos de jeunes gens qui ressusciteraient le modèle TXT ? Ou alors ne s’agirait-il pas plutôt d’une nouvelle avant-garde qui se serait construite avec notamment TXT pour horizon à dépasser ?

CP : Quand je lis Jérôme Game, Philippe Boisnard ou Sylvain Courtoux (si différents l’un de l’autre, par ailleurs !), je vois quoi ? Un violent souci de donner corps matériel à la langue poétique qu’ils travaillent (un traitement rythmique, sonore, respiré, etc. du signifiant) ; l’intrication, dans ce corps matériel, de constantes références (jouées, défigurées) au discours politique du temps, à la vulgate idéologique, aux chromos médiatiques ; un besoin de penser (d’une part métapoétiquement dans le corps même des textes de fiction et d’autre part dans des écrits à caractère théorique) les effets de ce travail, leur articulation à la philosophie et à la sociologie, leur mode d’action idéologique ou politique. Tout cela, c’est ce qui a toujours spécifié le modèle artistique dit «avant-gardiste». Ce que je dis ce n’est pas que ces jeunes gens ressuscitent le modèle TXT (ou un autre modèle avant-gardiste). Encore moins qu’ils font «du TXT». Je ne dis même pas qu’ils auraient TXT comme horizon à dépasser (car cet horizon, qui n’en était d’ailleurs pas un, est forcément dépassé depuis longtemps déjà, du simple fait que les conditions historiques dans lesquelles il se constitua se sont modifiées de part en part dans les vingt dernières années). Je dis seulement que l’activité des poètes dont je parle relève, dans un tout autre contexte socio-politique, des composantes (trans-historiques) d’une pratique artistique de la langue et de la pensée des opérations de langue qui a pu, à l’occasion, s’incarner dans ce qu’on a appelé les «avant-gardes». Comme TXT est la plus récente, ça fait repère historique, c’est tout. Et j’ajoute que ces postures «avant-gardistes», telles qu’en elles-mêmes enfin l’éternité de l’invention artistique les change, ne sont donc pas si «mortes» qu’on le dit souvent.

FT : Comment une avant-garde peut-elle prétendre être révolutionnaire, ou simplement contestataire ou subversive, en demeurant confinée dans un cercle restreint ? Comment concilier l’élitisme, voire l’ésotérisme avant-gardiste, et la volonté d’agir sur le monde ? Faut-il, avec Jean-Claude Pinson, parler d’utopie littéraire ?

CP : Ceux qui persistent à enfoncer la porte béante selon laquelle l’invention artistique n’agirait pas sur le monde au prétexte de sa nature même (d’être inventive — et donc difficile, marginale, élitaire, coupée, sic, des «masses») révèlent simplement le désir profond que nourrit leur propre incapacité à inventer : qu’il n’y ait d’irrégularités de langage que moyennes, possibles, faciles, vulgarisables — qu’en somme on évite de sortir du lieu dit commun. Ce pourquoi il n’y a jamais, là, de pensée — mais, au mieux, un scepticisme désespéré ; au pire, une aigreur réactionnaire. La question ne s’aborde que si on en accepte les tensions, l’impossible. C’est-à-dire si on ne censure pas par avance la puissance de l’irrégularité : elle fait symptôme de ce que les représentations disponibles à telle ou telle époque sont désormais caduques, insipides, fausses et aliénantes. Après, mais seulement après, tout commence de l’interrogation sur l’impact civique desdites irrégularités. Par exemple en pensant pragmatiquement l’efficace des relais (critique, pédagogie, devenir scénique des textes) qui visent à socialiser l’excentricité formelle (comme faisceau de questions plus que comme catalogue de réponses).

FT : Par ailleurs, même si tu considères Henri Meschonnic plus comme un révélateur de notre époque que comme un véritable auteur, pourrais-tu répondre sans ambages aux critiques qu’il t’adresse dans Célébration de la poésie (Verdier, 2001) — critiques qu’on qualifiera d’étayées pour rester neutre ? Emboîtant le pas à Jean-Claude Pinson, qui, dans A quoi bon encore la poésie ?, parle de «mystique grammaticale» (Périgois, 1999, p. 26), il réprouve l’hypostase de la lettre et réfute la distinction entre la poésie et la prose qu’il voit dans un entretien que la revue Prétexte a publié en juin 1998 (hors-série intitulé La Poésie contemporaine en question). Au reste, ne peut-on voir un écho à ces critiques dans ces deux passages de L’Incontenable :

La prose est comprise dans la poésie. La poésie est un patron qui peut engendrer le costume de la prose (p. 16).

Ce qu’on lit majoritairement dans les collections et les revues de poésie est toujours de l’ordre de cette belle poésie qui, comme le disait encore Bataille, «a sa place dans la nature, la justifie, accepte de l’embellir». […] ils positivent la poésie, qu’ils l’identifient à une plénitude esthétisée qui nous retire la vérité du monde à force de prétendre nous le livrer dans une authenticité plus grande et un rendu plus beau (p. 195) ?

En outre, rejetant l’avant-gardisme des années 60/70, il tourne en dérision les oppositions binaires entre langue et réel, son et sens, et condamne une pensée-langue prisonnière d’une théorie du signe engendrant un nominalisme qui est un poétisme… C’est que, contre la célébration de la poésie, il défend une conception du poème comme création d’un sujet spécifique qui met en œuvre un art de la suggestion.

CP : Henri Meschonnic porte sur la tête un grand chapeau de mandarin universitaire mégalomane et banalement tyrannique. Aux pieds, il a les escarpins inconfortables du piètre poète qu’il sait bien qu’il est (par exemple : ce que Meschonnic sait du rythme — ce qu’il nous dit savoir, en tout cas —, sa poésie, elle, n’en sait rien).
Entre le chapeau et les souliers, ça pense comme ça peut. Mais ça ne pense qu’entre volonté de pouvoir et blessure narcissique. D’où malaise. De ce malaise, classiquement converti en agressivité, Meschonnic s’est fait un fonds de commerce de pourfendeur du «moderne» et de redresseur des torts théoriques. C’est un rôle, celui du polémiste réac. Chaque époque à son histrion pour le jouer. Il s’appelle aujourd’hui Henri Meschonnic. Sa performance est ecclésiastique, hallucinée et grincheuse. Il tire, on le sait, sur tous ceux qui bougent. Sa fébrilité, forcément, croît à proportion du plouf ! que font dans la mare des indifférences ses tonitruantes prises de position. Plus guère de théoricien de la poésie qui échappe à ses fulminations. On note même quelques trous de balles dans ses propres pieds.
Ça peut faire rire. Ça peut aussi faire saliver quelques professeurs nostalgiques des éclats de la Querelle littéraire. Je ne crois pas que ça fasse beaucoup penser. Rien, en tout cas, dans ce mixte d’ergotages scientistes et d’imprécations vétérotestamentaires, qui puisse nous aider à comprendre ce qui apparaît dans l’invention écrite du temps (de cette apparition, d’ailleurs, Meschonnic n’a cure). Si la faconde polémique de Meschonnic doit aboutir à cet enfoncement de porte ouverte qu’est sa définition de la poésie comme «art de la suggestion» (Verlaine is back home), on ne voit pas bien le bénéfice intellectuel de l’opération — ni les raisons qu’on aurait de discuter avec un théoricien aussi rafraîchissant.
[1] De ce point de vue, la trajectoire de C. Prigent suit le même mouvement que celle de la collection de TXT : «l’esprit avant-gardiste des années soixante-dix (première époque), la résistance à la liquidation de cet esprit (deuxième époque), le projet de refonder une "modernité" débarrassée de ses alibis idéologiques et politiques (troisième époque)» (Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas. Entretiens avec Hervé Castanet, Cadex, 2004, p. 105).
[2] Réel : point zéro, Berlin, Weidler Buchverlag, 2001, p. 17.
[3] Une erreur de la nature, pp. 214, 32 et 186.

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