Libr-critique

26 février 2021

[Chronique] Jacques Sicard, Vingt-cinq photographies de Chris Marker, par Guillaume Basquin

Jacques Sicard, Vingt-cinq photographies de Chris Marker, La Barque, en librairie depuis le 19 février 2021, 48 pages, 13 €, ISBN : 978-2-917504-47-5. [© Chris Marker]

 

Il est à peu près certain que, profitant de cette crise d’hystérie et d’hygiénisme de 2020-2021 qui tend à exterminer tout contact (voir le dernier texte du philosophe italien Giorgio Agamben publié sur le site de son éditeur Quodlibet, Filosofia del contatto, encore inédit en français, tout du moins jusqu’à sa prochaine parution dans Les Cahiers de Tinbad – n° 12), toute friction, les zélés serviteurs du virtuel et du distanciel ont dû effacer jusqu’aux dernières traces de toute l’ancienne chaîne mécanique et photochimique du cinématographe (plus grande machine jamais construite par l’homme selon le cinéaste et théoricien Hollis Frampton) : fini les planches-contact, les tirages, les bains d’acide polluants (je souligne), les traces de doigts sur les bandes perforées ; enfin débarrassés de la pénible vision en commun de cet art, faut-il le rappeler, né en même temps que la psychanalyse et les transports en commun !

Il ne nous reste plus que quelques traces écrites qui nous rappellent les « dernières traces de la souffrance » (selon Godard), dont ces incises sur le matériau de Jacques Sicard, dans son dernier opus en date, que publient les éditions La Barque : « La forme ignore la motricité du corps vivant, […] elle est animée […] comme un panoramique de cinéma dont la vitesse excessive brouille les limites des objets et des êtres, effrange plus qu’à l’accoutumée le halo des couleurs, les mélange dans la vibration d’un continuum…. » On se souvient alors de ces effrangements, de ces vibrations, de ces halos, de ces flous filandreux… quand aujourd’hui tout n’est plus que sauts de pixels, trop plein et « trop de réalité » (ainsi que le pense et écrit Annie Lebrun)… Ou bien, l’écriture du poète réanime en nous de curieux souvenirs d’étranges procédés : « Jour produit par des temps de tirage différents, blancs pâles et profondeur sans cesse augmentée des noirs » : résurgence des anciennes formes de pathos… Ou encore, on « révise » avec Sicard l’ontologie de la photographie (car rappelons que le film de Chris Marker qui déclencha l’écriture de ce livre, Si j’avais quatre dromadaires…, fut composé au banc-titre à partir de 800 photographies fixes) : « Être au bord de ce qui est à venir, […] est-il une situation compatible avec la photographie ? […] Non. Rien ne vient jamais, pas de hors champ. Tout est dans le cadre et dans l’imaginaire du cadre. »Ça a été, point. On ne dépassera jamais cette formule de Roland Barthes. « Ça a été » du présent – définitivement passé désormais. Mélancolie automatique…

« Rêver, c’est entrer dans le domaine des formes » : ici, au bord coupant d’un pont sur la Neva, Sicard rêve mieux que jamais : « Avec son cheval lipizzan / Serguei Mikhaïlovitch Eisenstein / Divisa le monde un matin / Il fit ce qu’au secret je sens / Si j’avais un cheval lipizzan ».

P.-S : On regrettera, pour d’absurdes mais bien réelles histoires de droits (et alors que les auteurs ne devraient avoir que des devoirs (Godard, encore)), que Sicard n’ait pas eu la possibilité économique de reproduire les 25 photographies élues pour écrire ses ciné-rêveries ; voici cette contrariété de lecteur ici en partie réparée.

8 janvier 2020

[Libr-relecture] Bernard Noël, Une machine à voir, par Guillaume Basquin

Bernard Noël, Une machine à voir, Fata Morgana, avril 2019, 120 pages, 19€, ISBN : 978-2-37792-042-6. [Découvrir le récent site de l’auteur]

C’est par une (excellente) note de lecture de Gérard Cartier dans la revue en ligne En attendant Nadeau  que j’ai entendu parler de cette nouvelle publication de l’écrivain Bernard Noël. Les revues de critique en ligne servent (aussi) à cela : informer les lecteurs potentiels de la publication récente de tel ou tel livre. En cela, ce sont des outils démocratiques (surtout en ces temps d’occupation de la « grande » presse par des intérêts « douteux »). Grâce au « miracle » de la technique d’Internet (qui aurait pu être aussi une machine à penser, c’est-à-dire à rapprocher), nos lecteurs pourront lire cette chronique en plus (ou en parallèle) de la mienne. Nous voilà (presque) au cœur du sujet de ce livre à deux faces (puisqu’il y est question de deux « machines à voir » et de miroirs à deux faces) et deux personnages. De plus, et pour ces mêmes raisons d’ubiquité hypertextuelle, je pourrai même me dispenser de condenser l’histoire que raconte ce récit en forme de parabole, puisque Gérard Cartier l’a déjà largement fait. En essayant de ne rien répéter, j’essaierai tout simplement d’y ajouter mon grain de sel critique, et d’ouvrir quelques nouvelles perspectives. Car ce récit n’en manque pas ; c’est un véritable ouvroir de réflexions potentielles sur les liens entre l’écrit et l’image à travers les âges. « Au commencement était le Verbe », introduisait le premier monothéisme judaïque ; quand le cinéaste Jean-Luc Godard, lui, disait que « les hommes de lettres méprisent toujours un peu les images et les sons ». Bernard Noël tranche : « L’écrit, par exemple, doit énumérer l’une après l’autre les images que forme la machine, tandis que le regard peut les lier l’une à l’autre instantanément. » L’œil, pour lui, est « l’organe mental » par excellence. Et pourtant, il écrit… Écrivant, il invite à réconcilier ces deux outils de la pensée au moyen de l’imagination de deux (comme le nombre de protagoniste : Il et Toujours) machines à voir : une première devant tout au praxinoscope d’Émile Reynaud (« La salle où ils pénètrent est petite et parfaitement ronde, du moins à première vue. Il s’aperçoit ensuite que la surface du mur est faite de pans coupés, mais qui forment entre eux des angles si ouverts que l’impression de circularité persiste. […] L’ensemble de la surface donne l’impression d’une blancheur trouble ou dépolie » (comme le dépoli d’un miroir d’ancien appareil photographique ?)) ; la seconde s’avérant être un mystère qui clôt la parabole toute kafkaïenne…

Par un tour d’écrou retors de sa pensée, Bernard Noël fait de l’Inventeur de sa « machine à voir » un Juif, soit un homme anciennement soumis à l’interdiction des images (considérées comme des idoles dangereuses) ; et c’est même dans une maison close qu’il lui fait entrevoir l’éclair de pensée qui le mettra sur le chemin de son invention : « Sur chaque proue, un miroir tournait, un miroir à double face, qui prenait la lumière de la rue et la projetait sur la fille assise au bord du lit. […] Un éclat de lumière, un éclat d’ombre, mon visage puis un autre, un autre… J’ai senti que tout se précipitait, et moi avec, vers une solution, et j’ai attendu ce qui allait venir… » Dans le nom même de l’Inventeur, Toujours, figure l’idée centrale de l’ontologie du 7e art selon André Bazin : la conservation dans le temps du mouvement à l’aide de minuscules bandelettes de film, dans une grande analogie avec les momies égyptiennes. Mais ce ne serait là encore que des idoles-traces-des-corps-glorieux ; or notre Inventeur veut plus : il veut, après un vénérable prédécesseur vénitien du début du 16esiècle (Delminon), réinventer un Théâtre de Mémoire totale qui deviendrait le 8e art — une sorte de Google avant la lettre, mais beaucoup plus axé sur une prédominance des images (alors que dans le réseau-des-réseaux, le texte est partout, comme l’on sait ; et avant tout dans le codage binaire) : « Je trouvais insupportables que [les livres] me fassent voir ce que jamais je ne verrais réellement. J’aurais voulu retourner mes yeux dans ma tête pour qu’ils fixent là ce que je ne pouvais faire passer à l’extérieur. » Et si Bernard Noel avait fait là le même rêve qu’Aby Warburg avec son Atlas de Mnémosyne ? Le grand penseur allemand avait voulu rassembler sur quelques centaines de planches une « histoire de l’art sans texte » qui procédait par juxtapositions de documents empruntés à tous les champs du savoir en « montages-collisions » ; notre inventeur, lui, imagine sa Machine Visionnaire ainsi : « Un grand damier aux cases noires et blanches, les blanches portant chacune une lettre – de A à Z tout l’alphabet. […] Les cases que vous voyez là ne sont pas des fichiers mais des écrans. Une question posée à l’aide du clavier les illumine, et… vous verrez. » Pour savoir (sa-voir), il faut « ça »-voir : des espèces de « grands idéogrammes » (le rêve de Godard ?) qui « peuvent être parcourus d’un coup d’œil, ce qui multiplie leur effet mental ». Il s’agit de « transformer la mémoire en spectacle en rendant visuelle l’opération mentale ». C’est alors que, parfois, surgit une image animée pas très loin de la seule image-mouvement de La Jetée de Chris Marker : « Il aperçoit d’abord la photographie en très gros plan de deux yeux, puis image après image, il voit se dessiner le visage qui s’agrandit autour de ces yeux-là, et qui, légèrement souriant, est celui d’une jeune personne etc. » : une figure de pathos (Pathosformel dans la terminologie warburgienne) !

Toutefois, à la presque fin du récit, l’Inventeur admet avoir buté devant cette aporie : aurait-il « confondu la capacité d’assembler les divers éléments de la machine et celle de les penser » ? « Penser suppose un saut… un saut vers… » : le saut de tigre dialectique de l’image à l’arrêt selon la pensée benjaminienne. Seul l’utilisateur capable d’articuler le pluriel de toutes ces collisions d’images, d’en multiplier les rapports, en pourra tirer une véritable pensée ; sinon il restera englué dans une sorte de super-dictionnaire des images…
« Et pourtant, il faut voir… »

7 mars 2018

[Entretien] Les poètes contemporains et le cinéma : 1. Jean-Michel Espitallier (entretien avec Fabrice Thumerel)

Agenda de Jean-Michel Espitallier :

• SHE WAS DANCING (chorégraphie Valeria Giuga)
. Jeudi 8 mars 21h, Le Point Éphémère (Paris Xe) (version performance)
. Mercredi 21 mars 20h, Le Cent-Quatre (Paris XIXe) (version courte)
• Jeudi 15 mars, Ecole des Beaux-Arts, Angers, 18h30. « La Musique Espitallier ». Conférence et lecture (dans le cadre du cycle Texte/Voix/Son initié par Anne-Laure Chamboissier).
• Vendredi 30 mars, 18h, Médiathèque Michel Crépeau, La Rochelle. Pop Poésie (une expérience), textes (Didier Vergnaud), batterie (Jean-Michel Espitallier)
• Dimanche 1er avril, 17h, Mac/Val (Vitry-sur-Seine), rencontre et lecture de « Les Incipits de maman », texte de commande en résonnance avec « Mon père » de Claude Closky.

 

FT. Dans « Toc show » (Le Théorème d’Espitallier, 2003), De la célébrité (2012), ou encore « En guerre » (Salle des machines, 2015), tu t’attaques à notre société spéculaire-spectaculaire qui nous plonge dans un jeu de miroirs infernal, faisant imploser tous les écrans de représentations fausses au moyen d’une mécanique tout aussi infernale – une logique paradoxale-aporétique, spiralique jusqu’à l’absurde.

Quelques exemples :

« Acteur de l’événement montré en acteur d’événement » (« Toc show one », Flammarion, p. 55).
« Témoin montré témoignant. Expert filmé expliquer. Homme vu ne se voyant pas vu. Témoin montré racontant ne pas avoir entendu. Témoin montré ayant vu un proche témoin. […] Homme écouté dire avoir entendu. Groupe d’enfants se montrant montrés montrant. Individus montrés se montrant vus » (« Toc show two », p. 88).

 

« Nous surveillons les vedettes sur le petit écran tandis que nous sommes nous-mêmes surveillés par d’autres petits écrans […]. On peut imaginer que les surveillants, dans leurs cabines de surveillance, jettent parfois un coup d’œil à la télévision qui tourne en boucle pour les distraire dans leurs cabines de surveillance. La télévision doit bien proposer de temps en temps des reportages sur les surveillants des cabines de surveillance. Lesquels, parfois, doivent bien voir passer sur leurs écrans de surveillance des équipes de tournage de télévision. Qui parfois sont en route pour aller filmer des surveillants dans leurs cabines de surveillance » (De la célébrité, 10/18, p. 57-58).

 

La boucle ad libitum dévoile un monde saturé dans lequel nous nous égarons, nous donne à voir le monde spectacularisé :

« "We got him" (On l’a cravaté). Moteur ! Sadman fondu. Dissous. Gommé. Flash de 20 heures 28 à Weldon. Moteur ! Disparition totale avant liquidation. Encore quelques secondes. Moteur ! Quelques secondes encore. La guerre comme vous ne l’avez jamais vécue. "We got him" (On se l’est fait). Montré. Quelques secondes encore. Flash de 20 heures 14 » (« En guerre », Flammarion, p. 143).

 

Ta cible privilégiée est la télévision. On enregistre très peu de références au cinéma… De même, dans ta Caisse à outils (2014), tu consacres une section aux « montages, agencements, dispositifs »… mais rien sur le cinéma ! Comment expliques-tu cette quasi-absence de tout bouquin ? Ne crois-tu pas que le cinéma joue un rôle fondamental dans/pour la poésie actuelle ? En constitue une pierre de touche ?

 

J.-M. Espitallier. Tu as raison, le cinéma est un objet manquant dans mon travail qui se nourrit pourtant tellement de la culture pop. En fait, je n’ai jamais été un grand amateur de cinéma. Ni de télévision. Enfant, je la regardais assez peu, je m’ennuyais vite devant l’écran et je n’ai plus la télévision depuis au moins trente-cinq ans. Idem pour le cinéma. Bien sûr, j’ai vu beaucoup de choses, d’abord au lycée et à la fac, notamment tout le cinéma italien que j’adore, mais quelque chose semblait me maintenir à l’extérieur de ça. Aujourd’hui encore, j’éprouve comme une petite sensation d’asphyxie quand je m’installe dans une salle obscure, je me sens coincé, même si j’y ai vécu, comme tout le monde, des expériences éblouissantes. Tout de même, j’ai été traversé par quelques films qui ont sans doute façonné ma sensibilité d’écrivain, je pense par exemple au cinéma expressionniste allemand, Lang, Murnau ou l’extraordinaire Berlin : symphonie d’une grande ville de Ruttmann ; je pense aussi à Duvivier, Franju, aux Quay Brothers, notamment leur si onirique Institut Benjamenta qui joue de plusieurs formes narratives et plastiques. Ou à David Lynch, dont la structure de la plupart des films – ses mises en abyme, effets de miroir narratif, boucles spatio-temporelles, etc. – a pu m’inspirer dans la construction de certains de mes livres, notamment pour Le Théorème Espitallier. Et bien sûr Jean-Luc Godard pour qui j’ai une passion totale. Par exemple Les Carabiniers est à mes yeux le film qui parle le mieux de la guerre, et du crime de guerre, j’ai été très impressionné par la justesse dans cette façon d’aborder la guerre, avec une grande économie de moyens et cette malice propre à Godard. Ou la scène finale du Mépris, ce « Silencio » contre-performatif qui est pour moi l’un des moments les plus éblouissants du cinéma et qui dit tout du génie de Godard. Je pourrais encore évoquer le trailer de Pierrot le Fou, authentique poème multimédia qui atteint à une certaine perfection. J’aimerais écrire quelque chose qui soit aussi parfaitement construit, aussi puissant dans son apparente légèreté ; en fait presque tout le cinéma de Godard agit sur moi. Par exemple, la citation ou l’autocitation (comme chez les Beatles !), ce sont des figures qui me parlent. Et puis Godard le dit lui-même : ce qui compte c’est le montage. Et ça, ça dépasse le cinéma, c’est la grande question du geste artistique depuis un siècle, dans la musique, la littérature, les arts plastiques, etc. Enfin, Godard sait filmer la littérature, la peinture, peut-être même la pensée. Comme dans le magnifique Liberté et Patrie qui fut un vrai choc esthétique. C’est ça qui m’intéresse. Par ailleurs, je dois dire que j’ai regardé beaucoup de films de guerre pour écrire Army. Puis plus tard, pour une création radiophonique sur France Culture, au sujet du crime de guerre. Plutôt d’ailleurs pour analyser les façons dont la guerre est représentée, mise en scène, etc. Mais au fond, je crois que le modèle littéraire m’a beaucoup plus inspiré sur cette question du spectaculaire que tu évoques. Dans Les Illuminations, Rimbaud se fait poète-opticien, les poèmes, comme il le confie, sont des sortes de « vues » (des « painted plates »), l’équivalent des « vedute » des Vénitiens. Rimbaud invente le vidéo-clip ! Idem pour La Prose du Transsibérien qui déroule des centaines de petites vignettes, parfois introduites par « J’ai vu ». La Chartreuse de Parme est aussi le roman des angles de vue et des sortilèges du réel qui m’a beaucoup inspiré pour Le Théorème d’Espitallier. Ce pauvre Fabrice Del Dongo qui ne voit rien à Waterloo (il n’aurait rien vu à Hiroshima !), ou qui épie Clélia depuis sa cellule de la tour Farnèse en un jeu et des variations de regards, de points de vue, etc. J’ai davantage été nourri de ça il me semble pour aborder cette question du spectaculaire. On retrouve ça chez Duras aussi. Et il me revient cette phrase de Louis Zukofsky : « Toute la poésie c’est cela : soudain, on voit quelque chose. »

 

FT. Mais quelle place précise pour le cinéma dans ton panthéon artistique ? Ton imaginaire ? Ta pratique poétique ?

 

J.-M. Espitallier. J’ai un peu répondu plus haut. Je citerai, plutôt comme des agents de sollicitation artistique, des agents provocateurs, Godard, donc, Chris Marker, Win Wenders, mais aussi David Lynch, Jim Jarmusch, les Quay Brothers, le cinéma réaliste de l’entre-deux-guerres, Fellini, Pasolini, les frères Coen, Stanley Kubrick, surtout pour Shinning qui est l’un de mes films cultes – et qui m’a d’ailleurs inspiré une installation, Overlook’s Poems, que j’ai exposée dans quelques galeries –, certains Hitchcok (Rebecca est aussi l’un de mes films cultes), Lars von Trier, et Méliès, et Tati, et Tex Avery, bien entendu ! Et aussi un grand nombre de films générés par la pop culture, Easy Rider, plastiquement exemplaire, et fondamental dans ce qu’il raconte, Las Vegas Parano, d’après le roman culte de Hunter S. Thompson, l’immense Buffalo 66 de Vincent Gallo, avec cette scène extraordinaire dans la boîte de nuit sur fond de Heart of The Sunrise de Yes, 24 Hours Party People, so british, drôle, corrosif, autotélique, sur le Manchester post-punk, celui de la Factory et des débuts de l’Haçienda, Downtown 81, sur le New York de Basquiat et de la no wave, à mi-chemin du conte et du documentaire, Tarnation, ce film extrêmement dérangeant de Jonathan Caouette, un coup de poing dans l’estomac, etc. J’ai également un grand souvenir de Des pôles à l’équateur de Gianikian et Ricci Lucchi, montage très onirique à partir de films d’un explorateur italien du début du XXe siècle, etc. Ou bien le cinéma documentaire, je pense par exemple aux films du groupe Medvekine ou de Rithy Panh, et bien sûr l’universel Shoah. J’en oublie évidemment des centaines ! Et puis, à chacun sa filmographie… En fait, j’attends d’un film qu’il bouscule mes certitudes, mais aussi qu’il m’ouvre la voie à de nouvelles expériences formelles, de nouvelles façons de travailler dans et avec la langue. Tenter de faire passer la grammaire filmique dans la grammaire littéraire. Dans un film, ce qui m’inspire le plus est sans doute sa construction, ses équilibres ou ses asymétries. Je me souviens par exemple de Fellini Roma qui est un modèle d’un cinéma transgenre, entre fiction et documentaire, temporalité dilatée, mises en abyme (film sur le film, qu’on retrouve chez pas mal de réalisateurs de cette génération), etc. Ou encore ce chef-d’œuvre qu’est La Commune (Paris, 1871) du très politique Peter Watkins, qui s’autorise notamment des anachronismes pour dénoncer le pouvoir des médias, etc. Le cinéma dit expérimental a pu parfois m’autoriser à plus de liberté – je pense au trouble qu’a pu provoquer en moi un film comme L’Ange de Patrick Bokanowski, dans les années 1980 ou, un peu plus tard, le cinéma de Guy Maddin. Et sans doute aussi la radicalité (Old Boy de Park Chan-wook) ou la poésie (Printemps, été, automne, hiver et printemps de Kim Ki-duk) du cinéma asiatique Toute expérience esthétique est bonne à prendre. Elle nous traverse, elle fait bouger des choses, dérange le matériel, fait voler les papiers et on ne sait pas trop où elle va se fixer. Parfois nulle part. Mais pas toujours…

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