Libr-critique

19 mars 2021

[Chronique] Le narrateur perfide (à propos de Mathias Lair, Aucune histoire, jamais), par Jean-Paul Gavard-Perret

Mathias Lair, Aucune histoire, jamais, Les éditions Sans Escale, 2021, 166 pages, 13 €, ISBN : 978-2-95643-049-0.

 

Mathias Lair a choisi un narrateur idéal (nul en effet n’est jamais mieux servi que par soi-même). Non seulement il devient le contradicteur obligé mais satisfait du « Vieux » (pas n’importe lequel) mais il permet de faire bouillir la machine romanesque selon des circuits aussi intégrés que déphasés.

Dans de telles histoires sans histoire ou en cent histoires (à vue de nez) qui n’en seraient pas, le « Vieux » possède un rôle majeur. Sparring-partner il devient le dindon d’une farce qui qui à mal autant la psychanalyse que le roman.

Un tel coup double est parfait. En un fantastique retour de langue et de la fiction, Lair engage et propose un « dialogue » entre deux zigomars qui sont – chacun à leur manière – de fieffés menteurs. Le narrateur, énivré d’histoires qui en principe n’en sont pas, espère « châtrer de partout » et laisser K.O. « sans descendance et sans voix » son contradicteur.

Si bien qu’une telle fiction interroge le roman comme la cure psychanalytique dans ce qui s’impose par l’échange des deux lascars dont le dialogue n’est pas toujours amène. Chacun estime ce dialogue provisoire et qu’ils ne s’y croisent jamais deux fois au même point. Voire…  Mais cela permet au discours de se poursuivre. Des questions s’élargissent. Elles-mêmes ouvrent la fiction et la cure à l’épreuve du temps.

Le narrateur au soliloque préfère le duo ou le duel dans un dialogue particulier au nom de « L’Echange » cher à Claudel au moment où autour des deux auteurs le silence devient le plus profond. Mais ce qui ne les empêche pas de poursuivre d’autant que « jamais aucune histoire n’aurait convenu ». Mais le mal est fait au grand profit du lecteur. L’objet fiction donne au roman une autre manière d’être vécue dans cette marche commune dont la communication restera douteuse.

Mais c’est par le deux que le un progresse et que sa fiction avance, même si l’auteur fait figure de traîner les pieds. Même si l’histoire se disperse en fragments. Dès lors, que pourrait-on reprocher à l’auteur ? Tout semble prêcher en sa faveur.  Ce n’est pas de sa faute s’il doit travestir la fiction et faire porter une perruque à la réalité de son entretien avec ce « vieux » plus roué que sage mais qui finit par rester sans voix.

Le narrateur lui aussi semble avoir perdu la partie puisque son « personnage retourne d’où il ne vient pas ». Mais la chose est entendue. L’entendant est roulé dans la farine et le parlant aura fait le ménage dans ce dérangement où la fiction est bien moins avare et obstruée que Lair veut nous le faire penser.

Reprenant en filigrane la fameuse formule de Lacan « Là où ça parle, ça jouit, et ça sait rien », le romancier prouve que si parler au « vieux » est un martyr, écrire leur aventure n’a rien d’une radicale ascèse. Peu ou prou la partie de plaisir n’est jamais loin et elle offre au roman un moyen de sortir d’une expérience mélancolique au moment où son porte-voix plutôt que de s’ouvrir à perte-pied sur la rumeur de l’inconscient, pulvérise les histoires quelle qu’en soit la nature.

Voilà ce sur quoi l’auteur appuie sa morale – si morale il y a. La fiction quoique pas vraiment hédoniste – voire un tant soit peu masochiste – crée une ligne de vie tendue par l’exigence d’un gai savoir lucide qui fait tomber au fur et à mesure bien des illusions qui nous habitent tant sur le plan littéraire, affectif, idéologique, épistémologique et psychanalytique, là où jaillit le seul hubris possible, celui de la liberté.

25 février 2021

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Le dehors du dedans (Claude Louis-Combet)

Claude Louis-Combet, Aube des chairs et viscères, Illustrations de Nomah, coll. « Scalps », Fata Morgana, en librairie depuis le 19 février 2021, 56 pages, 14 €, ISBN : 978-2-37792-074-7.

 

Passant du statut de praticien chirurgical à celui de peintre, Nomah s’est doté d’un Å“il ou plutôt d’un regard qui échappe à l’écriture. Car si les mots coulent, apparemment intarissables, sans se déprendre du secret obscur qu’ils ne peuvent cerner, la peinture permet d’aller plus au fond de ce secret.

Et Louis-Combet évoque comment la main de l’artiste prolonge celle du chirurgien pour compresser, ouvrir et mettre à nu l’énigme irrésolue de la vie. Sortant de la fente, de l’interstice de l’horizon de chaque toile, émanent des « Ã©tendus plus sombres, moins éclatantes » qui laissent entendre néanmoins que l’existence l’emporte. Et c’est « comme tirer une âme de la constellation des organes » dans une reconquête.
Sur « la lumière des tripes », Nomah lève le voile. Il s’est enfoncé en passant du rouge sang à « la blanche ouverture de l’être qui préside aux enfantements et aux figurations » pour de nouveaux accouchements. Sans prétendre épuiser l’indistinction et le chaos, il accorde à l' »informe » ce que Louis-Combet nomme « l’infinité des compositions de la vie ». Et ce pour permettre de rentrer davantage dans le rêve comme dans la profusion de la nuit originaire de l’être : celle qui enveloppe la création et la protège.
Dans la saisie par le tableau de la chair, quelque chose se produit qui n’est pas de l’ordre du simple point de vue mais qui constitue une sorte de mise en rêve du corps et du rébus qui l’habite par l’Å“il qui se cherche en lui, comme on disait autrefois que l’âme se cherche dans les miroirs.
C’est pourquoi, chez le peintre mais aussi chez le poète, deux opérations ont donc lieu en même temps : concentration mais aussi ouverture du champ. Avec en plus un effet de réflexion : le regard s’éprend, s’apprend, se surprend, alors que l’Å“il butinant et virevoltant reste toujours pressé.

23 janvier 2021

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Pour une nouvelle philosophie de l’Histoire (à propos de Jean-Louis Poitevin, Jonas ou l’extinction de l’attente)

Jean-Louis Poitevin, Jonas ou l’extinction de l’attente, Tinbad Roman, éditions Tinbad, janvier 2021, 156 pages, 18 €, ISBN : 979-10-96415-30-4.

 

Poitevin propose une longue quête sous la forme des nouvelles aventures de Jonas. Cette version et ce visage apocryphes  permettent  d’animer et de remonter l’Histoire, ses meurtres. Là où la maltraitance des enfants – mais pas seulement – est un phénomène parmi d’autres.

L’auteur brode d’époustouflantes historiettes. Elles font comprendre combien il est difficile de se sauver de la folie meurtrière comme du remord. Tout semble pourtant avoir une fin au nom de l’amour que certains sauveteurs/sauveurs portent aux humains.

Pour autant rien n’est acquis dans une telle « théorapie » puisque le récit se termine par les dernières questions du « héros » dont le souffle dialogue avec la voix du narrateur. Preuve qu’entre eux je est un nôtre.

Pour en arriver là le discours démonte ce qui dans le réel d’ici ou de là-bas, d’hier ou d’aujourd’hui blesse, annihile, étouffe.  Le récit avance dans la délivrance et la séparation en un corpus à diverses entrées. Il possède une force franche, immédiate mais aussi poétique et à effet retour.

Il porte le virus mortel aux langages totalitaires qui ont « construit » le bouc-émissaire en accélérateur de l’histoire. Sous prétexte qu’il viendrait contrarier la pérennité de l’état-fort, absolu. Assumant néanmoins sa mission, Jonas tente néanmoins de rejeter la pensée qui enferme, retient.

Poitevin possède pour cela la lucidité nécessaire à un écrivain même s’il ne cherche jamais à rendre son « trait » intelligent. Il redonne vie à la philosophie dont il « change » la forme (selon une perspective chère à Jean-Pierre Faye.) Bref il l’extrait du contrôle mental qui enlève la vie.

L’auteur invente une autre impulsion, une autre direction à la pensée que celles de l’idéologie totalitaire. C’est pourquoi le texte est comparable à une sarabande pleine d’inattendus avec des enchaînements que le lecteur doit découvrir.

Là où il y eut les nazis et désormais d’autres émissaires de mort résistent des glorieux hommes du commun sous le bleu du ciel et sur celui de la mer. Certes, des croyances fétides reviennent par le futur et en un retour qui se fait par la guerre et le pouvoir de tuer. Mais le livre et sa pensée avancent contre les effets de lois scélérates que le XXème siècle déclina – entre autres et en quatre « exemples » à travers le fascisme, le nazisme, le stalinisme et le maoïsme.

Portant le faix et la profusion « confusible » des langages totalitaires, Poitevin montre comment résister à leur inféodation. C’est pourquoi cette vision reste la chanson de geste de la vie. Elle permet de visualiser des circonvolutions implicites jusqu’à former un immense oignon où se superposent bien des gangues. Face à eux demeurent l’espace et le temps dans l’assomption du sensible et de l’intelligence. Si bien que la fiction s’inscrit dans un avènement qui face au plomb d’une pensée mortifère vibre dans la forêt des lignes.

6 janvier 2021

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Les échappées de Charles Pennequin (à propos de Père ancien)

Charles Pennequin, Père ancien, P.O.L éditeur, décembre 2020, 192 pages, 19 €, ISBN : 978-2-8180-5044-6.

 

Descendant de Beckettien, Pennequin sort du père par tout ce qu’il déploie selon une logique de déterritorialisation, de végétations  rhizomateuses. Elle se construit contre la mort. Et en avançant.  Une musique naît et dévale par reprises et filages inconscients en des refrains aussi doux que violents. Par une poésie sonore, l’auteur trouve un moyen de débloquer  les paroles,  les dogmes et même les musées que sont les livres.
Dans Père Ancien au titre quasi biblique, chaque poème se veut « un spot dans la nuit » de l’être, une petite forme du peu, du nul, du resserré pour saisir le vide en soi. Obsédé par l’état de naissance, Pennequin  traverse la langue idéologisée pour que le fatras babillard de l’enfance renaisse hors du non assigné et de l’aliénation.
Le livre parle depuis le  ras de la terre, du « jardin », par effet retour au coeur du  grouillement de « l’armée noire des déloquetés » en accrochant les « chansonnettes crapuleuses des gens » à la barbe de l' »Ã©crit-tue » des  prétentieux  exterminateurs. Par leurs propos savants et savonneux ils veulent couper court à la « bêtise » de ceux qui ne cherchent pas à créer des idées mais juste faire proliférer un langage « périféerique ».
Pennequin tient à « parler pour rien ». Mais pour mieux dire. Il trouve dans la vie comme à  la télévision (dont la série « Urgences ») de quoi faire des poèmes « avec des trous. » Car il ne s’agit pas d’écrire « du cercueil mais de la vie ». C’est pourquoi une telle poésie est celle du drame désespérément comique de l’existence. Et ce loin des règles admises qui ne favorisent qu’une stérilité du déjà lu.

18 décembre 2020

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Poisson roucoule (à propos de Christophe Esnault, L’Enfant poisson-chat)

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Christophe Esnault, L’enfant poisson-chat, éditions Publie.net, disponible depuis le 25 novembre 2020, 112 pages, 12 €, ISBN : 978-2-37177-604-3.

 

En plongeant dans des rivières théoriquement sans retour, l’auteur perce la peau de leur surface pour une pêche miraculeuse dans l’abîme du temps.

Devenant poisson-chat – non consommable et rejeté par les pêcheurs mais pas, l’âge venant, par des gourgandines avides de chair fraîche –, Christophe Esnault remonte en saumon le cours de son âge.

Il fut un enfant muet (d’où son penchant pour les poissons) qui ne cache rien de ses premières découvertes et premiers émois. Et même de ses plaisirs solitaires au nom ou plutôt au corps d’une monitrice de centre aéré aux formes affriolantes.

Il y a donc là les hantises qu’elle suscite comme bien d’autres. A prori elles mangent peu de pain mais construisent un imaginaire enfantin au moment où l’auteur apprend qu’on n’est rien, à personne. Ou que personne n’est rien, sinon au ventre et au cerveau qui le cuirasse.

Exposer son paquet de viande, de nerfs et d’âme ne revient pas à s’en défaire. Au contraire. Cela permet de montrer ce qui fonde son état actuel.

Dans un surgissement volcanique émane l’intimité ouverte. Elle fait parler ce qui se tait et permet de s’arracher à l’erreur mystique. Car ce qui nous habite n’a rien à voir avec un dieu sauf à penser que le poisson lui-même détient une spiritualité vagissante. Ce qui n’est pas à éliminer d’emblée.

1 décembre 2020

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Joguet, Joguette, par Guillaume Basquin

Jean-Paul Gavard-Perret, Joguet, Joguette, Z4 éditions, coll. « La diagonale de l’écrivain », 62 pages, 10 €, ISBN : 978-2-38113-013-2.

 

L’exergue du nouveau « petit » livre de Jean-Paul Gavard-Perret donne le ton : ce livre sera beckettien : « Aussi semblables que possible par la stature. Petits et maigres de préférence » (extrait de Quad) : on aura vite compris qu’il s’agit là du portrait physique (d’ailleurs unique), par anticipation, de nos deux héros du livre, Joguet et Joguette. Qui sont-ils ? Aucun biographème n’est donné : ce sont des figures, des archétypes ; ils vivent, ils sont, et puis c’est tout. D’ailleurs, cela commence ainsi : « C’est ainsi que je vis – dit Joguet. » Si on lui laisse le temps, il souhaite « relire Beckett », « regarder des films lents où tout le monde galope, des films rapides où l’on bouge à peine », « ne pas habiter trop loin de chez [lui] », et puis « finalement Foirer » (F majuscule), histoire de rater mieux… Joguette, elle (le livre est d’ailleurs « à Elles » dédié…), est plus dans la vie nue, « naturelle », organique : « Sois le pourcier de ma chair. Je serai ta danseuse du clito, ta Clytemnestre, ta rose de pic hardi. » C’est la grande porcherie pasolinienne… le bordel guyotien : « Oh viande viande ! Que ne ferait-on pas en ton nom ? » Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi les (Joguet et Joguette) avez-Vous abandonnés à la luxure de la chair d’après la Chute ? La viande – scandale ! – est partout : « On la ravagine, on l’opercule, on la bleuit, on Levis serre… »  Dire un corps : « Créatures nous sommes et nous n’avons même plus l’audace [comme un Job autrefois] de nous en scandaliser. » Comment pour en finir avec l’idéal enfin une dernière fois mal dire notre bestialité : « Préférons l’impureté du zoo qui nous habite à la caserne de notre prétendue pureté. »

Quand nos deux tourtereaux parlent de concert, cela peut donner ceci : « Au début comme à la fin il y a la bête. Chacune nous fait à son image » ; ou la Genèse détournée… La Bible est d’ailleurs constamment rappelée dans cet opuscule : « Le désert crie partout. » Même quand ce livre semble saturé de matérialisme intégral « à la Guyotat » (l’homme, ce roseau « pensant, reste avide et pourceau »), il y a, par retour du refoulé biblique, « une limite, une croix, qu’on soit croyant comme toi ou pas » (c’est Joguette qui s’adresse à Joguet, son double beckettien) : on ne se dépare pas du livre fondateur si facilement… « Notre obscénité végétale […] n’unit jamais mais sépare » : c’est la grande séparation des sexes, l’abîme de la différence sexuelle, le zip newmanien, le scandale de la nudité sans fards : « Leurs yeux s’ouvrent à tous les deux / ils découvrent qu’ils sont nus. »

Souvent, Georges Bataille n’est pas loin : « Regarde par ma fente c’est là qu’il y a Dieu. » Ce qui nous amène très logiquement à évoquer le très beau dessin de Jacques Cauda qui illustre la couverture, possible variation sur l’Origine du monde, et que décrit Gavard-Perret lui-même : « Qu’à Dieu ne plaise, ne reste pas au bord de ma falaise. » Invitation faite au coït… On y peut « aller plus profond que le mystère de l’âme »… Il s’agit de posséder la vérité dans une âme et un corps.

Pour conclure, je laisserai la parole à la poétesse Tristan Felix, qui a préfacé, fort bien, l’ouvrage : la vie est une « gigantesque farce qui force à exister », et Joguet, Joguette en sont des « survivants » : cap au langage !

18 novembre 2020

[Chronique] Eric Chevillard et Philippe Favier, Zoologiques, par Jean-Paul Gavard-Perret

Eric Chevillard & Philippe Favier, Zoologiques, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, automne 2020, 96 pages, 18 €, ISBN : 978-2-37792-052-5.

 

Ce qui habite l’être n’a rien à voir avec dieu sauf à estimer que l’animal possède lui-même une spiritualité vagissante, qu’il est un Narcisse mélancolique ou une mante religieuse hantée par la maladie de l’idéalité. C’est pourquoi, et face à cette hérésie d’interprétation, Éric Chevillard peuple son texte de toutes sortes de créatures. Et Philippe Favier crée des collages pour en ajouter une bonne louche en guise de meute grouillante.

Le bestiaire fourmille de crabes, punaises, hérissons, orangs-outans, tortues. Ces créatures plus ou moins hirsutes peuplent la ménagerie de l’auteur. Il y a là dix-huit cages et autant de scènes ou cavalcades intempestives. Dans un tel zoo peu logique chaque couple d’une espèce différente évoque des questions de séduction, de territoire ou de mort. On peut d’autant plus trouver de telles considérations anecdotiques ou essentielles que l’auteur laisse la serrure des grilles ouvertes.

Le discours des animaux produit un effet loupe ou miroir sur les vertébrés que nous sommes. Ils sont scrutés par un langage vicieux voire scrofuleux. L’auteur s’amuse à appuyer là où ça (nous) fait mal, quitte à noyer notre imaginaire souffreteux.

C’est sans doute le signe que Chevillard n’espère rien des hommes. Car, dans ses textes, l’animal renvoie à deux chaos . Celui de nos marais, celui des nos étendues continentales. Nous sommes en de tels territoires, conquis (et non pas en territoire conquis).

Dès lors, des sortes d’archiptères et de thysanoures peuplent l’antre que nous habitons . Ils sont nos hôtes innombrables et accouchent notre chimère. Nous en restons pétris. Notre merde et notre sang qui tendent toujours à refroidir les nourrissent. Ce n’est peut-être pas beaucoup, mais ça leur suffit . Ils se seraient contentés de moins.

Preuve que l’imaginaire humain est soluble dans les animaux. Ceux-là ne nous apprennent pas à vivre et les « lire » dans le verbe de Chevillard n’apprend pas à penser. Celui-là est fait non seulement pour nous amuser, mais encore pour nous plonger dans une fièvre de cheval, même s’il est remplacé ici par d’autres quadrupèdes.

29 octobre 2020

[Chronique] Valère Novarina : qui sont les ombres ? ou comment prolonger l’ivresse des temps, par Jean-Paul Gavard-Perret

Les prochains événements prévus étant annulés, en ces temps obscurs pour la culture comme pour le politique, restent à découvrir le volume collectif Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture et le virevoltant Jeu des ombres

 

Valère Novarina, Le Jeu des ombres, P.O.L, 15 octobre 2020, 272 pages, 17 €, ISBN : 978-2-8180-5098-9.

Dans la dernière pièce de Novarina, l’acte créateur recouvre le plateau de théâtre à la fois d’ombres et de métamorphoses. Le spectateur en devenant « spectrateur » va pouvoir changer d’identité au sein de « mêmes » qu’il connaît et qui appartiennent à sa mémoire : celle  des mythes comme d’une actualité plus ou moins décalée. Sont réunis Orphée, Eurydice, Cerbère, Charon, Hécate, Pluton et ce qui est plus étonnant Sosie, Flipote, les Machines à dire beaucoup, Robert Le Vigan, Michel Baudinat, Gaston Modot, Anne Wiazemski, Louis de Funès, Christine Fersen et Daniel Znyk.

A la sortie des enfers, une fois l’Achéron retraversé, tout se produit par les truchements de « passes » et de passages où le théâtre devient aussi comique que tragique au sein d’un langage qui lui aussi se transforme en une créature hybride et effrontée. Cela ne date pas d’hier chez le dramaturge. Le drame humain (en son animalité même) est la comédie des mots. Ils grouillent au sein même de leur réincarnation en entrelacs, anagrammes, acrostiches, monocondyles, etc., pour brûler les frontières des temps comme du corps et de l’esprit.

Le théâtre n’est plus habité de mots, ce sont eux qui l’habillent et tout autant le mettent à nu à travers des inventions centrifuges en une « affection » généralisée. La pièce devient l’endroit où danse la langue et où se consume la mort dans une irradiation vertigineuse. Les personnages veillent à la naissance d’autre chose là où l’animal humain au moyen de sa voix tente de reconquérir une force sacrificielle au moment où les esprits parlent.

Existe là un voyage farcesque des mots au bord du vaisseau fantôme de la langue.  Celui-ci dérive sur le plateau chahuté par tous les revenants qui flottent – forcément – à corps perdus. Mais la dématérialisation de l’être via les ombres n’est là que pour sauver l’envie d’exister dans cette polyphonie puissante du langage. Novarina reste plus que jamais poète et philosophe. Il enrichit la connaissance par une langue d’un comique tragique confondant où se gueule ce qui jusque là était resté dans le silence de mort de l’enfer ou des bas-fonds de l’inconscient.

 

25 octobre 2020

[News] News du dimanche

En UNE, le poète CUHEL et le dessinateur Joël HEIRMAN reviennent à leur manière sur l’atteinte obscurantiste à l’Ecole de la République. Vous découvrirez ensuite quelques lectures conseillées (Libr-6) et deux Libr-événements

UNE (CUHEL/HEIRMAN)

 

Faut pas s’mentir
faut être réaliste
Nous au gouverdément
on Z’aime les enseignants
on les Z’aime tellement
qu’on les place carrément en première ligne
Honneur aux hussards de la République !
avec un pognon de dingue plein la carlingue
on les Z’aime tellement
qu’on s’est creusé les méninges pour les ménager et leur aménager des carrières de ouf
des conditions de travail foldingues
et tutti-frutti
quelle Passion !

Faut pas s’mentir
faut être réaliste
Nous au gouverdément
on Z’aime les enseignants
sauf les universolitaires
Trêve de laxisme et de causalisme
foutaises foutaises foutaises
d’anamnèses
Tout ça c’est à cause que
maladroite
l’univercécité
est allée droit à gauche
l’univercécité s’est radicalisée
islamo-gauchisée

À bas les fanatiques
la source de nos hic
Faut pas s’mentir
faut être réaliste
contre nos déboires
nous on se contente chaque soir
de prier la Ste Croissance
qui nous dicte ses exigences
Pour qu’elle croisse
sale engeance
diminuez vos créances !

 

Libr-6 (septembre-octobre 2020)

â–º Antoine DUFEU, Sofia-Abeba, suivi de MZR et « Le Train » de Léon Trotski, éditions MF, coll. « Inventions », 176 pages, 15 €.

► Tristan FELIX, Faut une faille, Z4 éditions, 174 pages, 13 €.

► Jean-Paul GAVARD-PERRET, Joguet, Joguette, préface de Tristan Felix, Z4 éditions, 62 pages, 10 €.

► Iegor GRAN, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, P.O.L, 142 pages, 13 €.

► Emmanuel TODD, Les Luttes de classes en France au XXIe siècle, Seuil, 1er trimestre 2020, 376 pages, 22 €.

â–º Revue des revues, n° 64 : « Femmes en revues », 172 pages, 15,50 €. [sur la nouvelle recockpitvue COCKPIT Voice Recorder : p. 181-183]

Libr-événements

► 
â–º Colloque « Musidora, qui êtes-vous ? » coorganisé par Carole Aurouet, Marie-Claude Cherqui et Laurent Véray du 18 au 20 novembre 2020 à la Cinémathèque Robert-Lynen et au CNC.
Participeront à ce colloque : Olivier Assayas, Carole Aurouet, Karol Beffa, Anne Bléger, Didier Blonde, Francesca Bozzano, Lucas Bruneau, Emilie Cauquy, Patrick Cazals, Pierre Edouard Clamour, José-Maurice Cherqui, Marie-Claude Cherqui, Marie-Joëlle Cherqui, Anne-Olga de Pass, Béatrice de Pastre, Marc Durand, Yvon Dupart, Hélène Fleckinger, Annette Förster, Christophe Gauthier, Magali Goimard, Anne-Elisabeth Halpern, Myriam Juan, Laurent Mannoni, Camille Paillet, Paola Palma, Pascal Roques, Sébastien Rongier, Michel Saussol, Laurent Véray, Christophe Viart, Michel Viennot et les élèves du conservatoire de musique Jean-Philippe Rameau du VIe arrondissement de Paris.

30 septembre 2020

[Chronique] Fabienne Radi, Email diamant, par Jean-Paul Gavard-Perret

Fabienne Radi, Émail diamant, Art&fiction, Lausanne, coll. « SushLarry », en librairie ce vendredi 2 octobre 2020, 156 pages, 14 €, ISBN : 978-2-940570-94-2.

 

Fidèle à son genre d’élection Fabienne Radi poursuit l’écriture d’essais très particuliers et programmatifs à la fois spécifiques et spéculaires où celle qui écrit s’interroge sur ce qu’il faut écrire et d’ailleurs s’il faut vraiment écrire eu égard à son attrait pour les images qui deviennent pré-textes et péri-textes.

Ces livres sont des tentatives de détournements et un moyen d’être créatrice à part entière par des voies détournées. Se sentant quasiment « choisie » par des oeuvres, des images et certains cas d’espèce elle propose un champ particulier à la culture comme à l’aventure humaine.

En conséquence, lorsque qu’elle ressort avec une mâchoire paralysée – ce qui est tout de même assez fréquent – de chez son dentiste, puisque, « enfant, je n’ai pas eu droit au fluor dans le sel de table » dit-elle – l’auteure ne manque jamais, à peine la porte du cabinet refermée, de lire à plus ou moins haute voix les textes qui apparaissent alors dans son champ de vision : « OTICH ASCHENCHEUR, PHARMACHIE DE CHERVICHE ou encore DÉFENCHE DE CHTACHIONNER, en produisant un filet de bave par la même occasion ».

Fabienne Radi y trouve un certain plaisir, voire un plaisir certain qu’elle chérit en oubliant sa souffrance : « tout en me confortant dans l’idée que j’ai bien fait de ne pas essayer de me lancer dans la performance » ajoute-t-elle. Et ce en allusion à une de ceux et celles qu’elle évoque dans ce livre et à laquelle elle pense à chaque visite chez le dentiste : Hayley Newman dont elle a perdu la trace mais qui n’eut jamais peu d’aller au charbon.

Mais ne s’arrêtant pas en si bon chemin, et depuis les bords du Léman, elle convoque outre la performeuse anglaise et son dentiste vaudois, une nonne belge, l’Homme des glaces, Shelley Duvall, Peter Pan et Harry Dean Stanton, pour traiter d’une partie singulière du corps mieux qu’en dentiste pour les vivants ou si l’on est mort, pour les servir « aux inspecteurs de police et aux archéologues en indiquant l’âge approximatif du corps. » Adepte des détails quasi documentaires, la créatrice mêle le réel et l’imaginaire pour dénoncer les ombres de la petite histoire et les mythologies de notre époque de manière plus ironique que fractale. S’en suivent des réflexions multiples. Fabienne Radi s’interroge sur le sourire à la fois de la Joconde « sans que l’on sache comment étaient ses dents, ni même si elle en avait vraiment » et sur celui de Julia Roberts qui semble avoir dans la bouche plus de dents que le commun des mortels.

Chez elle, l’évolution des formes peut donc dépendre de la forme des dents et de leur couleur. Elle y découvre une racine métaphysique au monde. Il y aura donc désormais un blanc « Ã©mail diamant » dans l’univers des signes tel que Fabienne Radi le médiatise en des morceaux de bravoure faussement abracadabrants. Ils décrivent un grand bain de bouche individuel et collectif qui ne fait que prolonger ses préoccupations et ses obsessions antérieures.

13 septembre 2020

[Texte] Jean-Paul Gavard-Perret, La truite et le méphisto fait d’elle

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Fils – probable – de Gêne au Long et – plus sûrement – d’Emma Parroud, dits Le Foué et la Fouèse des Maisons, je suis vieux frelon ou baudet de Vacheresse. Nègre blanc – du moins jaune pâle – configurant l’impasse des genêts. Pour l’heure je continuue de me faire vieux en terres savoyardes où les torrents rigolent et où mon corps cliquète. Dans le lit des premiers et pour la cuisse légère des petites truites aux écailles filantes je lance ma carcasse en assauts d’accros baths. L’ invente ce phénomène cosmique où se niche l’éther vague et où sévit l’expérience de la vie. Je mêle ma ligne de vie au ventre doux des fuyardes histoire de me faire la main. Mais devenant truite la femme est tout sauf un pantin. Je ronronne en ses écailles adorables. Elle se fait toute ouïe au milieu des remugles impétueux des cascades et parfois jusque dans les marais du lac du Bourget. Je glisse encore je glisse ma main jusqu’à l’euthanasie des vagues du plaisir. Et me voici le e muet de telle truite, le réel en haillon, le Chambérien, Le clandestin, le quai des brunes ou argentées auxquelles je fais danser un tango argent teint. Me voici grand-père OK et ce qu’on a dit de moi ou ce que tout le monde pense. Sorti des restes de lugubres tourments de l’enfance, je suis le dé passé, le Jean Gibet, le Jean Giboyeux, le sans voix parmi les voies sinon celui des rivières. Je suis l’halluciné, le cyclope, Le mille pâtes, le pont de la Balme et celui de l’Abîme, l’absolument pas, le zéro de conduite, le chauve à l’intérieur de la tête, le go élan, le nyctalope, le fennec rieur. Celui que la mère a tout fait pour ne pas l’avoir – tout sauf le nécessaire ? Je suis celui qui finit pas arriver avant les autres à la gouille aux truites tant je prends de l’avance pour les saisir à leur sommeil. Bref je suis le rogaton mais qui ne se contente d’un menu fretin en seuls destins d’ablettes. Et sachez que ma truite je la bichonne. Pour cela il me faut la souquer (ferme), la drapuler, zébrer, composter, philtrer et filter, queurir, plantagener, saliver le point G, H, I, J jusqu’à X. Mais aussi la conjuguer (parfois au conditionnel, au subjectif mais aussi à l’indicatif). Au besoin je l’enfarine, la boulange et l’opercule quitte à la grougir, l’accroupir voire la citronner. Admirez, admirez, Princesse des ruisseaux et mordez encore ma fesse pour savoir si je rêve. Qu’est en effet notre corps si ce n’est une immense réserve aquatique ? On n’est rien, à personne, personne n’est rien sinon à la truite. C’est d’elle d’où l’on vient et vers laquelle on retourne au sein de nos galeries intérieures. Les plis du coeur, les déchirures de l’âme, notre paquet de nerfs ne sont qu’une rivière sauvage et sans retour où elle demeure tapie. Ses trajets font chemin en nous dans le jeu de nos miroirs. Pour nous en défendre nos avons inventé le religieux. Il est devenu le sens de notre moindre. Mais en dieu l’esprit est aussi aveugle que bestial – preuve qu’il n’est lui-même qu‘invention pour cacher la truite qui nous guide sans faire le moindre bruit. L’écriture se doit de l’exposer. Nos viscères sont autant de canyons qui offrent les fissures où elle se cache. Elle seule différencie le travail du deuil de celui de la mélancolie. Elle permet de reconnaître ce qui a été perdu et là où le sujet se creuse. Elle doit opérer la coagulation non de nos fantasmes mais de nos fantômes. Bref, la truite nous affecte sous le mode de l’incompréhension sidérante. Préférons sa rivière à la caserne de notre prétendue pureté. Au besoin elle monte sur un pont suspendu au dessus de notre vide. Elle renvoie à l’affolement dont elle sort. Bref, tout être humain ne peut compter que sur sa truite et son innommable. Il devient Pierrot d’amour qui se couche dans les hautes herbes de la berge d’un ruisseau pour la cueillir. Mais elle n’a pas besoin de sa pitié, elle veut le manger cru. Car elle n’espère rien des hommes. Elle renvoie à une frontière entre deux chaos : celui des eaux, celui des vastes étendues continentales. Mais grâce à elle nous sommes en territoire – conquis (et non pas en territoire conquis). L’écriture elle-même devient truite. Dans sa matière argentée tout est miroir. Et iI y a aussi tout ce qui ne se voit pas encore : ceci est notre corps dont la langue n’est que le lapsus. Mais la truite en accouche la chimère et montre les mensonges de ses brames amoureux. A l’horizontalité de la terre répond l’affolement dont nous sortons : à savoir des régions aqueuses. Ce n’est peut-être pas beaucoup mais ça suffit largement. On se serait contenté de moins. Pêcheurs ou non, la truite nous rappelle que penser n’apprend pas à vivre et vivre n’apprend pas à penser. On reprochera un jour à l’homme d’avoir sali sa rivière – sans demander à ces dernières où sa charité s’arrêta. Mais nos vraies pensées sont donc poissinnières. La truite parle à travers elles. Même si, comme les indiens, elle se tient en réserve. Et plus le temps passe moins on ne peut la cacher dans des rochers qu’on voudrait translucides. Elle ne cesse de nous aiguillonner pour accentuer notre museau et nos griffes. Et son rat d’eau elle le méduse. Elle reste notre manteau de vision.

2 septembre 2020

[Chronique] Arno, Bertina, L’Âge de la première passe, par Jean-Paul Gavard-Perret

Arno Bertina, L’Âge de la première passe, éditions Verticales, printemps 2020, 260 pages, 20.00 euros, ISBN : 978-2-07-285160-5.

 

Quittant la fiction pour ce voyage auprès de vraies jeunes filles de joie du Congo, l’écriture reste tout de même pour Arno Bertina un moyen de détruire certains clichés. La misère est là telle quelle mais l’auteur tente de créer son livre comme un lieu pour elle  où elles seront respectés.

Bertina ne les rabaisse pas, ne tombe ni dans le pittoresque ni dans la violence. Il diversifie les points de vue sans chercher à bricoler des personnages. Existe là une forme hybride. En une telle hétérogénéïté en fragments la mémoire rémontée est fascinante.

Là où les mâles détricotent le coeur et le corps des femmes, et l’auteur souverain se rapproche de ces dernières pour faire corps avec un monde violent et dramatique, mais où existe parfois l’attente d’une forme de joie. Le tout sans morale dominante.

Nous sommes dans une vision de la prostitution qui montre l’esclavage et les réseaux qu’il faut combattre, mais aussi ce qui échappe là où l’auteur tente d’accorder une place ouverte à de telles femmes abandonnées et traumatisées quelques années plutôt où elles furent déclarer sorcières pour qu’on n’ait plus à s’en occuper.

Par l’introspection et la mémorialisation Bertina via la voix d’un narrateur propose un voyage au pays des jeunes femmes « habitées ». Elles souffrent de la violence économiques et des hommes, et l’usage du monde prend ici des visions qui refusent l’universalisme des valeurs. Le voyage au Congo évite ici tout pittoresque pour certes souligner la douleur, la victimisation mais pas seulement. Et c’est là où le livre devient un gage de « sur-vivance ».

20 juin 2020

[Chronique] Jean-Luc Parant le boulimique (à propos de Soleil double), par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Luc Parant, Soleil double. Le lisible, l’illisible, dessins de Titi, Quentin et Jean-Luc Parant, Fata Morgana, coll. « Scalps », 128 pages, juin 2020 (vient tout juste de paraître en librairie), 21 €, ISBN : 978-2-37792-064-8.

 

Et si après tout Jean-Luc Parant n’en finissait jamais boule après boule, tête après texte et yeux dans les yeux à écrire au fil du temps une cantate de formation aux déformations limpides en autobiographie indirecte ?

Pour preuve son « Soleil double », avec ses deux versants « Le lisible, l’illisible », comme s’il y avait dans l’astre de lumière de fait les deux versants de la lune.

Ce qui tient de la « mythobiographie » et d’un manuel pratique d’utilisation ou de traité de conduite forcée entre deux attractions (la terrestre et la céleste) est formé de deux pans de 9514 mots chacun. Le premier est celui du vrai « je », l’autre son image inversée et en écran où ce je est donc un autre.

Afin de jointoyer ces deux temps, le dernier paragraphe du premier volume devient le premier paragraphe du second : « Cette unique phrase répétée est le sommet d’une montagne gravie puis redescendue d’un volume à l’autre »,  écrit le hâbleur boulimique.

L’image du visible est donc en fracture entre le lisible et ce qui ne l’est pas. C’est comme les deux faces de la lune – boule parmi les boules. Ils font le partage entre le jour et la nuit, la terre et le ciel. Parfois, le corps étant plus fort que l’esprit, « l’attraction maintient nos pieds au sol », ce qui nous évite bien des lévitations mystiques et autres farces des maîtres du clair-obscur.

Mais écrire un tel livre devient tout autant la tentative de donner la parole à un fondement intime autant qu’insaisissable, là où la « sainteté » de l’écriture possède un caractère charnel. Il ne s’agit plus de dissimuler du désir en un chemin de l’avant vers l’arrière au nom de la charge d’un passé inassimilable.

Parant ne cesse d’y décoder son corps et sa tête pour décortiquer d’une part la matière et la pensée du monde (qui lui-même ne cesse d’éclater en s’éboulant) et d’autre part la pensée et le corps de l’auteur lui-même en sa mécanique mentale et charnelle.

Emanant de la pénombre de l’inconscient, le texte crée une paradoxale opération d’amour qui porte jusqu’à la transparence l’expression d’une mémoire à travers le bouquet d’ombres consumées. L’écriture de fait réalise un projet anthropologique. L’esprit sert d’appel désespéré au corps.

L’inverse est vrai aussi. C’est donc une manière de tempérer les convulsions seulement métaphysiques. Ici l’approximation de l’unité associe l’être au cosmos en une mélancolie chargée d’émotions archaïques, ferment d’une douleur et d’une rêverie inépuisables. Et dans le genre, c’est plus que bien.

21 mars 2020

[Chronique] L’amour pas la guerre (à propos de Gilbert Bourson, Phases), par Jean-Paul Gavard-Perret

Gilbert Bourson, Phases, postface de Philippe Thireau, Tinbad éditions, coll. « Tinbad – Chant », 2020, 80 pages, 13 €, ISBN : 979-10-96415-28-1. [Commander] [© Jacques Cauda, Portrait de Gilbert Bourson]

« Ce texte fulgurant, viol de tous les instants connus,
vus, passés, à venir est construit dans le lit du Scamandre,
dieu-fleuve, métaphore, ce peut-il, de la couche d’Hélène de Troie
qu’Achille aurait saillie ? » (Philippe Thireau, p. 76).

Le temps dresse entre nous et des oeuvres passées une barrière et une manière de les couler dans un bronze qui n’est pas forcément le bon. Et, en pensant au travail sur la langue de Guyotat, Bourson a relu l’épopée de Homère qui, écrit-il, « implique le sexe dans le bordel conflictuel de l’histoire ».

Tout se joue en effet « autour du cul d’Hélène ». Mais la charge érotique du récit a été éradiquée par l’idéologie implicite des temps pour laquelle le sexe est toujours un danger à l’ordre social. Et ce – paradoxalement –  au profit de conflits politiques de l’Histoire. Il s’agit de cacher non seulement les seins qu’on ne saurait voir mais d’assécher les réservoirs de pulsions auxquelles la politique et la guerre tiennent lieu de cache-sexe.

En redonnant sa relecture à L’Iliade, Gilbert Bourson permet de voir enfin le « visage » qui se cache dans l’oeuvre. La prose poétique supérieure de l’auteur iconoclaste crée le passage de la guerre à l’amour, là où les transports guerriers font place aux amoureux.

Il existera sans doute des pisse-froids pour trouver là une interpréation excessive d’un texte fondateur. Mais avec Bourson le désir souffle ses naseaux et mâche le cuir des corps et des âmes dans une traversée des temps. Car certes, il y a Homère, existent ici tout autant Lucrèce, Monteverdi pour ouvrir le bouclier de bouches qui ne sont en rien amères et ce en une seule et immense phrase.

Elle commence avant le début du livre et ne s’arrête pas à son terme. Elle charrie, venue de l’Empyrée ou d’ailleurs, des goulées de souffles et de sueurs au delà des ultimes retenues. L’air alors s’avale entièrement dans la propension d’éros. Et en ce sens c’est parfait.

© Merci à Jacques CAUDA de nous avoir autorisé à reproduire ce magnifique Portrait de Gilbert Bourson.

21 février 2020

[Chronique] Philippe Thireau : Adoration (à propos de Melancholia), par Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Thireau, Melancholia, préface de Gilbert Bourson, Tindbad éditions, coll. « Tinbad-fiction », 2020, 52 pages, 11,50 €, ISBN : 979-10-96415-27-4.

 

En diverses phases Philippe Thireau récrit « l’histoire du soldat » de Rimbaud comme de Ramuz mais dans un contexte particulier : celui que connurent les jeunes appelés des années 60 lors de la Guerre d’Algérie.

Comme beaucoup il est parti vers Alger, les Aurès, la Kabylie et l’aimée à la robe violette est restée en métropole. Cette histoire est importante pour l’auteur même s’il la traite avec pudeur. Mais dans sa segmentation et ses reprises, elle revient en une sorte d’oratorio – c’est pourquoi nommer ce texte « L’histoire du soldat » n’a rien de fortuit.

L’auteur diffuse par bribes, coupes, reprises un accomplissement qui ne sera pas le bon puisque le soldat ne reviendra pas. Se coud néanmoins une multitude de situations et le flux des processus vitaux où la figuration est libérée des références classiques de la psyché.

Les êtres sont donnés dans le sentir d’une présence de divers espaces sourdement remplis mais aussi nourris d’intervalles traversés et filtrages. La répétition des points est toujours contrariée par leurs tailles inégales. Ils s’interrompent parfois et reprennent pour donner un souffle aux formes afin que l’imaginaire crée un espace distancié mais prégnant.

Le texte gagne en ouvertures dans de tels tracés. C’est une manière de faire surgir une réalité plus expressive et impressive par un traitement particulier de la compacité et l’opacité du réel.

Cassant le chaos de l’amour par ses géométries vagabondes, Thireau crée une modalité de rupture et de rapiècement en un arpentage où des niches apparaissent ça et là dans le plein ou par un seul effet de périmètres optiques.  Tout pose un questionnement essentiel sur les notions de présence, d’existence, de mort à travers un entretien qui à l’inverse de celui de Blanchot ne put rester infini.

4 février 2020

[Chronique] Julien Green, Journal intégral, par Jean-Paul Gavard-Perret

Julien Green, Journal intégral, 1919 – 1940, édition établie par Guillaume Fau, Alexandre de Vitry et Tristan de Lafond, Bouquins-Laffont, tome 1, automne 2019, 1330 pages, 32 €, ISBN : 978-2-221-20307-1.

Le journal de Julien Green renverse la statue de commandeur de l’auteur catholique. Celui qui s’est converti à cette religion y a trouvé peut-être un salut mais – auparavant – des visions plastiques qui n’ont rien de pieuses. Preuve que le mélomane qui aimait autant l’opéra (fréquenté aux côté de sa mère et de Cocteau) que les ballets les appréciait autant par l’amour de l’art que celui des corps des éphèbes. Et il en va de même pour les visions christiques.

Ce Journal énorme par ses pages (il sera édité en quatre tomes) est dans le premier volume celui d’un érotomane. Il ose une pornographie solaire qui ne pouvait être publié de son vivant. Les lieux de stupre et de fornications homosexuelles (pissotière, bains douches, transports en commun) et les diverses relations (tarifées ou non) s’épanouissent avec très rarement un relent de remords ou de péché.

Dès lors, la lecture des romans (un peu oubliés) de Julien Green ne peut se pratiquer de la même manière après celle d’un corpus qui montre la source d’où ils sortent. Le Journal possède une forme de science dans l’effet retard qu’il produit et les présences qu’il affiche.

Pour autant, Green ne cherche pas à provoquer une émotion érotique immédiate. Il demande au lecteur une sorte de reprise mentale. Certes, l’écriture inscrit une picturalité de la « chose » ou du sentiment lui-même, mais aussi une pulsion vitale qui s’affiche sans fards.

La perception de l’homme et de l’oeuvre s’en trouve transformée. Toujours styliste, mais d’une autre façon l’auteur ne se préoccupe ici que des hommes qui se donnent – ou parfois fuient.

Nul repentir. Juste l’ivresse du désir et du plaisir abondamment décrite. Green en forçat du sexe fait ici table rase des élévations mystiques. D’autres l’intéressent pour assouvir sa faim. Le tout dans le « swing » d’une écriture qui n’y va pas par quatre chemins dans son gay savoir.

 

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