Libr-critique

24 juillet 2012

[Chronique] Annie Ernaux. Se mettre en gage pour dire le monde (Spécial Annie Ernaux 2/2)

Thomas Hunkeler et Marc-Henry Soulet dir., Annie Ernaux. Se mettre en gage pour dire le monde, éditions MetisPresses, été 2012, 224 pages, 25 €, ISBN : 978-2-940406-65-4.

"Je vois l’écriture comme une hyperconscience sur des étendues mouvantes d’inconscience" (Annie Ernaux, "Écrire, c’est toujours au présent", entretien avec les deux éditeurs du volume, p. 211).

« "Que signifie le fait de "se mettre en gage" dans et à travers la littérature ? Quelles sont les formes de l’écriture engagée aujourd’hui, un demi-siècle après Sartre ? Jusqu’à quel point l’héritage boudieusien informe-t-il l’entreprise littéraire d’Annie Ernaux au-delà de ses célèbres récits sociologiques comme La Place ou Une femme ? », telle est la problématique centrale de ce volume homogène d’un très grand intérêt pour les études ernausiennes.

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22 juillet 2012

[News] Spécial Annie ERNAUX (1/2)

Dans le même temps que se déroulait le premier Colloque international de Cerisy sur son œuvre (6-13 juillet 2012) paraissaient les Actes du colloque de Friburg (MetisPresses) et le point de vue d’Annie ERNAUX sur l’actualité politique dans le mensuel Le Monde – en écho au volume dirigé par Thomas Hunkeler et Marc-Henry Soulet, Se mettre en gage pour dire le monde.

Ces deux événements universitaires – qui font suite au colloque d’Arras (Fabrice Thumerel dir., Annie Ernaux : une œuvre de l’entre-deux, Artois Presses Université, 2004) comme à celui de Toronto (Sergio Villani dir., Annie Ernaux. Perspectives critiques, éd. Legas, 2009 – avec une excellente Bibliographie), et précèdent celui de Rouen ("L’intertextualité dans les livres d’Annie Ernaux", sous la direction de Robert Kahn, Laurence Macé et Françoise Simonet-Tenant, Université de Rouen, 14 et 15 novembre 2013) – confirment qu’une majeure partie des lecteurs et critiques d’Annie Ernaux sont eux-mêmes des transfuges de classe qui, tout à fait logiquement, se mettent à "lire à la première personne" (Lyn Thomas).

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13 novembre 2011

[News] News du dimanche

En cette mi-novembre, l’actualité littéraire est des plus denses : après un Libr-Prigent concernant son arrivée dans les sujets de concours, la réédition de son Professeur et sa participation au premier numéro du Cahier Bataille, un Libr-divers centré sur Isabelle à m’en disloquer de Christophe Esnault, et des Libr-événements divers : revue Vacarme, colloques "Historicité de la littérature contemporaine" et "À quoi ça tient ? Montages et relations", festival INTON’ACTION à Databaz, soirée JAVA, "La Vie en Je" sur France Culture, RV à Caen avec Bruno Fern.

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4 novembre 2007

[Livre + chronique] Jérôme Meizoz, Postures littéraires

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , , , — Fabrice Thumerel @ 7:36

Jérôme Meizoz, Postures littéraires. Mises en scènes modernes de l’auteur, Genève, Slatkine, 2007, 210 pages
ISBN : 978-2-05-102041-1
Prix : 33 €

[Quatrième de couverture]
Dans la modernité émerge et s’individualise la figure de l’auteur, livrée à la curiosité biographique d’un public croissant. Présent sur la scène littéraire, décrit et jugé par ses pairs comme par des anonymes, l’auteur assume désormais une présentation de soi qui constitue sa posture. Systématisée dans les recherches de Jérôme Meizoz depuis plusieurs années, reprise et discutée depuis par plusieurs spécialistes, cette notion s’avère stimulante pour comprendre non seulement le statut et les représentations de l’auteur moderne mais aussi les transformations de ceux-ci et leur impact sur l’ensemble de la pratique littéraire. En dix chapitres, cet ouvrage de sociologie littéraire propose une réflexion sur l’auteur et ses diverses postures. Plusieurs études de cas sont proposées, de Rousseau à Stendhal, de Ramuz à Giono, de Céline à Cingria, sans négliger plusieurs ouvertures vers des écrivains contemporains comme Pierre Michon ou Michel Houellebecq.

[Chronique] La sociopoétique de Jérôme Meizoz : une posturologie
Dans le vaste chantier ouvert par Bourdieu et prolongé par ses épigones et disciples, Jérôme Meizoz, sans doute parce qu’il est aussi écrivain, fait partie de ceux qui ne se sont jamais contentés de la reproduction mécanique d’une méthode. S’intéressant à "l’articulation constante du singulier et du collectif dans le discours littéraire" (p. 14) – confrontant les caractéristiques particulières de chaque écrivain à la série auctoriale dans laquelle il s’inscrit -, il enrichit la sociologie du champ par les apports de la sociopoétique (Viala) et de la linguistique pragmatique (Maingueneau), dont le dernier concept clé, celui de "champ discursif", révèle l’évolution : pour les analystes du discours, il s’agit maintenant de "rapporter l’oeuvre aux territoires, aux rites, aux rôles qui la rendent possible et qu’elle rend possibles" [1]Dominique Maingueneau, Le Discours littéraire, Armand Colin, 2004, p. 77.. C’est dire à quel point certains linguistes rejoignent les sociologues de la littérature pour pallier les lacunes de la poétique : les discours théoriques et critiques sur l’expressivité et la singularité du créateur, comme sur la réflexivité de l’écriture, achoppent sur la relation du discours littéraire aux autres discours sociaux. S’il est question d’une nouvelle "mort de l’auteur", ce n’est pas pour disséminer cette figure dans l’espace littéraire, mais pour en montrer la construction sociale : en fonction de la position qu’il occupe ou pense occuper dans le champ, l’"auteur" livre dans son oeuvre une image de soi qui, selon un système complexe d’interrelations avec l’espace de réception, deviendra posture, laquelle variera selon les rapports entre, d’une part, la position et les prises de position de l’écrivain, et d’autre part, les dispositions du public à son égard. Autrement dit, l’objectif de Jérôme Meizoz n’est pas, à la manière de Bernard Lahire dans La Condition littéraire (La Découverte, 2006), d’étudier le statut social de l’écrivain [2]J. Meizoz est toutefois intéressé par la notion de "jeu littéraire", que Bernard Lahire préfère à celle de "champ".. Son postulat : "un auteur n’est jamais, pour le public, que la somme des discours qui s’agrègent ou circulent à son sujet, dans le circuit savant comme dans la presse de boulevard" (p. 45). Et de s’appuyer sur ce constat : "Création collective des lecteurs, des médias et de la critique savante, l’auteur moderne sait plus qu’en tout autre temps qu’il entre en littérature sous le regard d’autrui" (187).
L’intérêt de cette démarche sociologique, comme en témoignent les études réunies dans ce volume, c’est qu’elle ne néglige nullement l’analyse formelle. Par exemple, dans Le Rouge et le Noir, perçu comme "fiction de violence symbolique", le critique met en évidence la façon dont Stendhal récrit Rousseau, penseur de la mobilité sociale : les compétences physiques et intellectuelles de Julien Sorel lui permettent de monter dans l’échelle sociale – cette ascension se lisant métaphoriquement dans le texte. Se concentrant sur la posture cendrarsienne du bourlingueur, il examine ensuite les structures duelles de Bourlinguer (1948) et, plus généralement, l’oralité revendiquée du roman parlant propre à l’écrivain-voyageur. Concernant la posture de l’authenticité prolétarienne, qu’il présente comme "un enjeu d’époque", il s’appuie cette fois essentiellement sur le manifeste de Poulaille, Nouvel âge littéraire (1930), divers textes critiques et la correspondance de Poulaille, Ramuz, Giono, ou encore Céline. Mais l’on retiendra surtout le diptyque centré sur la figure haute en couleur de Cingria (35 p.) : après avoir judicieusement abordé le compte rendu comme "genre dans le champ littéraire", le critique restitue "la scénographie cingriesque du compte rendu" (p. 170) et passe en revue les conduites verbales et non-verbales qui constituent son originalité ; enfin, il nous plonge dans la polémique entre le bouffon (Cingria) et le communiste (Aragon).
Quoique l’on puisse regretter que les chapitres soient d’inégale densité, force est de reconnaître que cet ouvrage vient parfaire une oeuvre critique qui apporte une contribution fondamentale à l’approche sociologique de la littérature.

23 janvier 2006

[recherche] L’oeil sociopoétique de Jêrome Meizoz, par Fabrice Thumerel

Fabrice Thumerel
Le Gueux Philosophe (Jean-Jacques Rousseau),
Éditions Antipodes, Lausanne, 2003
L’Å’il sociologue et la littérature,
Slatkine, Genève, 2004

La métaphore utilisée par Jérôme Meizoz dans le titre de son dernier essai, qui offre un clin d’Å“il à un autre critique genevois, le réputé Jean Starobinski (L’Å’il vivant, Gallimard, 1961), convient parfaitement à l’optique choisie : exposer la spécificité d’une sociologie du champ dont la dimension dominante est spatiale, la féconde intersection entre sociologie et littérature, après un siècle de méfiance ou d’ignorance réciproque. C’est dire que l’auteur prend soin de rappeler les principaux apports du modèle théorique progressivement mis au point par Pierre Bourdieu (1930-2002) en une trentaine d’années : l’objectivation du rapport aux modèles dominants (par exemple, l’historicisation du textualisme permet d’échapper à la fétichisation du texte) et l’explication du conservatisme critique («les catégories de la critique littéraire sont souvent des conceptualisations calcifiées de poétiques anciennes qui ont réussi» — p. 42) ; sur le plan méthodologique, la constitution d’un objet et d’un corpus d’étude indépendamment du système normatif, la construction de l’espace des possibles — c’est-à-dire des problématiques, des valeurs, ou des auteurs en vogue — comme condition sine qua non de toute analyse des Å“uvres retenues, la redéfinition des notions d’«auteur», de «genre», ou de «style», et, toujours grâce au mode de pensée relationnel, la fructueuse confrontation des textes littéraires aux autres discours sociaux… Jérôme Meizoz n’oublie pas pour autant de synthétiser les diverses critiques, même s’il ne mentionne pas directement la plupart de celles que contient le volume collectif dirigé par Bernard Lahire, pourtant cité en bibliographie (Le Travail sociologique de Pierre Bourdieu : dettes et critiques, La Découverte, 2001) : l’«universalité problématique» du concept de champ ; le réductionnisme et le dominocentrisme d’un modèle qui fait prévaloir l’objectif sur le subjectif, les données et les stratégies sociales sur la singularité des individus et de leurs discours, et se focalise sur la production hexagonale, les auteurs et les genres dominants… D’où la variété et l’intérêt des travaux qui revendiquent l’héritage critique de Pierre Bourdieu. Les plus marquants s’attachent à la diffusion et la réception des textes, au processus de légitimation, aux productions mineures, aux «conditions concrètes de possibilité d’une innovation littéraire sur fond de la production moyenne d’une époque» (p. 26)…

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