Libr-critique

29 avril 2015

[Livre] François Cusset, Les Jours et les Jours, par Périne Pichon

François Cusset, Les Jours et les Jours, P.O.L, février 2015, 352 pages, 17,90 €, ISBN : 978-2-8180-1488-2.

 

Si la vie vraiment vécue était l’imaginaire ? Sous le patronage de Saint-Marcel, François Cusset livre les pages de ce journal aussi intime que fictif, un « journal infime plus infirme qu’intime », clin d’ œil à Proust qui lance cette idée du « Dernier Journal », à faire « exploser, déborder du côté de la fiction, de l’imaginaire ». Le défi est lancé, le décompte des jours commencé.

 

Pas de précision sur l’année : n’importe laquelle sera la bonne. Mais le journal reste un témoin du « jour », aussi vide d’occupation et de signification qu’il puisse être. Aussi, le « je » de François Cusset campe la silhouette d’un baroudeur du dimanche qui, s’occupant à ne rien faire, est occupé à regarder faire les autres. En marchant dans les rues ( le plus souvent parisiennes), il croque les excès d’une « fashion week » au Louvre, commente la manifestation des personnages de cartoon et croise des célébrités politiques, artistiques et sportives de toutes époques : de Gainsbourg à Pernette du Guillet en passant par Jaron Lanier. Dans ces rencontres, programmées ou hasardeuses, le diariste conserve ce rôle de témoin silencieux de plusieurs siècles de noms historiques.

 

Mais il est aussi (parfois) dans l’action : armé de ces quelques « gadgets », il pourrit la vie de people peu sympathiques. Activités de farces et attrapes qui permettent de remplacer le mot par le geste lorsque le ras-le-bol menace de se transformer en ras-de-marée. Activités imaginaires contre des noms bien réels pourtant, accordant à ce journal fictif un point d’ancrage dans une réalité.

 

 

« J’ai le même rapport en yo-yo avec ce journal qu’autrefois avec ma vieille psy : j’y vais à reculons, n’ai rien à y dire, lui en veux de me servir à rien ; puis dès que la petite colère retombe, s’impose à nouveau le besoin brut, un peu bêta, silencieux et sans contenu, que je continue à en avoir, vaille que vaille. »

 

 

Le journal fictif est finalement presque plus contraignant que le journal intime : non seulement il faut y écrire presque tous les jours pour lui conserver sa forme, mais on ne peut l’abandonner aussi facilement que son homologue. Ce que résume le paradoxe entre le constat d’un journal qui ne sert à rien et le « besoin » d’en avoir un. Sans doute le journal, même fictif, reste-t-il le lieu où l’on peut « dire » avec contradiction, voire avec vagabondage de parole et de raison. Mais c’est le cynisme dans toutes ses nuances qui prédomine dans cette tension entre écriture du jour et fiction de l’écriture. On peut être déçu par le réel, mais quand le réel est une fiction, comment en sortir ?

 

 

« Longtemps je m’étais couché très tard, de peur de mourir, ou d’être seul. Maintenant que je ne suis plus grand-chose, que je suis en bon terme avec le vide, je peux enfin me séparer – puisque c’est ça me coucher, se mettre au lit, dormir, c’est juste se séparer, rien de plus, comme me l’avait fait comprendre Mathilde Troper-Friedman après huit ans de séances deux fois par semaines. »

3 novembre 2013

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de novembre, vous attendent nos livres reçus (livre de la semaine à venir : Apaisement de Charles Juliet / réédition : Dictionnaire Sartre) et nos libr-événements marquants : Ritournelles #14 à Bordeaux, Festival Paris en toutes lettres, lancement du n° 11 de la revue À verse (Paris), 11e salon des éditeurs indépendants (Paris), rencontre avec Jean-Marc Flahaut à Toulouse, Christian Prigent à la Maison de la Poésie de Paris.
 

Livres reçus (FT)

â–º Charles Juliet, Apaisement. Journal VII : 1997-2003, P.O.L, en librairie le 8 novembre 2013, 357 pages, 19 €, ISBN : 978-2-8180-1800-2.

"Quand on n’a plus son ego pour piédestal, il est difficile de faire bonne figure en société" (p. 54).

Certes, le Journal de Charles Juliet n’échappe pas aux travers propres au genre : conception essentialiste du Moi et spiritualiste du langage, autocomplaisance, naïvetés, passages en politiquement-correct (très peu ici), topos, clichés et banalités…

Mais on ne peut qu’être sensible à l’acuité d’un regard qui conjugue sensibilité et intelligibilité, à l’authenticité et à la radicalité d’une expérience intérieure régie par la "nécessité d’être vrai", au refus de céder à la facilité et à l’exhibition – au "tout dire"…

Tout l’intérêt de ce 7e tome du Journal réside dans les réflexions de Juliet sur l’œuvre (retour sur L’Année de l’éveil et Lambeaux), l’écriture comme la lecture, la peinture, ou encore l’autofiction ; dans cette ouverture au monde ambiant qui fait parfois songer aux ethnotextes d’Annie Ernaux (d’où les nombreux commentaires de l’actualité et les micro-récits de vie qui attestent une véritable attention à l’Autre). Pour terminer, laissons la parole à l’auteur, à propos d’un fait de société des plus actuels : "À une époque où l’on communique de plus en plus par téléphone, fax et internet, parler d’écriture manuelle, du souci qu’on peut avoir de s’appliquer à bien écrire, peut paraître incongru. Pourtant, la manière qu’on a de calligraphier lettres et mots, n’est pas une affaire négligeable. L’écriture est en effet une projection de notre personnalité et comme telle, elle donne à voir ce que nous sommes à des regards avertis" (p. 249).

â–º Dictionnaire Sartre, sous la direction de François Noudelmann et Gilles Philippe, Honoré Champion (2004), rééd. coll. "Classiques", octobre 2013, 544 pages, 18 €, ISBN : 978-2-7453-2687-4.

Présentation éditoriale. On croit souvent Jean-Paul Sartre fâché avec l’ordre alphabétique, celui par lequel l’Autodidacte de La Nausée prétendait faire le tour des connaissances. À l’âge de vingt ans, pourtant, Sartre avait entrepris de noter ses pensées selon l’ordre imposé par un carnet alphabétique ramassé dans le métro, simple article publicitaire pour les Suppositoires Midy. Le Dictionnaire Sartre présente l’immense complexité de son parcours, en décloisonnant les domaines (littérature, philosophie, politique), en écrasant les oppositions chronologiques (écrits de jeunesse, concepts de maturité, engagements militants), en précipitant les rapprochements a priori les plus incongrus (Hugo et Huis clos ; Janet et Japon ; Le Havre et Leibniz ; Manuscrits et Maoïsme ; Morale et Moravia ; Névrose et New York ; "Parterre de capucines" et Parti Communiste…).
On trouvera ici, pêle-mêle, tous les concepts de la pensée sartrienne (des mieux connus aux plus pointus), tous les textes importants (même s’ils sont peu accessibles ou restent inédits), toutes les influences (en amont ou en aval), tous les combats, tous les secrétaires et plusieurs des maîtresses, beaucoup d’amis et presque autant d’ennemis, quelques villes et pays, quelques formules célèbres, bien d’autres choses encore.
Les quelque huit cents notices qui composent ce Dictionnaire ont été rédigées par une soixantaine des meilleurs spécialistes de la pensée et de l’œuvre de Sartre.

Entrées de Fabrice Thumerel : La Nausée comme roman réflexif et œuvre ouverte, "Salaud", Les Temps Modernes, Situations, Sartre par lui-même (film), "Je-Tu-Il" (sur L’Inachevé de Puig) ; Franz Kafka, Gabriel Marcel, Guy de Maupassant, François Mauriac, Brice Parain…

Libr-événements

 â–º Ritournelles #14, littérature/arts contemporains, du 5 au 9 novembre 2013 à Bordeaux. [Lire le programme]

Centré sur la rencontre entre l’écriture et l’art, toutes pratiques confondues, le festival Ritournelles programmé chaque automne depuis 2000 s’adresse à un public large pour une découverte de la création française actuelle. Pionnier dans le champ de la transversalité, Ritournelles crée des synergies entre les auteurs et artistes contemporains autour d’un thème central

Pour cette quatorzième édition, Ritournelles met à nouveau en scène le monde de l’art contemporain face au monde des lettres. Par le dialogue ou par l’imprégnation, écrivains et artistes de ce programme participent au renouvellement des dispositifs scéniques et réactivent notre regard sur la création.

Soucieux de proposer des rendez-vous de qualité avec le public, le festival Ritournelles accueille cette année encore des écrivains et artistes de renom : Emmanuel Adely, Olivier Cadiot, Pascal Convert, Georges Didi-Huberman, Philippe Djian, Jacques Henric, Charles Juliet, Hubert Lucot, Eugène Nicole, Charles Pennequin, Nigel Saint, Véronique Vassiliou…

Comme chaque année, le festival Ritournelles produit deux créations inédites commandées dans le cadre d’une résidence le temps du festival et diffusées à l’occasion d’une sortie publique. Nous invitons le public à découvrir également l’univers d’artistes singuliers via des expositions, des performances et des lectures de textes inédits.

â–º Festival PARIS EN TOUTES LETTRES du 9 au 17 novembre

A l’occasion de sa 4ème édition Paris en toutes lettres se transforme pour devenir le festival de la Maison de la Poésie et de son quartier. Un festival qui s’inscrit naturellement dans cette Maison « scène littéraire » qui revendique l’éclectisme et la liberté, l’hybridation et la fusion entre les genres.

Un festival littéraire fondé sur les échappées : entre les genres littéraires et les formes artistiques, entre les lieux et la géographie parisienne.

Un festival qui s’adresse aussi bien à ceux qui ont toujours un livre en poche, qu’à ceux qui découvriront le texte porté autrement par la scène, la voix, la musique, l’image…

Au programme de cette quatrième édition de Paris en toutes lettres :

Ecrivains en rencontres, lectures, performances : Philippe Djian, Emmanuelle Pagano, Sébastien Lespinasse, Vincent Tholomé, Gaëlle Obiégly, Philippe Vasset, François Beaune, Marie Darrieussecq, Thomas Clerc, Violaine Schwartz, Céline Minard, Michal Govrin, Jean-Philippe Toussaint, Valérie Mréjen, Hélène Frappat, Marcel Cohen, Chantal Thomas, Marie Richeux, Alban Lefranc…

Concerts littéraires : Christophe Tarkos par Bertrand Belin, Piaf-Cocteau par Camélia Jordana, Aimé Césaire par Tété, la bibliothèque de Jeanne Cherhal, Veence Hanao, Jacques Higelin et les écrivains, Kacem Wapalek, Babx…

Nuit acoustique : Bastien Lallemant, Laure Brisa, Pascal Colomb, Seb Martel, Vic Moan, JP Nataf, Brigitte Giraud, Sophie Maurer, Marie Modiano, Véronique Ovaldé

Lecture dessinée : Charles Berberian, Claire Braud, Emmanuel Guibert, Rupert & Mulot…

Lectures créations : Journal de H.D. Thoreau par Jacques Bonnaffé, Que font les rennes après Noël (Olivia Rosenthal) par trois comédiennes et un taxidermiste, Vous m’avez fait former des fantômes d’après Hervé Guibert, Dans l’autobus, le Musée vivant…

Et en ouverture samedi 9 novembre, le bal littéraire à la Gaîté Lyrique.
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En savoir plus et résa : www.maisondelapoesieparis.com

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CALENDRIER

SAM. 9 nov. – 17H
Love Song – Philippe Djian
Rencontre

SAM . 9 NOV . – 15H
Lecture de scénario
Gaîté Lyrique

SAM . 9 NOV. – 19H
Emmanuelle Pagano
Lecture – rencontre

SAM . 9 NOV . – 19H
Est-ce une bête, qui t’anime,
au centre ? – Sébastien
Lespinasse, Vincent Tholomé,
Maja Jantar
Bibliothèque. M. Audoux

SAM . 9 NOV . – 21H
Bal littéraire
Gaîté Lyrique

DIM . 10 NOV . – 13H
Brunch littéraire – Slam et poésie
Gaîté Lyrique

DIM . 10 NOV . – 15H
Lecture de roman
Gaîté Lyrique

DIM . 10 NOV . – 17H
Gaëlle Obiégly
Lecture – performance

DIM . 10 NOV . – 19H
Christophe Tarkos
par Bertrand Belin
Concert littéraire

DIM . 10 NOV . – 21H
Piaf / Cocteau – Camélia
Jordana, Clément Hervieu-Léger
& Donia Berriri
Lecture musicale

DIM . 10 NOV . – 21H
Philippe Vasset & Pierre-Yves Macé
Lecture – exploration sonore

LUN. 11 NOV . – 16H
Le Cabaret des histoires vraies
François Beaune & invités

LUN. 11 NOV . – 19H
Aimé Césaire par Tété
Concert littéraire

MAR . 12 NOV . – 18H
Lionel Duroy
Master class d’écriture

MAR . 12 NOV . – 19H
Il faut beaucoup aimer les
hommes, Marie Darrieusecq,
Dania Elzein & Jean-Baptiste
Lhermelin

MAR . 12 NOV . – 20H
Veence Hanao
Concert littéraire
Centre Wallonie-Bruxelles

MAR . 12 NOV . – 21H
La bibliothèque
de Jeanne Cherhal
Concert littéraire

MER . 13 NOV . – 19H
Vous m’avez fait former
des fantômes, Hervé Guibert
Par Guillaume Poix, Boris Terral,
Jean-Baptiste del Amo
& Joseph d’Anvers

MER . 13 NOV . – 19H
Thomas Clerc
Lecture – rencontre

MER . 13 NOV . – 21H
Jacques Higelin et les écrivains
Lecture musicale

MER . 13 NOV . – 21H
Le vent dans la bouche
Violaine Schwartz
& Hélène Labarrière
Lecture musicale

JEU. 14 NOV . – 18H
Faillir être flingué – Scomparo
Exposition – performance

JEU. 14 NOV . – 19H
Faillir être flingué – Céline Minard
Lecture

JEU. 14 NOV . – 19H30
L’amour sur le rivage
Michal Govrin – Rencontre
Mahj

JEU. 14 NOV . – 21H
Kacem Wapalek
Concert littéraire

VEN . 15 NOV . – 19H
Autour de Marie
Jean-Philippe Toussaint
Lecture – vidéo

VEN . 15 ET SAM . 16 NOV . – 20H
Ceinte, Henri Bauchau
Cie Théâtre de l’Estrade
Centre Wallonie-Bruxelles

VEN. 15 NOV. – 21H
Monsieur Rivière – Valérie Mréjen
& Clémence Poésy
Lecture

VEN . 15 ET SAM . 16 NOV . – 21H30
Lady Hunt – Hélène Frappat, Yann
Gonzalez & Kate Moran
Lecture

SAM . 16 NOV .
Le Musée Vivant – Robert
Cantarella & 7 comédiens
Musée de la Chasse

SAM . 16 NOV . – 17H
Marcel Cohen – Rencontre animée
par Arnaud Laporte

SAM . 16 NOV . – 19H
Chantal Thomas
Lecture – rencontre

SAM . 16 NOV .
22H ET 00H
Bastien Lallemant, Seb Martel,
JP Nataf & invités
Nuit acoustique

DIM . 17 NOV .
11H/15H/18H
Dans l’autobus
Sandrine Brunner, Kristina
Chaumont & Simon le Pape
Lecture – promenade

DIM . 17 NOV . – 12H
Brunch poétique et musical
Les Parvis Poétiques

DIM . 17 NOV . – 14H
Journal – Henry David Thoreau
Par Jacques Bonnaffé
Galerie agnès b.

DIM . 17 NOV . – 15H
Babx – Concert littéraire

DIM . 17 NOV . – 15H
Que font les rennes après Noël?
Olivia Rosenthal
Anne Théron et comédiens
Lecture – performance
Musée de la Chasse

DIM . 17 NOV . – 17H
Polaroïds – Marie Richeux
Lecture musicale

DIM . 17 NOV . – 19H
La BD à voix haute
Charles Berberian, Claire Braud,
Emmanuel Guibert, Rupert
& Mulot…

DIM . 17 NOV . – 19H
Les corps magiques
Sport et littérature
Point Éphémère

â–º Mercredi 13 novembre 2013 à 19H, lancement du numéro d’automne de la revue A verse (n° 11) à la librairie Matière à Lire. Lecture par les poètes de la revue, notamment : Irène Gayraud, Stephane Korvin, Lysiane Rakotoson, Benoit Sudreau, Clément Charnier, Maria Raluca Hanea, Fanny Didelon, Laura Fredducci, Anne-Emmanuelle Fournier, Anouch Paré (par procuration), Claire Nazikian.
20 rue Chaligny, Paris 12e. Métro Reuilly-Diderot.

â–º Rencontre et lecture à Toulouse avec Jean-Marc Flahaut, le vendredi 15 novembre à 18h00 au grand auditorium de la médiathèque José Cabanis (1 allée Chaban-Delmas, 31506 Toulouse).

â–º 11e salon international des éditeurs indépendants. L’Association L’Autre Livre vous offre, du 15 au 17 novembre 2013, la possibilité de découvrir plus de 2000 livres, qui font rarement les têtes de gondole, quelques 400 auteurs de 150 maisons d’édition dont de nombreux éditeurs de province, mais aussi belges, suisses ou canadiens.
Le salon de l’Autre Livre, devenu depuis quelques années « le salon international de l’édition indépendante », est aussi l’un des rendez-vous incontournables d’échanges entre les éditeurs indépendants : sur leur situation, celle du livre, de la lecture et de la marchandisation des biens culturels. Vous y retrouverez, entre autres : les éditions de l’Attente (C 40-42), la revue Cassandre/Horschamp

Édition 2013

Vendredi 15 : de 14h à 21h

Samedi 16 : de 11h à 21h

Dimanche 17 : de 11h à 19h 

Entrée libre

ESPACE des BLANCS MANTEAUX : 48, rue Vieille du Temple 75004 PARIS

â–º Trois jours avec Christian Prigent à la Maison de la Poésie de Paris, du 28 au 30 novembre 2013 : voir le programme.

16 septembre 2012

[News] News du dimanche

Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 20:25

Avant de revenir en détail, en cette seconde moitié de septembre, sur les livres et débat marquants, voici quelques rendez-vous très divers : rencontre avec Eric Sadin ; salon des éditeurs et des revues de critique sociale et politique ; HaPaX, d’après le journal de Gombrowicz au Théâtre du Colombier.

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26 mars 2010

[Livre-chronique] Impressions soleil couchant… Sur le journal de Charles Juliet (I et VI)

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 5:34

Charles JULIET, Ténèbres en terre froide. Journal I : 1957-1964, réédition en semi-poche (1ère édition : 2000), P.O.L, 2010, 392 pages, 10 €, ISBN : 978-2-84682-455-2 ; Lumières d’automne. Journal VI : 1993-1996, P.O.L, 2010, 280 pages, 14,90 €, ISBN : 978-2-84682-370-8.

Le parallèle entre le premier et le dernier tome du Journal nous permet de suivre le cheminement intérieur de celui dont la quête n’est ni exhibitionniste ni égotiste, mais poétique et quasi mystique : du désespoir à la sérénité, l’écriture dépouillée de Charles Juliet (1934) fait résonner le poids des mots comme des silences.

Pour aborder l’œuvre d’un des diaristes contemporains majeurs, à savoir un espace du dedans protéiforme et authentique, on suivra quatre fils, non pas tant rouges que noirs…

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14 mars 2010

[News] News du dimanche

Cette semaine, nous avons bien envie de commencer par un MERCI à tous ceux – auteurs, éditeurs et autres libr-lecteurs – qui, de plus en plus nombreux, nous donnent de l’élan en nous confiant à quel point Libr-critique leur est devenu indispensable… Ce lieu continuera donc à pratiquer, sans complaisance et dans l’exigence comme l’esprit d’ouverture, la libr-réflexion sur notre monde comme sur les formes de création et de pensée les plus diverses.

Au programme ce soir : l’événement que constitue la parution du collectif lancé par la revue Hapax suite à deux polémiques récentes sur la critique et les frontières de la poésie (Disputatio XXI) ; les deux volumes du Journal de JULIET que POL met à notre disposition ; nos Libr-brèves.

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6 septembre 2007

[Dossier] Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux (2)

ernauxentr.gif Seconde partie du dossier Annie Ernaux. Succédant à l’extrait de son journal, un entretien exclusif avec Fabrice Thumerel. Ce dossier fait suite à la réédition du livre Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux [bon de commande]
☛ ÉTATS CRITIQUES / ÉCRITS CRITIQUES. ENTRETIEN AVEC ANNIE ERNAUX.
(Propos recueillis par Fabrice THUMEREL)

ae.jpgSuite à la réédition de ce premier colloque international, intitulé Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux (Artois Presses Université, 2004), j’ai d’abord envie de revenir sur ton rapport à la critique. D’une part, si je mets en regard certaines phrases de Se perdre (2001), de L’Écriture comme un couteau. Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet (2003) et de la préface à ce volume, il apparaît que tu n’accordes de pouvoir heuristique qu’à l’écriture de l’écrivain, les travaux critiques n’ayant de plus aucune prise sur ta pratique autosociobiographique ; d’autre part, toi qui as toujours manifesté un vif intérêt pour les publications critiques, qu’elles portent ou non sur ton oeuvre, tu déclares avoir beaucoup appris lors de ce colloque, certaines interprétations ayant même touché « la vérité de l’écriture ».
En somme, est-ce à dire que la réception de ton oeuvre n’affecte en rien le projet en cours ? que la critique te porte plus qu’elle ne te transporte ? Parce qu’intransitive, l’écriture critique n’est-elle porteuse d’aucune vérité sur le monde au travers et au delà du monde même de l’écrivain ?
Plus précisément ici, en quoi ce volume a-t-il changé ton propre rapport à l’oeuvre ? Selon toi, a-t-il modifié la réception critique de l’oeuvre ?

– Cela ne m’apparaît pas contradictoire de dire que j’ai beaucoup appris lors du colloque, mais que les travaux critiques, même ceux qui touchent profondément à la « vérité » de mon écriture – peut-être ceux-là plus que d’autres d’ailleurs -, n’ont aucune prise sur ma façon d’écrire. Tout ce qui est mis au jour sur mes textes, sur le processus d’écriture, les interprétations, au fur et à mesure que je l’entends, le découvre, je le vois tantôt comme un agrandissement de mon travail tantôt comme une effraction (heureuse). Mais comment écrire en ayant à l’esprit la somme des interprétations et des regards sur mes textes, ma démarche ? C’est une vision insensée, horrible même. Je suis amnésique de tout ce qui a été découvert sur mes thèmes, la visée de mon écriture, etc., quand je suis dans le livre à faire. Peut-être suis-je effectivement en train d’accomplir des intuitions critiques, de donner raison une nouvelle fois à une interprétation qui a été faite sur ma démarche, mais je n’en suis pas consciente et il ne me servirait à rien de l’être : il y a comme une impossibilité d’ajuster l’idée, le désir que j’ai d’un texte à faire, d’une forme, à des connaissances « antérieures ». Je ressens toujours avec force la phrase de Flaubert, chaque oeuvre porte en elle sa poétique qu’il faut trouver, et je ne peux pas plus la trouver dans mes livres derrière moi que dans les éclairages sur eux.

Cela dit, la critique – je parle évidemment de celle qui est pratiquée par toi et les intervenants du colloque – a un rôle important dans la perception que j’ai de mon travail, de ses dimensions, de sa situation, et lorsque j’ai à en parler, il m’arrive de reprendre, d’utiliser, ce que la critique m’a appris. Ainsi, j’explique ce que j’ai voulu faire dans La Honte, L’Événement ou Passion simple par exemple, en ajoutant certaines des significations que la critique a découvertes. L’enrichissement de mes textes par la critique, au travers du dialogue que j’entretiens avec elle, est quelque chose que j’éprouve de plus en plus. Qui me donne plus de force et de liberté.

Il m’est difficile de définir mon rapport à ce que j’écris, que je vois comme des livres séparés les uns des autres par les années, par les choses de ma vie. Les deux jours du colloque, ce volume qui rassemble ce qui y a été dit, « solidifie » en une totalité, en « oeuvre », l’ensemble disjoint de mes textes. Une totalité traversée de lignes, de sens multiples. Je pense que la réception critique de mon travail sera modifiée justement dans la mesure où celui-ci apparaît comme tel, à la fois un et complexe, et non plus réductible, par exemple, à la littérature de confession ou à l’autofiction.

Je voudrais revenir sur un point important : en ne reconnaissant pas à la critique le pouvoir d’agir sur ma pratique d’écriture, je ne lui dénie pas, loin de là, un rôle dans l’évolution de la littérature, non plus qu’un pouvoir heuristique. Non seulement elle est créatrice de sens, mais aussi de formes – ce serait un long sujet à développer, je citerai seulement l’exemple désormais célèbre de Doubrovsky relevant un défi de Philippe Lejeune -, et, au-delà, elle participe, toutefois différemment de l’oeuvre première, d’une transformation du monde par son langage et ses outils d’analyse. Si je me retourne sur mon parcours d’écriture, je constate une action globale, diffuse, de la critique, mais je dirais que celle-ci agit d’autant plus sur moi que je n’en suis pas l’objet…

– Depuis cet ouvrage collectif, quels sont les essais ou articles qui t’ont marquée ?

tjae.jpg– Je n’ai pas connaissance de tout ce qui a été publié depuis ce volume-ci. Dans ce que j’ai lu, j’ai tendance à me souvenir de ce qui m’a donné une émotion, un remuement de choses affectives. En font partie, par exemple, ce qu’a écrit Pierre-Louis Fort dans Ma mère, la morte (Imago, 2007) et Dominique Barbéris dans la revue Tra-jectoires (n° 3, juin 2006) sur la parataxe dans La Place.

5 septembre 2007

[Dossier] Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux (1)

ernauxtexte.gif À l’occasion de la réédition de Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux, ouvrage collectif paru en décembre 2004 – suite au premier colloque international sur cette oeuvre -, on trouvera ici, avant même la présentation de ce volume, les compléments bibliographiques et un article d’Isabelle Roussel sur L’Usage de la photo (troisième partie du Dossier), un extrait inédit du Journal d’Annie Ernaux (première partie), suivi d’un entretien avec l’auteure, « Ã‰tats critiques/écrits critiques » (seconde partie).

☛ ANNIE ERNAUX, JOURNAL 2005 (extraits)

Vendredi 6 Mai
Retrouvé cette phrase écrite je ne sais quand (2000, apparemment) : « ma soeur est morte, elle était plus vivante que moi ». La part de l’exagération rhétorique. À côté une phrase de ma mère, récurrente, « Tout ce qui vit est beau ». Marquée par ce vitalisme, bien sûr. Et là, j’ai peur de mourir dans l’opération à venir, faire une thrombose, une hémorragie cérébrale à cause de ma chute sur la tête de l’an dernier, du traitement à l’EPO.
Hier soir, j’ai constaté avec stupeur que j’avais des centaines et des centaines, quelques milliers sans doute, de pages de notes, de paragraphes, de débuts, accumulés depuis 31 ans, sans m’en rendre compte. Il s’agit toujours d’accorder une forme à quelque chose de ma (la) vie.

Samedi 14 Mai
Un homme révolté c’est un homme qui dit « non ». Il veut dire que les choses ont trop duré, qu’il n’ira pas au delà. C’est le début du livre de Camus, L’Homme révolté. C’est ça le non au referendum. Non au mépris des populations, non à l’insolente richesse des patrons, à la faconde politique, médiatique, à ce monde qui se croit si invulnérable, si malin, qui n’imagine pas qu’on voit, depuis les quais bondés du métro et du RER, depuis les agences de l’ANPE, des caisses de supermarché qu’il se fout de la gueule des gens, les fait pleurer au tsunami et verser des dons, aujourd’hui inutilisés. Mais incertitude sur la capacité de dire non des gens, que la campagne éhontée en faveur du oui a pu ébranler. Voix chevrotante de l’abbé Pierre pour inciter à voter oui, pensé à celle de Pétain en 40 et aux commentaires plus tard des parents, « ils » sont allés chercher ce vieux maréchal gâteux !

Mercredi 25
18 heures 30. Conférence au Théâtre 95, alors que j’ai sommeil, le moral est au plus bas, que mes idées sont floues (antibios à hautes doses contre l’infection dentaire). Deux heures horribles à traverser. Comment les gens peuvent-ils aller à des conférences ? Moi ça m’ennuie tellement ! Savoir, savoir, évidemment. Je tombe sur une émission de Télérama, « Sept jours à vivre ». Peut-être n’ai-je aussi que 7 jours à vivre. Je n’arrive pas à échapper à cette impression que cette opération n’est pas utile et même que je peux, sinon y passer sur le champ, du moins en sortir plus mal qu’avant.

Lundi 30 Mai
Le non l’a emporté. Hier matin je n’y croyais pas en allant voter à Cergy, devant l’attitude triomphante de certains électeurs. D’ailleurs Cergy n’a pas eu une majorité de non. Cinquante-cinq pour cent de non : le « c’est assez, vous cesserez de nous raconter des histoires ». L’Europe c’était une belle idée, ainsi parle une étudiante dans Le Monde. Mais l’idée est impuissante devant les contraintes du réel, de « la vie qu’on vit ».
Extrêmement agaçant de constater qu’après ce vote sans ambiguïté les politiques et surtout les médias continuent de culpabiliser les gens, de les prendre pour des irresponsables, des masochistes. Toujours la même hauteur, la même condescendance. On reproche aux individus d’avoir conscience de leur situation.

Mardi 31 Mai
17 heures 40. Cochin, ter. Chambre 235. Cette fois la fenêtre donne sur la cour, côté entrée. Je vois l’horloge. Une femme – je crois – clopine dans le couloir. Demain, vivante ou morte. Où ces choses-là sont-elles « Ã©crites » ? Ou non écrites, plus sûrement.
Marc m’a accompagnée. D’un hôpital l’autre, janvier 2003 – mai 2005. Belle histoire.
J’ai sommeil, pas encore peur. Pourquoi les infirmières crient-elles comme des sourdes ?

Samedi 4 juin
10 heures 20. Le corps a été passé à la torsion, la scie, le ruissellement de sang et me voici quatre jours après, bandée, alitée, à devoir faire pour la troisième fois le parcours de la marche à réapprendre. La chambre est calme, donne sur la partie ancienne de Cochin et un immeuble des années 50, utilisé tard le soir. Au fond, Saint-Jacques-du-haut-Pas. Hier, je regarde l’émission, « Mères-Filles, ça fait toujours des histoires », j’ai un choc en me voyant aussi ridée, filmée de près, très maquillée, lourdement. Je suis découragée d’être aussi marquée. C’était en octobre, ensuite, je serais plus jeune, mieux coiffée, dans les émissions sur L’Usage de la photo.
Je viens de faire quelques pas avec la kiné, ma jambe n’est pas trop lourde, ni trop longue (pas assez ?). Retournée au fauteuil, tout tourne, j’ai mal au coeur.
M. rentré à Trouville. Il me dit que, le jour de mon opération – quatre heures + quatre de réveil – il a eu le sentiment qu’il allait perdre la dernière personne qu’il ait au monde.

Lundi 6 juin
14 heures 15. Je viens de voyager dans les souterrains de l’hôpital pour aller passer une écho-Doppler, du pavillon Ollier au pavillon Achard. Je songeais à Metropolis : circulent par ici les gens de l’ombre, femmes de ménage, hommes d’entretien (un fenwick arrêté bouchait le passage, empêchant de passer mon chariot), soignants. Mais sans doute pas les médecins. Tags plein les murs, sous les tuyaux parcourant les allées, graffiti obscènes, « tobe dure », sexes masculins à profusion, un bizarre « forza Italia », des revendications pour le travail, l’augmentation de personnel. Dans l’ascenseur, une femme de ménage forte en gueule dit qu’ils feront bientôt des clones d’eux, le personnel d’en bas. Mon sentiment se ravive d’être à la veille d’une révolution ou du fascisme (ou la première plus le second, avec Sarko). Je ne suis pas sûre que la révolution soit bonne pour la condition des femmes.
Au doppler je manque m’évanouir de chaleur et de soif. Une aide-soignante noire, volumineuse, propulse mon chariot en parlant toute seule : « je compte mes jours, je compte mes jours », de vacances ou de RTT vraisemblablement.

Mardi 5 Juillet – La Châtaigneraie
Avoir le nez sur les choses les plus infimes, les détails de la vie pour vivre, je retrouve cela de mon enfance, pendant les vacances d’été, où je n’avais rien mais rien à faire, et pas assez de livres. Se laver, ranger méthodiquement les affaires, lavoter des pulls, slips, ranger les lettres, les journaux, les livres lus, dans le sac pour le week-end. J’imagine que la vieillesse (ou le handicap) rejoint l’enfance dans un présent infini. Cinq semaines que je suis en situation « hospitalière ».

Jeudi 7 Juillet
Attentats à Londres, dont un à Edgware-Road, aussi à Russell’s Square, là où nous étions chez Lyn, en juin 2003. Balaient les ridicules commentaires, bouffis de triomphalisme chauvin, sur la défaite de la France qui a vu passer sous son nez les JO de 2012. Pas la France, seulement les Chirac, Delanoé, les journalistes en meute comme d’habitude.
Je suis assommée, répugnée, par tout ce que j’entends de xénophobie, plus ou moins d’antisémitisme, ici, à table, hier dans le VSL (un chauffeur Black et un Tunisien, très charmants au demeurant). Les temps sont mûrs en France pour un régime facho, mais pas forcément. Grande confusion actuellement, situation « pré-« , mais pré- quoi ?

Lundi 5 Septembre
Image troublante : jeudi dernier, à Trouville, une jeune femme musulmane (voile) tenant par la main un homme (son mari évidemment) s’avançait doucement dans la mer, toute habillée. Sa jupe peu à peu effacée, puis la veste, il n’y a plus eu que sa tête voilée au-dessus des vagues, près de son compagnon – qui portait seulement un pantalon retroussé à mi-jambes. C’est une image que je n’avais jamais vue réellement. À la fois beau, tellement biblique, et effrayant. Imaginer ici, cet endroit, dans 100 ans – ou 50 – toutes les femmes d’aujourd’hui en deux pièces, seins nus pour un quart, se baignant en robes longues et voiles, comme la normalité. La même normalité qui me fait bronzer jambes exposées, dos nu, soutif dégrafé. Cette impossibilité de me la représenter.
Déferlante Houellebecq. Je ne l’achèterai pas. J’ai besoin d’un regard qui veuille comprendre le monde, non l’insulter.

Dimanche 6 Novembre
10 ème nuit d’événements en banlieue parisienne, des grandes villes, Evreux, etc. 1200 voitures brûlées cette nuit. Cela aurait dû arriver plus tôt, la « racaille » selon Sarkozy se comporte comme ce qu’on croit qu’ils sont, eux, les enfants des « quartiers » précédemment « cités », sans avenir ou presque. Les barbares. Crainte de la réaction, la France de la peur, toujours, Flaubert vomissant la Commune, mais c’est G. Sand et Hugo qui ont raison sur la durée. Je me réjouis formidablement de ce qui est arrivé, ceux qu’on a humiliés, rendus sauvages, renvoient la violence qu’on leur a faite. Ni Arlette ni Besancenot ne causent, déjà dans les élections sans doute.

Mercredi 9 Novembre
Couvre-feu, état d’urgence, comme en avril 55 pendant les « Ã©vénements », en Algérie, non en France. On ne saurait mieux indiquer que « ces gens-là » ne sont pas de vrais Français, ces petits-enfants de ceux dont les Français ne voulaient pas l’indépendance. Il est évident, de toute façon, que pour la majorité des Français ce sont des inférieurs, sinon des sauvages – 73 % approuvent l’état d’urgence. D. idem, tourne vraiment à la réac, s’en prend à la gauche, plutôt réservée ici en l’occurrence. Quand va-t-elle dire, avouer, clairement qu’elle soutient la politique de droite, sans doute lorsque Sarkozy sera au pouvoir. Sous le prétexte, presque avoué, plutôt Sarko que Le Pen, plus « moderne » et présentable, moins viscéral, non antisémite en effet. Aussi dangereux. Chirac est un zombie depuis les élections de fin mai.

Lundi 14 Novembre
Plus de calme en banlieue. Jusqu’à la prochaine fois. Semaine à venir sans travail jusqu’à samedi, M. ici. Vieille histoire. S’il n’était pas dans ma vie, je souffrirais comme une chienne. Il y est et la perspective de ne pas écrire durant cinq jours me désespère.

Mercredi 30
TGV Chambéry-Paris.
Retour d’Annecy où j’ai passé la journée. Gris, neige sur les trottoirs, le lac. Si loin du monde, à nouveau, comme il y a 40 ans, en arrivant avec Philippe, Eric, 10 mois. Etait-ce moi ? Ou bien est-ce maintenant que c’est moi ? Ce retour, et je sentais toute la vie dans son quotidien me reprendre, les courses au Carrefour-Parmelan, le CES, ma mère, la Roseraie, et plus loin, Saveco, les vieux quartiers tristes et noirs, j’étais si loin des facs – la boucherie en face de l’appart. Annecy, je ressens – re-sens – ce mot comme il était en octobre 65, le bout du monde : « s’enterrer à Annecy ». Je suis bouleversée ce soir de me ressouvenir, à cause du temps d’hiver, sans touristes, des années-là. Comme si mon corps, ma conscience, happés, repris par la ville, fonctionnaient exactement comme il y a quarante ans, que je ré-intégrais une forme perdue, conservée là. C’est seule que je voudrais reparcourir les rues d’Annecy, comme dans une réincarnation de moi-même.

3 décembre 2006

[News de la blogosphère#3] Ecritures numériques, Grégory Chatonsky

Parmi la profusion de blogs d’artistes, de blogs littéraires, de blogs d’écrivains qui s’exposent sans réfléchir sur les spécificités du vecteur d’exposition et de circulation de leur travail qu’ils utilisent, nous avons envie de faire remarquer non pas des blogs d’écrivains, mais ceux de deux artistes numériques ou multimédias, Grégory Chatonsky , qui interroge la question de l’écriture à travers leur exploration des nouvelles technologies. En effet, son travail qui n’est pas littéraire au sens strict nous semble être cependant de l’ordre de l’écriture, écriture à travers la vidéo, les nouveaux médias, les installations, les dispositifs numériques sur Internet et en interaction, écritures trans-medium, ou intermédia qui trace des lignes dans le temps et construit des architectures… Et l’on retrouve écrite, retranscrite cette écriture poly-matérielle sur leur blog respectif, technologie liée à l’écriture numérique en écho des autres technologies qu’ils utilisent dans ses œuvres, technologie qui contient une économie particulière en relation __ et qui interroge __ la relation avec d’autres économies matérielles que ce sont celles de la vidéo, d’Internet, etc… Cet artiste, très fins connaisseur des aventures avant-gardistes du XXème siècle, de la littérature et de la philosophie, mène à la fois une réflexion théorique et un travail artistique sur et à travers les nouvelles technologies, et interrogent avec les médias numériques le cinéma, l’architecture, la vidéo, la littérature, la musique ; nous les avions d’ailleurs tous les deux invités au 2ème festival Terminal X-périenZ, littératures et nouvelles technologies, organisés par Trame Ouest au centre Noroit à Arras en décembre 2004.

Le blog de Chatonsky, est très dense, les archives remontent à 1989, et l’on trouve l’ensemble de son travail depuis 15 ans.
L’utilisation qu’il fait du blog est, il me semble, très pertinente vis-à-vis de son travail de création, car elle donne à voir le processus de création à la fois en amont, dans son élaboration théorique, puis dans son effectuation, à la façon d’un work in progress, et en aval, il donne des traces, des fragments de sa réalisation. Ces blogs donnent accès à des œuvres qui ne sont pas facilement visibles ou accessibles, (réalisées à l’étranger, dans des espaces peu connus, durant des périodes brèves, …), mais permettent surtout de comprendre le travail de leur auteur à la fois dans son ensemble (car y sont recensés tous les travaux des artistes) et de manière fragmentaire (car ce ne sont que des traces, bribes, preuves de l’œuvre qui s’y retrouvent retranscrites). On peut remarquer que le blog inverse le rapport que le spectateur/lecteur a de façon général au méta-discours d’une oeuvre, d’un artiste, la plupart du temps, on découvre d’abord l’œuvre, puis on en lit des commentaires, des explications, on découvre le journal d’écriture d’un écrivain, sa correspondance, etc…Mais avec les blogs, on peut d’abord avoir accès au méta-discours, au commentaire, avant de découvrir l’œuvre, on peut découvrir l’œuvre à travers celui-ci.
Cependant, les blogs de Chatonskyne sont pas seulement des commentaires, des vitrines d’expositions, ni de simples méta-discours explicatifs de leur travail, ils semblent plutôt en être des extensions spécifiques, ils constituent une écriture, de l’ordre du journal de création, ou une sorte d’atelier ouvert en permanence, mais dont la dimension numérique bouleverse la narrativité classique, et le rapport à l’œuvre de l’artiste. En effet, ces blogs posent la question d’une participation de cette méta-écriture du blog au processus créatif, voire à l’œuvre. En effet, de quelle façon le blog participe à l’œuvre, participe de l’œuvre ? Et de quelle façon cette pratique du blog transforme le rapport qu’a l’artiste, l’écrivain en général, à sa pratique créative ? Car s’il n’est qu’un simple journal de retranscription du travail effectué, ou une fenêtre de news, ou encore l’espace d’étalement d’une egologie qui tente de faire de la littérature en mélangeant subjectif et objectif, le blog n’est pas utilisé pour sa spécificité, qui est son caractère numérique, ainsi que la question de la publicité, du dialogue, du partage avec les internautes, à travers les commentaires ; ainsi, à travers le blog, l’artiste cherche ou accepte des interventions extérieures au cœur même de sa création, comment en tient-il compte ou non ? comment influent-elles, travaillent-elles le processus créatif ? Il faudrait voir avec le temps si la pratique du blog a transformé la façon dont les artistes ou écrivains avait de travailer.
De plus, actuellement le blog est une interface complexe, aux fonctions multiples, à l’esthétique variée et variable, fonctionnalités et esthétique étant très pauvrement exploitées par la plupart des blogs littéraires, qui ont, et c’est bien dommage, presque tous la même apparence, et très peu de fonctions (du fait des plate-formes sur lesquelles ils se situent qui restreignent les fonctionnalités). Quand les écrivains déplorent le formatage des supports médiatiques (TV, radio, Internet, livres, etc…), ils sont pourtant eux aussi formatés par Blogspot et compagnie. Car la question du format est bien une question esthétique et politique cruciale, puisqu’elle détermine en très grande partie la circulation des contenus, le format donne une forme, forme jamais dépourvue de sens, qui codifie, encadre de repères identifiables et déterminant de plusieurs façons le contenu, idée bien banale, mais que de nombreux utilisateurs de blogs semblent oublier quand ils utilisent ce médium. Comprendre les spécificités techniques d’un médium, ce n’est pas être un technicien fanatique, mais c’est pouvoir en utiliser de façon pertinente les potentialités, afin de servir le contenu que l’on veut défendre, tout cinéaste connaît de la technique cinématographique, tout écrivain connaît la grammaire, et sans pour autant être un ingénieur informatique, on peut réfléchir aux implications techniques et esthétiques qui découlent du blog et d’Internet.

Chatonsky est dans cette logique, il mêle aux traces de son travail, des réflexions esthétiques, des extraits d’œuvres d’autres artistes ou écrivains, des citations, qui ne constituent pas seulement, là non plus, un méta-discours, un commentaire, des explications sur leur travail, mais plutôt des réflexions, des données incluent à l’intérieur même de leur écriture, qui participent de l’élaboration théorique et pratique de l’oeuvre. L’hétérogénéité des matériaux, des médias utilisés et leur assemblage à la fois ordonné et non hiérarchique sur un même plan à travers le blog donne à voir de façon particulière la création artistique et les divers éléments qui la constituent, et établissent des réseaux de sens multiples tout en croisements et en interceptions.
Enfin, à travers ces blogs se pose la question de l’auto-archivage que pose Chatonsky dans un de ses posts :
« La multiplication des supports de mémoire entraîne une mise en crise des autorités traditionelles de mise en mémoire, le sentiment d’un flux permanent dans lequel il est difficile de faire le tri.
Les artistes doivent de plus en plus souvent procéder à un auto-archivage de leurs activités. » (le 27 octobre 2006).
[ Cette question de l’archivage, de l’enregistrement, de la conservation d’une donnée, d’un contenu, est, il me semble, une des question essentielle que pose le blog, et non pas la question de l’intime, question rarement interrogée de façon stimulante et novatrice (ce n’est pas parce que la plupart des utilisations du blog sont tournés ver l’intime, que cette utilisation est la plus pertinente, les blogs les plus importants à la fois en terme d’influence, de qualité des contenus, de réflexions sur la forme ne sont pas du tout pour la plupart des « blogs intimes »). ]
Cet archivage et cette traçablité particulière à travers le blog permet aussi de donner à un travail une lisibilité, traçabilité et lisibilité dans le temps qui ne sont pas facilitées par les institutions, les médias, qui fragmentent, plus qu’ils ne créent des liens, qui séparent dans des cases et catégories au lieu de souligner les généalogies et les réseaux de correspondances.

Comment les NTIC et le numérique pose cette question de la trace, de la recension, du document ? Nous avons ici avec ces blogs, il me semble, aucunement une présentation égocentrique de soi, ni un simple espace d’informations sur l’actualité d’un artiste, mais bien un espace de liaison, et d’élaboration d’une pensée, d’une œuvre, de façon dense, complexe de l’ordre du journal, à la fois intime et public, dont le caractère numérique permet une construction labyrinthique, une actualisation permanente, et une diffusion particulière selon les principes du web, et non selon les lois de la presse, de la critique officielle.
Ainsi, chez cet artiste, le blog est bien un journal numérique, espace feuilleté et ramifié en perpétuelle reconfiguration, qui permet une traçabilité et une visibilité de leur travail différente que celle proposé par les musée, galerie, journaux, centre de ressources et autres…
Si Borgés était encore vivant, peut-être aurait-il utilisé le blog ?

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