Libr-critique

23 mars 2021

[Chronique] Laurent Fourcaut, Dedans Dehors, par Bruno Fern

Laurent Fourcaut, Dedans Dehors, sonnets contemporains, Tarabuste éditeur, 176 pages, 2021, 16 €, ISBN : 978-2-84587-523-4.

 

Encore une fois, Laurent Fourcaut a joué du sonnet avec ce nouveau livre de plus de 160 poèmes adoptant cette forme, cette longue suite constituant comme le journal intime d’un narrateur autant désigné par la première personne du singulier[1] que par les deux premières personnes du pluriel ou un on.

Parcourant lieux maritimes ou champêtres (la plupart situés dans l’ancienne Basse-Normandie) et urbains (essentiellement Paris, avec une prédilection pour restaurants et bistrots), ce personnage aussi central que décentré entremêle subtilement perceptions, sentiments, souvenirs et réflexions dans des textes qu’on pourrait qualifier de circonstance à condition de ne pas les réduire à des petits tableaux clos sur eux-mêmes – cette dimension picturale étant marquée dès le premier sonnet affirmant que l’objet visé est « le labyrinthe convoité où tout vous prive / vous comble à l’aide de la brosse ou du stylo ». Au contraire, entre la « roseraie profuse » qu’est le monde selon Dominique Fourcade et l’intériorité du poète observateur, ce qui est éprouvé sensoriellement se trouve sans cesse débordé par des jeux de pensées, pour reprendre la fameuse formule d’Arno Schmidt. En témoignent notamment les nombreux échos, diversement explicites, faits à la littérature (de La Fontaine à Verheggen en passant par Baudelaire et Proust), à la musique (de Bach à Eric Clapton) et à la peinture (Le Caravage, Watteau, Van Gogh, Pissarro, etc.), cette érudition éclectique n’étant pas là pour épater le lecteur mais parce que c’est ainsi qu’on écrit – ou plutôt qu’on devrait écrire, à rebours des adeptes de la tabula rasa trop souvent raplapla – « Quand on a une vision fixe, non historique de la langue, on écrit ‘plat’, langue plate, littérairement dominante » (Pierre Guyotat, in Cahier Critique de Poésie, n°1, 2000). Face à cet univers de signes, « le monde muet » (Ponge) est surtout ici celui de milieux naturels de plus en plus menacés par une humanité envahissante, tapageuse (« et le silence un luxe aujourd’hui hors de prix ») et obnubilée par le storytelling du profit à tout prix : « La violence on la sent jusque dans l’air des rues / chaque pouce de l’espace est sous la pression / du forcing de la marchandise vile et brute »… Cela dit, Laurent Fourcaut ne cède pas pour autant à une quelconque tendance néo-bucolique car ce grand dehors qu’est la nature, s’il est préféré aux activités humaines qui le dégradent, ne saurait être entièrement bon : « c’est la cruauté de l’été et son larcin : / il vous dépouille du vieux fantasme du sein / maternel et plus rien où l’on puisse se prendre » De plus, il sait qu’un écart entre les sphères naturelles et humaines demeure irréductible, comme l’illustre ce sentiment océanique contrarié : « voilà le grand théâtre cosmique il vous venge / vous vous sentez prêt à le rejoindre à la nage / mais la conscience (c’est l’ennui) joue l’objecteur ». Enfin, il ne masque pas certaines de ses dépendances envers cette société décriée, une simple panne d’électricité suffisant pour en attester : « vous voilà humilié d’être à ce pont accro / à une anti-nature que vous pourfendîtes / comme groupie du bio intoxiquée aux frites ».

Au-delà de cette disjonction nature / humanité, Laurent Fourcaut n’ignore pas que si les expériences non-verbales échappent peu ou prou au langage l’écrivain peut jouer de ces vides dans la trame : « La jouissance c’est de VOIR les dessous absents / de tout ce creux que rien ne sait remplir ça sent / le parfum sulfureux de l’absence éhontée » – autrement dit par Christian Prigent : « On bâtit une fiction où le réel n’est pas touché, mais arraché en négatif à l’organisation des significations et dessiné en creux : en tant qu’intouchable » (in La peinture me regarde, écrits sur l’art, 1974-2019, éditions L’Atelier contemporain, 2020). Dans cette optique, le sonnet devient l’intersection entre un dedans (sa forme fixe en 14 alexandrins rigoureusement comptés et rimés) et un dehors sensible à travers les acrobaties métriques : enjambements multiples où l’auteur n’hésite pas à couper les mots non seulement entre deux syllabes mais même en deux parties dont l’une est imprononçable, le poème pouvant aller jusqu’à déborder sur un quinzième vers fragmentaire : « ça ne fait pas toujours l’affaire à son léza / rd » ; élisions et amputations : « le désir de durer se rêver Poléon » ; syntaxe plus que bousculée : « le monde se les gants donne d’être immobile » Ces tensions entre « le clos et l’ouvert » (titre de l’un des sonnets) se traduisent également par une ouverture lexicale grand angle, loin de tous ceux qui croient encore que la poésie imposerait de se cantonner à un certain registre – heureusement, ici l’on traverse toutes les strates de la langue, aussi bien sociales qu’historiques, de  « pertuiser » et « orde »  à « bide » et « lousdé » en passant par « iPhone » et « dilection ».

Enfin, Laurent Fourcaut mêle étroitement une mélancolie de fond (« acédie » est l’un des mots récurrents) et un humour qui tente de sauver la mise malgré tout : « rêve d’échapper à l’abjecte compression / pour rejoindre les prés y poursuivre l’étude / du paître et du néant » ou bien « car c’est à ça que ça sert d’écrire / on soustrait un chouïa de sens (et son radis) / à l’absolu recyclage et puis on peut rire »… Par ailleurs, le désir amoureux permet parfois, même si c’est provisoire, d’atténuer cette mélancolie : « pas geindre pas pleurer le leurre féminin / remplit une vie d’homme toujours sur la brèche ».

Avec ces diverses tonalités et un tel travail formel, le sonnet fourcautien finit par constituer l’un des lieux privilégiés où « entre dedans et dehors ça tire un trait ».

 

[1] Et, quand il l’est, c’est souvent pour souligner en quoi son identité ne peut être que fluctuante – ainsi dans le poème justement intitulé Mon hôte l’autre.

4 novembre 2018

[News] News du dimanche

Magique, cette première quinzaine de novembre ? Voyez un peu : en plus du Salon de la revue déjà annoncé, celui de l’autre Livre… Sans compter les rencontres avec Suzanne Doppelt ou Hans Limon… et une soirée Apollinaire à la Sorbonne…

â–º Ce jeudi 8 novembre 2018, à l’occasion de la parution de Rien à cette magie(P.O.L), rencontre avec SUZANNE DOPPELT à 19 heures : Librairie Michèle Ignazi (17, rue de Jouy 75004 Paris ; tél. : 01 42 71 17 00 ; métro : Saint-Paul ou Pont-Marie).

Le mot apparaît enfin : c’est bel et bien la magie qui dynamise la mécanique poétique de Suzanne Doppelt, qui réussit à réenchanter notre monde en nous transportant… Tel est le charme de sa cosmopoésie ! /FT/

► Jeudi 8 novembre à 19H30, Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75004 Paris) :

Hans Limon, Poéticide, Quidam, 8 novembre, 96 pages, 13 €.

C’est le type même de livre que peut produire un poète qui entre dans le champ : « Tous les crever ! Tous les rayer ! » C’est bien entendu un moyen radical pour se donner une chance de trouver sa voix. Mais encore ? « Les poètes nous ont menti. […] Assassiner les poètes, c’est rendre aux hommes la vision nette et pure, dégagée des schémas déformants […] »… En outre, la Poésie est une fille publique : « Elle quémande les prix, les récompenses, les subventions, les caresses, les dessous de table ! » Poéticide s’attaque à la poésie de célébration, celle qui trône sur son piédestal, en parodiant les topos de la poésie à capitales. Et comme en son temps le clamait Denis Roche, « LA POÉSIE N’EXISTE PAS »… À l' »agitateur de mots » de la faire exister de façon sensible. /Fabrice Thumerel/

► Jeudi 8 novembre à 19h45, Sorbonne – Amphithéâtre Guizot (17, rue de la Sorbonne – Paris) :

on commémore en cette année 2018 un double centenaire, celui de la publication des Calligrammes de Guillaume Apollinaire, le 15 avril 1918 au Mercure de France, et celui de la mort du poète, le 9 novembre 1918 ; La revue Place de la Sorbonne entend participer à cette célébration en organisant une soirée où seront lus des poèmes de l’auteur d’Alcools ponctuant les grandes étapes et les principaux événements de sa vie.
Gratuit sur inscription obligatoire avant le jeudi 8 novembre 2018. Réservez en ligne sur Internet : ici.

â–º Du 16 au 18 novembre, Halle des Blancs-Manteaux (48, rue Vieille-du-Temple 75 004), le Salon de l’Autre Livre à ne pas manquer : programme.

28 octobre 2018

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche d’octobre, voici de quoi animer vos prochaines semaines : Ecrits/studio à Lyon ; La Parole errante à Montreuil ; Laurent Fourcaut en Sorbonne pour présenter son passionnant Simenon ; la 9e édition de Paris en toutes Lettres ; le 28e salon de la revue à Paris…

â–º Mercredi 31 octobre à 20H, Friche artistique Lamartine de Lyon (28-30 rue Lamartine 69003 Lyon) : Poésie & création sonore : Restitution de la session n° 15 avec Béatrice Brérot – Patrick Dubost – Estelle Dumortier – Georges Chich – Judith Lesur – Béatrice Machet – Blandine Scelles.

► Lundi 5 novembre, La parole errante (9, rue François Debergue 93100 Montreuil) : Lecture des lettres de la plaine en soutien à la lutte de la plaine contre les aménageurs. Pour une plaine populaire et vivante.

Depuis le 11 octobre, le quartier de la plaine à Marseille est engagé dans une séquence décisive de sa bataille pour un quartier vivant et populaire. Une bataille contre la soleam (société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire métropolitaine) qui veut s’approprier la place. La plus grande place de la ville. Dans le projet de la soleam la place sera tissée de caméras de vidéosurveillance et de commerces pour une autre population que celle du quartier. Déjà des immeubles ont été rachetés en vue de la nouvelle place. A Marseille, la soleam est la machine par laquelle se réalise la dépossession des vies et l’accumulation du capital. Elle est ce par quoi le capitalisme se relance. À Marseille un capitalisme du tourisme. La requalification de cette place s’inscrit dans la reconquête du centre ville voulue par la mairie à coup de millions d’euros et en coordination avec Euroméditerranée qui à déjà démontré sa capacité à s’approprier des quartiers entiers. La bataille de la plaine est faite pour tous·tes celles·eux qui la vivent. Déjà la plaine a perdu son marché, le plus grand marché de la ville, qui faisait venir au quartier une population des quatre coins de la ville. Déjà la plaine a perdu des arbres. Certains abattus par erreur, tous abattus par bêtise. Pour être remplacés. De même que les gens. Abattus alors que sains ou malades. Mais là, existants. Existants avant le projet, n’entrant pas dans la dite requalification de la place. Existant bien plus que la maquette d’une place nouvelle et en cela certainement, intolérables pour les Jean-Louis et les Gérard. Intolérables pour tout ceux qui refusent de voir ce qui est, ne veulent voir que ce qu’ils planifient. Et broient et détruisent selon leur volonté. Mais depuis le 17 octobre le chantier peine à avancer et la place a été reprise aux forces d’occupation. Ce temps gagné on le doit à la capacité de résistance déployée par celles·eux qui vivent cette place.L’enjeu de cette bataille est double : L’arrêt définitif des travaux voulu par la soleam et la mise en place d’un processus réellement collectif avec tou·te·s celles·eux qui vivent cette place, pour imaginer une autre rénovation. Ce n’est pas impossible bien au contraire. C’est le chantier lui qui est impossible. Il n’aura pas lieu.

► Mercredi 7 novembre à 18H, Maison de la Recherche de Sorbonne Université (28 rue Serpente, 75006 Paris ; amphithéâtre D035) : Laurent Fourcaut présentera son dernier livre, Georges Simenon. La Rédemption du faussaire. Les romans des années trente, Sorbonne Université Presses, octobre 2018, 310 pages, 9,90 € (format poche).

« S’il est sans aucun doute un des plus grands écrivains du XXe siècle, c’est que Simenon est à la fois le plus puissant des réalistes, ayant entrepris de rendre compte du réel sur tous les plans, géographique, social, psychologique, voire psychique, avec un appétit et une exigence d’authenticité incomparables, et, ce qui est infiniment moins connu et que cet ouvrage s’attache à mettre en évidence, un écrivain qui n’aura cessé d’interroger sa création, non pas certes d’une façon théorique, mais en quelque sorte instinctivement ».
Afin de mener à bien son projet, Laurent Fourcaut choisit 10 des 192 romans et 155 nouvelles : ça se lit comme un roman érudit, avec moult analyses psychanalytiques croustillantes. Passionnant ! /FT/

► Du 8 au 19 novembre, 9e édition de Paris en toutes Lettres :

â–º Du 9 au 11 novembre, 28e Salon de la revue (Halle des Blancs Manteaux 48, rue Vieille-du-Temple 75004 Paris) : Vendredi 9 novembre 20h-22h ; Samedi 10 novembre, 10h-20h ; Dimanche 11 novembre, 10h-19h30.

Vous attendent plus de 180 stands et 30 rencontres ! Le programme définitif est consultable ICI. Liste des exposants (éditeurs, associations…) ; liste des revues (par titre).

Le salon est organisé en partenariat avec Diacritik et En attendant Nadeau. Le numéro 60 de la La Revue des revues paraîtra à cette occasion.

4 octobre 2018

[News] Libr-News poétiques

La poésie est plus que jamais vivante en ce mois d’octobre : « Poésie et musique aujourd’hui sur Remue.net ; parution du n° 11 de la revue Catastrophes ; deux RV poétiques prochains à ne pas manquer en Sorbonne ; Poéticide de Hans Limon lu par Denis Lavant ; les RV de la ZIP (Zone d’Intérêt Poétique)…

â–º À découvrir sur le Net : le dossier que Laure Gauthier a lancé sur Remue.net, « Poésie et musique aujourd’hui »

â–º Ne manquez surtout pas le dernier numéro de la revue en ligne gratuite Catastrophes : n° 11, « Les Techniciens du sacré », avec notamment la collaboration de Jacques Demarcq, Marie de Quatrebarbes, Jean-Claude Pinson, Laurent Albarracin, Pierre Vinclair, Olivier Domerg, A.C. Hello… Télécharger

â–º Un colloque international »Valeurs de la poésie (XVIe – XXIe siècles) », du 11 au 13 octobre : télécharger le programme.

Avec notamment, sur la poésie aujourd’hui : Benoît Dufau, Pascal Durand, Caroline Fischer, Romuald Foukoua, Olivier Gallet, Laure Michel, Antonio Rodriguez, Gaëlle Théval, Fabrice Thumerel… À noter également le vendredi apm : lecture de Cyrille Martinez et Table ronde sur « poésie et action culturelle ».

La poésie a-t-elle (encore) de la valeur ?

Cette question émerge aujourd’hui dans le contexte d’une dépréciation sociale, de difficultés économiques, de critiques venues du roman, de polémiques chez les poètes eux-mêmes et de sortie hors du genre. Les reproches sont connus : autotélisme, élitisme, illisibilité, disparition du lectorat, sacerdoce illusoire, sacralisation désuète du livre et de l’écrit, etc. La contestation de la valeur de la poésie, dans le champ social comme dans le champ littéraire, est toutefois un phénomène ancien. De la méfiance du philosophe envers le poète chez Platon à la marginalisation du « poète lyrique à l’apogée du capitalisme » (W. Benjamin), puis à la quasi invisibilité contemporaine de la poésie, le destin social de celle-ci semble être celui de sa disparition. Parallèlement, de l’autoportrait satirique chez Stace, Régnier ou Saint-Amant à la « haine de la poésie » (G. Bataille), devenue « inadmissible » (D. Roche), il semble que la détestation de la poésie par les poètes eux-mêmes corrobore son effacement dans le champ.

Cette évolution est parfois imputée à une survalorisation première de la poésie entraînant par contrecoup déceptions et dépréciations. Investie de pouvoirs sacrés à la Renaissance, placée au sommet du système des genres (Hegel), la poésie, assignée aux plus hautes fonctions par les « mages romantiques » (P. Bénichou), se serait révélée incapable de prendre en charge pour la communauté les catastrophes du XXe siècle.

À l’opposé de ce type de récit téléologique et essentialiste, nous proposons de tenir compte des variations de ce qui est appelé poésie, de la Renaissance à nos jours, pour examiner non pas une irrémédiable dévalorisation de la poésie mais une diversité de valeurs, en considérant son histoire, non pas de manière linéaire, mais en fonction de phénomènes d’intermittences et de résurgences.

Les valeurs de la poésie sont fonction non seulement de l’organisation des genres et des sous-genres (épique, dramatique, satirique, pastoral), mais aussi des rapports entre art noble et art de cour, « grand art » (canon poétique) et « art populaire » (poésie éphémère, poésie privée). Ces valeurs dépendent encore de la place accordée aux supports (oral, écrit, visuel, numérique), des pratiques et des usages sociaux (poésie encomiastique, épistolaire, intime, engagée) et de leurs lieux (salons, cour, maisons d’édition, revues, festivals).

Les critères et les formes de la valeur en poésie pourront se décliner en fonction des axes suivants, qui rassembleront chacun des études sur des siècles différents.

► Sorbonne, le jeudi 18 octobre à 19h45, amphithéâtre Guizot, soirée PLS (revue Place de la Sorbonne), « Autour de mai 68 : lectures poétiques »

En cette année du cinquantenaire de mai 68, Place de la Sorbonne organise une soirée au cours de laquelle des poètes contemporains viendront dire des textes d’eux librement inspirés par cette insurrection à la fois politique, sociale et poétique. Il s’agira de textes composés dans le retentissement du fameux printemps mais aussi de poèmes écrits aujourd’hui faisant retour sur lui.

Amandine André, Francis Combes, Jean-Luc Despax, Florence Pazzottu, Christian Prigent en duo avec Vanda Benes, Milène Tournier. Les lectures seront ponctuées de morceaux de jazz joués à la guitare par Arnaud Delpoux.
Gratuit sur réservation obligatoire avant le jeudi 18 octobre.

â–º Jeudi 18 octobre au Théâtre du Nord-Ouest à Paris, à 19H, Denis Lavant lira en avant-première des extraits du livre à paraître de Hans Limon, Poéticide (Quidam éditeur, parution le 8 novembre) : Libr-critique reviendra sur ce livre important dès le 8 novembre…

â–º Les RV de la ZIP (Zone d’Intérêt Poétique) :

18 février 2018

[News] News du dimanche

En cet avant-dernier dimanche de février, à vos agendas : RV avec le nouveau site des éditions Rencontres, Chaos de M. Brosseau… au Lieu unique à Nantes pour un concert-lecture, à Tourcoing pour un Hommage à P.O.L, à Villerbanne pour une soirée poétique… à Paris avec B. Fern et L. Fourcaut, à La Colonie autour de Lectures de prison

â–º Réapparition du site des éditions RENCONTRES, où l’on trouvera des joyaux : coffret DVD Aymé/Pey, livres de Blaine, Gleize, Pazzottu, etc.

â–º Avant que la chronique d’Alain Jugnon ne soit publiée cette semaine, voici les dates à retenir autour du roman de Mathieu Brosseau, Chaos :

– une rencontre à la librairie Charybde avec Hugues Robert le jeudi 8 mars à 19h30 ;

– lecture performance avec Jean-marc Bourg : le 14 mars au Trempolino à Nantes ; le 15 mars à la médiathèque de Herbignac ; le 16 mars au Dôme de Saumur ; et le 30 mars
à la Maison de la Poésie de Paris, une lecture musicale avec Olivier Mellano.

â–º Mercredi 21 février à 19H30, Le Lieu unique à Nantes :

Concert-lecture avec Éric Arlix (poète), Serge Teyssot-Gay (guitare) et Christian Vialard (synthés). Présentation : Yves Arcaix.

Golden Hello est le terme utilisé en anglais pour « prime de bienvenue », cette dernière concerne uniquement les managers de très haut niveau. Les textes, aux sujets très différents, dressent un portrait du monde contemporain et d’individus qui luttent, chacun à leur manière, pour leur survie.

â–º Jeudi 22 février au Fresnoy de Tourcoing (59) : Hommage à P.O.L !

En hommage à Paul Otchakovsky-Laurens, une projection de "Editeur", son dernier film sorti fin novembre 2017, aura lieu dans la grande salle de cinéma du Fresnoy à Tourcoing. Celle-ci sera suivie d’un échange avec Jean-Paul Hirsch, proche collaborateur de Paul Otchakovsky-Laurens, et les auteurs P.O.L Kiko Herrero, Patrice Robin et Patrick Varetz.
Il s’agit ici d’honorer la mémoire d’un grand éditeur, mais aussi d’un homme de cinéma : Paul Otchakovsky-Laurens a été pendant plusieurs années président de la commission d’avance sur recettes du CNC, et la maison P.O.L publie depuis 1992 la revue de cinéma Trafic, créée par Serge Daney.
Après "Sablé-sur-Sarthe, Sarthe", "Editeur" est son second film.

â–º Dimanche 25 Février 18h, à Bubble Art (28 rue Anatole France 69100 – Villeurbanne) : soirée poétique avec Guillonne Balaguer, Alice Calm, Georges Chich, Patrick Dubost, Isabelle Pinçon, Brigitte Baumié, Claude Yvroud, Laure Viel, Béatrice Brérot, Pierre-Alain Gourion.

Prix d’entrée : 10€ – tarif réduit : 5€

â–º Jeudi 1er mars à 19H, Bruno Fern / Laurent Fourcaut : lectures croisées (Café de la Mairie : 8, place Saint-Sulpice 75006 Paris).

Bruno Fern lira des extraits de "L’air de rin" (Louise Bottu, 2016) et de son prochain livre à paraître aux mêmes éditions, "Suites". Laurent Fourcaut lira des extraits de "Joyeuses Parques" (Tarabuste, 2017) et de "Or le réel est là…" (Le Temps des cerises, 2017).

â–º Mercredi 14 mars, rencontre à La Colonie de 19h à 21h (128, rue Lafayette 75010 Paris) autour de Lectures de prison (éditions Le Lampadaire), ouvrage consacré à l’histoire des bibliothèques de prison et à l’accès (ou au non-accès) des personnes détenues à la lecture. Au cours de cette rencontre, il sera question des problématiques liées à la lecture en prison, mais aussi des choix éditoriaux qui ont présidé à la conception du livre ‒ archives, documents bruts, inventaires, listes – et de leur effet sur la réception de l’ouvrage.

Programme du 14 mars

Lectures de prison. De la recherche documentaire à la poétique du document

Intervenants
. Jean-Lucien Sanchez, historien : La pratique de la lecture en prison, XIX-XXe siècle
. Séverine Vincent, comédienne et collaboratrice d’Olivier Brunhes : Théâtre en prison, documenter le vivant
. Muriel Pic, écrivain : Le démon fugitif des minutes heureuses. Poésie (et) documentaire
. Philippine Chaumont et Thomas Bellegarde, graphistes : Design des Lectures de prison

Lectures de prison
Contributeurs
Préface : Philippe Claudel. Postface : Jean-Lucien Sanchez. Ouverture des chapitres : Philippe Artières, Jean-Louis Fabiani, Guillaume de la Taille, Marianne Terrusse, Claude Poissenot.

23 janvier 2016

[Chronique] Poétiques contemporaines, d’Apollinaire à Chaton

Alexander Dickow, Laurent Fourcaut et Gaëlle Théval nous offrent d’intéressantes réflexions sur la révolution poétique à l’œuvre depuis un siècle : dépersonnalisation, polyphonie et art du ready-made.

 

â–º Je est un autre : Alexander Dickow, Le Poète innombrable : Cendrars, Apollinaire, Jacob, Hermann, été 2015, 394 pages, 35 €, ISBN : 978-2-7056-8995-7. / Laurent Fourcaut, Alcools de Guillaume Apollinaire : je est plein d’autres, remembrement et polyphonie, éditions Calliopées, novembre 2015, 144 pages, 15,60 €, ISBN : 978-2-916608-62-4.

La thèse que publie le jeune poète américain Alexander Dickow – dont nous avions signalé dès sa sortie le premier texte publié en 2008, Caramboles – part d’un constat, la multiplication d’autoportraits poétiques parus entre 1900 et 1920 ; avec les trois auteurs étudiés, ce fait devient paradoxal dans la mesure où cette surpersonnalisation tranche avec ce qui caractérise désormais la figure du poète : la dépersonnalisation. Aussi le chercheur va-t-il d’abord étudier les mises en scène de soi chez ces trois figures majeures que sont Cendrars, Apollinaire et Jacob, avant de se pencher plus précisément sur leur art de la composition et leurs "parcours initiatiques" (les "récits du devenir-poète") ; les deux derniers chapitres, qui croisent la perspective sociologique mais sans s’y arrêter, portent sur les mises en scène de soi et du nous dans les revues (Les Soirées de Paris, Montjoie !, Nord-Sud, Mercure de France, Sic, L’Elan, Lettres modernes, Les Hommes Nouveaux, La Phalange, etc.) et sur l’originalité des positionnements dans l’espace des possibles contemporain. L’analyse des postures s’avère particulièrement passionnante : en cette période de crise des valeurs qui n’épargne pas l’art, les rapports au personnage de Fantômas permettent d’opposer celle d’Apollinaire (fédérateur) à celle des deux autres poètes (francs-tireurs) ; en revanche, tous trois adoptent une attitude paradoxale vis-à-vis des normes esthétiques dominantes, de sorte que Cendrars est qualifié de "sacré iconoclaste", Apollinaire de "romantique moderne" et Jacob de "néoclassique". Ainsi, vu qu’il n’y a pas plus d’"idéal littéraire" (Apollinaire) que de "nonconformisme absolu" (Breton), et que "la décomposition n’est pas une position" (Jacob), à la subversion ambiante préfèrent-ils la confusion ou l’indétermination normative.

De même, à sa façon, Laurent Fourcaut établit un parallèle entre identité problématique et polyphonie poétique : l’intérêt de cette monographie consacrée à Alcools (1913) réside dans sa dimension synthétique comme dans ses analyses fouillées des textes.

 

â–º Gaëlle Théval, Poésies ready-made, L’Harmattan, automne 2015, 288 pages, 28,50 €, ISBN : 978-2-343-06944-9.

Si les deux premiers volumes évoquent en passant l’art du ready-made en poésie, en voici un dont c’est précisément le sujet, puisqu’il fallait combler un manque : "Cette absence apparente de résonance du ready-made à l’intérieur du champ poétique semble d’autant plus surprenante que le XXe siècle est précisément celui de l’ouverture des frontières entre les arts" (p. 11). Comment expliquer un tel vide ? C’est que le ready-made poétique n’entre pas dans le cadre de l’analyse poétique traditionnelle, qui se concentre sur les caractéristiques thématiques et formelles, le lyrisme en vers ou la poéticité. Il faut attendre 2009 pour une étude critique (Nicolas Tardy, Ready-made textuels, HEAD) ; au tournant du XXe et du XXIe siècle, il était entré dans le champ poétique grâce à un numéro de la revue Action poétique intitulé "Poésie (&) ready-made" (n° 158, 2000).

Mais qu’est-ce qu’un ready-made poétique ? Ni tout à fait un collage, ni tout à fait un plagiat : c’est un emprunt matériel (poèmes objets), visuel ou sonore, un document poétique – au sens où l’entend Franck Leibovici de technologie intellectuelle qui retraite et reconfigure des représentations médiatiques usées. Se fondant sur une démarche intermédiale – puisqu’elle passe du champ des arts plastiques à celui de la poésie -, Gaëlle Théval analyse finement les pratiques les plus variées, du dadaïsme et du surréalisme aux poètes contemporains (Bory, Cadiot, Espitallier, Michot, Molnar, D. Roche, Sivan, Suel…)  : détournements surréalistes et situationnistes, cut ups divers, poèmes trouvés de Kolàr, biopsies de Heidsieck, poèmes métaphysiques de Blaine, événements de Chaton…

Dialogue avec Alexander Dickow

AD. La tournure à propos de la "dépersonnalisation" me paraît légèrement différente de ce que j’entendais dans l’introduction : à mon sens, la dépersonnalisation n’a jamais été dominante du tout dans le champ littéraire ; les dimensions de Flaubert et Mallarmé font largement illusion, et à vrai dire, ceux qui travaillent sur la période dite moderniste ne croient plus vraiment à Friedrich (s’ils y ont jamais vraiment cru). Je pense que le champ a été de tout temps beaucoup plus pluraliste que ne le suggère Friedrich, et la dépersonnalisation elle-même ne date pas de Flaubert ou Mallarmé. Ce sont là deux "options" parmi d’autres, si tu veux. Je soupçonne que tu partages d’ailleurs mon point de vue, mais la tournure de ta réflexion me paraît suggérer, peut-être même malgré toi, que la dépersonnalisation a été un moment dominante. Peut-être ai-je laissé quelque bévue dans le texte qui suggère ce point de vue erroné ; d’ailleurs, cette intro a un peu évolué depuis la thèse.

FT. Tu as raison de souligner ce point : j’ai d’ailleurs corrigé la formulation afin de mettre en évidence ce qui devient paradoxal uniquement pour ces trois figures poétiques.

AD. Le deuxième point, c’est l’expression "sans s’y arrêter" à propos de la sociologie littéraire, qui me paraît un peu discutable ; si je ne consacre que quelques pages à l’abord technique des concepts de "réseau" et de "champ", un des lecteurs de la thèse affirmait que le chapitre dans son ensemble finissait par démolir Bourdieu. Sans prétendre à cela, je pense que c’est vrai que le travail est imprégné de la sociologie littéraire, même s’il la tient en quelque sorte à distance. Tu sembles le reconnaître dans ta remarque sur l’importance des "postures", d’ailleurs, qui est un concept directement venu de J. Meizoz, qui fait de la sociologie littéraire assez proche de ma démarche, c’est-à-dire nourrie des textes littéraires eux-mêmes davantage que des interactions entre individus.

FT. Si tu le permets, je dirai plutôt que tu t’inscris dans le prolongement de Bourdieu et de Meizoz, mais que ta démarche se caractérise par une certaine indétermination : le lecteur ne perçoit pas distinctement l’articulation entre les trois pages théoriques et les études érudites qui suivent, fort intéressantes au demeurant. L’expression "sans s’y arrêter" désigne cette indécision théorique ou ce manque de continuité méthodologique : ton cadre est la sociopoétique, mais tu l’oublies assez rapidement – ce qui, diront les sceptiques, a au moins le mérite d’éviter tout systématisme.

Quoi qu’il en soit, je tiens à te remercier pour ce dialogue libr&critique.

AD. Je pense que je dois assumer – jusqu’à un certain point – cette indétermination théorique à l’égard de la sociologie littéraire, dans la mesure précisément où je me méfie de la logique totalisante tout à fait assumée par Bourdieu, que j’admire pourtant. C’est sans doute l’une des implications du "polar herméneutique" consacré à Fantômas, car un réseau concerne des interactions locales, non totalisables, et l’articulation de ce concept est pour moi un genre de geste sceptique. Mais comme tu l’as bien vu, les théories du réseau se situent bel et bien dans le prolongement de Bourdieu, quand bien même elles seraient construites "contre" lui. Meizoz, en revanche, assume tout à fait sa dette par rapport à Bourdieu et Alain Viala, qui lui ont permis de pousser plus loin son enquête passionnante.

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