Alain Farah, Matamore n°29, ed. Le quartanier, 224 p. ISBN 978-2-923400-48-8, 16 €.
29 octobre 2008
[LIvre + chronique] Matamore n°29 de Alain Farah par Julien d’Abrigeon
4 avril 2008
[Livre + chronique] L’égalité des signes, Gilles Weinzaepflen
Gilles Weinzaepflen, L’égalité des signes, Le quartanier, 36 p. ISBN : 978-2-923400-34-1, 8 €.
11 mars 2008
[Livre + chronique] Vie & Opinions, Gottfried Gröll
Gottfried Gröll, Vie & Opinions, ed. Le Quartanier, coL. Phacochères, 31 p. ISBN : 978-2-923400-36-5, 8 €.
28 février 2008
[Livre + chronique] TUE, Christof Migone
Christof Migone, TUE, éditions Le Quartanier, 206 p. ISBN : 978-2-923400-14-3, Prix : 14 €.
10 octobre 2007
[Livre + chronique] Le spectre des armatures de Pierre Ménard
Pierre Ménard, Le spectre des armatures, ed. Le Quartanier, coll. Phacochères, 31 p.
ISBN : 978-2-923400-20-4 // Prix : 6 €.
[site des éditions Le Quartanier]
4ème de couverture :
C’est une question de tour de main. Je ne peux m’empêcher de venir ici, d’aller là , j’ai oublié d’ailleurs le froid et l’humidité ces dernières semaines. Je parle comme une paysanne qui est sombre, duveteuse, tachetée, striée d’or. Comme une aile de papillon. Je sais ce que vous voulez dire. Il n’y a que cela. Je sais ce que vous voulez dire. Il n’y a que cela. Les chemins désertés. Le soleil s’est caché, le vrai ciel est gris. Les ombres terribles au milieu de ce qu’elles ont été. Le vide inhumain de la forêt désaffectée. D’ailleurs on ne revient que très tard. Traverser la rue dans un état incertain de chagrin aboutit beaucoup plus loin. Les incidents sont juxtaposés en une interminable série. On commence à construire. Le monde verdoie au milieu de la ville grisâtre, presque devant chaque porte, comme un défilé pratiqué par un tailleur d’images gothiques à même la pierre.
Né en 1969, Pierre Ménard vit à Paris. Écrivain et bibliothécaire, il a publié des textes dans les revues Nouveaux délits, la Planète des signes, BoXon, Doc(k)s, Le Quartanier et Hypercourt. Sur internet, il anime depuis 2004 le wiki d’écriture Marelle : zone d’activités poétiques et tient un bloc-notes sur son site liminaire.
Notes de lecture :Â
D’emblée, commencer la lecture du Spectre des armatures, cela demande de s’interrompre. S’interrompre, car avant même la première des sept parties de ce petit recueil, une définition apparaît. Ayant toujours été sensible aux définitions, elle ne peut passer inaperçue à mes yeux. Elle énonce ce qu’est objectivement le spectre des armatures : « un défaut d’aspect de la peau d’un béton, dû à la présence d’armatures trop proches de la surface, ou à leur mise en vibration. Ce phénomène se traduit par le dessin visible des armatures sous le béton ».
Définition précise, qui donne immédiatement à voir de quoi il s’agit. L’espace urbain s’étant construit depuis un siècle avec le béton armé. Immédiatement donnant cette définition, qui vient rompre l’engagement poétique d’un titre qui pouvait être mystérieux, pourtant il ouvre un espace poétique qui entre en résonance avec la page de droite : un titre -> « JE METS EN MÉMOIRE ».
L’association apparaît d’emblée. Entre sensibilité de l’existence — qui se structure sur une mémoire enfouie, « si reculée, plus irréelle encore que les projections de la lanterne magique » — et ces traces vibratoires de la rouille, de l’oxydation des armatures, qui dessinent spectralement à la surface du béton. L’association : un rapport. Cette dureté de l’existence en présence qui laisse apparaître à la lisière de sa peau, la multiplicité des souvenirs qui la constituent et la soutiennent.
Car il semblerait bien que tout se joue par ces traces de vie d’avant le présent, par ces traces qui ne cessent de refluer des profondeurs pour marquer chaque instant présent de leur marque tangible.
« Comprendre les tableaux de la mémoire ».
Face à une oeuvre de Nicolas Poussin, on observe facilement les gestes de repentir, le jus de fond, les aplats qui ont permis la structuration de ce présent visible, mais vibratoire par le jeu de transparence des couches.
Ce que montre Pierre Ménard, ce qu’il présentifie, dans l’imparfait de la conjugaison, c’est cette âpre présence en soi de ce qui fût, en tant qu’armatures de ce qui est : cette présence d’écriture, là , qui ne peut se dire que dans la série de ce qui fût vécu.
C’est bien là une des questions de notre être, de sa possible position de sujet, de son énonciation en tant qu’individuel. Nous ne sommes pas d’abord parce que nous sommes ouverts à un futur [thèse heideggerienne], mais nous sommes parce qu’en nous se sont sédimentées, affectivement, intimement, singulièrement, des traces et qu’elles emplissent notre horizon de provenance.
Proust en a donné le paradigme par le titre même de son oeuvre : La recherche du temps perdu. Un baiser tant attendu en début de premier tome.
Mais ce n’est pas de cette recherche qu’il s’agit ici, mais bien plus de celle de recoler un recto et un verso entre celui qui écrit là , et celui dont on parle dans le texte [« il »] : « entre lui et l’instant présent, pensant à tous les événements ».
« Des années passées non séparées de nous, obligé de redescendre pour le réapprendre, dans cette évaluation, ce passé indéfiniment déroulé ».
Livre sensible, aux phrases discrètes et poétiques, parfois énigmatiques, un petit livre à méditer pour ouvrir nos propres existence aux spectres de leurs armatures.
26 mars 2007
[Livre] Morts de Low Bat de Patrick Poulin
Patrick Poulin, Morts de Low Bat, éditions Le Quartanier, 148 p., ISBN: 978-2-923400-16-7, 13 €.
[site de l’auteur]
4ème de couverture :
Low Bat le païen dans l’éclair exécute un bertleman fluvial, et c’est un parfum qui monte de la grotte trois jours durant, en lieu et place du cadavre attendu et disputé d’avance. Il passe ainsi sublimé entre les colonnes sauloises, jeté de Charybde en Scylla, comme s’il était graphiquement pulvérisé sur un train filant contre le rugissant pacifique.
Premières impressions:
Ce texte est celui d’une fiction. Fiction trépidante qui est tant l’aventure d’une langue — celle de Patrick Poulin — que celui de corps, d’un corps, celui de Low Bat.
Le travail d’écriture de Patrick Poulin, s’il sera difficile à suivre pour certains lecteurs, étant dans cette part d’illisibilité de la modernité telle que la décrit Prigent, toutefois est sur bien des aspects remarquable. L’ensemble du texte semble issu d’un travail de moulinettes, où les mots sont découpés en unité phonétique et recombinés selon une dynamique de construction perturbée, produisant de nouveaux lexiques, aux improbables accents ou origines linguistiques, aux horizons de sens qui s’ouvrent, aux protagonistes qui se multiplient à foison. Le texte par ces jeux de transformations sémiotiques, de mutations linguistiques, obtient un rythme effréné, où, sans cesse, les actions s’accélèrent, violentes à l’image du premier combat de catch qui inaugure le livre, ou de la course de Low Bat en compagnie de Miniskin, tous deux « ballon d’auctor auctoritas jouent à dévaler et à dévisager, avalent tragées et chèvres égorgées qui crient, le sang attisant suavement le débit aux tempes. Temps qui cogne tant que le devant se secrète comme une belle étrange couverture, et la bande se cogne sur la lampe. »
Corrélation entre ce qui a lieu, aventures noueuses où les multiples protagonistes eux-mêmes sont pris dans des métamorphoses, et ce qui est lu, ce livre de Patrick Poulin est comme cet animal décrit dans un secret des « treize-Prologue » (dernier chapitre) : « animal immense dont le contour diffus n’est que trajectoire ».
Dès lors, d’emblée, Low Bat aura averti, « une longue patience, marche morte ou crotège chaloupé, ridiculissime, qui va d’énigme en énigme jusqu’à plus soif. (…) Haut bordel des frontières en trictrac et que délaissent naturellement les horloges », car, oui, ce texte est davantage sidérant par l’immanente langue qu’il projette que selon la volonté d’en arrêter un sens totalisant. Héraclite nous l’avait prédit./PB/
21 mars 2007
[réponse] Sur Arno Calleja
Suite à l’article sur le n°6 de la revue le Quartanier, et à la note sur le travail de Arno Calleja, les réactions furent rapides, énervées, pleines d’injures pour certaines, et de mécompréhension pour d’autres, je vais donc essayer d’éclaircir le propos tenu dans cette chronique. Ce petit article devait être une simple réponse aux commentaires de Antoine Hummel et Ludovic Bablon, mais se faisant au fur et à mesure de son écriture plus longue et plus précise, j’ai pensé qu’il pourrait être publié ici.
Si je peux reconnaître ma critique rapide, et peu argumentée, à propos de Calleja, elle n’est pourtant ni un dédaigneux revers de la main, ni un a priori, ni le signe d’une lecture rapide de cet auteur, elle est plutôt la manifestation d’un certain agacement et même d’une certaine colère face à son travail, que je connais bien le suivant déjà depuis trois ans environ (à travers des textes sur le net, revues, livres, lectures…). Elle se voulait aussi un petit coup de pied alors qu’il est de bon ton de dire les choses entre soi, plutôt que d’affirmer clairement des partis pris, afin d’ouvrir le dialogue, et pourquoi pas la polémique, à propos de ses textes et des questions qu’ils soulèvent, les réactions d’ailleurs n’ont pas tardé. ( y compris de l’intéressé qui m’a écrit une très belle lettre à laquelle j’ai répondu, lettre qui engage un dialogue justement et qui n’est pas simple invective et insulte, contrairement à d’autres mails et commentaires reçus).
Tout d’abord, dans ma chronique du Quartanier n°6, je n’ai jamais parlé ni utilisé les critères de « nouveauté » et de « modernité », qui d’ailleurs n’est pas simplement un vieux concept, mais un concept classique qu’il ne faut cesser d’interroger, et qui n’en finit pas d’être interrogé lui-même par les travaux littéraires en train de s’écrire …
(NB : par ailleurs, oui, quand j’ai découvert Tarkos, je me suis dit que je n’avais jamais entendu ni lu un truc pareil, oui c’était nouveau, et je pense que le travail de Tarkos est vraiment inédit, « jamais dit », je ne trouve rien qui lui ressemble, et cet inédit est tellement fort dans son cas, que le critère de nouveauté peut être un critère, même s’il n’est pas le seul, de qualité.)
Cependant, je ne juge pas Calleja à l’aune de ces concepts, mais je ne peux pas non plus le lire détaché de toute relation dans le champ littéraire, de toute histoire, de toute généalogie, et il se trouve qu’avant lui il y a eu Tarkos, et Pennequin (qui est toujours là lui) __ la proximité avec ces auteurs est flagrante, je ne vois même pas comment cela pourrait être autrement, ne pas le reconnaître serait de la malhonnêteté et de la mauvaise foi. Par contre, je reconnais n’avoir fait qu’affirmer ce fait sans l’argumenter, ce que je vais donc faire :
En effet, Calleja n’est pas un « plagiaire », le terme ne convient pas (je ne l’ai d’ailleurs pas employé), mais la proximité entre Pennequin et Tarkos et lui me semble indéniable, donc de quelle proximité s’agit-il ?
Des travaux qui sont proches de ceux de Pennequin et Tarkos, il y en a beaucoup, poursuivre les pistes, les interrogations, les formes qu’ont lancées ces deux auteurs, pourquoi pas, il peut y avoir des choses intéressantes …
Mais dans le cas de Calleja, une chose me gêne profondément : c’est une proximité qui veut se masquer elle-même, qui ne reconnaît pas la généalogie dans laquelle elle se situe, je ne trouve pas cela correct (aucune morale là -dedans, même si je ne trouve pas d’autre mot), vis-à -vis de Tarkos, qui est mort, et qui ne peut plus rien dire. Je pense que c’est un auteur majeur, dont la reconnaissance n’est pas encore assez solide et établie, il est donc encore facile de le recouvrir par d’autres travaux qui sont dans la reprise et la continuation de son travail. Déjà des gens rencontrés m’ont dit « ah alala que c’est bien Calleja » et ils n’avaient pas lu Tarkos, je trouve ça intolérable, comme si on enterrait une deuxième fois Tarkos, peut-être mon côté historienne que d’être comme ça préoccupée par la mémoire, mais je pense que c’est important …
2ème chose : la proximité d’entretient Calleja avec Tarkos et Pennequin est une proximité qui me semble en deçà des possibilités qu’ont ouvertes Tarkos et Pennequin dans la langue.
Car Calleja est dans la reprise d’une forme, (et oui on peut parler d’une forme, comme on parle de forme en peinture, en cinéma, en musique, etc…toute création est faites d’idée(s), de matière(s) et de forme(s)), d’une mécanique, d’un rythme, d’une construction qui est parfois plus celle de Tarkos, parfois plus celle de Pennequin __ forme qu’il n’arrive pas à renouveler, et dans laquelle, toute la singularité de son écriture, toutes les pistes et idées personnelles qu’il ouvre (car oui il y a des choses intéressantes dans ses textes) ne peuvent véritablement se déployer tellement elles sont prises dans et recouvertes par cette forme. Ainsi tout ce qui pourrait se jouer vraiment dans son texte est déjoué par cette forme, à mon sens.
En effet, les formes, les mécaniques, les logiques respectives de Pennequin et Tarkos sont tellement singulières, tellement définies, dessinées, abouties, qu’il est à mon sens très difficile de les reprendre ; mais elles sont en apparence tellement simples, élémentaires (tout en étant aussi complexes quant aux éléments qu’elles mettent en jeu et dans la manière de les agencer) qu’il peut sembler très facile de se les réapproprier.
La question qui se pose alors est : le travail de Pennequin et Tarkos peut-il trouver des successeurs qui parviennent à le reprendre tout en le renouvelant ? peuvent-ils laisser des enfants qui ne soient pas de mauvais ersatz ? je ne pense pas, mais j’attends que l’on me prouve le contraire, que ce soit de façon théorique ou pratique.
Ainsi, Calleja me semble échouer dans la reprise des langues de ces deux auteurs auxquels il reprend de nombreux éléments et caractéristiques, et n’être que dans une duplication qui rate, en plus, ce qui est en jeu dans le travail de Tarkos, c’est-à -dire cet étirement, cet étalement de la langue, d’où ce mot de facial, sans profondeur, simplement en surface, poésie de l’horizontalité, dont les seules profondeurs ou perspectives sont des jeux de géométrie produits par les agencements particuliers qu’il fait de la grammaire et du sens. Chez Calleja il y a, dans la petite mécanique de syllogismes finement huilés mais trés rhétorique, les profondeurs d’un sujet qui tourne autour de son propre abîme, et qui réintroduit de la verticalité, d’où la mise en échec de la grammaire de son écriture, qui paraît alors d’autant plus comme un emprunt.
Là où la rumination schizophrénique de Pennequin ouvre sur une multiplicité de voix et d’énoncés du monde qui le traverse de toute part, là où sa langue macératrice et ravageuse est un forage qui détruit, déjoue l’ego, Calleja rate ce forage de lui-même (contrairement à ce qu’il écrit – texte « poésie crisique » dans la revue Los flamencos no comen p.48) en maintenant un sujet unifié, enfermé dans une rumination de lui-même, qui ne fait que répandre et déverser sa psychologie dans un fleuve, un ruisseau, un égout, ou dans ce qu’il appelle « une psychidité », de psyché et liquidité (cf. texte dans le pdf Reprise 4 des Cahiers de Benjy).
« je suis en train de me singulariser, je ne parle jamais de moi au pluriel, parce que je n’en suis pas encore là , j’en suis encore au singulier, à chaque fois qu’on dit je c’est toujours singulier, pour plusieurs je, on ne met pas de s à je non plus, bien qu’il s’agisse du pluriel » (Hargne)
« j’me sauve par moi. au trou de moi. le trou c’est moi. c’est moi qui sent pas bon. je sens moi. que j’ai une fuite. ma salive coule à l’égout. à l’ego d’moi-même. j’me sauve au ruisseau. par l’ruisseau d’ego. je coule le moi. dans la salive. pour qu’il se sauve. » (texte sur Inventaire/Invention, Cheval)
Calleja se cogne frontalement au monde, il se pense lui-même face au monde et aux choses, là où Pennequin n’est qu’une éponge traversée de part en part, là où Tarkos est immergé, dissolu dans les éléments du monde et dans le langage.
Là où la poésie de Tarkos est une poésie des choses du monde, une poésie d’objets, bâton, caisse, bidon, merde, terre, oiseau, air, argent, etc … la poésie de Calleja parle seulement de lui, et ce n’est pas parce qu’il prend la voix d’une femme dans plusieurs de ses textes (dans la revue le Qr, ou dans son texte sur remue.net « Légen ») que ce n’est pas toujours lui, ou un sujet … d’ailleurs il le dit « Je suis moi-même mon autre c’est totalement identifié. » Alors que l’on ne me refasse pas le coup de la différence entre l’auteur et le narrateur, on n’est plus à l’école.
Cet affrontement face au monde se traduit par une position peu originale et assez basique dans son expression__ à savoir une critique de la dévastation sociale par le Capital (cf. le texte de la revue Qr, le texte sur remue.net)__ et donc par des figures binaires récurrentes : « légen riches et légen pauvres », la parole libre et la « parole d’esclave », les maîtres et les opprimés (cf. texte sur remue .net) ,
Et cette position a son pendant dans l’écriture : Calleja ne rentre pas dans l’écriture, dans la langue, mais ne cesse de tourner autour, de la poursuivre. Contrairement à ce qu’il dit à la fin d’un texte Hargne : « je suis dans la langue », si il y était peut-être n’aurait-il pas besoin de le dire ? mais accordons-lui le fait qu’il y soit s’il le dit, je dirais alors qu’il n’est non pas dans la langue, mais dans les mots, pris dans les mots, empêtré dedans, à tel point qu’il ne parvient pas à toucher l’écriture. Il poursuit les conditions de possibilités du surgissement de l’écriture (la pauvreté, la maladie, la crise, la vitesse, la lutte contre l’aliénation, ect…), il parle de l’écriture, il est dans un vouloir de l’écriture avec ses « je veux », « il faut » mais il n’est pas dans l’écriture, comme le sont Tarkos ou Pennequin :
cf. texte Cheval, « je veux être dans la vitesse » « je veux que personne n’arrête ma vitesse. je veux pas qu’elle s’arrête la vitesse. on arrête pas la vitesse. tout est vitesse. rien ne s’arrête. dedans rien ne s’arrête. »,
« il y a encore du travail à faire, il faut être, il faut être dans la philosophie, être dans la parole, le soir on continue une parole qui n’est pas la même parole que la parole du jour au travail, le travail est la parole qui ne travaille pas, le travail se fait la journée, la journée c’est esclave que je suis la journée, et le soir je dois trouver une autre parole, une parole qui n’est plus une parole d’esclave, mais qui est une parole du soir, du libre soir de soi, »
On peut se rendre compte de cela dans une lecture de Calleja à Montévidéo en 2006, il parle de la respiration, du souffle, il parle de cela, mais sans y être. Alors que dans une lecture de Tarkos sur le site des éditions Cactus, (cliquer sur CD, expressif le petit bidon, puis sur « le bonhomme de merde »), on entend Tarkos respirer de façon forte et régulière, il respire, il respire, puis il dit « je gonfle », et continue de respirer, respirer …
C’est là toute la différence entre Tarkos et Calleja, le premier n’a pas besoin de dire, de parler de, il est dans le souffle, dans la respiration, alors que le second ne fait que tourner autour en en parlant …
Il faut aussi aller regarder une lecture de Tarkos au CEP à Lyon (surtout la lecture 2, en bas de page) __ et là , on voit bien que Calleja reprend complètement la façon de lire, de dire, entre l’improvisation et l’explication, de Tarkos, tout en reprenant des questions de Pennequin comme par exemple, l’idée selon laquelle c’est pas moi qui parle, c’est la parole qui parle toute seule, c’est la parole qui parle en moi , quand il dit : « je souffle avec des mots dedans » « c’est pas moi qui est mis des mots dans le souffle », « les mots viennent dedans, s’inscrutent », « c’est eux qui ont quelque chose à dire, moi rien ».
On retrouve aussi cette reprise de l’idée de Pennequin notamment (car on pourrait faire encore de très nombreuses comparaisons, entre Pennequin et Calleja, ce ne sont pas exemples qui manquent) dans un texte publié sur le blog Les Cahiers de Benjy, dans le pdf Reprise 1 : « i paraît que j’ai rien à dire. me dit la parole. i paraît que t’as rien à dire. me dit la parole. i paraît que t’as rien à faire. me dit l’être. je dis à la parole que je criture l’être. elle me dit ah bon. je dis à l’être que je me laisse parler. »
« Criture est une nouvelle langue dans le français. Criture s’écoule quand ça lui vient, car criture n’est assujetie a rien. Criture parle pour criture, et pour personne d’autre. Criture n’est assujetie, criture n’est aliénée qu’à elle-même. Criture est à la langue ce que bougnoule est au français. »
Avec son concept assez flou et vague de « criture », qui fait surtout penser à la trace scribouillarde d’un malade de l’écriture, on peut aussi se demander si Calleja n’essaye pas d’inventer un concept opératoire de son travail, comme Tarkos a pu le faire avec « pâte-mot », qui était une idée bien plus complexe et intéressante me semble-t-il.
Car pâte-mot n’était justement pas pour Tarkos une langue différente de la langue commune, il travaillait avec cette pâte-mot commune, à tous, avec cette langue banale que nous partageons, et il y avait là une dimension politique intéressante. La poésie de Tarkos ne s’extrait pas de la langue commune, elle est faite de celle-ci, donc il maintient ce commun, pour en souligner les fonctionnements, les absurdités mais aussi pour nous indiquer tout ce qu’il est possible de faire avec, pour le réanimer autrement, de façon vivante, pour lui donner de nouvelles intensités, dans une lecture que j’ai entendu de lui, il parlait de cette idée « d’intensification du texte».
Alors que la criture de Calleja (cf. citation ci dessus) se pense comme une langue étrangère dans le français, et comme une langue pauvre, une langue du pauvre, une langue pour les pauvres __ mais en fait cette langue n’est qu’un idiome singulier, qui ne vaut que pour lui-même, qui ne peut ni être partagé, ni créer du commun, elle lui appartient trop, et d’ailleurs il le dit lui-même, « Criture parle pour criture, et pour personne d’autre. », il reste donc enfermé dans sa criture, impartageable, incommunicable, sa criture tautologique, qui ne parle qu’à lui, à travers laquelle il se parle à lui-même et non aux autres.
Par ailleurs, on peut encore souligner une proximité avec Tarkos, à travers cette question d’une langue pauvre, simple, “prolétaireâ€, et les implications politiques qu’elle contient. Tarkos et Molnar avaient réfléchi à cela à travers la revue Poézi Prolétèr de façon plus fine et plus intéressante à mon sens que ne le fait Calleja.
Chez Calleja, il y a aussi, derrière une naïveté factice, artificielle, une tentation philosophique, une tentative de faire une poésie philosophante, qui pense et qui se pense elle-même, il élabore une sorte d’art (faussement) brut qui philosophe, il y a déjà là une contradiction __ on retrouve d’ailleurs de nombreuses références à Heidegger, à Aristote … (cf. texte dans le pdf Reprise 1 des Cahiers de Benjy : « l’être et la parole sont un couple divorcé, et moi je suis l’enfant séparé », cela signifierait-il que Calleja ne parvient à être ni dans l’être ni dans la parole en même temps, c’est peut-être pour cela qu’il n’est pas dans l’écriture … ?)
Alors que Tarkos parvient à créer de véritables outils de pensée dans sa poésie, ainsi que des objets de pensée quand il parle d’un bidon, d’une caisse, de l’argent, et en créant des situations cognitives perturbantes, il interroge de façon très vive à mon avis la philosophie, mais sans faire le philosophe, sans être dans une poésie pensante, qui se veut un pensée, il interroge vivement le langage, mais à l’intérieur du langage lui-même, il questionne la parole depuis la parole, c’est pourquoi ses lectures étaient si fortes. Chez Calleja, il y une interrogation de la pensée et du langage de l’extérieur, il tourne autour, s’y frotte, s’y cogne, violemment (et cela peut produire des choses intéressantes) mais il n’y entre jamais véritablement ; on sent ainsi beaucoup trop les lectures philosophiques qui transpirent dans son écriture … Comme le disait si bien Bernard Desportes, il faut apprendre à désapprendre pour pouvoir entrer vraiment dans l’écriture …
Enfin, pour reprendre la distinction entre les trois rapports à la vérité qu’opère C. Hanna dans un article en hommage à Tarkos sur le Web de l’Humanité , on peut vite se rendre compte en relisant le travail de Calleja qu’il est en fait dans un rapport classique à la vérité, celui que C. Hanna appelle “métaphysiqueâ€, et selon lequel la poésie est un outil critique de dévoilement de la vérité du réel, et de celle du sujet face à celui-ci.
C’est à cela que je voulais faire référence en disant « une posture classique de l’écrivain maudit », et non pas “romantiqueâ€, comme l’ont mal lu certains.
La poésie de Calleja repose sur la croyance que les conditions de possibilité d’une poésie vivante, sa poésie, sa langue “prolétaireâ€, c’est la pauvreté (cf. texte dans la revue le Qr), la hargne, la souffrance (la crise, la poésie crisique «c’est dans la crise qu’on travaille. on n’est travaillé par la crise. c’est dans la crise qu’on travaille la parole. »
« la parole crisique fait du corps une chose qui questionne librement. la parole crisique fait du corps une chose libre ».
Ainsi finalement la poésie crisique, la poésie qui se fait dans la crise, a une vertu thérapeutique qui libère le corps et l’esprit de l’aliénation, on est finalement entre l’art brut et l’écriture automatique (car quand Calleja dit qu’il faut laisser la parole parler, se déverser, sans réfléchir, il réhabilite d’une certaine façon un automatisme de l’écriture), et on sait à quelles illusions et impasses à la fois politiques et littéraires mène cette conception de l’écriture. Car la crise, oui la crise, mais n’est pas Artaud qui veut…
Mais peut-être que tout cela n’est pas très important compte tenu de ce que peut écrire Calleja :
« je ne parle pas du résultat je parle du geste ce qui est intéressant c’est le geste, le résultat c’est pas intéressant, le résultat toumonde a des résultats des bons et des mauvais résultats des résultats qui plaisent ou des résultats qui ne plaisent pas mais un geste peu de gens sont dans un geste, un geste est une manière de faire qui est une manière de vivre, un geste de criture fais vivre un texte »
Ainsi, si le résultat n’est pas important, mais que seul compte le geste, alors laissons Calleja faire des gestes de criture, laissons le brasser de l’air et des mots, allons relire Tarkos, et continuons à lire Pennequin .
28 février 2007
[revues] La revue Le Quartanier n°6
La revue que publient les éditions le Quartanier est dirigée par Eric de la Rochellière et Guillaume Fayard, entre Montréal et Marseille, elle tisse des liens entre des auteurs du continent européen et du continent américains, quasiment tous nés dans les années 1970, et nous donne d’intéressantes découvertes. De la poésie assez classique à la prose, en passant par de la fiction, de la narration poétique ou par des poésies plus expérimentales, les travaux sont divers, trans-genres, et assemblée dans la revue, cette variété des formes contribue à brouiller encore plus les définitions que l’on pourrait tenter de faire de la poésie de tous ces jeunes auteurs.
[Chaque numéro contient aussi des notices bibliographiques sur les auteurs et un cahier critique assez épais, qui donne à lire de petites chroniques de poésie, mais aussi de romans, de cinéma et de revue, les rédacteurs sont Guillaume Fayard, Hélène Frédérick, Daniel Canty, Alban Lefranc, Xavier Person, Anne Malaprade, tous ayant une activité critique importante par ailleurs…]
On peut cependant remarquer à la lecture de ces deux numéros, qu’au-delà de la diversité formelle, c’est plutôt à une poésie du sujet que l’on a affaire, que celui-ci se débatte avec un réel absurde, insaisissable, problématique, ou qu’il cherche dans la langue une matière pour le construire et l’agencer afin de pouvoir s’y positionner, les textes sont nombreux à être de petits ateliers subjectifs. Ligne moderne donc dans cette revue, mais sans la dimension politique, et posture assez classique, même si quelques textes proposent des positionnements dans la langue plus complexes et novateurs, dans une logique plus active et ludique, la revue Le Quartanier est-t-elle une revue qui rejoue et creuse la modernité ou ouvre-t-elle de nouvelles perspectives ?
Le n°6, paru en automne 2006, est une livraison diversifiée, bien montée, finement agencée, dense, il y a de quoi lire, de jeunes auteurs essentiellement (et tant mieux), donc allons voir de plus prés.
Il y a, du côté de la narration, une histoire de dépucelage et d’errance nostalgico-nihiliste par Antoine Bréa, chronique anecdotique et désabusée d’une teinte un peu adolescente. Teinte que l’on retrouve aussi dans le texte de Julien de Kerviler « éloge de la solitude après la pluie » (quel titre ! il faut oser…), qui décrit, en 49 paragraphes, sur un mode journal intime, dans une prose épurée, martelant un « tu » qui ne fait pourtant que souligner un « je » qui s’épanche avec beaucoup de pathos, les affres de sentiments (surtout amoureux) en Chine.
Par contre, le périple narratif de Samuel Lequette, entre Les fleurs bleues et Jacques le Fataliste version canine, est vraiment très drôle et enthousiasmant, c’est une petite épopée poétique absurde au rythme enlevé et trépidant, dans lequel le narrateur s’amuse à embarquer et à malmener un lecteur de papier, dommage que cela soit si court …
Même enthousiasme pour le texte Matthieu Larnaudie, « Placebo Consortium » qui se détache du peloton, avec là aussi une incursion/excursion effrénée dans le langage mais celui du monde actuel ; road-movie objectiviste dans le réel contemporain et ses codes langagiers, qui se déroule tel un décor derrière les vitres d’une voiture lancée sur les autoroutes de l’information, processus de fabrication d’une fiction qui recycle sur un mode samplé les multiples énoncés qui constituent le système communicationnel actuel auxquels se mêlent les hypothèses d’une histoire d’amour ainsi que la grammaire de l’informatique, le voyage est haletant.
Enfin, Ludovic Bablon nous donne à lire un extrait d’un roman en chantier, texte à la narration fragmentée par divers prismes de vision, récit étrange et délirant autour d’un personnage maladif et schizophrénique, entre solitude sexuelle et parano microbienne, qui s’agite dans des visions pas toujours très compréhensibles. Si les pistes proposées sont intéressantes, cela reste encore peu abouti au niveau de la langue, et pourrait être poussé plus loin, à suivre donc …
Du côté poésie, Benoit Caudoux donne une suite, pas très cohérente et inégale, de bribes et fragments de pensées ; subjectivité qui se débat avec ses situations et perceptions, poésie du sujet en prise, face, contre, toujours en difficulté avec le réel, et ses impératifs, avec le temps et ses espaces enfermant ou précipitant dans le vide, des propositions intéressantes (les murs qui nous traversent, l’explosion de soi, «il faut se ramasser, décroître, se réduire : descendre et reculer de partout, au même rythme, pour arriver au Centre. » « Il faut que la conscience se place, comme la voix, à l’aplomb de son vide. Sans quoi elle étouffe » __ on pense notamment à Michaux __ mais des poses et des lourdeurs aussi…
Dans le texte d’André Gache, « Cosmogonie », le corps et les éléments du monde se mêlent dans une inter-pénétration amoureuse, de la peau aux pieds, en passant par les oreilles, la bouche, la poitrine, la matière-langage se fait corps de façon musicale et métaphorique.
« le corps s’impose epi d’erm’ ite na pas cours il court autour de lui-même mouvement vrillique et vers l’autre de partout corps »
« marcher sous le ciel qui soutient les pas en les courbant vers la nuit »
Cette prose qui, à première vue, peut sembler assez moderne et déconstruite révèle en fait rapidement une poésie lyrique assez classique, où émotions et images prennent le dessus ; il en ait de même pour la poésie condensée et presque versifiée de Gilles Toog. Il y aussi une « Musique New-Yorkaise » de Christan Zorka, poésie polyphonique où s’égrènent en éclatement des bribes d’une ville, et un « Onratorio » d’Hervé Bouchard, prose au lyrisme épique et un peu ampoulé et incantatoire, qui raconte l’errance onirique en auto-stop de drôles de damnés …
Enfin, on ne parlera de Arno Calleja que pour dire (il le faut bien quand même) qu’il continue à faire du sous-Tarkos et du sous-Pennequin (soupir) au niveau de la forme, et que dans le fond, il ne fait que défendre une posture classique de l’écrivain maudit notamment à travers la dichotomie stupide qu’il fait entre « légen » riches et ceux qui sont pauvres, dont l’écriture est plus pure que celles des gens riches, qui sont méchants par ce que ce sont de sales bourgeois, ah lalala …
À la fin de la lecture de ce numéro, on peut être dubitatif, les propositions d’écritures sont intéressantes, les textes plutôt bons, le travail honnête et sérieux, c’est bien et puis ? On se dit que tout cela est en fait trop lisse, trop propre, que la légèreté et l’humour manquent, ainsi qu’une certaine radicalité ou affirmation dans les partis pris. Tout se tient trop bien, c’est fin, intelligent, parfois charmant, mais un peu figé, mou, et finalement, et c’est dommage, presque ennuyeux.
Les écritures de cette jeune génération de poètes (et de prosateurs ou romanciers, on ne sait pas bien et tant mieux pour les genres) sont assez maniéristes, très tournées vers la subjectivité et ses émois, l’expression des émotions y trouve une place importante, dimension plutôt absente et même combattu en poésie contemporaine, et un rapport politique semble assez absent. De nombreux textes (Gache, Toog, Caudoux, Bablon, Kerviler, Calleja, Bouchard …), malgré des effets d’expérimentations plus que de véritable expériences poétiques de la langue, traduisent des modalités poétiques assez classiques, même si elles sont singulières.
On retiendra donc essentiellement Lequette et Larnaudie pour leur prose narrative trépidante qui intègre des expérimentations poétiques à l’intérieur de leur fiction, ou qui parviennent à développer une véritable architecture narrative avec des éléments poétiques, au lieu d’en rester à de simples exercices expérimentaux …
Bientôt la chronique du n°7 de la revue Le Quartanier …
16 février 2007
[revue] Revue Le Quartanier n°6
Le n°06 de la revue Le Quartanier est sorti à l’automne 2006, nous en parlerons dans une chronique…
144 pages – ISSN 1708-248X – 12,95 $ / 10 €
Le Quartanier – 4418, rue Messier – Montréal (Québec) H2H 2H9 – Canada
+ Le Quartanier France – 21, rue de la République -13002 Marseille
[site]
Sommaire:
POÉSIE ET FICTIONS :
Antoine Brea, Benoit Caudoux, Hervé Bouchard, André Gache, Julien de Kerviler, Arno Calleja, Samuel Lequette, Christian Zorka, Mathieu Larnaudie, Gilles Toog, Ludovic Bablon
QUARTIER CRITIQUE :
Xavier Person, Steve Savage, Nathalie Stephens, Hélène Frédérick, Daniel Canty, Anne Malaprade [sur Emmanuelle Pireyre, Francis Catalano, Eva Sjödin, Arno Schmidt, Eugène Savitzkaya, Aïcha Liviana Messina, John Cassavetes] // Revue des revues : Guillaume Fayard
DESSINS :
Mélanie Baillairgé
COUVERTURE :
Christian Bélanger
8 janvier 2007
[Livre] Philippe Charron, Supporters tuilés
Philippe Charron, Supporters tuilés, Repas alternés d’épreuves, éditions Le Quartanier, 101.p. ISBN : 978-923400-15-0, 12 €
[site du quartanier]
4ème de couverture :
Du pain et des jeux. Tôt ou tard, faire voeu de continence. Les exercices des porteurs de bols et les empilages de tests articulaires renvoient à des effets ostentatoires, élimination comprise. Le maraudage, lui procède par lobs elliptiques. Sur double des parties inscrites, les fractures sont diligentes. Efficace coups de filets, propres, même s’il n’y a pas partie du siècle. La rumeur veut que l’on gagne des gaminets si l’on mange gros. Que dirait Lord Sandwich de cette régression ? Qu’importe, il aura laissé derrière lui un plat qui est loin de faire manger schématiquement. Sans propriétés, sans être diffus, les conduits avancent, reculent, retournent, puissamment à la carte.
Premières impressions :
Supporters tuilés, fait partie de ces livres qui, lorsqu’on les voit par hasard dans une librairie (de plus en plus une nostalgie pour les défricheurs), attire tout de suite la curiosité. Peut-être qu’une telle attitude arrivera avec internet… Pourquoi ce livre attire ? Une très belle maquette une nouvelle fois réalisée par Le Quartanier, ici en la personne de Christian Bélanger, et d’autre part un titre intriguant, attisant la curiosité, notamment lorsque l’on lit les deux sous-titres : « repas alternés d’épreuves », « tirer transposer tenir joindre mettre déplacer tenir mettre traîner ». Comme j’y reviendrai dans les prochains jours, nulle déception à la lecture de ce texte, très bien construit, qui contient énormément d’humour et qui porte une réelle charge critique sur certains modes occidentaux, car « elle est ici l’arnaque : On stigmatise l’imitation de l’imitation; On quantifie du pareil au même; On formalise le simili ».
Le Quartanier, assurément, par le sérieux de son travail et la qualité des textes choisis, même si tous ne se valent pas, peu à peu apparaît comme une des maisons d’édition importante dans le champ de la poésie contemporaine. /PB/
28 décembre 2006
[Chronique] Holeu-lone de Mylène Lauzon
Holeu-lone est écrit par Mylène Lauzon suite au processus de création de Holeulone/chorégraphie par Karine Ponties.
Alors qu’une chorégraphie se passe sur une scène, selon la création d’une spatialité au rythme des corps, Mylène Lauzon invite à une autre forme de spatialisation : celle du crâne où se passe l’action, « le sien. Le mien. Le crâne » mais aussi celle de la langue. L’action ? Celle d’une distanciation, d’une rupture, d’un rappel, d’un revenant, de la revenance de ce qui a eu lieu et des paysages qui y sont rattachés, de la mer, du cerveau, de la langue de la rupture qui ne peut oublier les mots de la rupture. L’action ? Comment commencer ? à oublier, à dire, à demander, à questionner, à assommer, oui à assommer les mots qui se disent par la bouche et s’écrivent par les mains.
Le texte de M. Lauzon en se posant comme voix intérieure, narrativité disloquée du dedans, implique une création de l’espace qui part du dedans vers le dehors. « Contaminer sa vision du dehors, dehors n’existe pas » [titre de la partie I]. On comprend son projet en suivant cette contamination qui commence, par la simple création d’un volume, d’un lieu où le faire revenir : « définir pour lui couloir, mur, puits, table. Une mer non un cerveau oui ».
L’action est celle d’un jugement, celui d’un monologue poétique envers un autre, mais qui rapidement est celui d’une pensée sur elle-même, reprise critique de soi qui avoue que ce qui est, n’est que par la création que la pensée a elle-même faite.
Ce rapport à soi s’incarne par une violence du corps, violence des corps entre eux. Le désir est mêlé à la violence, au fait de « vouloir dans l’histoire déchirer sa cervelle », car « il faut suspendre le mot vie avec lui » « lui fracasser la tête » . Le texte devient la scène d’une forme de règlement de compte, où celui ou celle qui parle veut comprendre ce qui n’aura de cesse de s’échapper, l’autre, inappréhendable.
La violence trouve son apogée dans la très belle partie III, qui décrivant tout d’abord l’action de deux mains autour du trou de la bouche [extrait], et ceci selon des éclats d’action rendus admirablement par le rythme prosodique, en vient peu à peu à montrer le démontage shizoïde d’un corps où les mains, la tête, les yeux, les oreilles, la jambe témoignent d’un fonctionnement détaché du reste de l’organisme :
Ma main droite au bord, ma main reste au bord, pas dans le trou au bord du trou ma main prend lève mène au bord ma main laisse tomber, pas ma main le pain laisse tomber le pain dans le trou, ma main gauche reste loin du trou, ma main droite fait forme, pince, prend, recommence, lève haut dé-po-se au bord prend lève haut dépose au bord, ma main droite prend pain prend verre prend verre pince tenir plus long-temps pas laisser tomber ma main droite en poing, non ma main gauche en poing posé sur le bord de la table, ma main droite prend lève mène au bord en pince, pince ma main gauche roche ma main droite prend lève haut dépose.
La fragmentation de soi provient du fait que cet autre mis en scène, dans sa propre pensée, est le motif central de la pensée, l’abîme où elle perd l’unité de son monde. « Sa place dans ce trou », où il est « all alone » implique l’impossible unité de soi de la voix qui écrit : donc ses mots, les bribes dites ou bien écrites.
L’ensemble de ce texte de Mylène Lauzon, s’il donne à voir parfaitement ce que pourrait être une spatialisation à partir de lui, nous amène surtout à explorer cette pensée humaine qui se boucle sur elle-même qui a la charge de sa propre histoire et de l’ensemble de cette foule qui intervient au-dedans.
[Livre] Mylène Lauzon, holeu-lone
Mylène Lauzon, holeu-lone, éditions Le Quartanier, 93 p., ISBN: 978-2-923400-17-4, 12 €.
[site de l’éditeur]
4ème de couverture :
J’aurais aimé qu’il soit de ceux qui savent sortir du bruit. Mon intention est que dans le bruit il réussisse à se créer une allée. Que cette allée soit protégée de murs. Que dans ces murs il n’y ait aucun trou. Que le seul trou qui soit soit l’entrée dans l’allée. Qu’il puisse avancer dans le trou d’un bruit qui signifierait vraiment sortir, partir. Pour que je l’en empêche
Premières impressions :
14 décembre 2006
[News] L’hécatombe se poursuit !
Le Tiers-Livre de François Bon et Poezibao de Florence Trocmé l’annoncent, les éditions Farrago, ex-Fourbis, dirigées par Jean-Pierre Boyer et sa femme, viennent de déposer le bilan.
Tel que l’énonce François Bon, après Al Dante, la fin de Lignes, l’arrêt des diffusions Leo Scheer et donc la mise en danger aussi bien de maison d’édition comme Comp’act ou des revues comme Fusées, c’est encore une nouvelle triste qui touche le milieu des littératures contemporaines et engagées.
Mon souvenir de Farrago restera attaché, c’est évident à la découverte de Chloé Delaume, que certes je connaissais avant sa première publication, mais qui m’aura marqué notamment et surtout avec Le cri du sablier. Mais il y aura eu aussi, avant cela, la découverte de Michel Surya et de Olivet, découvert d’abord sur scène monté par Christophe Bident puis dans le texte lui-même.
Farrago explorait les langues, de Maïakovski et son Universel reportage à Josée Lapeyrère et sa Grammaire en Forêt, et savait éditorialement nous faire partager cette exploration avec des essais de très grande qualité.
Ce soir je suis un peu las face à ce tournant dans l’édition, tournant au sens où ce sont bien des maisons d’éditions indépendantes qui chutent ainsi, ou qui sont en difficulté, quelle que soit ensuite les promesses faites par des grands éditeurs [et si je peux me réjouir de la nouvelle collection poésie du Seuil à paraître en mars, car des amis sont concernés, reste que la cuisine dont on m’a parlé ce week-end et l’auto-promotion voilée de certains auteurs montrent la nécessité de maisons totalement indépendantes et dirigées surtout par des lecteurs et non des écrivains comme c’était le cas avec Al dante ou bien avec Farrago].
Certes heureusement de nouvelles éditions se montent, telle celle du dernier Télégramme dont je parlais ce matin dans ma chronique sur Lucien Suel, ou bien les éditions Ragage dont je parlais avant hier à partir de Virgile Novarina, ou bien encore Le quartanier à Montréal. Et d’autres se poursuivent comme les éditions è®e, ou bien les éditions Hermaphrodite qui m’éditent fin février 2007 Pan Cake.
Mais cela ne saurait me faire oublier à chaque fois la fin de celles qui disparaissent et qui m’ont donné tant de plaisirs en tant que lecteur.
26 août 2006
[Livre] SIEGES, Urbs flammis delebatur, Christian Zorka (Le Quartannier)
Christian Zorka SIEGES / Urbs flammis delebatur, Le Quartanier , isbn : 2-923400-10-0, 31 pages, 7 €.
Quatrième de couverture :
Cela pourrait se passer dans une salle d’opéra ou de ballet, entre une saillie de princesse et la survenue de bergers. Une annonce diffusée par les haut-parleurs interrompt la pièce : le roi qui faisait la guerre chez les voisins pour leur voler des dragées, a été assassiné. Bref, c’est le désordre, mais aussi le retour de l’ordre. Les spectateurs, affolés, montent sur scène et renversent les comédiens pour gagner les cintres et voir la rue par un oeil de boeuf.
10 août 2006
[livre] DHead, Xki Zone
Xki Zone DHead, éditions Le Quartanier , 32 pages, ISBN : 2-923400-11-9, 7 €.
4ème de couverture :
Et vox in tabula rasa, échos, symptômes, et vox en coulée gargouille, vous dit, vous dit, tout ce que le skull-être vomit de dB, de pathos, de délires, en dolby technicolor. Et le gore ne suffit pas, ni le stupre, ni la haine de soi, in vitro pourriture de l’ego gâchis, vous dit, vous dit, tout ce que les trépans ont foré, profond de profundis dans les tranchées nerveuses, jusqu’au bulbe en extinction, jusqu’aux neurones en friture, alors on comprend mieux le sens de cette mort cérébrale, dégorgée et scénarisée ici sous le nom de code DHead.
28 juin 2006
[Livre] Sombre Les détails, Guillaume Fayard
Guillaume Fayard Sombre Les détails éditions Le Quartanier , isbn : 2-923400-06-2, 31 pages, 7 €.
Extrait du texte :
Et trop près le détail Trop proche le détail ombre
Près le détail déborde Les objets prennent
Du lieu Regard Prennent lieu Les coagule
Un prisme-ballast Saisissent
Et le non-pertinent S’installe Dans l’inégalité
du nombre, d’une Marches, escaliers Pas N’avancent
à rien Qu’à Le passage des Heures, l’effacement d’un
Premières impressions :
Nous avons reçu trois jolis petits livres de la collection Phacochère des éditions Le Quartanier. Sombre Les détails de Guillaume Fayard, Sièges de Christian Zorka et DHead de Xki Zone. Collection graphiquement très réussie qui réunit de courts textes poétiques qui à première vue sont hétérogènes et hétéromorphes quant au travail de la langue. Le livre de Guillaume Fayard se présente comme une expérience de débordement de la langue au cours de pérégrinations dans une ville [on se doute que c’est Marseille au vue de la récurrence des hippocampes] où se mélangent et se se disjoignent des impressions visuelles, charnelles, sonores.
.PB / HG