Libr-critique

31 janvier 2021

[News] News du dimanche

Après notre édito libr&critique (« Les aplatis »), vous retrouverez avec plaisir une nouvelle aventure d’Ovaine et découvrirez notre sélection de Livres reçus

Édito : Les aplatis

Dans son article publié vendredi dernier dans AOC, « Parole et pollution », Marielle Macé dresse ce constat : « l’actualité récente a souvent révélé, s’il en était besoin, quelque chose comme des états pourris de la parole, pourris à force de déliaisons, de rétrécissements, d’inattention, de bâclage, de négligence, de morgue, de dédain. Des états pourris de la parole politique, de la parole médiatique, et de nos propres échanges, c’est-à-dire des phrases que nous mettons dans le monde et entre nous, dans la rue, dans le travail, sur les réseaux, dans les tweets, ces « gazouillis » ». Comme si l’accumulation des déchets qui polluent notre planète allait de pair avec rien de moins que la déchéance de l’humanité…

Et ce n’est pas tout : ce pourrissement accompagne l’aplatissement de notre Terre, « par la masse énorme, qui grandissait sans cesse, et qu’on n’arrivait absolument pas à éliminer, dont on n’arrivait absolument pas à se défaire, de bêtises, stupidités, imbécillités, idées reçues, clichés, tautologies, discours vides, mots creux, bref de platitudes, le terme s’imposait, oui, de platitudes  qui s’échangeaient à chaque instant et finissaient par avoir un effet »… D’où la situation qui est encore la nôtre selon Leslie Kaplan (cf. ci-dessous) : confinement, évaluations, ennui, « régression générale »… Question : quel avenir pour les aplatis ?

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine, par Tristan Felix

Au village, las! plus un seul son de cloche. « Fondues pour faire du chocolat ! »,  soupçonne-t-on avec un soupçon de bave.

Pour résister à la tentation, Ovaine décide d’élever trois cents coqs, avec alarme et tic tac intégré. 

Sous le kiosque enguirlandé, elle les entraîne à sonner du gosier toutes les trois heures.

A vêpres, armé d’un silencieux, un homme osseux soudain s’approche.

D’un coup de glotte pétante, Ovaine déclenche l’alarme. Et tous le coquailler de retentir à toute volée pour couvrir le bruit du silencieux.

Les poules en cacao, gloussantes de ferveur, défilent alors avec leur truc en plumes.

 

Livres reçus (présentations éditoriales)

► Alexander DICKOW, Déblais, Louise Bottu, Mugron (40), janvier 2021, 104 pages, 14 €.  

L’aphorisme (peu importe comme on le nomme) peut être l’image en tout petit du grand système, le « hérisson » de Schlegel ; pourtant il bée aussi vers d’autres fragments, chacun ouvert puisque sériel, un-parmi-les-autres, indéfinitif. Voici un recueil qui essaie de dire des choses vraies, simplement, depuis cette perspective mienne. J’échoue nécessairement, j’espère non sans quelques splendides faux-fuyants. /AD/

 

► Frédéric FORTE, Nous allons perdre deux minutes de lumière, P.O.L, en librairie le 11 février 2021, 80 pages, 13 €.

Nous allons perdre deux minutes de lumière est une phrase entendue par l’auteur à la télévision, prononcée par une présentatrice météo. Frédéric Forte l’a aussitôt perçue comme un titre de livre potentiel. Et plus qu’un titre, comme modèle, matrice d’autres phrases et de vers. Ce livre est ainsi un travail sur la phrase comme objet poétique familier, pour faire du poème une expérience à la fois intime et partageable, une parole à laquelle chacun peut s’identifier. L’idée était bien de confronter cette phrase matricielle à ce qui fait un quotidien, à « l’infraordinaire » cher à Georges Perec, au processus d’écriture même.

La forme du poème est déterminée par la structure même de la phrase (sept mots, douze syllabes), avec sept chants, et chaque chant composé de sept strophes, chaque strophe de douze vers, chaque vers de douze syllabes (dodécasyllabes).

Chaque chant est déterminé par le mot qui lui correspond dans la phrase-titre, de « Nous » à « lumière ». Nous : la communauté humaine ; allons : le déplacement, le mouvement ; perdre : l’échec, la désorientation, la mort ; deux : le couple, la dualité ; minutes : le temps ; de : la provenance, l’association ; lumière : la vue.

Pour les titres de chaque chant, ces mots ont été cryptés en « braille », référence à la perte de lumière mais aussi à une anecdote familiale évoquée dans le chant final.

 

► Leslie KAPLAN, L’Aplatissement de la Terre, suivi de Le Monde et son contraire, P.O.L, en librairie le 18 février, 238 pages, 15 €.

« Tout le monde s’en souvient : ce matin-là au réveil la nouvelle tournait en boucle, quelqu’un était tombé en dehors de la Terre. Pas dans un trou, pas dans une crevasse, pas dans un abîme. »

Ainsi commence le nouveau conte politique, drôle et cruel de Leslie Kaplan, L’aplatissement de la terre, dans la même veine que Désordre. Un ensemble de cinq textes sur le même thème : le monde dans lequel nous sommes est un monde devenu « plat », aplati par le système dominant. Leslie Kaplan imagine, de façons différentes, plusieurs réponses à ce monde, à la recherche d’une « issue » pour reprendre un terme de Kafka. On peut se servir de rêves, de films, ou de livres, de musiques, on peut faire des rencontres, comme cette femme qui « sort du cinéma », ou au contraire se laisser envahir par un « ennemi invisible ». Mais le possible et le commencement sont là, et c’est toujours « encore une fois le monde ».

Le Monde et son contraire est le monologue d’un acteur qui joue le personnage de Kafka, et qui, comme lui, « se bat ». Ce monologue est adapté au théâtre par Elise Vigier, mis en scène notamment à la Comédie de Caen au printemps 2021.

► Ana TOT, Nique, Louise Bottu, Mugron (40), disponible début février, 198 pages, 15 €.

18 septembre 2019

[Chronique] Leslie Kaplan, Désordre, par Ahmed Slama

Leslie Kaplan, Désordre, P.O.L, mai 2019, 64 pages, 7 €, ISBN : 978-2-8180-4831-3.

Un format, compact, quelques pages et un bandeau cocasse, et qui tranche avec les habituels et inconsistants bandeaux étalant ostentatoirement les prix décernés. Bandeau portant la mention « ça suffit la connerie !», cri qui intervient dans l’œuvre, mais nous n’en dirons rien, ménageant par là, non pas quelque suspens, mais pour préserver l’effet comique ravageur à l’œuvre dans ce « Désordre ». Ouvrons-le donc ce délice singé, Leslie Kaplan, autrice prolifique.

Crimes de classe

Récit, ou fable politique ? qu’importe les catégorisations, car c’est une Å“uvre bien singulière que nous livre ici Leslie Kaplan, et qui se dévore en un seul mouvement, mue par l’épure d’une écriture ; sorte de phrase qui ne cesse de croître par l’entremise de ces juxtapositions à l’œuvre dans et par la succession de virgules. Et ce mouvement continu, on le suit, nous rapporte une série de meurtres commis sur l’ensemble du territoire français. Pas de revendications, pas de liens entre ces meurtres ; simples faits divers « denrée élémentaire, rudimentaire, de l’information qui est très importante parce qu’elle intéresse tout le monde sans tirer à conséquence et qu’elle prend du temps, du temps qui pourrait être employé pour dire autre chose » (Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Raison d’agir, 1996).

Pourtant, au fil des pages tournées, ce qui nous était présenté d’abord et avant tout, par le fil du récit, simplement comme une succession de meurtres, inexplicable et inexpliquée, se révèle tout autre chose. Série que l’on suit par une narration qui s’attache principalement à rapporter les faits, et les histoires de ces meurtres. Par exemple : « une jeune vendeuse (…) qui travaillait au rayon maquillage du Monoprix Saint-Michel. (…) Elle habitait à Garges-lès-Gonesse avec sa mère et sa grand-mère, et prenait pour venir le bus et le RER. Son chef, le responsable du secteur « Femmes » du magasin, l’aimait bien et l’appelait « Ma petite puce ». Il fut assommé par un tabouret, un objet bas et lourd avec des pieds en métal. » Ou encore cet « instituteur proche de la retraite, aimé de ses élèves et estimé de son directeur, qui eut la mauvaise idée d’entamer une discussion avec l’inspecteur de l’Éducation nationale venu à l’improviste dans sa classe. La discussion portait sur un point de grammaire, la question du pluriel en x, elle s’envenima rapidement, grammaire, pédagogie, le s ou le x, l’inspecteur fut étouffé avec une éponge. » Tous ces meurtres – astucieusement nommés « crimes de classe » – répondent à un mobile identique, celui de la domination, les meurtres étant commis invariablement (à une exception près que je ne dévoilerai pas) par des subordonnés à l’encontre de leur supérieur ou plus précisément du dominé ou de la dominée à l’encontre de celui ou celle qui le ou la domine.

Fait divers sans diversion

C’est dans une langue qui imite celle de la PQR (Presse Quotidienne Régionale) et la presse de manière générale que nous sont donc rapportés ces meurtres ; s’opère alors, en filigrane, une véritable réflexion au sujet des médias, habitués à évoquer les faits divers pour l’audience qu’ils suscitent, mais également par le consensus qu’ils créent. Et s’immisce, dans la question des médias, la question du médium : la langue. Ce qu’Éric Hazan nomme la LQR (Lingaue quintae Respublicae) – la langue de la cinquième république que l’on a progressivement dépouillée de tous les signifiants politiques, la langue des publicitaires, apolitique. Par ce crime de classe, les médias se trouvent pris à leur propre piège, le politique, la violence sociale se mêlant à leur course à l’audimat, mais surtout se pose la question pour eux de la manière dont ils doivent ou peuvent évoquer ces crimes alors que « les mots classe, domination, subordination, etc., étaient devenus désuets, difficiles à manier ».

16 juillet 2018

[News] Libr-vacance 2018 / 1

Plus que jamais, en ce temps de saturation médiatique, c’est le moment d’entrer en vacance : ce premier volet de Libr-vacance vous invite à méditer avec Leslie Kaplan sur/avec Mai 68, à lire une sélection de livres très récents, à rendre hommage à Christophe Marchand-Kiss, et vous donne RV au festival de poésie Voix vives…
Face à la liesse de ce 14-Juillet à double révolution, faut-il suivre le flaubertien fleuve humain auquel fait allusion Jean-Claude Pinson dans son dernier livre, LÀ (L. – A., Loire-Atlantique)  ? « Flaubert, qui n’aimait pas la foule, écrit à Louise Colet que, néanmoins, "les jours d’émeute", il se sent "enivré par une poésie humaine, aussi large que celle de la nature, et plus ardente" »…

UNE : le Mai 68 de Leslie Kaplan, du chaos au chantier…

Leslie Kaplan, Mai 68, le chaos peut être un chantier, P.O.L, mai 2018, 80 pages, 9 €.

Il était un temps où l’espace social français n’était pas saturé par une seule obsession, l’invasion des "Migrants", que seul peut chasser cet antidote magique, la Victoire-des-Bleus… Une Coupe du monde quand la coupe est pleine, des Bleus contre les bleus à l’âme, le Mondial contre les ravages de la mondialisation…

« Et alors "quelque chose se passe"
qui remet en cause l’ordre normal, habituel, les choses en l’état, le surplace, apparemment calme, en fait violent, la répétition du mensonge […]
en mai 1968, c’est l’absence de hiérarchie
au contraire, c’est l’égalité, la liberté réciproque
la parole est partout, dans tous les milieux, chez tout le monde » (p. 39).

« ET ALORS vient la question : tout ça s’est fait dans des mots, paroles, dialogues
est-ce suffisant pour une révolution ? certes non
une révolution suppose un changement du cadre de pensée établi
mai 1968 a été un mouvement de contestation du cadre actuel, de la société capitaliste marchande
un mouvement très fort, général
et après 68, il y a eu une "reprise en main" terrible
un retour en force de la société de consommation

les paroles vivantes ont été "récupérées", c’est-à-dire : sont devenues des clichés » (p. 47-48).

Ces clichés, nous les avons tous en tête sous forme de slogans : "Faites l’amour, pas la guerre !" ; "Il est interdit d’interdire !" ; "L’imagination au pouvoir !" ; "La beauté est dans la rue" ; "Prenons nos désirs pour des réalités !" ; "Soyons réalistes, demandons l’impossible"… Mais, dans sa conférence interrompue par quelques personnages tout droit issus de ses textes, Leslie Kaplan insiste autant sur la chape de plomb du régime gaulliste que sur la prise de parole : mutisme des dominés… silence sur les opprimés… silence sur la France de Vichy, la guerre d’Algérie… Contre une certaine doxa selon laquelle Mai 68 est avant tout une révolte hédoniste et consumériste, un soubresaut individualiste, l’auteure nous invite à penser 2018 grâce à ce mouvement anticapitaliste : plutôt que de nous laisser engluer dans un individualisme de masse et un identitarisme de mauvais augure, retrouvons notre puissance d’étonnement, un désir de singularité qui passe par l’altérité !

Libr-15 : LC a reçu, lu et vous recommande

♦ Philippe ANNOCQUE, Seule la nuit tombe dans ses bras, Quidam éditeur, à paraître en août 2018, 152 pages, 16 €.

♦ Julien BLAINE, De quelques tombeaux de feus mes amis & de feue mon amie, Au coin de la rue de l’Enfer (04), mai 2018, 54 pages, 13 €.

Julien BLAINE, Catalogue de l’Exposition 1968/2018 = 1/2 siècle & Julien Blaine = 3/4 de siècle, Marseille, édition im/paires et éditions Galerie Jean-François Meyer, mai 2018, 64 pages.

♦ Philippe BOISNARD, Vie et mort d’un transsexuel, éditions Supernova, juin 2018, 86 pages, 10 €.

♦ Comité restreint, L’Inclusion qui va, éditions Louise Bottu, mai 2018, 128 pages, 7 €.

♦ Christophe ESNAULT, Mordre l’essentiel, éditions Tinbad, printemps 2018, 336 pages, 26 €.

♦ Bruno FERN, Suites, éditions Louise Bottu, juin 2018, 162 pages, 14 €.

♦ Laurent GRISEL, Journal de la crise de 2008, éditions Publie.net, printemps 2018, 272 pages, 20 €.

♦ Pierre MÉNARD, Comment écrire au quotidien. 365 ateliers d’écriture, Publie.net, 2018, 450 pages, 24 €.

♦ Cécile PORTIER, De toutes pièces, Quidam éditeur, à paraître en août 2018, 180 pages, 18 €.

♦ Jean-Claude PINSON, LÀ (L. – A., Loire-Atlantique). Variations autobiographiques et départementales, éditions Joca Seria, Nantes, juin 2018, 280 pages, 19,50 €.

♦ Olivier QUINTYN, Implémentations/implantations : pragmatisme et théorie critique, Questions théoriques, 2018, 320 pages, 18 €.

Revue des Sciences Humaines, Université de Lille III, n° 329 : "Orphée dissipé. Poésie et musique aux XXe et XXIe siècles", printemps 2018, 296 pages, 28 €.

♦ Marc-Émile THINEZ, L’Éternité de Jean, éditions Louise Bottu, juillet 2018, 140 pages, 14 €.

♦ Patrick VARETZ, Rougeville, éditions La Contre Allée, Lille, printemps 2018, 96 pages, 8,50 €.

 Libr-brèves

â–º En hommage à notre ami Christophe Marchand-Kiss (1964-2018), qui nous a quittés trop tôt, sur Libr-critique on pourra (re)lire un extrait de Mère/instantanés et une chronique sur l’un de ses textes publié sur Publie.net en 2009.

â–º Bien que ce festival méditerranéen ait bien changé, RV à Sète du 20 au 28 juillet : avec notamment Béatrice Brérot, Sébastien Dicenaire, Frédérique Guétat-Liviani, Jean-Luc Parant et Pierre Tilman.

1 mai 2018

[News] De mai en mais…

En ce 1er mai ô combien commémoré, on retrouvera avec plaisir le duo Cuhel/Heirman : "Mais il est où mai ?" De Mai 68 à mai 2018 : par le biais de deux extraits, tirés du livre de Boris Gobille (Le Mai 68 des écrivains) et de celui à paraître dans deux jours, signé Leslie Kaplan, Mai 68, le chaos peut être un chantier (POL). Mais 68 : on (re)lira cet article publié il y a dix ans, "Pensée anti-68 ou révolution conservatrice ?", dans un dossier intitulé "Autour de mai 68".

CUHEL (texte) / HEIRMAN (dessins) : Mais il est où mai ?

Toi qui cherches mai en mai
Et rien de mai en mai n’aperçois…
Rien que la commémoration de mai…
que la consommation de mai…

Fini le temps d’Emmanuelle, reine des braguettes
Avec Frère Emmanuel à la baguette
et Père Blanquer à l’Éducation
plus de rêvolution
tous à l’unisson
Il n’y a pas de mai/mais ballot
Faut s’tenir à carreau !

 

En lisant, en zigzaguant : de Mai 68 à mai 2018…

« La situation des avant-gardes littéraires en mai-juin 1968 est donc paradoxale : tandis qu’elles sont obligées et autorisées par le mouvement critique à prendre position, elles ne peuvent le faire qu’en se dépouillant, comme tout "auteur", de leur statut. Un nouveau pouvoir prophétique est attribué à la créativité, mais ce pouvoir prophétique est d’une nature singulière : il n’admet pas de prophètes, il n’admet pas d’élus. Il n’est la propriété de personne. Il est détaché de tout statut, de tout nom. Il est anonyme et démocratique » (Boris Gobille, Le Mai 68 des écrivains. Crise politique et avant-gardes littéraires, CNRS éditions, 2018, p. 21).

Leslie Kaplan, Mai 68, le chaos peut être un chantier (à paraître jeudi 3 mai chez P.O.L) :

« Et alors "quelque chose se passe"
qui remet en cause l’ordre normal, habituel, les choses en l’état, le surplace, apparemment calme, en fait violent, la répétition du mensonge […]
en mai 1968, c’est l’absence de hiérarchie
au contraire, c’est l’égalité, la liberté réciproque
la parole est partout, dans tous les milieux, chez tout le monde » (p. 39).

« ET ALORS vient la question : tout ça s’est fait dans des mots, paroles, dialogues
est-ce suffisant pour une révolution ? certes non
une révolution suppose un changement du cadre de pensée établi
mai 1968 a été un mouvement de contestation du cadre actuel, de la société capitaliste marchande
un mouvement très fort, général
et après 68, il y a eu une "reprise en main" terrible
un retour en force de la société de consommation
les paroles vivantes ont été "récupérées", c’est-à-dire : sont devenues des clichés » (p. 47-48).

10 mars 2016

[Livre – news] Leslie Kaplan, Mathias et la Révolution

À l’occasion de la rencontre de ce soir au Bateau Livre (Lille), animée par Jacques-Henri Michot, retour plus approfondi sur le dernier roman de Leslie Kaplan.

 

Leslie Kaplan, Mathias et la Révolution, P.O.L, 2016, 256 pages, 16,90 €, ISBN : 978-2-8180-3722-5. 

Présentation éditoriale

Mathias et la Révolution est le récit d’une journée prérévolutionnaire aujourd’hui à Paris. Mathias traverse la ville, il a un rendez-vous important, il fait des rencontres, il pense à la Révolution, il en parle. Dans le livre tout le monde pense à la Révolution, en parle. Et il y a des émeutes, pour des raisons précises, un accident dans un hôpital de banlieue où il y a eu un mort. Il faut être clair par rapport au mot "révolution". Dans le titre, ce n’est pas par hasard, s’il y a une majuscule. Il s’agit de la Révolution française. Leslie Kaplan l’a prise comme point d’appui pour parler d’aujourd’hui. Si Mathias et la Révolution s’appuie sur l’Histoire, si c’est un livre où l’on se réfère à la Révolution, les personnages, les situations sont d’aujourd’hui. Aujourd’hui, l’idée de révolution vise un nouveau changement du cadre de pensée : s’extirper du capitalisme néolibéral. Il y a une remise en cause des fondements mêmes de la société pour essayer d’aller vers un système qui prenne en compte le collectif et le commun, sans tomber dans des choses qui ont existé et dont plus personne ne veut entendre parler – à raison – comme le communisme d’Etat. "On ne peut plus continuer comme ça, on veut autre chose !", est dans l’air. On est dans une période qui cherche. Personne dans le livre n’est un révolutionnaire professionnel. Mais chacun essaie de faire des choses différentes, d’agir différemment, chacun dans son domaine propre, bien qu’il n’ait pas d’indications sur comment faire. Et le fait que la Révolution française a existé dit que c’est possible de changer l’état des choses, de faire bouger la façon de penser des gens. C’est un roman polyphonique, il y a toutes sortes de personnages, avec des points de vue différents, parfois opposés, et il y a beaucoup de dialogues et de questions, la propriété privée, le marché, vendre et se vendre, le poids du passé colonial, le racisme, la culture, le conformisme, la violence… et un désir général de liberté, d’égalité, le refus des inégalités, des idéologies de la supériorité. C’est un roman "d’idées" qui montre comment on vit concrètement dans sa vie les idées aujourd’hui, un roman politique, qui interroge comment vivre ensemble ici et maintenant, et dans le moment actuel qui est souvent un moment déprimé et cynique c’est un livre qui met au contraire l’accent sur le désir de mouvement, de changement, sur la joie de ce désir, et qui dit qu’un autre point de vue est possible.

 

Note de lecture /Fabrice Thumerel/

"la question n’est pas pourquoi des émeutes,
mais plutôt pourquoi pas d’émeutes" (p. 150).

"le conformisme aujourd’hui c’est quoi ?
– C’est penser comme on achète" (p. 212).

Dans notre monde marchand immondialisé, que reste-t-il des Lumières ? quelle place pour la Révolution ?
Il "essayait d’expliquer à un jeune homme pâle et tendu assis à côté de lui l’importance des Lumières, du Progrès, des droits de l’homme, mais le jeune homme s’énervait, disait que tout ça était vieux, vétuste, ringard, ancien, inutile, inefficace, la compétitivité, voilà le problème, […] vous êtes idéaliste, la France doit retrouver sa place sa situation, son rang…" (71). La Liberté ? C’est la sécurité ("La sécurité de qui ? La sécurité pour qui ? Ce qu’ils veulent c’est vendre des médicaments, voilà tout" – 183). L’Égalité ? Dans l’austérité et le conformisme. La Fraternité ? Dans l’individualisme et le consumérisme. Comment lutter alors ?
"Lutter. Quel mot. Rien qu’à le dire on sentait un malaise, que quelque chose n’allait pas, ne collait pas.
S’adapter, innover, réussir. Voilà des mots utiles, des mots pleins, des mots intelligents, qui indiquaient un mouvement vers le haut. Des mots qui avaient un sens.
Comme le mot loser. Le mot loser, on voyait bien ce qu’il voulait dire, on voyait bien ce que c’était, un loser, un incapable, un déchet social qui n’avait aucune raison d’être" (248-249).

Faut-il pour autant désespérer ? L’humour n’est pas absent : au moment même où André décrète qu’il ne croit plus aux Lumières, Mathias retrouve sa lampe…

Ce roman polyphonique écrit par l’auteure de L’Excès-l’usine et du Psychanalyste prend la forme d’un parcours historico-géopolitique où sont examinées les relations entre révolutions scientifiques et Révolution française, entre Révolution française et mai 68 ("Soyez réalistes, demandez l’impossible")… La part dramatique y est privilégié : des nombreux dialogues émanent des réflexions et interrogations sur la Révolution française et son héritage, le rôle des femmes, le bonheur, le vide du ciel contemporain en Occident, les choses, l’obsession sécuritaire… Par exemple, quelques questions : dans nos sociétés démocratiques, a-t-on le droit au bonheur ? « Dire "tu" à tout le monde, c’est une revendication ? Un désir ? / Est-ce que ça ne nous semble pas étrange, ce désir d’égalité ? » "Est-ce qu’on naît bête ?"… Ajoutons une méditation : "Les choses. / Elles me narguent. / Elles me disent, Tu crois que tu existes ? Tu n’existes pas. / Tu veux exister ? Tu existes si tu m’achètes. Tu n’existes que si tu m’achètes" (p. 156). A la fin, nous avons même en prime la révélation d’un déclinologue ridicule : foutue par terre, la France… Non par la faute à Voltaire, mais à Marat, juif de son état…

Pour salutaire que soit ce roman politique en un temps d’identitarisme et d’anti-Lumières, le lecteur n’en reste pas moins sur sa faim – trop d’attentes sans doute sur un tel sujet…

3 janvier 2016

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de janvier, nous vous souhaitons, autant que faire se peut, une belle année libr&critique. Et si, avant que de nous pencher sur deux livres qui paraissent cette semaine chez P.O.L, nous méditions ce passage extrait de l’un d’entre eux, Mathias et la Révolution de Leslie Kaplan :

"Lutter. Quel mot. Rien qu’à le dire on sentait un malaise, que quelque chose n’allait pas, ne collait pas.
S’adapter, innover, réussir. Voilà des mots utiles, des mots pleins, des mots intelligents, qui indiquaient un mouvement vers le haut. Des mots qui avaient un sens.
Comme le mot loser. Le mot loser, on voyait bien ce qu’il voulait dire, on voyait bien ce que c’était, un loser, un incapable, un déchet social qui n’avait aucune raison d’être" (p. 248-249).

 

 Livres reçus : P.O.L
 

â–º Leslie Kaplan, Mathias et la Révolution, P.O.L, en librairie le 7 janvier 2016, 256 pages, 16,90 €, ISBN : 978-2-8180-3722-5.

Présentation éditoriale. Mathias et la Révolution est le récit d’une journée prérévolutionnaire aujourd’hui à Paris. Mathias traverse la ville, il a un rendez-vous important, il fait des rencontres, il pense à la Révolution, il en parle. Dans le livre tout le monde pense à la Révolution, en parle. Et il y a des émeutes, pour des raisons précises, un accident dans un hôpital de banlieue où il y a eu un mort. Il faut être clair par rapport au mot "révolution". Dans le titre, ce n’est pas par hasard, s’il y a une majuscule. Il s’agit de la Révolution française. Leslie Kaplan l’a prise comme point d’appui pour parler d’aujourd’hui. Si Mathias et la Révolution s’appuie sur l’Histoire, si c’est un livre où l’on se réfère à la Révolution, les personnages, les situations sont d’aujourd’hui. Aujourd’hui, l’idée de révolution vise un nouveau changement du cadre de pensée : s’extirper du capitalisme néolibéral. Il y a une remise en cause des fondements mêmes de la société pour essayer d’aller vers un système qui prenne en compte le collectif et le commun, sans tomber dans des choses qui ont existé et dont plus personne ne veut entendre parler – à raison – comme le communisme d’Etat. "On ne peut plus continuer comme ça, on veut autre chose !", est dans l’air. On est dans une période qui cherche. Personne dans le livre n’est un révolutionnaire professionnel. Mais chacun essaie de faire des choses différentes, d’agir différemment, chacun dans son domaine propre, bien qu’il n’ait pas d’indications sur comment faire. Et le fait que la Révolution française a existé dit que c’est possible de changer l’état des choses, de faire bouger la façon de penser des gens.C’est un roman polyphonique, il y a toutes sortes de personnages, avec des points de vue différents, parfois opposés, et il y a beaucoup de dialogues et de questions, la propriété privée, le marché, vendre et se vendre, le poids du passé colonial, le racisme, la culture, le conformisme, la violence… et un désir général de liberté, d’égalité, le refus des inégalités, des idéologies de la supériorité. C’est un roman "d’idées" qui montre comment on vit concrètement dans sa vie les idées aujourd’hui, un roman politique, qui interroge comment vivre ensemble ici et maintenant, et dans le moment actuel qui est souvent un moment déprimé et cynique c’est un livre qui met au contraire l’accent sur le désir de mouvement, de changement, sur la joie de ce désir, et qui dit qu’un autre point de vue est possible.

Avis de lecture. Ce roman polyphonique privilégie en effet la part dramatique : des nombreux dialogues émanent des réflexions et interrogations sur la Révolution française et son héritage, le rôle des femmes, le bonheur, le vide du ciel contemporain en Occident, les choses, l’obsession sécuritaire… Par exemple, quelques questions : dans nos sociétés démocratiques, a-t-on le droit au bonheur ? « Dire "tu" à tout le monde, c’est une revendication ? Un désir ? / Est-ce que ça ne nous semble pas étrange, ce désir d’égalité ? » "Est-ce qu’on naît bête ?"… Ajoutons une méditation : "Les choses. / Elles me narguent. / Elles me disent, Tu crois que tu existes ? Tu n’existes pas. / Tu veux exister ? Tu existes si tu m’achètes. Tu n’existes que si tu m’achètes" (p. 156). A la fin, nous avons même en prime la révélation d’un déclinologue ridicule : foutue par terre, la France… Non par la faute à Voltaire, mais à Marat, juif de son état…

Pour salutaire que soit ce roman politique en un temps d’identitarisme et d’anti-Lumières, le lecteur n’en reste pas moins sur sa faim – trop d’attentes sans doute sur un tel sujet…

 

â–º Bertrand Schefer, Martin, P.O.L, janvier 2016, 96 pages, 8 €, ISBN : 978-2-8180-3829-1.

Présentation éditoriale. Bertrand Schefer, qui est aussi cinéaste, a longtemps travaillé sur le scénario d’un film dans lequel il voulait raconter l’histoire d’un cher ami d’enfance qui s’était peu à peu coupé du monde et vivait en marge de la société, errant sans domicile fixe et sans travail. Son destin hantait Bertrand Schefer et sa figure grandissait en lui avec les années, absorbant ses forces. Il vivait avec ce qui était devenu comme un double obscur, une part d’ombre qui le dévorait de remord et de culpabilité. Grâce au cinéma il espérait en finir avec ce fantôme et se libérer du passé. Le film n’a pas pu se faire, mais de cet échec est sorti un texte, ce récit d’un homme hanté par un double dont la figure et les choix de vie radicaux ont fixé à lamais l’époque de la jeunesse. Entre le temps de l’éloignement et celui du retour, le narrateur retrace sous la forme d’un rapport factuel, comme pour donner de la réalité à sa mémoire trouée, l’histoire réelle et fantasmée d’une amitié fondatrice.

Avis de lecture. Depuis La Photo au-dessus du lit (2014), on sait que pour Bertrand Schefer l’écriture est l’art de convoquer les fantômes. Dans ce tout aussi court opus, Martin, ce Rimbaud désabusé, est le double, la "figure négative" ou "la face sombre" d’un narrateur cinéaste qui ne saurait être dupe de sa pratique : "On sait ce que c’est que faire un film aujourd’hui : faire tenir une histoire debout et la vendre […]. C’est un prodigieux exercice d’insincérité et de facticité" (p. 41).

L’habileté de Bertrand Schefer à esquisser une familière étrangeté rattache précisément le récit à la littérature, non pas des situations moyennes comme le notait Sartre dans Situations, II, mais des évocations moyennes (sujet intimiste / écriture plate).

9 septembre 2012

[News] News du dimanche

Avant de revenir dans notre Carnet de libr-critique sur la polémique autour de Richard Millet – qui va prendre une autre tournure demain avec la parution dans Le Monde d’un texte très libre et très critique d’Annie Ernaux, soutenue par bon nombre d’écrivains – et de présenter quelques livres majeurs (Novarina, La Quatrième Personne du singulier ; François Bon, Autobiographie des objets ; Éric Chevillard, L’Auteur et moi ; Thierry Beinstingel, Ils désertent ; le numéro 1 d’Attaques…), pleins feux sur ActOral 12 et sur le dernier récit de Jérôme Bertin qui paraît en fin de semaine (Le Patient, Al dante).

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2 juin 2012

[Manières de critiquer] Les représentations du travail en France dans les fictions narratives contemporaines : le renouveau du « roman social »

Suite au colloque "Et voilà l’travail !", qui a eu lieu au CNAM (Paris) le 4 février dernier, et avant ma prochaine intervention à Saint-Brieuc le 18 octobre, voici la problématique de ma recherche en cours (avec corpus et bibliographie).

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