Après notre édito libr&critique (« Les aplatis »), vous retrouverez avec plaisir une nouvelle aventure d’Ovaine et découvrirez notre sélection de Livres reçus…
Édito : Les aplatis
Dans son article publié vendredi dernier dans AOC, « Parole et pollution », Marielle Macé dresse ce constat : « l’actualité récente a souvent révélé, s’il en était besoin, quelque chose comme des états pourris de la parole, pourris à force de déliaisons, de rétrécissements, d’inattention, de bâclage, de négligence, de morgue, de dédain. Des états pourris de la parole politique, de la parole médiatique, et de nos propres échanges, c’est-à -dire des phrases que nous mettons dans le monde et entre nous, dans la
rue, dans le travail, sur les réseaux, dans les tweets, ces « gazouillis » ». Comme si l’accumulation des déchets qui polluent notre planète allait de pair avec rien de moins que la déchéance de l’humanité…
Et ce n’est pas tout : ce pourrissement accompagne l’aplatissement de notre Terre, « par la masse énorme, qui grandissait sans cesse, et qu’on n’arrivait absolument pas à éliminer, dont on n’arrivait absolument pas à se défaire, de bêtises, stupidités, imbécillités, idées reçues, clichés, tautologies, discours vides, mots creux, bref de platitudes, le terme s’imposait, oui, de platitudes  qui s’échangeaient à chaque instant et finissaient par avoir un effet »… D’où la situation qui est encore la nôtre selon Leslie Kaplan (cf. ci-dessous) : confinement, évaluations, ennui, « régression générale »… Question : quel avenir pour les aplatis ?
Les nouvelles aventures d’Ovaine, par Tristan Felix
Au village, las! plus un seul son de cloche. « Fondues pour faire du chocolat ! », soupçonne-t-on avec un soupçon de bave.
Pour résister à la tentation, Ovaine décide d’élever trois cents coqs, avec alarme et tic tac intégré. 
Sous le kiosque enguirlandé, elle les entraîne à sonner du gosier toutes les trois heures.
A vêpres, armé d’un silencieux, un homme osseux soudain s’approche.
D’un coup de glotte pétante, Ovaine déclenche l’alarme. Et tous le coquailler de retentir à toute volée pour couvrir le bruit du silencieux.
Les poules en cacao, gloussantes de ferveur, défilent alors avec leur truc en plumes.
Livres reçus (présentations éditoriales)
► Alexander DICKOW, Déblais, Louise Bottu, Mugron (40), janvier 2021, 104 pages, 14 €.  
L’aphorisme (peu importe comme on le nomme) peut être l’image en tout petit du grand système, le « hérisson » de Schlegel ; pourtant il bée aussi vers d’autres fragments, chacun ouvert puisque sériel, un-parmi-les-autres, indéfinitif. Voici un recueil qui essaie de dire des choses vraies, simplement, depuis cette perspective mienne. J’échoue nécessairement, j’espère non sans quelques splendides faux-fuyants. /AD/
► Frédéric FORTE, Nous allons perdre deux minutes de lumière, P.O.L, en librairie le 11 février 2021, 80 pages, 13 €.
Nous allons perdre deux minutes de lumière est une phrase entendue par l’auteur à la télévision, prononcée par une présentatrice météo. Frédéric Forte l’a aussitôt perçue comme un titre de livre potentiel. Et plus qu’un titre, comme modèle, matrice d’autres phrases et de vers. Ce livre est ainsi un travail sur la phrase comme objet poétique familier, pour faire du poème une expérience à la fois intime et partageable, une parole à laquelle chacun peut s’identifier. L’idée était bien de confronter cette phrase matricielle
à ce qui fait un quotidien, à « l’infraordinaire » cher à Georges Perec, au processus d’écriture même.
La forme du poème est déterminée par la structure même de la phrase (sept mots, douze syllabes), avec sept chants, et chaque chant composé de sept strophes, chaque strophe de douze vers, chaque vers de douze syllabes (dodécasyllabes).
Chaque chant est déterminé par le mot qui lui correspond dans la phrase-titre, de « Nous » à « lumière ». Nous : la communauté humaine ; allons : le déplacement, le mouvement ; perdre : l’échec, la désorientation, la mort ; deux : le couple, la dualité ; minutes : le temps ; de : la provenance, l’association ; lumière : la vue.
Pour les titres de chaque chant, ces mots ont été cryptés en « braille », référence à la perte de lumière mais aussi à une anecdote familiale évoquée dans le chant final.
► Leslie KAPLAN, L’Aplatissement de la Terre, suivi de Le Monde et son contraire, P.O.L, en librairie le 18 février, 238 pages, 15 €.
« Tout le monde s’en souvient : ce matin-là au réveil la nouvelle tournait en boucle, quelqu’un était tombé en dehors de la Terre. Pas dans un trou, pas dans une crevasse, pas dans un abîme. »
Ainsi commence le nouveau conte politique, drôle et cruel de Leslie Kaplan, L’aplatissement de la terre, dans la même veine que
Désordre. Un ensemble de cinq textes sur le même thème : le monde dans lequel nous sommes est un monde devenu « plat », aplati par le système dominant. Leslie Kaplan imagine, de façons différentes, plusieurs réponses à ce monde, à la recherche d’une « issue » pour reprendre un terme de Kafka. On peut se servir de rêves, de films, ou de livres, de musiques, on peut faire des rencontres, comme cette femme qui « sort du cinéma », ou au contraire se laisser envahir par un « ennemi invisible ». Mais le possible et le commencement sont là , et c’est toujours « encore une fois le monde ».
Le Monde et son contraire est le monologue d’un acteur qui joue le personnage de Kafka, et qui, comme lui, « se bat ». Ce monologue est adapté au théâtre par Elise Vigier, mis en scène notamment à la Comédie de Caen au printemps 2021.
► Ana TOT, Nique, Louise Bottu, Mugron (40), disponible début février, 198 pages, 15 €.



« ET ALORS vient la question : tout ça s’est fait dans des mots, paroles, dialogues



pouvoir prophétique est attribué à la créativité, mais ce pouvoir prophétique est d’une nature singulière : il n’admet pas de prophètes, il n’admet pas d’élus. Il n’est la propriété de personne. Il est détaché de tout statut, de tout nom. Il est anonyme et démocratique » (Boris Gobille, Le Mai 68 des écrivains. Crise politique et avant-gardes littéraires, CNRS éditions, 2018, p. 21).
parle. Dans le livre tout le monde pense à la Révolution, en parle. Et il y a des émeutes, pour des raisons précises, un accident dans un hôpital de banlieue où il y a eu un mort. Il faut être clair par rapport au mot "révolution". Dans le titre, ce n’est pas par hasard, s’il y a une majuscule. Il s’agit de la Révolution française. Leslie Kaplan l’a prise comme point d’appui pour parler d’aujourd’hui. Si Mathias et la Révolution s’appuie sur l’Histoire, si c’est un livre où l’on se réfère à la Révolution, les personnages, les situations sont d’aujourd’hui. Aujourd’hui, l’idée de révolution vise un nouveau changement du cadre de pensée : s’extirper du capitalisme néolibéral. Il y a une remise en cause des fondements mêmes de la société pour essayer d’aller vers un système qui prenne en compte le collectif et le commun, sans tomber dans des choses qui ont existé et dont plus personne ne veut entendre parler – à raison – comme le communisme d’Etat. "On ne peut plus continuer comme ça, on veut autre chose !", est dans l’air. On est dans une période qui cherche. Personne dans le livre n’est un révolutionnaire professionnel. Mais chacun essaie de faire des choses différentes, d’agir différemment, chacun dans son domaine propre, bien qu’il n’ait pas d’indications sur comment faire. Et le fait que la Révolution française a existé dit que c’est possible de changer l’état des choses, de faire bouger la façon de penser des gens. C’est un roman polyphonique, il y a toutes sortes de personnages, avec des points de vue différents, parfois opposés, et il y a beaucoup de dialogues et de questions, la propriété privée, le marché, vendre et se vendre, le poids du passé colonial, le racisme, la culture, le conformisme, la violence… et un désir général de liberté, d’égalité, le refus des inégalités, des idéologies de la supériorité. C’est un roman "d’idées" qui montre comment on vit concrètement dans sa vie les idées aujourd’hui, un roman politique, qui interroge comment vivre ensemble ici et maintenant, et dans le moment actuel qui est souvent un moment déprimé et cynique c’est un livre qui met au contraire l’accent sur le désir de mouvement, de changement, sur la joie de ce désir, et qui dit qu’un autre point de vue est possible.
Ce roman polyphonique écrit par l’auteure de L’Excès-l’usine et du Psychanalyste prend la forme d’un parcours historico-géopolitique où sont examinées les relations entre révolutions scientifiques et Révolution française, entre Révolution française et mai 68 ("Soyez réalistes, demandez l’impossible")… La part dramatique y est privilégié : des nombreux dialogues émanent des réflexions et interrogations sur la Révolution française et son héritage, le rôle des femmes, le bonheur, le vide du ciel contemporain en Occident, les choses, l’obsession sécuritaire… Par exemple, quelques questions : dans nos sociétés démocratiques, a-t-on le droit au bonheur ? « Dire "tu" à tout le monde, c’est une revendication ? Un désir ? / Est-ce que ça ne nous semble pas étrange, ce désir d’égalité ? » "Est-ce qu’on naît bête ?"… Ajoutons une méditation : "Les choses. / Elles me narguent. / Elles me disent, Tu crois que tu existes ? Tu n’existes pas. / Tu veux exister ? Tu existes si tu m’achètes. Tu n’existes que si tu m’achètes" (p. 156). A la fin, nous avons même en prime la révélation d’un déclinologue ridicule : foutue par terre, la France… Non par la faute à Voltaire, mais à Marat, juif de son état…
coupé du monde et vivait en marge de la société, errant sans domicile fixe et sans travail. Son destin hantait Bertrand Schefer et sa figure grandissait en lui avec les années, absorbant ses forces. Il vivait avec ce qui était devenu comme un double obscur, une part d’ombre qui le dévorait de remord et de culpabilité. Grâce au cinéma il espérait en finir avec ce fantôme et se libérer du passé. Le film n’a pas pu se faire, mais de cet échec est sorti un texte, ce récit d’un homme hanté par un double dont la figure et les choix de vie radicaux ont fixé à lamais l’époque de la jeunesse. Entre le temps de l’éloignement et celui du retour, le narrateur retrace sous la forme d’un rapport factuel, comme pour donner de la réalité à sa mémoire trouée, l’histoire réelle et fantasmée d’une amitié fondatrice.
Avant de revenir dans notre Carnet de libr-critique sur la polémique autour de Richard Millet – qui va prendre une autre tournure demain avec la parution dans Le Monde d’un texte très libre et très critique d’Annie Ernaux, soutenue par bon nombre d’écrivains – et de présenter quelques livres majeurs (Novarina, La Quatrième Personne du singulier ; François Bon, Autobiographie des objets ; Éric Chevillard, L’Auteur et moi ; Thierry Beinstingel, Ils désertent ; le numéro 1 d’Attaques…), pleins feux sur ActOral 12 et sur le dernier récit de Jérôme Bertin qui paraît en fin de semaine (Le Patient, Al dante).
Suite au colloque "Et voilà l’travail !", qui a eu lieu au CNAM (Paris) le 4 février dernier, et avant ma prochaine intervention à Saint-Brieuc le 18 octobre, voici la problématique de ma recherche en cours (avec corpus et bibliographie).