Libr-critique

5 février 2017

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de février, pleins feux sur Valère NOVARINA, regard sur le n° 56 de La Revue des revues et Libr-brèves (Varetz, Vazquez/Allonneau, Appel de Chamoiseau)…

UNE : Pleins feux sur Valère NOVARINA

â–º En ce mois de février va bientôt paraître La Voie négative aux éditions P.O.L (288 pages, 13 €).

Présentation éditoriale :

Valère Novarina a effectué deux séjours en Haïti pour préparer et jouer sa mise en scène de L’Acte inconnu (P.O.L 2007). Il relate cette expérience dans une première partie de Voie négative intitulée Ecrit dans l’air. Il y est question du travail avec les acteurs, de théâtre et de peinture, de l’accord profond qui s’est produit lors des répétitions et du travail plastique. C’est un texte joyeux. La deuxième partie du livre, son deuxième acte, Voie négative, donne son titre au livre, donc. Elle développe cette idée de plus en plus ferme chez Valère Novarina que ‘l’esprit respire’. Et s’il respire, c’est parce qu’il renverse, parce qu’il passe par ce que l’auteur appelle le niement (quelque chose comme une négation positive, dialectique). Le lien entre la pensé et la respiration, Valère Novarina le ressent très concrètement. Pour lui, il saute aux yeux, lorsque l’on regarde de près travailler les acteurs, la respiration animale préfigure la pensée, l’annonce. La troisième partie s’intitule Désoubli. C’est un texte qui parle de la présence mystérieuse en nous de toutes les langues, la langue maternelle bien sûr, mais aussi d’autres langues, insolites, secrètes, apparemment mortes, vivant toujours au fond de nous… Valère Novarina tourne ici autour de l’idée que le langage est un fluide, une onde, une ondulation, un geste dans l’air, une eau…Chaque « parlant » porte en lui un peu de la mémoire de toutes les langues. La quatrième et dernière partie du livre, Entrée perpétuelle est une métamorphose, un déguisement, une autre version, en tout cas un regard nouveau sur la mystérieuse machinerie organique du Vivier des noms (P.O.L 2015). C’est une réduction – ou plutôt un précipité du livre (au sens chimique) – une nouvelle entrée, sous sa forme active, agissante. Et sa version nouvelle pour la scène.

â–º PEINTURES ET DESSINS : DisparaiÌ‚tre sous toutes les formes : exposition Valère Novarina aux Sables d’Olonne, Musée de l’Abbaye Sainte-Croix

Du 5 février au 28 mai 2017 – Les Sables d’Olonne, Musée de l’Abbaye Sainte-Croix

ValeÌ€re Novarina peint, écrit, dessine et met en sceÌ€ne : le geste, le mouvement sont au centre de sa création. Selon lui, « l’organe de la pensée, c’est la main ». Il travaille l’espace comme de la matieÌ€re et les couleurs comme du langage. Son théaÌ‚tre cherche aÌ€ rendre la parole saisissable et visible par son déploiement dans l’espace. Il manie depuis le début des années 1970 une langue vitale, éruptive et fiévreuse : elle parle de l’homme, qui hante son univers, prolifeÌ€re, s’incarne en 2587 personnages dans son chef d’œuvre, Le Drame de la vie (1984). Par la plume, l’artiste appelle, dénomme, esquisse quelques silhouettes — ou creuse des corps ; il poursuit ses expériences d’inquiétude rythmique : renversements des sons des couleurs et des mots. Autant d’épreuves ; de variations d’un texte aÌ€ l’autre, jusqu’aÌ€ son tout récent opus, Le Vivier des noms, présenté en 2015 au Festival d’Avignon.
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On range volontiers ValeÌ€re Novarina parmi les artistes inclassables, sans doute parce qu’il progresse aÌ€ contre-courant, non seulement aÌ€ l’écart des autres mais aussi au-delaÌ€ de soi. Il se reconnaiÌ‚t pourtant quelques affinités électives, avec Jean Dubuffet, Louis Soutter, Pierre Lucerné ou Antonin Artaud, peintres et poeÌ€tes, écrivains ou dessinateurs tout comme lui, ou avec ces artistes qui, sous la bannieÌ€re de l’art brut, font de leur œuvre nécessité et souffle de vie. Alors oui, l’homme, son verbe, sa vie, motivent l’oeuvre de ValeÌ€re Novarina. Mais il les prend bel et bien aÌ€ l’envers, aÌ€ rebours, aÌ€ la recherche d’un autre langage, de formes inconnues, qui n’appartiennent aÌ€ personne, et surtout pas aÌ€

leur auteur, mais s’échappent et saisissent. Ainsi ValeÌ€re Novarina pratique-t-il un art paradoxal et tendu, qui fait rimer engagement et dessaisissement, organisation et précipitation, un art du geste, qui ne s’arreÌ‚te pas aÌ€ une discipline mais les convoque toutes et les fait circuler, de l’espace sans dimension de la sceÌ€ne au blanc de la toile ou du papier. Et au centre, donc, reste l’homme, sa main, son corps, sa voix, que Novarina traverse, égare ou dirige dans son théaÌ‚tre de « vrai sang » ouÌ€ une kyrielle de personnages, féroces ou cocasses, compose et se décompose comme autant d’apparitions et de métamorphoses d’une humanité captive et se délivrant : « Allez annoncer partout que l’homme n’a pas encore été capturé ! ».
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Exposition proposée en partenariat avec Le grand R, scène nationale de La Roche-sur-Yon.
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Visites guidées de l’exposition les 19 février, 12 mars, 16 avril et 14 mai aÌ€ 15h

Musée de l’abbaye sainte-croix
Ville des sables d’olonne
Rue de Verdun
85100 Les Sables d’ Olonne

Périodes scolaires
Du mardi au vendredi de 14h à 18h
Le week-end de 11h à 13h et de 14h à 18h

AUTOUR DE L’EXPOSITION

♦ Le jeudi 30 mars à 18h30

Conférence de Marion Chénetier-Alev, maître de conférences en études théâtrales – Université François Rabelais – Tours : « Nous n’avons pas de figure du tout » : les correspondances de Jean Dubuffet et Valère Novarina



♦ Le 20 mai à partir de 19h30
, à l’occasion de La Nuit des musées

Paysages parlés, suite pour voix (Agnès Sourdillon, comédienne) et cordes (Mathias Lévy, violon improvisé), sur des textes de Valère Novarina

♦ Visites guidées les 19 février, 12 mars, 16 avril et 14 mai à 15h

Parution du Cahier de l’Abbaye Sainte-Croix n° 133

Vacances scolaires (Toutes zones)
Tous les jours de 11h à 13h et de 14h à 18h (sauf les lundis)
Plus d’informations : http://www.lemasc.fr/masc/

La Revue des revues /Fabrice Thumerel/

La Revue des revues, Paris, Entrevues, n° 56, 907702-71-3.

Quel est le point commun entre ces revues : Les Cancans (1830-1832), Le Monte-Cristo (1857-1860), L’Escarmouche (1893-1894), Perhindérion (1896), Le Sonnet (1897-1898), Le Sourire (1899-1900), Le Bloc (1901-1902), Le Poil civil (1915), Les Pavés de Paris (1938-1940), La Condition humaine. Calendrier des jours de honte, ou encore Le Petit Poète illustré (depuis 2000) ? Ce sont des revues d’un seul, revues uninominales ou encore revues personnelles : respectivement signées par Bérard, Alexandre Dumas, Georges Darien, Alfred Jarry, Charles Guérin, Paul Gauguin, Georges Clémenceau, Tristan Bernard, Emmanuel Berl, Roger Nimier et Jacques Réda. Dans son passionnant article (p. 46 à 105 !) qui ne recense que les publications sans aides majeures (sont donc ignorées The Mask de Craig ou Les Cahiers de la Quinzaine de Péguy), Éric Dussert analyse les motivations des auteurs : élaboration d’un outil stratégique ou satirique, création de formes, passion de l’information… Avant de distinguer divers types : les marginaux, les indifférents au pouvoir ou à l’actualité, les rétifs, les joueurs…
Dans cette même riche livraison, notons l’article de Fanny Lorent sur l’hétérogène revue Poétique, du trio initial (Cixous, Genette et Hamon) à nos jours.

Libr-brèves

â–º Jeudi 9 février 2017 à 19H, Librairie Le Bateau Livre (154, rue Gambetta à Lille), rencontre avec Patrick VARETZ autour de son dernier livre Sous vide, qui paraît le jour même chez P.O.L (soirée animée par Patrice Robin).

â–º À écouter : Laura Vazquez – Simon Allonneau : "Ça va".

â–º À lire : Patrick Chamoiseau, "Frères migrants. Déclaration des poètes".

21 février 2016

[News] News du dimanche

Ce soir, pleins feux sur le puissant et poignant témoignage de Patrice Robin, Des bienfaits du jardinage ; RV, ensuite, avec les éditions Mix mais aussi au CNES…

Vient de paraître…

Patrice Robin, Des bienfaits du jardinage, P.O.L, février 2016, 128 pages, 9 €, ISBN : 978-2-8180-3871-0.

Présentation éditoriale. En mars 2014 on a proposé à Patrice Robin une résidence d’écriture dans un établissement Public de Santé Mentale et plus précisément dans le centre horticole implanté en son sein. Il a hésité, d’abord parce qu’il s’imaginait mal écrire sur le jardinage, ensuite et surtout parce qu’il ne se voyait pas passer du temps dans un hôpital psychiatrique à l’heure où sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer depuis huit ans, sombrait dans la démence. Puis il a visité le jardin, rencontré les patients et pensé qu’écrire sur eux lui permettrait peut-être d’écrire aussi sur elle, via leur étrangeté commune, d’écrire sur la vie qu’ils vivaient encore un peu ensemble et ainsi, qui sait, de ralentir, un temps, leur irrémédiable éloignement. Des bienfaits du jardinage dit les allers-retours de Patrice Robin entre elle et eux durant ces quelques mois de résidence, allers-retours entre les vies, celles brisées parfois, tassées souvent, de ces hommes et femmes lourdement médicamentés, celle de plus en plus immobile et silencieuse de sa mère. Des bienfaits du jardinage dit aussi la sienne, déstabilisée, accompagnant sa mère, en fils, vers sa fin, mais aussi l’enregistrant et la prenant en photo, en écrivain, comme il prenait en photo le jardin et recueillait les témoignages de ses usagers. Des bienfaits du jardinage dit son trajet vers ces derniers, lent, difficile, douloureux parfois, puis apaisé enfin, dit surtout comment ils l’ont accompagné, apporté un peu de paix, sans le savoir, tout au long d’un printemps, d’un été et d’un début d’automne.

Note de lecture : Au bord de ma mère… /Fabrice Thumerel/

"Il pousse plus de choses dans un jardin qu’on n’en a semé"
(proverbe serbo-croate cité en exergue).

"Est-ce qu’écrire n’est pas une façon de donner"
(Annie Ernaux, Une femme).

Celui qui a toujours voué une admiration à l’œuvre d’Annie Ernaux finit par rencontrer la même maladie que celle qui a touché la mère de l’écrivaine : Alzheimer – doublée ici d’une "aphasie de Broca" (p. 31). Glacé par le "froid constat" médical (57), le narrateur assiste avec appréhension au "lent mourir" (114) de celle pour qui la compréhension comme la préhension sont problématiques : "elle ne tenait plus rien autour d’elle, ni le fil des heures, […] ni l’ordre des années, […] encore moins celui des mondes" (39)… Dans Des bienfaits du jardinage, nulle écriture de l’entre-deux – de la tension entre Eros et Thanatos – comme chez Ernaux, mais une même volonté de retenir la vie. Et vivre, "c’est être caressé, touché" (Ernaux, Je ne suis pas sortie de ma nuit) : ce que n’oublie pas un fils qui accompagne sa mère jusqu’au bout de sa nuit ! Mais écrire, c’est pour lui une revanche contre cette "incapacité totale à nommer" (31) qui a frappé sa mère, c’est faire fleurir les amandiers (allusion à Camus), c’est la faire passer de la nuit à la lumière (dernières lignes : "Le soleil éclaire son visage, le rend extrêmement pâle. Elle se tient de profil, bras levés, sourit doucement, lèvres closes, entourée de roses rouges").

Cependant, au moment même où il sent sa mère lui devenir étrangère, l’écrivain en résidence se rapproche de ceux qui lui étaient étrangers, les patients d’un hôpital psychiatrique qui s’adonnent au jardinage : "René le bougon", "Abdel l’élégant", "la femme libre", "l’homme à la cuirasse", "Nadia au doux sourire"… Le récit autobiographique se double ainsi de micro-récits de vie, l’auteur d’Une place au milieu du monde (P.O.L, 2014) se révélant attentif aux souffrances de ses compagnons d’infortune, à leurs passions comme à leur façon de parler.

 

Libr-événements

â–º Jeudi 25 février 2016 à 19H : rencontre avec Patrice Robin à la Librairie Le Bateau Livre (154, rue Gambetta à Lille).

â–º Jeudi 25 à 19H, Librairie Ignazi (17, rue de Jouy 75004 Paris) : présentation des nouveautés aux Éditions Mix, avec Gilles A. Tiberghien, Alessandro De Francesco, Antoine Dufeu & Fabien Vallos.

â–º Du 18 au 20 mars 2016, au CNES (2, place Maurice Quentin 75001 Paris) : Faites l’expérience de l’Espace pendant trois jours au siège du Centre National d’Etudes Spatiales transformé pour l’occasion en un lieu peuplé de cyborgs, robots et autres compagnons. Partez à la rencontre d’artistes qui s’inspirent de l’Espace dans un lieu étonnant peuplé de formes de vie hybrides. [Programme détaillé]

Dans la Salle de l’Espace :

Vendredi 18 mars à partir de 20h30 :
– Ex Nihilo de Corinne Frimas et Guillaume Roy
– Bla-Bla-Car de Jeanne Moynot, Anne-sophie Turion et Erik Billabert
– QuiManipuleQui ? de Jean Louis Heckel avec Pascale Blaison, Anne Shreshta et Michel Viso
– Le corps infini… prémisses de Kitsou Dubois avec Léo Manipoud, Thierry Miroglio, Petteri Savokorpi et Anne Sedes

Samedi 19 mars 20h30 :
– Space Audity de Pascal Battus et Angie Eng
– Tatayet astronaute de Michel Dejeneffe
– Prophylaxie de Pamina de Coulon
– Troisième corps de Jeanne Morel, Paul Marlier et Aina Vela
– La Main de l’âme de Didier Petit, Jean Gaudy, Anaïs Moreau et Jean Yves Cousseau

Dimanche 20 mars 16h-18h :
– Idéal Indéfini de Valérie Cordy
– My Dog is My Piano de Antonia Baehr et Frederic Bigot
– CosmOsEroS de Hortense Gauthier
– Apocalypse de Aymeric Descharrières, Fabien Duscombs et Sylvain Kassap

Dans le Caravansérail de l’Espace :

Samedi et dimanche à partir de 14h, en accès libre et gratuit
Artistes, écrivains, scientifiques et machines feront vivre ce lieu avec des œuvres plastiques, des projections, des lectures et des entretiens.
Avec Jakuta Alikavazovic, Gael Baron, l’humanoïde Brioux, David Christoffel, Éric Cordier, Raphaël Dallaporta et Bertrand Rigaux.

30 octobre 2015

[Chronique] Christophe Manon, Extrêmes et lumineux

Juste avant le RV de ce soir à la Librairie Le Bateau Livre (154, rue Gambetta à Lille ; 19H, en partenariat avec Libfly), revenons en détail sur le lumineux premier roman d’un poète dont nous suivons l’œuvre depuis des années sur Libr-critique (Constellations, 2006 ; Grande beuverie de poètes au ciel, 2006 ; L’Idieu, 2007 ; Univerciel, 2009 ; Qui vive, 2010 ; Testament, 2011).

 

Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, Verdier, été 2015, 192 pages, 13,50 €, ISBN : 978-2-86432-805-6.

"C’est à nous de nous rendre compte que le passé réclame une rédemption
  dont peut-être une tout infime partie se trouve être placée en notre pouvoir"
(Walter Benjamin, cité en exergue à Extrêmes et lumineux).

"Il est impossible de communiquer la sensation vivante d’aucune époque
donnée de son existence – ce qui fait sa vérité, son sens – sa subtile
et pénétrante essence" (Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres,
cité par Claude Simon dans Le Jardin des plantes).

"La tâche que je m’efforce d’accomplir consiste, par le seul pouvoir des mots
écrits, à vous faire entendre, à vous faire sentir, et avant tout à vous faire voir"
(Joseph Conrad, préface du Nègre du Narcisse).

 

Mais bon sang… Mais enfin comment     ?… Mais où… Mais qu’est-ce qu…, etc. Ces interrogations syncopées qui constituent un leitmotiv structurent une mémoire personnelle et familiale "fragmentaire ainsi qu’un livre dont des pages entières auraient été inexorablement arrachées ou effacées" (p. 120). La question est plus que jamais cruciale : quel sens donner au "maelström de voix, de paroles, de visages, de corps, d’objets" (162) qui nous emporte, au ‘tumultueux flot de souvenirs s’emmêlant, se confondant, se télescopant sans cohérence" en nous (107), au "magma confus et nauséeux de sensations" (137), à la "sempiternelle litanie" des médias (45) ?

Pour le poète dont c’est le premier récit, la mémoire est une chambre d’échos, une boîte à fantômes et à fantasmes ; il ne s’agit pas d’"exhumer une hypothétique réalité", mais plutôt de "retracer les contours indistincts d’un passé oublié" (12) : comme on ne saurait "entrevoir le passé à partir d’aucune anamnèse" (101), il est clair que la quête ne saurait être proustienne. Aussi le texte commence-t-il par nous plonger dans un labyrinthe kafkaïen – un parking souterrain décrit un peu à la manière du Nouveau Roman -, dans cet "espace abstrait et infini, sans issue ni direction" que constitue la galerie temporelle (12) ; d’où le lecteur finit par sortir quelque deux cents pages plus loin : exit "êtres et choses non pas s’avançant mais se bousculant, se piétinant, pris de panique, cette accumulation d’images, d’adjectifs, d’adverbes, de souvenirs, d’instants"… Entre les deux, comme l’indique l’un des passages réflexifs : "une série de moments sans cohérence chronologique, sans lien logique entre eux, comme morcelés et suspendus dans le vide, arbitrairement reconstitués […], oscillant dans un espace intermédiaire entre la réalité et la fiction" (140).

Extrêmes et lumineux apparaît ainsi comme une mosaïque de fragments, de tableaux, de visions. Les anadiploses inter paragraphes – avec certains raccords dans l’axe, comme l’on dit au cinéma, qui font se confronter Eros et Thanatos – font se télescoper êtres et lieux, photos et bribes de souvenir. Et nous lecteurs d’être plongés avec ravissement dans une galerie des glaces où se réfractent de multiples éléments narratifs mis en valeur par divers jeux typographiques. C’est dire qu’une telle esthétique se situe dans le droit fil de la modernité : la parole comme l’écriture se heurtant à l’irreprésentable, le texte se présente comme fragmentaire et lacunaire ; l’esthétique réaliste étant remise en question, l’accent est mis sur l’impossible reconstitution autobiographique, vu les limites de la mémoire comme du langage. Prime la "puissance fictionnelle" du langage (81), même si Manon ne se fait aucune illusion sur les pouvoirs de l’écriture (cf. p. 109). Moderne encore cette façon de considérer des photos dont il veut saisir l’"aura fantomatique et irréelle" (64) comme des "opérateurs textuels", des "matières permettant de déclencher la machine verbale" (142). Plus précisément, une telle poétique ne peut que rappeler celle de Claude Simon, qui déclarait dans un entretien avec Claude Sarraute : "J’étais hanté par deux choses : la discontinuité, l’aspect fragmentaire des émotions que l’on éprouve et qui ne sont jamais reliées les unes aux autres, et en même temps leur contiguïté dans la conscience. Ma phrase cherche à traduire cette contiguïté. L’emploi du participe présent me permet de me placer hors du temps conventionnel" (Le Monde, 8 octobre 1960, p. 9).

Pour Manon, écrire revient à capter chaque moment intense, "extrême et lumineux, culminant dans une perception hallucinée des couleurs, des formes, des matières et des sons" (66). Chaque stase – et en particulier dans les scènes érotiques, l’amour étant une expérience sensorielle absolue – est ek-stase, visant à fixer des états de "semi-conscience hypnotique", de "fulgurantes sidérations" (102), l’instant suspendu, la "seconde d’éternité en apesanteur" (31). Des procédés comme l’énumération/accélération, le flux déterminatif et métaphorique, l’apposition de participes présents ou d’infinitifs, ou encore l’emploi récurrent de "comme" et/ou "comme si" participent d’un même art de la suggestion par contraction spatio-temporelle, condensation elliptique, et seule compte la visée poétique : l’agencement d’affects et de percepts, la transformation intensive des matériaux sensibles, l’émergence de l’image-cristal (Deleuze) dont la puissance hypnotique est maximale… Et bien entendu de telles visions pures ne peuvent que susciter un ravissement absolu.

♦ EXTRAIT : "l’éternelle humanité empêtrée, embourbée, se débattant dans l’éternelle, invraisemblable, chaotique et indécente accumulation d’actions et de réactions, de passions voraces et frénétiques, la vaine et pathétique gesticulation de toute créature vivante que certains nomment destin, mais qui est en réalité bien plus cruelle encore et bien plus imprévisible que ce qu’on a coutume d’entendre derrière ce simple mot […]" (p. 62).

11 novembre 2012

[News] News du dimanche

Cette semaine, riche actualité dans la région Nord-Pas-de-Calais, avec Une phrase pour ma mère de Christian Prigent au Théâtre d’Arras, Les Fusils de la Mère Carrar de Brecht au Théâtre Massenet de Lille (en lien avec les universités) et la rencontre au Bateau Livre de Lille avec Dominique Quélen et Jean-Marie Blas de Roblès (éditions Invenit). Par ailleurs : trois jours de Rencontres autour de Christian PRIGENT à Bâle et 10e salon international des éditeurs indépendants à Paris.

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