
"La critique ne doit, ne peut même se limiter à parler des livres ;
à son tour, elle se prononce toujours sur la vie."
"Ne nous leurrons pas, notre jugement ne découlera pas de notre savoir :
celui-ci nous servira à restituer la voix de l’autre, alors que la nôtre
trouve sa source en nous-même, dans une responsabilité éthique assumée"
(Tzvetan Todorov, Critique de la critique, Seuil, 1984, p. 190 et 187).
" Faudrait-il tout gober, rejoindre le troupeau des consommateurs, soutenir aveuglément la rentabilité, louer de pseudo-petits-maîtres et contribuer à la déperdition de culture ? " En
ces temps d’anomie, telle est la question que doit se poser avec Micheline B. Servin tout lecteur qui s’interroge encore sur la notion de "valeur esthétique", et donc a fortiori celui qui s’adonne à cette activité à propos de laquelle Tzvetan Todorov affirmait d’emblée dans Critique de la critique qu’elle " n’est pas un appendice superficiel de la littérature, mais son double nécessaire (le texte ne peut jamais dire toute sa vérité) " (Seuil, 1984). En ces temps hypermodernes qui voient le règne des "graphomanes entoilés" (Antoine Compagnon) et d’un fantasme de communication directe des œuvres avec le public, et où triomphe une publicité diablement efficace – fournissant "un conditionnement attrayant, un service commercial combatif, […] une politique de prix agressive et une mise en rayon de grande envergure" (William Marx, "Critique littéraire et critique yaourtière") -, à quoi bon la critique, en effet ? Les critiques vont-ils céder le pas aux animateurs ? De fait, le plus inquiétant est le brouillage des frontières : ""Qu’il y ait une fiction de divertissement et une fiction littéraire, cela ne pose pas de problème. Mais qu’on désigne comme littéraire ce qui est du pur divertissement et qu’on passe sous silence ce qui est littéraire, c’est au mieux de la paresse, au pire une forme de collaboration avec la domination capitaliste" (Thierry Guichard).
Par ailleurs, pour qui les critiques écrivent-ils aujourd’hui ? Si, dans les années 70, la réponse à la question "Que doit faire la critique ?" paraissait évidente – devenir une science, comme l’avançait Northrop Frye -, qu’en est-il en cette deuxième décennie du XXIe siècle ? C’est dire à quel point s’avère stimulant le numéro spécial des Temps Modernes que, une trentaine d’années après l’ouvrage de Todorov, coordonne Jean-Pierre Martin : le pluriel du titre renvoie à la grande diversité des perspectives classées en quatre parties ("Diagnostics", "Affects", "Approches" et "Enjeux").
Les Temps Modernes, Gallimard, n° 672 : "Critiques de la critique", janvier-mars 2013, 256 pages, 20,50 €. [Disponible de mi-février à mi-avril dans les points de vente habituels ; après, commandable à l’éditeur]
â–º Sur Libr-critique : "Libr-critique.com dans l’espace littéraire numérique. Notes (auto)réflexives" ; "De la critique et de la fonction critique en terrain miné" ; "De la critique en terrain miné. Dialogue avec Pierre Jourde".
[Suite de la chronique ci-dessous, en trois temps : "Crise de la critique ?", "Des trois critiques aujourd’hui" et "Au risque de la critique…"]
Suite à la parution chez Al dante de la fulgurante
J’ai recueilli et adapté dans ce livre douze (plus une) des nombreuses vies de Jacques Roubaud, un peu partout dans le monde, à des époques différentes. Stylite, il est monté à vingt-trois ans prier sur une colonne. Troubadour, il s’est retiré dans une cabane en attendant le pardon de sa dame. Devenu Sir James Roubaud, il a rendu ses lettres de noblesse à Robert Hooke, dont Newton a volé honteusement les travaux sur la gravité. Compagnon de Sébastien Châteillon, il a, sous le nom de Jacobus Robaldus, défendu, en plein seizième siècle, l’idée de tolérance religieuse. Il a été Pierre Corneille Roubaud, abrégeant les pièces classiques pour redonner un plaisir nouveau au public et faciliter le travail des comédiens. Et Orson Roubaud, auteur du fameux chef-d’oeuvre cinématographique La Nuit des lapins géants.