Libr-critique

28 novembre 2020

[Livre] Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture

Marion Chénetier, Sandrine Le Pors et Fabrice Thumerel dir., Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture. Actes du colloque international de Cerisy (août 2018), avec 45 reproductions couleurs et N&B, Hermann, coll. « Les Colloques Cerisy », novembre 2020 (enfin disponible en librairie et commandable depuis peu), 456 pages, 26 €, ISBN : 979-1-0370-0362-1.

 

L’aspect chaotique d’un univers novarinien en perpétuelle fusion explique notre titre initial, emprunté à une gravure intitulée Les Tourbillons de Descartes [1] . Selon l’illustre auteur des Principes de la philosophie, l’univers se compose d’une multitude de tourbillons, chacun étant constitué de particules de feu, de terre et d’air – les premières, parce que plus rapides, formant une étoile centrale. Comme les cieux de Descartes, les espaces novariniens de la page, de la scène et de la toile ressortissent à une véritable cinétique. Une seule différence entre les deux univers, mais elle est de taille : la physique cartésienne ignore le vide. Faisant fi du fameux principe aristotélicien qui pose que la nature a horreur du vide, dans le prolongement de la physique moderne, Valère Novarina ne conçoit nullement les interactions de la matière sans l’énergie du vide : le monde humain, dans ses dimensions cosmologique et artistique, n’existe qu’au travers du prisme de l’espace et du temps, qui sont « à trous et à tourbillons » en ce sens que c’est le vide qui génère le mouvement, fût-il incontrôlable. À ce propos, que l’on considère le décor de L’Animal imaginaire : au centre de la scène, deux panneaux au fond chromatique saturé sur lequel se détachent diverses formes (dont un fondamental point d’interrogation), le bleu spirituel du premier contrastant avec une part d’ombre qui domine le second ; entre les deux, un vide communiquant avec l’arrière-scène, d’où tout provient et où tout retourne, dans un incessant va-et-vient virevoltant. Le vide est assurément au principe de notre vie tourbillonnante.

On sait combien l’architecture occupe une place prépondérante dans la création telle que l’entend Novarina. Aussi avons-nous choisi un mouvement dialectique pour organiser cet édifice dans lequel chaque contribution apporte sa pierre singulière, c’est-à-dire répond à sa manière à cette question essentielle : comment, selon le processus de création novarinien, à tel moment unique du chaos de la Matière peut se dégager une Forme d’autant plus cruciale qu’elle s’avère fugace ? Car des textes et des toiles et des pièces de Novarina, qui donnent le tournis, ce que l’on perçoit d’abord, ce sont les tournoiements des acteurs, les tourbillons scéniques et comiques, les tourbillons des sens, des langues et des cultures… Ce n’est que dans un deuxième ou troisième et surtout un quatrième temps que surgit l’ordonnancement de ce chaos, une quatressence si l’on peut dire (d’où le titre du Colloque de Cerisy : « Valère Novarina : les quatre sens de l’écriture ») : les tourbillons infinis conduisent à des extases ponctuelles, à savoir à des harmonies passagères, des épiphanies…

[1] René Descartes, Les Principes de la philosophie, dans Œuvres complètes, édition de Charles Adam & Paul Tannery, Paris, Cerf, 1904, vol. IX, planche IV ; cf. le portfolio élaboré par Olivier Dubouclez, Valère Novarina, A.D.P.F., 2005.

© Valère Novarina, Cabane de David, acrylique sur toile, 200 x 200, 2019.

SOMMAIRE

Avant-propos
par Marion Chénetier-Alev, Sandrine Le Pors et Fabrice Thumerel

Pour ouvrir
par Fabrice Thumerel 

PARTIE I : TOURBILLONS SCÉNIQUES ET COMIQUES

Entrée dans l’impossible avec l’acteur comme objet du désir
par Annie Gay

L’Opérette imaginaire en scène
par Claude Buchvald 

« Faire l’animal ». Quelques sorties de route dans le jeu de l’acteur novarinien
par Louis Dieuzayde 

Voix et dispositifs marionnettiques dans l’écriture de Novarina
par Marie Garré Nicoara

Le « sentiment inconnu », porte ouverte sur les catharsis
par Inhye Hong

De la cour d’honneur à la cour d’école : la poétique novarinienne à l’épreuve du bac théâtre
par Rafaëlle Jolivet Pignon

Les bouffonneries macabres sur la scène novarinienne : un comique rédempteur
par Christine Ramat 

 

PARTIE II : TOURBILLONS DES SENS

Valère Novarina, hypothèses pour une écriture synesthésique, expériences d’une culture lointaine
par Constantin Bobas 

Le rituel kénotique dans les travaux (écrits et spectacles) de Valère Novarina
par Enikö Sepsi 

L’antédiluvien
par Jean-Luc Steinmetz 

Les quatre temps du respir. Poétique et thanatologie selon Valère Novarina
par Éric Eigenmann

 

PARTIE III : TOURBILLONS DES LANGUES ET DES CULTURES

Ethnographie du stade d’action et anthropopodulologie de l’acteur dans le théâtre novarinien
par Francis Cohen 

Valère Novarina, avec et sans Japon
par Thierry Maré 

Traduire les mots polysémiques et le pronom je dans le théâtre de Valère Novarina : autour de deux aspects spécifiques au japonais
par Yuriko Inoue 

Valère Novarina et son vivier des langues
par Angela Leite Lopes 

Traduire les listes ou essai sur les quatre outils de la traduction
par Leopold von Verschuer 

 

PARTIE IV : UNE ÉCRITURE DU MOUVEMENT

Novarina, l’intranquillité
par Laure Née 

Variations autour de L’Homme hors de lui
par Marie-José Mondzain 

Apologie du renard
par Philippe Barthelet 

Valère Novarina : l’ « entendement par le toucher »
par Isabelle Babin

« Nous n’avons pas de figure du tout » : les correspondances de Dubuffet à Novarina
par Marion Chénetier-Alev 

 

PARTIE V : UNE ÉCRITURE DU PASSAGE ET DU RENVERSEMENT

Une écriture frontalière
par Patrick Suter

« Espace, es-tu là ? » : cartographie des territoires novariniens
par Céline Hersant 

« Suite à la suite de quoi, une mère me nomma » : Valère Novarina, portrait d’un théâtre en enfant
par Sandrine Le Pors 

La rhapsodie du langage
par Marco Baschera

« Un vide est au milieu du langage ». Prière et silence dans Devant la parole de Valère Novarina
par Olivier Dubouclez

 

« Onze pages du carnet rouge »
par Valère Novarina

Postface : Agora Novarina
par Marion Chénetier-Alev et Fabrice Thumerel

 

Index nominum

Les auteurs

4 août 2019

[News] La « rentrée » sera novarinienne : votre « animal imaginaire » vous attend…

Tandis que se prépare la publication des Actes du Colloque international de Cerisy Valère Novarina : les quatre sens de l’écriture, de fin août à fin novembre, plusieurs temps forts : sur Aix/Marseille et à Paris (Théâtre de la Colline). NOVARINA dans tous ses éclats !

► VALÈRE NOVARINA, Les noms et les figures. Dessins et autres pièces : Exposition du 30 août au 12 octobre au cip Marseille : Vernissage Samedi 7 septembre à 16h30 / Finissage Samedi 12 octobre à 16h30 : lecture de Valère Novarina en coproduction avec le Festival Actoral

Mais que font donc les figures qui peuplent par milliers l’œuvre immense de Valère Novarina ? Dans les livres comme sur les scènes, elles entrent, elles parlent, se nomment les unes les autres, elles pensent, elles sortent. Parfois elles dansent. Elles viennent. Valère Novarina le dit : « les figures me viennent ». Et elles viennent… quand elles le veulent. Il faut se tenir prêt à les accueillir.

Commencement du travail : accueil de ce qui vient.

Et le nom de chacune apporte un monde. Dans les dessins, le rapprochement du nom et du tracé forme encore un autre monde. Finalement, monde de mondes : le monde de Novarina. Dans les livres et sur les scènes, observables, les figures sont verbales, typographiques, animales, corporelles et orales, géantes et colorées aussi dans la peinture. Dans les dessins, rendues visibles par le geste élémentaire de la main, éclairées par les flashes de l’imagination dont elles proviennent et qui les sort un instant du vide où elles vivent, elles émerveillent par l’exceptionnelle liberté dont elles témoignent. [© cipM]

► VALÈRE NOVARINA : UN PARCOURS, du 30 août au 29 novembre 2019 à Aix-en-Provence et Marseille
En collaboration avec le Théâtre Joliette Lenche-Minoterie et le Théâtre Antoine Vitez – Aix-Marseille Université

• Lecture musicale « Une langue inconnue » par Valère Novarina et le violoncelliste Mathias Lévy
Mercredi 27 novembre à 19h au Théâtre Antoine Vitez : Valère Novarina dévoile les liens mystérieux qu’il entretient avec la langue hongroise depuis sa tendre enfance

• L’ANIMAL IMAGINAIRE
Texte, mise en scène et peintures : Valère Novarina
Vendredi 29 novembre à 20h et samedi 30 novembre à 19h au Théâtre Joliette Lenche-Minoterie

• AVANT PLATEAU
Vendredi 29 novembre à 18h au Théâtre Joliette
Conversation avec Valère Novarina animée par Louis Dieuzayde, Maître de conférences en esthétique théâtrale en partenariat avec La Maison du Théâtre – AMU

• PROJECTION FILM DOCUMENTAIRE
Samedi 30 novembre à 17h au Théâtre Joliette
Projection du documentaire Ce dont on ne peut pas parler, c’est cela qu’il faut dire de Raphaël O’Byrne, 2002

► Valère Novarina, L’Animal imaginaire au Théâtre de la Colline du 20 septembre au 13 octobre (parution chez P.O.L fin septembre). [Ci-dessous, © Valère Novarina, Ossifère]

23 août 2018

[Recherche] Valère Novarina : les quatre sens de l’écriture, par Marion Chénetier-Alev

Voici en avant-première la partie essentielle de l’ouverture au Colloque international de Cerisy « Valère Novarina : les quatre sens de l’écriture », prononcée le vendredi 10 août par Marion Chénetier-Alev, l’une des meilleures spécialistes de l’Å“uvre. [En photo liminaire, les trois directeurs, de gauche à droite : Marion Chénetier-Alev, Fabrice Thumerel et Sandrine Le Pors]

L’œuvre écrite de Valère Novarina a déjà fait l’objet d’innombrables publications, monographies, articles, numéros spéciaux de revues, entretiens, thèses et autres mémoires universitaires – dont le recensement exhaustif sur le site internet de Valère Novarina, remarquable de pédagogie et d’ordonnance, a du mal à dissimuler les origines suisses de notre auteur…
À ce jour, trois colloques lui ont déjà été consacrés en France : celui que dirigea Pierre Jourde en 2001 à l’université Stendhal, dont les actes ont été édités sous le titre La Voix de Valère Novarina ; celui qu’en 2004 Louis Dieuzayde, ici présent, dirigea à l’université d’Aix-Marseille, qui a donné lieu à la publication du volume intitulé Le Théâtre de Valère Novarina ; puis, en 2013, le colloque organisé par Olivier Dubouclez, Évelyne Grossman et Denis Guénoun à l’université de Paris 7, intitulé « Littérature et théologie », qui a nourri un numéro spécial de la revue Littérature (n° 176, décembre 2014). À ces manifestations dont les actes sont venus grossir le rayon des ouvrages collectifs (une dizaine à ce jour), il convient encore d’ajouter la journée d’études conçue et dirigée par Enikö Sepsi, « Le théâtre et le sacré », dans le cadre de la création de L’Opérette imaginaire en hongrois au théâtre de Debrecen en 2009, et celle que coordonna Didier Plassard à Montpellier en février 2013.

Trois colloques en l’espace de douze ans, ce n’est pas rien, sans compter une multitude de tables rondes, festivals, conférences et lectures publiques, venant constituer parallèlement aux représentations des œuvres scéniques un autre mode de présence, d’autres formes de discours, rigoureusement quoique subtilement contrôlés par un auteur qui veille à ce que l’esprit de son œuvre ne soit pas trahi. Au reste, Valère Novarina accompagne depuis le début sa production dramatique d’une sorte de garde rapprochée critique et théorique, dont nous aurons à reparler.

Avec Novarina, nous sommes effectivement en présence du cas rare, sinon exceptionnel dans le contexte théâtral, d’un auteur dramatique doublé d’un théoricien, non seulement du théâtre mais de sa propre œuvre : l’auctor n’a eu de cesse d’établir le cadre spéculaire d’un dialogue très serré, qu’on aurait envie de qualifier d’impitoyable, d’une confrontation entre ses textes dits dramatiques, et ses textes dits théoriques issus d’une réflexion continue, aiguë, inquiète sur son activité d’auteur écrivant « vers le théâtre ». Ce faisant, il a instauré entre lui et lui une dynamique de questionnement, de relance et de mise à distance, d’analyse et de synthèse, dont on ne peut que souligner la singularité, la fécondité, la rigueur ; mais il a aussi institué, entre lui et ses lecteurs, un appareil théorique dont la séduction et l’efficacité sont redoutables. Où que se tourne le lecteur dans ces essais admirables, il semble que toute question trouve sa réponse et que toute réponse trouve la voie d’un questionnement plus vaste ; que toutes objections soient anticipées, toutes perspectives déroulées, que tout détail trouve à se ramifier dans l’architecture d’ensemble, que tout thème trouve à se cristalliser dans une de ses formules denses et simples dont l’auteur a le don.
Par la puissance de son style et la profondeur de sa réflexion, Valère Novarina donne autant à penser qu’il canalise la pensée.
Pour le dire sans détour : il est difficile d’échapper à l’emprise de ce discours théorique que Novarina offre tout apprêté aux lecteurs et aux chercheurs. Tel est le double risque que prend ce colloque, qui non content de se consacrer à un auteur vivant, dont la présence oriente inévitablement les propos, a en outre l’ambition d’offrir à son œuvre un autre miroir.

Ce colloque international de Cerisy s’imposait-il ? Oui, et pour plusieurs raisons.
D’abord, Cerisy n’est pas un lieu comme les autres, et dans l’illustre histoire de cette maison qui fait suite aux décades de Pontigny, le théâtre est le très grand absent. Le fait est d’autant plus curieux qu’en 1952, l’année même où s’inaugurent les colloques de Cerisy, deux colloques sont programmés : « Les chemins de la prose », dirigé par Marcel Arland et « Le théâtre de notre temps », dirigé par Jacques Madaule. Or depuis 1952, en tout et pour tout trois colloques, sur des centaines voire plus d’un millier, ont été consacrés au théâtre ou plutôt à un aspect du théâtre :

– celui de 1987 sur la dramaturgie claudélienne, conçu par Pierre Brunel et Anne Ubersfeld ;
– celui de 1988 organisé par Georges Banu sur « Théâtre et opéra : une mémoire imaginaire » ;
– celui de 2005 dirigé par Chantal Meyer-Plantureux sur « Le théâtre dans le débat politique ».

Il est remarquable qu’à une époque, les années 50-60-70, où le théâtre était si vivace et si prodigieusement questionneur et inventif, il n’ait pas fait l’objet d’un retour réflexif beaucoup plus intense et général. Il est significatif qu’aujourd’hui, où le théâtre inlassablement continue de déranger et de questionner, il soit toujours le grand absent d’un haut lieu comme Cerisy.

Qui veut regarder le théâtre en face ? Son impossibilité, chaque soir recommencée ?
À cet égard l’entrée de Valère Novarina à Cerisy est formidablement salutaire.

La deuxième raison qui justifie ce colloque : il constitue rien moins que le premier grand colloque international qui se donne pour objectif d’aborder la totalité de l’œuvre novarinienne. Nous l’avons intitulé : « Valère Novarina, les quatre sens de l’écriture ». Et notre texte de présentation invitait à « explorer les voies poétiques, dramatiques/dramaturgiques, picturales et musicales — mais aussi philosophiques et théologiques » de son œuvre, il se demandait même s’il ne fallait pas « excéder le 4 ».

Ce titre a-t-il orienté en partie les lectures qui en ont été faites, et mené à une approche restrictive de la notion d’écriture ? C’est bien possible. Car les propositions qui nous sont parvenues font encore trop peu de place à son Å“uvre graphique et picturale, rarement étudiée ; de même n’avons-nous reçu aucune proposition sur le Valère Novarina metteur en scène – or il y aurait là beaucoup à dire -, pas plus que sur son Å“uvre radiophonique.
Ainsi, et nous le disons bien haut afin que les étudiants et chercheurs ici présents puissent s’en emparer, il y aurait sans doute encore un colloque à faire sur le peintre, le dessinateur et le metteur en scène Valère Novarina ! Pour ce qui est de l’œuvre radiophonique, un colloque se déroulera à Paris en octobre prochain, organisé par Pierre-Marie Héron, Karine Le Bail et Christophe Deleu, qui traitera de la part des écrivains dans la radio de création entre 1969 et 1999. Votre servante y interviendra pour parler des créations radiophoniques de Valère Novarina. Mais nous avons surtout la chance d’avoir parmi nous, en la personne de Claude Buchvald, la responsable d’une des meilleures dramatiques radio réalisées sur un texte de Novarina, Le Repas, dans une émission diffusée par France-Culture en 1995.

Vous l’aurez compris, ces journées offriront pleinement les espaces et les interlocuteurs nécessaires pour aborder tous les aspects de l’œuvre. Car nous avons tenu à réunir tant les chercheurs déjà chevronnés que les doctorants et les étudiants dont nous saluons la présence ; tant les universitaires que les praticiens de théâtre dont l’activité est étroitement liée à l’univers musical et pictural de l’auteur ; tant les interlocuteurs français que les chercheurs et artistes étrangers, venus d’Allemagne, du Brésil, de Corée, de Hongrie et du Japon, grâce à qui l’œuvre de Novarina est traduite, et peut lancer son offensive linguistique et métaphysique au cœur des autres cultures.

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