Yves di Manno et Isabelle Garron, Un nouveau monde. Poésies en France 1960-2010 : un passage anthologique. Flammarion, coll. "Mille & une pages", février 2017, 1526 pages, 39 €, ISBN : 978-2-0812-7265-1.
Dans le microcosme poétique, où la dimension stratégique prévaut largement sur la dimension économique, contrairement aux histoires littéraires, les anthologies ne sont pas l’apanage des universitaires mais des écrivains eux-mêmes, attachés à un éditeur et à un groupe. Ce qui n’est pas sans poser des problèmes épistémologique, méthodologique et déontologique. Sans oublier que cet état de fait peut engendrer parfois un climat délétère de surveillance, de suspicion, de règlements de compte, de rancœurs des laissés-pour-comptes…
Il en est ainsi pour cette nouvelle anthologie : éditée par Flammarion et dirigée par deux auteurs maison, elle totalise 44 poètes (sur 104) ayant publié tout ou partie de leur œuvre chez cet éditeur qui occupe une place majeure dans le secteur. Si bon nombre d’entre eux bénéficient d’une reconnaissance certaine – que l’on peut mesurer en s’appuyant sur divers critères objectifs (articles, colloques et manifestations diverses sur l’œuvre, numéros spéciaux de revues, distinctions diverses…) -, on peut néanmoins s’interroger sur les choix opérés parmi les auteurs qui sont entrés dans le champ dans les années 90 ou au début du siècle : pourquoi Philippe Clerc, Isabelle Garron, Sophie Loizeau, Hervé Piekarski, Hélène Sanguinetti, Éric Sautou, Guy Viarre ou encore Pierre Vinclair, plutôt que Pierre Alféri, Amandine André, Jérôme Bertin, Philippe Boisnard, Antoine Boute, Patrick Bouvet, Mathieu Brosseau, Anne-James Chaton, Sylvain Courtoux, Claude Favre, Christophe Fiat, Christophe Hanna, Anne-Claire Hello, Manuel Joseph, Vaninna Maestri, Christophe Manon, Charles Pennequin, Véronique Pittolo, Nathalie Quintane, Mathias Richard, Jacques Sivan, Frank Smith, Vincent Tholomé, Véronique Vassiliou, etc. ? Manquent également, entre autres aînés, Julien Blaine, Bernard Desportes et la revue Ralentir travaux, Suzanne Doppelt, Antoine Emaz, Jean-Marie Gleize, Joël Hubaut, Jacques-Henri Michot, Valère Novarina, Jean-Pierre Verheggen, etc. À cet égard, le titre est tout à fait révélateur : un nouveau monde n’est pas un monde nouveau, comme l’indiquent d’emblée les deux anthologistes dont le parti pris est explicite… Autrement dit, ils s’inscrivent en effet dans une certaine continuité, qu’ils préfèrent aux ruptures tonitruantes : se défiant d’une conception trop large de la poésie comme des tentatives pour en sortir, ils ne prennent pas ou pas assez en compte la "poésie scénique ou orale", les "poésies du dispositif", les "documents poétiques", la poésie multimédia…
Reste que nous disposons maintenant d’une somme qui articule synthèses historicisantes et analyses monographiques, tout en permettant à tout lecteur de bénéficier d’un panorama à la fois large et structuré de la poésie contemporaine en ses lieux d’écriture et en ses textes : on appréciera particulièrement les quelque 80 pages consacrées aux poètes qui donnent de la voix (TXT, Doc(k)s, Polyphonix / Heidsieck, Bory, Prigent), le chapitre intitulé « Une "néo-avant-garde" ? » (Java, La Revue de Littérature Générale, Nioques, Al dante / Espitallier, Tarkos, Mainardi, Moussempès)… Le projet consiste donc bel et bien à mettre en place les "balises d’un territoire en cours de transformation" (p. 12) – à proposer un passage, une traversée.
Événement : lecture & rencontre à la Maison de la poésie Paris
Un nouveau monde vient combler une étrange lacune et propose pour la première fois un large panorama des écritures de poésie en France depuis 1960, tenant compte de leur remarquable diversité. D’abord conçu comme une anthologie regroupant plus d’une centaine d’auteurs, ce livre offre aussi un récit chronologique accompagné de notices détaillées retraçant les moments forts de cette histoire, demeurée pour l’essentiel invisible aux yeux du plus grand nombre. La poésie a profondément changé de registre durant la seconde moitié du XXe siècle : ce volume en témoigne et voudrait procurer au lecteur – outre le plaisir de la découverte – les outils lui permettant d’aborder un continent dont il soupçonne à peine la richesse.
Pour ce deuxième passage, Sophie Bourel proposera une nouvelle traversée – avec d’autres textes – du grand chant pluriel que ce livre met au jour, dans la diversité des écritures et des voix. [Réserver]

Sensible à "la spatialité sonore du poème" (essai, p. 23), Esther Tellermann tire de ces répertoires de formes que constituent les carnets d’André du Bouchet (1924-2001) des poèmes "à ciel ouvert" (Carnets, 84) qui confrontent langue, matière et espace, conformément au principe esthétique exposé : "le poème comme la marche du vivant est passage où le sensible métamorphosé dans le prisme de la langue se complexifie dans un jeu de superpositions et de correspondances qui tout à la fois le réduisent à une épure, lui font perdre sa spatialité perceptive" (24).
poésie est la caractéristique de tout ce qui est humain et aussi non humain" (p. 21). Autres fulgurations : "La propriété est une maladie incurable. Le seul médicament possible contre cette maladie reste la poésie" ; "nous sommes des pohèmiens et non des militants" ; "La poésie dépasse la poésie des livres"…
Ressortissant à une poésie de négation, une cancérisation lyrique, Anatomies du néant s’érige à l’encontre du réelisme et du littéralisme, l’objectif étant de retrouver/renouveler le métaphorisme sans pour autant viser l’inatteignable réel ("la vie en soi"). Dialogue, polyphonie, cut-up, poésie spatiale, écriture sismographique s’alternent pour cancériser un monde sursaturé d’images et de discours – pour nous donner à voir/entendre de curieuses anatomies du néant… Voyez un peu : "OS DE CHAOS PERLE DERRIÈRE LES PORTES BATTANTES À Paris le bottin des courtisanes du gratin était plus épais qu’un annuaire de téléphone. 220 diamants dans l’estomac d’un homme interpellé à l’aéroport" (p. 15).
"Indispensable si on ne veut pas tomber dans la représentation" (Bresson), la fragmentation est le propre de la (post)modernité : contre la pensée continuiste, la conception de l’œuvre et du monde comme totalité close et cohérente, elle permet de rendre compte de l’étrangeté du réel, fil rouge de cette revue majeure. Est ainsi examinée l’écriture fragmentaire des romantiques (Novalis, Schlegel, Baudelaire) à Deleuze et au cinéma expérimental contemporain, en passant par Nietzsche, Valéry, Benjamin, ou encore Cage.