Libr-critique

17 septembre 2016

[Chronique] Stéphane Sangral : une poétique du manque (à propos de Circonvolutions), par Marie-Josée Desvignes

Né en 1973, Stéphane Sangral est poète, philosophe et psychiatre. Son intérêt esthétique et conceptuel à l’égard des boucles a comme origine sa passion pour l’étude de la réflexivité de la conscience, sa fascination pour cette boucle primordiale qu’est le "penser sa pensée", ou même, plus simplement, le "se penser". Sont parus aux éditions Galilée : Méandres et Néant (2013), Ombre à n dimensions (2014) ; Fatras du Soi, fracas de l’Autre (2015) ; Circonvolutions (2016).

Stéphane Sangral, Circonvolutions (soixante-dix variations autour d’elles-mêmes), préface de Thierry Roger, Galilée, printemps 2016, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-71860-933-1. [Bandeau et arrière-plan : © salade.kiwi]

La riche préface que donne Thierry Roger à cet ouvrage d’une poétique à la fois dense et originale prépare notre lecture à cette spirale circonvolutive qu’est l’écriture de Stéphane Sangral. Dans une « stylistique de l’écholalie » où se démultiplient et se déplient sans cesse, les mouvements de la pensée, les leurres, les angoisses, s’affrontent les pertes de sens d’une conscience trop lucide, éveillée et enfermée dans les circonvolutions du cerveau, à l’image du cerneau de noix, cerné de plis et de replis où les mots seraient eux-mêmes des niches où viennent se loger d’autres mots (maux ?).

Dans une spécularité du langage quasi obsessionnelle, une plongée circulaire et labyrinthique, se dit ce rien « un rien, de rien pour

rien un rien qui…

et puis rien rien rien » comme y préparait déjà le précédent recueil Méandres et Néant.

L’ouvrage est divisé en huit sections de l’infini à l’infini, dans une boucle référentielle qui tient l’avant-texte (ou prétexte), le plonge dans le vide, le né-en surgissant du poème et prenant son envol dans l’espace de la page.

Les mots, les lettres forment des dessins à la typographie parfois minuscule et quasi illisible, enferment notre esprit à la recherche de ce quelque chose à dire. Il s’agit d’occuper l’espace, compter le temps, et dire cette impuissance à le modéliser. Dieu, la transcendance, le désespoir d’un être qui ne demande qu’à croire peut-être et ne trouve que désespoir et néant.

Ecrire pour cerner la pensée, remplir le vide de soi à soi, de soi à l’autre, de l’autre en soi, celui qui manque. Croire qu’on est conscient mais le « Rien ici dégouline sous l’apparence des mots jusqu’à l’absurde ». C’est une pensée qui tourne à vide, « qui se mord la queue », incessante, obsessionnelle, liquide, affamée.

Après le sang et le sans, manque le sens. Il faut chercher, creuser, forer profond le mot, les mots qui feront sens qui ouvriront une porte, offriront un sursaut, un sursis.

La langue portée haut pour imaginer une échappée, une fuite hors de toute cette souffrance d’être sans être. La lettre appelée à la rescousse peut alors construire mais c’est dans la déconstruction de l’être que tout se reconstruira.

Epuiser le sens et l’ennui, tout ce vide qu’une pensée qui tourne sur elle-même, tourne à vide et s’efface.

Dans le « cercle vicieux du Rien », on franchit le miroir, on dépasse les limites de soi, on sort, on déborde le texte, l’ego est aveugle.

Et au cœur du livre, un ensemble, pages blanches comme un linceul enroulant le poème de l’effondrement, ce poème-énigme de l’absent, le seul qui tienne debout se lisant verticalement et horizontalement, un ressassement horizontal, numérique, et le poème se resserre au milieu, s’enroule et dit enfin ce qu’il a à dire, et dit que « le noir destin symbolise/le secours des Muses » et « n’oublie pas de/préciser que/neuf +treize/font vingt-deux/nombre d’années/que mon frère/a vécu… »

Oui, « la vie n’a aucun sens, qu’une direction : la mort ».

Ces mots ouvrent le long poème de « Et le poème viendra », comme un cri qui cherche un sens à la souffrance de la perte et dit l’inanité même du poème, pas assez costaud pour le contenir lui si petit dans son habit existentiel. Il faut quand même continuer et le poème se déroulera à la surface du dire suivant, dans la vacuité du monde

« La vie n’est qu’un long exorcisme

et je n’ai pas la foi ».

Poème-prison, poème de l’absence à soi, à l’autre, livre-poème qui donne vie à l’absent et à celui qui la porte :

« le poète est devenu l’absent

et le poème est lui

une marre de sang

où il se noie ».

 

Dans ces cercles concentriques pareils à ceux de l’enfer souvent imagés, se devine la boucle infinie du temps sur laquelle l’homme avance vers sa perte.

« Je

sens qu’émergera par là le tombeau du sens »

Au fil de notre lecture, nous épousons son vertige, glissons dans les failles de sa conscience qui est aussi la nôtre. Pris au piège d’un labyrinthe infernal, les mots s’avancent sur la page et cherchent à se lire en tout sens, horizontalement, verticalement, tout à la fois, formant une croix ou un escalier, les marches d’un labyrinthe. Les mots flottent et occupent l’espace de la page et de la conscience sans conscience d’être, parfois le silence symbolisé par des suites de points sur la page s’interpose dans le gouffre nommé à l’infini, jusqu’au NOIR TOTAL.

 

Seul demeure le problème du survivant, le deuil inconsolable laisse plus qu’un vide affectif, un autre vide existentiel, il a ouvert le cœur de la lucidité, où les mots désormais « me pensent ».

Comment échapper à la folie sinon fuir la pensée, la pensée de la mort. Ce cercle vicieux du Rien se clôt sur une reprise de l’infini et lointaine, comme si les lettres et l’être s’amenuisaient jusqu’à devenir invisible (illisible) sur la page (la page comme espace de la conscience).

Quand le dernier poème « cercle vicieux du Tout » ferme la boucle entamée au début et se clôt sur lui-même.

11 septembre 2016

[Chronique] De l’image à la lettre, une cinétique du silence, par Marie-Josée Desvignes

Philippe Jaffeux se livre ici à un exercice périlleux, celui de parler de son travail d’écriture, tant il dit réprouver «un discours qui risquerait de prévaloir sur le contenu [de ses livres] ». [Entretien de Philippe Jaffeux avec Emmanuèle Jawad]

Philippe Jaffeux, Écrit parlé, entretien avec Béatrice Machet, Passage d’encres, coll. "Trait court", été 2016, 40 pages, 5 €, ISBN : 978-2-35855-121-2.

 

Ecrit parlé, titre donné à cet entretien avec Béatrice Machet, tente donc de dépasser l’opposition entre ce qui a été écrit et ce qui se dit ensuite sur… Ça dit aussi son expérience originale de l’écriture pour lui qui n’a plus que la parole orale comme moyen d’expression écrite-parlée.

Ça renvoie aussi peut-être à ce désir de dépasser tout simplement l’opposition entre les mots verbalisés et ceux qui ont été mentalisés, une façon de dissoudre la frontière du langage, diffracter voire annuler la notion de temps entre les deux.

« Mais cet entretien a pour seule ambition de t’inviter à voyager dans ma tête et à partager mon expérience avec l’écriture », répond-il à Béatrice Machet.

Bien sûr, on peut parler à l’infini de l’écriture de Philippe Jaffeux, on peut plus encore parler de son expérience de l’écriture, une écriture à propos de laquelle Béatrice Machet évoquera la « tentation apophatique », avec cette dualité présente dans sa conception de l’écriture qui englobe une chose et son contraire. Béatrice Machet emploiera même le terme de « post-poésie et les nombres », parlera d’une écriture de « la poésie contre la poésie ». Une poésie qui englobe les chiffres et les lettres, l’alphabet et les nombres, « l’envers et l’effondrement du je », pour atteindre à une perception fine de ce qui se cherche dans le langage, une expérience quasi mystique ou en tout cas qui a à voir avec le mystère.

Et c’est ce mystère de l’écriture de Philippe Jaffeux qui est passionnant, son rapport à la langue, à ce besoin de dire, à cette nécessité à la fois de dire et de taire.

L’écouter écrire est tout aussi étonnant que le lire. On a vu déjà comment Alphabet et ses Courants blancs se construisaient. Alphabet empruntait à un processus de construction et d’associations mentales, voire à un processus de déconstruction où les lettres sont des trous noirs dans la cinétique du silence continu, jouée par la ponctuation, peut-être dans un désir d’atteindre à une conscience cosmique. J’écris pour m’oublier et me perdre, j’écris surtout pour m’ignorer, nous dit Philippe Jaffeux en substance.

« Alphabet invoque la nécessité d’exprimer une multitude de connexions avec ce continent intérieur inexploré ».

La construction d’Alphabet interpelle l’art visuel et le livre se fait tout seul, il s’invente, rythmé par le souffle d’associations impromptues qui refusent le lyrisme (ou alors un lyrisme de l’électricité comme il l’explique ailleurs) et où seul préside le hasart1.

Essayer de s’abstraire de la poésie alors qu’on n’en a jamais été aussi proche peut-être par l’exaltation d’une langue « buissonnante » et musicale.

« Le rythme est un moyen de m’extraire de l’écriture par l’écriture car la nature de mon activité s’appuie surtout sur la source abstraite de la musique ».

Sans doute est-ce dans cette abstraction comme on dit « retrait » qu’on atteint le mieux à la poésie et donc à la joie. Même si angoisse et peur président ensemble au surgissement en tant que « stimulants qui me propulsent au-delà de la réflexion vers un éveil de ma langue, vers des distorsions baroques qui néanmoins n’entachent pas mon admiration pour les règles de l’harmonie classique ».

L’essentiel est de disparaître derrière l’écriture, de se laisser déborder, l’activité alors « se construit essentiellement avec des mesures, des coupes inexprimables, des agencements de fragments, des successions d’instants, des phrases dont le point de départ est primordial. »

Une poésie que Philippe Jaffeux nomme « spatiale » ou numérique parce qu’essentiellement travaillée à l’ordinateur et à la voix, l’informatique lui permettant de dépasser les codes de l’écriture, de jouer avec l’abstraction des nombres et les lettres. « Un dialogue entre l’électricité et mes nerfs malades », dans une perspective d’incertitude, d’aléatoire, de hasart.

En ce sens, « Alphabet organise plutôt un glissement de l’écriture vers l’image », c’est un jeu fascinant pour le lecteur où le code binaire de l’ordinateur dans ces « courants » est à l’image du Yi-King, il réinvente la notion de mouvement, entre mutations, changements, transformations dans une rencontre des contraires.

« A l’instar de mon corps, mes textes sont traversés par une multitude incontrôlable de courants électriques ».

La tension électrique à l’origine du débordement verbal, organise et « entretient une lumière qui occulte mon ego et qui m’aide, par conséquent, à fabriquer des phrases. » Dans cette tension des extrêmes entre dire et taire, entre jet continu et calme, entre veille et sommeil, le fil de la pensée se tend, annule le calcul laborieux de l’ego, ne laisse place qu’à l’instant présent, sans fioritures pour une production où le hasart seul et l’abstraction présentent « des empilements de fragments, de mouvements immobiles ».

Il s’agit alors de trouver un moyen d’écrire sans écrire (d’où l’oubli de soi), de s’ouvrir à l’inconnu, « révéler une oralité de l’écriture, une langue de l’intuition ».

Dans sa recherche d’une poésie qui s’écrit seule, dépouillée de l’ego, un langage qui s’énonce sans calcul, presque intuitivement l’aléatoire du numérique, de l’ordinateur seul nous ramène à une réalité quand tout est tentative pour s’extraire du monde, de façon à transcender les souffrances de l’auteur en une joie quasi mystique.

« J’essaie d’associer l’acte d’écrire à un exercice spirituel qui m’aide à sortir de moi-même et à intégrer des expériences avec l’éternité. »

Dans une spirale ou une boucle, la flèche de l’écriture lancée vers cet ailleurs transcendé rejoint l’origine du verbe pour retrouver « l’éternité et la simplicité d’un alphabet », quitte à employer une langue décalée, compulsive, obsessionnelle. L’écriture fragmentaire alors s’apparente dans sa projection, par le rythme, à la musique, par la construction à un montage cinématographique, par accumulation, épaisseur des silences, dans un montage aléatoire des mots, il faut savoir « prendre le risque d’une sauvagerie ».

Philippe Jaffeux n’écrit-il pas de la poésie contre la poésie ?, lui demande Béatrice Machet, très justement. Peut-on encore appeler poésie ce qui émerge d’une langue en proie à ce vertige ? Oserais-je ? Oui, sans doute, si la poésie est ce quelque chose qui, en chacun de nous, fait trace.

« Dans l’idéal, il serait préférable que je n’entende pas ni ne comprenne ce que j’écris afin de rejoindre la dimension universelle d’une vacuité extatique, d’un style abstrait, d’un épanouissement dans une absurdité tragique et presque naturelle ».

 

1Le mot hasard, orthographié volontairement « hasart » par Philippe Jaffeux très souvent dans ses textes, renvoie à faire entrer du jeu, de l’invention, dans l’art… Le hasart prend la place du temps s’il joue avec une lettre qui gagne les faveurs du jeu (T36, in Courants Blancs).

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