Libr-critique

28 janvier 2018

[Chronique] Rendre visible le visible du corps : l’art de Sophie Rambert, par Mathieu Gosztola

Sophie Rambert montre le corps comme personne ne l’avait fait avant elle. Elle rend visible le corps. Pour tâcher de mesurer quelque peu le poids de cette assertion, il nous faut faire un détour par Klee, Jean-Michel Le Lannou, Jean-Marie Pontévia et Valéry.

Le philosophe Pontévia rappelle dans une note que « [l]e peintre dispose de tout le visible et qu’il ne dispose que du visible. La peinture est une pratique du voir. C’est la production d’une matière visible eu égard strictement à sa visibilité. Donc c’est une pratique de la visibilité ; non pas exercice de la vue – ni catalogue de "visions", ni "dialogue sur le visible" mais bien plutôt monologue de la visibilité ». Et Pontévia d’ajouter : « On a souvent interprété le mot de Klee "l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible" comme une espèce de référence à un "invisible" sur lequel l’artiste aurait un pouvoir particulier et qu’il pourrait faire apparaître en vertu de ses dons d’illusionniste. […] Il faut dénoncer […] cette phraséologie fondamentalement idéaliste qui veut à tout prix faire de l’art le révélateur du "dedans" des choses, de l’au-delà de l’apparence, etc. Klee n’a pas dit que l’art révélait l’invisible, il a dit que l’art "rend visible". Il "rend visible" quoi ? Le visible, évidemment. On voit mal comment il pourrait en être autrement. On peut donc partir de là : l’art (la peinture) rend visible le visible. Il ne l’était donc pas ? Peut-être pas – ou peut-être l’était-il trop. Peut-être après tout que le visible, à force d’être visible, cesse d’être vu. […] Toute notre expérience perceptive nous prédispose, en effet, à voir toujours plus ou autre chose que ce que nous voyons ; nous ne cessons d’anticiper, de prolonger, de structurer, de composer (avec) ce que nous voyons pour lui assigner une identité. […] Nous ne sommes pas assurés d’une sorte de virginité de l’œil ; l’œil a au contraire toujours déjà été défloré ; il n’y a pas de spectacle primitif (pas même la "scène" ainsi baptisée) qui ne se dessine sur le fond d’un déjà-vu ». Jean-Michel Le Lannou développe cette idée dans un stimulant essai (La forme souveraine : Soulages, Valéry et la puissance de l’abstraction) : « La vision, soumise à la reconnaissance, s’effectue comme substitution de signes au donné. Elle s’exerce dans l’évidence d’une immédiate confiance dans le discours. C’est lui, qui, de droit, croyons-nous, norme le visible. Quel est l’effet de cette confusion ? Celui-ci que le discours confisque la vision. Que fait le savoir au voir ? Très directement, il l’aliène. Il y opère une incessante dé-présentification, c’est-à-dire la générale substitution du su au purement vu. La puissance du discours se soumet ainsi tout ce qui apparaît. Le savoir "transforme tout en signes", et par son opération inaperçue le sensible devient discours. Que voyons-nous alors ? Rien d’autre que l’idéalité que "nous" substituons au réel ». Tel "système de couleurs", chacun de nous "sur-le-champ le transforme en signes, qui […] parlent à l’esprit", comme l’écrit Valéry. Voir n’est alors que "substitution uniforme et instantanée et qui prend entièrement la place de la sensation, l’absorbe", ajoute l’auteur de l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci. Pourquoi cette substitution advient-elle ? Quel en est le motif ? N’est-ce pas la nécessité vitale qui l’impose ? Qui donc l’opère ? Chacun de nous, dans les conditions quotidiennes du pragmatique. En elles, l’homme, et ce inéluctablement, "ne voit que ce qu’il songe" (ainsi que le note Valéry). Tel est le pouvoir implicite du savoir : il produit une hallucination utile. Et, de fait, "la plupart des gens y voient par l’intellect bien plus souvent que par les yeux". Le sensible ne se présente là que soumis aux exigences de la vie, dans et par "l’organisation linguistique du champ d’observation". Le discours imprégnant la vision, celle-ci est directement ordonnée à la pratique. Ainsi, en cette modalité du voir, sans nous attarder, nous passons à "tout autre chose". Qu’advient-il ? Que le réel n’est pas vu.

Sophie Rambert sattache, de toutes ses forces qui sont nombreuses, à lutter contre cette manière de voir qui est de « ne rien voir qui soit purement vue » (pour reprendre la formulation de Valéry). Elle contient, puis abolit la domination du logos, cherchant à « restaurer une sorte de primitivité du voir », pour nous amener à une variation libératrice, dans la façon qua notre œil de vivre, découter, dêtre en lien, dêtre notre lien avec le monde.

Seul le peintre, rappelle Jean-Michel Le Lannou, résiste spontanément aux injonctions du savoir. Très directement, « l’œil du peintre annule les effets ou produits significatifs ultérieurs de la perception » (comme lécrit Valéry). Non seulement la puissance de lart résiste au sens, mais surtout elle empêche lextension de la reconnaissance à tout visible. Ainsi "l’art de voir" est opposé "au voir qui reconnaît les objets". L’effort du peintre tend, note Pontévia, à « faire disparaître toutes [l]es surcharges par quoi voir est, pour nous, toujours plus ou autre chose que ce que nous voyons. » Le travail de Sophie Rambert en est l’éclatante confirmation.

Avec cette artiste, la peinture parvient à « décrire la pénétration fulgurante du regard qui fait irruption dans une région du visible et explore son impudique apparence. » Avec vaillance, Sophie Rambert « essaie de se porter le plus près possible du cœur des choses ». Selon Pontévia, « à chaque apparence qu’il perce », le peintre « se blesse un peu plus, mais il rassemble toutes ses forces pour aller plus loin en avant ».

 

À noter : un essai est en cours d’écriture sur/autour de cette œuvre picturale.

 

Pour découvrir l’art de Sophie Rambert : http://sophie-rambert.com/

 

1. Ses publications

 

a. Ses ouvrages

Hold your own, Picador Éditions – 2014

Le Poteau rose  (lien vidéo), Éditions Le corridor bleu – 2013

Ré pon nou, Éditions Le corridor bleu – 2010

 

b. Ses livres d’art

Drawn from lifeHardie Grant Books Éditions – 2017

Le Contre Annuaire Art/02,  11-13 Éditions – 2013
Vivre l’Art Magazine, Éditions le livre d’art – 2013

 

2. Ses expositions

 

2017
Parcours de l’Art – Avignon
Passage à l’Art
– Cherbourg-Octeville

 

2016
Parisartistes – Paris
Artcurial Art for Autism
– Château Saint-Jean de Beauregard – Saint-Jean-de-Beauregard
Le dessin dans tous ses états !
– Château des Bouillants – Dammarie-les-Lys

 

2015
« Luxembourg Art Prize » Galerie Hervé Lancelin Luxembourg
« Challenge Le Bonheur » Galerie EgregoreMarmande
MIAC Puls’Art – Le Mans
Drawing here Galerie Schwab Beaubourg – Paris
4e Zoom – L’Arrivage Commissaire d’exposition Christian Noorbergen – Troyes

 

2014
Macparis – Paris
Les Quinconces – Le Mans

 

2013
Les hivernalesEspace Christian Noorbergen – Montreuil
Art on paper avec la galerie Graphem – Bruxelles – Belgique
D : Dessin avec la galerie Graphem – Paris
« Du chat de Steinlen à la force expressionniste de Sophie Rambert » Galerie Roussard – Paris

 

2012

Macparis – Paris
Artcité – Fontenay-sous-Bois
MIAC Puls’Art – Le Mans – Acquisition musée de Téssé Ville du Mans

 

2011 
Festival international de peinture – La Ferté Bernard – 3ème prix de dessin
Galerie L’Atelier d’Icare – Le Mans
Exposition personnelle – Office du tourisme – Le Mans

 

2010
« Magie du dessin »Galerie Anne Cros – Pézenas
Galerie Besnier – Le Mans 
ARTNIM – Nîmes – 3ème prix de dessin
Exposition personnelle – Les Cinéastes – Le Mans
Exposition personnelle – MJC Prévert – Le Mans
« Sur les pas des artistes » – St Mars la Brière
Exposition personnelle – Café Berlin – Le Mans

 

2009
Marché d’art – Le Mans 
« Rue des créateur » – Le Mans

 

 

 

21 décembre 2017

[Chronique] Mathieu Gosztola, De la nécessité d’emmener les jeunes au théâtre (Littérature et théâtre 6/6)

C’est par une invitation au voyage théâtral que se termine la série proposé par Mathieu Gosztola sur le théâtre… [Lire/voir le 5e volet]

Il faut, dans n’importe quel cadre scolaire (n’importe lequel), emmener les jeunes au théâtre. C’est une nécessité.

Afin que cette fleur qui est en eux puisse, délicatement, ou brutalement, joyeusement ou douloureusement, se conjuguer à tous les temps – passés, présent, futurs –, dans une efflorescence qui tient autant au commun qu’au singulier le moins partageable.

Afin que l’enfant, l’adolescent, devenu non plus lecteur mais spectateur devant la vie et devant les possibilités de liaison, de déliaison contenues dans les mots, dans les phrases, puisse saisir que le je, le tu, le il, le elle, le ils, le elles, ou le nous, oui¸ le nous, le nous, le nous, saisir – en les incarnant par la pensée – que ces personnes de la conjugaison que nous « croyons pouvoir [connaître] depuis l’école primaire […] sont pourtant ce qu’il y a de plus difficile à "comprendre" au monde », ainsi que l’a remarqué Daniel Mesguich dans Estuaires (annotation et postface de Stella Spriet, Gallimard, collection Hors série Littérature, 2017).

Il faut, dans n’importe quel cadre scolaire, emmener les jeunes au théâtre. Tous les jeunes. Pour s’en persuader, il n’est que de découvrir cette anecdote relatée dans le même volume :

« Nous jouions, il y a quelques mois, Bérénice de Racine, au théâtre de la Croix-Rousse à Lyon. Devant le théâtre, un parking en construction. Terrain vague, béton, gravats, pelleteuses… Un groupe de lycéens, amené par car d’une lointaine banlieue, arrive au théâtre. L’un d’eux porte un Walkman, qu’il n’ôte pas de ses oreilles quand le spectacle commence. Il écoute son rap et regarde du Racine. Au bout de dix minutes, il se lève et sort, avec quelques copains ; ils vont discuter devant le théâtre, sur le chantier, en attendant la sortie des spectateurs pour pouvoir reprendre plus tard le car avec les autres, ceux qui sont restés au spectacle. Je les rejoins sur le terrain vague. Je dis à celui qui portait un Walkman qu’il a peut-être tort de ne pas rester. Il me rétorque : "Oh là là, prise de tête, moi j’suis un révolté, m’sieur." Et il me dit qu’il n’est pas, lui, obéissant comme tous ses copains qui sont restés assis. Je lui réponds qu’à mon avis c’est le contraire, que c’est lui le plus obéissant : qu’il avait été programmé pour les gravats et les terrains vagues par, disons, la société ; qu’aujourd’hui, parce qu’on l’y a amené, il s’est retrouvé – statistiquement, il n’y avait presque aucune chance – devant le texte de Racine, mais que décidément la loi de la société avait été la plus forte, et que, très vite, il avait été repris, et obligé de retourner à ce à quoi on l’avait programmé : le terrain vague, le Walkman, le béton et les gravats… Je me suis éloigné. Quelques minutes plus tard, je l’ai vu, du coin de l’œil, retourner en douce au spectacle… »

 

26 juillet 2013

[Chronique] Mathieu Brosseau, Ici dans ça, par Mathieu Gosztola [Dossier Brosseau 3/3]

Voici le dernier volet du Dossier consacré à Mathieu Brosseau à l’occasion de la parution de Ici dans ça – que nous vous invitons à découvrir durant cet été. (De même, vous pourrez profiter de la pause estivale pour remonter la UNE…). Cette chronique de Matthieu Gosztola fait suite à son dialogue avec l’auteur.

Mathieu Brosseau, Ici dans ça, Le Castor Astral, été 2013, 175 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-85920-943-8.

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