Libr-critique

27 novembre 2019

[Libr-relecture] Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah, par Matthieu Gosztola

Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah, Les éditions de Minuit, 2018, 192 pages, 15 €.

 

L’amour avec un homme : une tempête. […] Il arrive à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, il retire sa veste de cuir bleu nuit, il se déshabille, il se jette dans mon lit tout de suite, il me dévore. […] Il me réveille avec ses doigts au plus profond de moi […]. L’intensité entre nous est trop forte, des orages éclatent. Il devient mauvais, il crie à en faire trembler les murs […]. Un mot de trop et il se met à crier à nouveau, à dire c’est plus possible c’est plus possible, à claquer les portes. Il se laisse rattraper in extremis […]. Il veut faire l’amour tout le temps, absolument tout le temps. Il ne me laisse dormir que lorsque je suis malade. […] Il [est] le loup, voilà, c’est ça, il finira par me dévorer. […] Il me dévore. Il a tout le temps envie de faire l’amour. Il provoque des disputes, de plus en plus violentes. Il me mord. […] Le lendemain, il provoque une dispute au petit déjeuner. Il hurle, il vocifère tout contre mon visage. Il me fait peur. Il m’arrache la peau du bras avec ses ongles en cherchant à me retenir lorsque je saute dans un taxi, pour en finir. Il ne sait pas que je saigne, et que je ne veux plus jamais le revoir. […] Parfois, il devient fou. Fou de rage […]. Il se met à hurler, il se jette sur moi, me griffe le visage avec, sur le sien, un air monstrueux. Il est pire qu’un ogre de conte. Il m’en veut, de tout, de lui voler son temps, de lui voler sa jeunesse […]. Il a l’apparence d’une bête, d’une bête furieuse, il rugit […]. Il ne sait pas que je pleure dans ma douche chaque matin, que j’ai mal au ventre chaque soir, que je ne dors plus sans somnifères. […] Il me frappe et ma joue garde longtemps la trace rouge de ses doigts étalés sur ma peau blanche. […] Il ne supporte plus rien, il déteste que je sois fatiguée, que je veuille dormir tôt le soir, il veut qu’on parle toute la nuit, qu’on fasse l’amour sans relâche. […] Il s’énerve contre moi, il frappe ma poitrine avec ses poings serrés […]. Il m’insulte dans un RER bondé […]. Il veut arrêter cette histoire, cette fois-ci il ne plaisante pas, c’est pour de bon. Il dit je ne veux plus avoir de tes nouvelles. Il dit je ne te donnerai plus des miennes. […] Il me regarde pleurer, l’air sévère, les bras croisés.

S’il est vrai que la narratrice de Ça raconte Sarah pourrait reprendre à son compte, illusoirement, ces mots de L’invention de Morel : « la joie de contempler [mon amour] sera l’élément où je vivrai pour l’éternité », est-ce là, ainsi que l’écrit Estelle Lenartowics dans L’Express (22 août 2018), « l’histoire d’un amour », du « grand amour, toujours premier, toujours unique » ? Est-ce là l’histoire « de l’absolu amoureux » ?

Est-ce là, ainsi que l’écrit Bernard Pivot dans le Journal du dimanche (16 septembre 2018), la description de « l’amour fou » ? Sont-ce là les « élans du cœur, le feu des corps, l’exaltation des esprits » ?

Est-ce là, ainsi que l’écrit Emmanuelle Rodrigues dans Le Matricule des anges (n° 196, septembre 2018), l’histoire d’un « amour qui brûle jusqu’à l’incandescence » ?

Oh mais pardon ! Nous avons mal recopié. Soyons plus concentré, recopions soigneusement. Consciencieusement. L’amour avec une femme : une tempête. […] Elle arrive à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, elle retire sa veste de cuir bleu nuit, elle se déshabille, elle se jette dans mon lit tout de suite, elle me dévore. […] Elle me réveille avec ses doigts au plus profond de moi […]. L’intensité entre nous est trop forte, des orages éclatent. Elle devient mauvaise, elle crie à en faire trembler les murs […]. Un mot de trop et elle se met à crier à nouveau, à dire c’est plus possible c’est plus possible, à claquer les portes. Elle se laisse rattraper in extremis […]. [E]lle veut faire l’amour tout le temps, absolument tout le temps. Elle ne me laisse dormir que lorsque je suis malade. […] [E]lle [est] le loup, voilà, c’est ça, elle finira par me dévorer. […] Elle me dévore. Elle a tout le temps envie de faire l’amour. Elle provoque des disputes, de plus en plus violentes. Elle me mord. […] Le lendemain, elle provoque une dispute au petit déjeuner. Elle hurle, elle vocifère tout contre mon visage. Elle me fait peur. Elle m’arrache la peau du bras avec ses ongles en cherchant à me retenir lorsque je saute dans un taxi, pour en finir. Elle ne sait pas que je saigne, et que je ne veux plus jamais la revoir. […] Parfois, elle devient folle. Folle de rage […]. Elle se met à hurler, elle se jette sur moi, me griffe le visage avec, sur le sien, un air monstrueux. Elle est pire qu’une sorcière de conte. Elle m’en veut, de tout, de lui voler son temps, de lui voler sa jeunesse […]. Elle a l’apparence d’une bête, d’une bête furieuse, elle rugit […]. Elle ne sait pas que je pleure dans ma douche chaque matin, que j’ai mal au ventre chaque soir, que je ne dors plus sans somnifères. […] Elle me frappe et ma joue garde longtemps la trace rouge de ses doigts étalés sur ma peau blanche. […] Elle ne supporte plus rien, elle déteste que je sois fatiguée, que je veuille dormir tôt le soir, elle veut qu’on parle toute la nuit, qu’on fasse l’amour sans relâche. […] Elle s’énerve contre moi, elle frappe ma poitrine avec ses poings serrés […]. Elle m’insulte dans un RER bondé […]. Elle veut arrêter cette histoire, cette fois-ci elle ne plaisante pas, c’est pour de bon. Elle dit je ne veux plus avoir de tes nouvelles. Elle dit je ne te donnerai plus des miennes. […] Elle me regarde pleurer, l’air sévère, les bras croisés.

Cela change-t-il quelque chose ? Je vous le demande. Est-ce là bien différent ? Du reste, changer les pronoms ne contrevient pas le projet littéraire de l’auteure, puisque celle-ci a confessé à Sophie Joubert (dans L’Humanité, le 31 août 2018) qu’elle ne voulait pas « qu’on lise cette histoire […] comme un manifeste lesbien. C’est plus politique de montrer ce qu’est une passion, au-delà du sexe des protagonistes ».

L’auteure, dans la façon qu’elle a, par le roman, de défendre la passion vécue jusqu’à son point de rupture, jusqu’à la rupture et à l’expérience de « désorientation existentielle » qui en est le cœur battant, l’auteure semble s’être inspirée de cet aveu de Frédéric Boyer qui, dans la présentation qu’il a donnée de sa traduction (du sanscrit) du Kâmasûtra (P.O.L, 2015), écrivait : « Il n’y a pas longtemps, au restaurant, un ami me parlait de la nécessité de s’extraire en vieillissant des liaisons folles et dévoreuses, de l’obsession pour une personne […]. Je l’écoutais poliment en le trouvant soudain triste et pâle, presque malade. Je buvais mon verre de vin sans oser lui répondre que je pensais très exactement le contraire. À vouloir fuir ce qu’on identifie, comme un enfant peureux passé la cinquantaine, à la destruction, on ne voit pas que la destruction, les puissances de la mort et de la déchéance, trouvent précisément refuge dans cette sorte de retenue, de respect de soi, de non-folie ou de sagesse, cette illusion d’indépendance, qui nous fait errer comme des zombies à l’intérieur de nos petites existences vides, propres et apparemment rangées. J’aurais pu lui répondre, mais je ne l’ai pas fait, qu’il fallait au contraire se préparer à tout ce dont on ne pouvait pas se sauver. »

Ainsi, en réalité, n’en déplaise à Estelle Lenartowics, n’en déplaise à Bernard Pivot, n’en déplaise à Emmanuelle Rodrigues, l’auteure ne parle pas de l’amour* ; elle parle de la passion, elle parle de cette façon que peut avoir la vie, presque à son corps défendant (il faut interroger la pulsion de mort dans toute pulsion de vie), d’irrésistiblement s’approprier ces paroles de Monelle (cf. Marcel Schwob, Le Livre de Monelle) : « Sois semblable aux roses : offre tes feuilles à l’arrachement des voluptés, aux piétinements des douleurs. Ne te dirige pas vers des permanences ; elles ne sont ni sur terre ni au ciel. »

Encore s’agit-il d’une certaine forme de passion (d’une certaine forme que prend la passion), c’est-à-dire d’une passion modulée comme délire d’appropriation et de reconnaissance, dé-lire qui tient, peut-on penser, davantage de la psychopathologie que d’un irrésistible-élan-vers, lequel se révélerait, par essence, liant, ou pont délicat (fait pour deux corps), mouvement en tout cas (inlassable) ajoutant une vie à une vie, sans rien ôter, dans ce mouvement qui offre l’une à l’autre, à leurs singularités respectives…

Un corps face à un autre corps. Des paroles face à d’autres paroles. Des silences face à d’autres silences. Non-dits ou vrais silences ? Une vie face à une autre vie. Et le désir. Foudroyant (suivant la terminologie des romans de gare). L’auteure exalte, dans Ça raconte Sarah, la lutte – nous l’avons vu, nous l’avons senti – entre ces deux corps, entre ces deux vies. Dans le lieu sans frontières (pense-t-on, mais l’on se trompe) des relations humaines, seraient-elles en prise avec l’intensité nue, ineffable, du désir, il est une autre puissance, bien plus puissante encore : la douceur. « La douceur est d’abord une intelligence, écrit la psychanalyste Anne Dufourmantelle dans Puissance de la douceur, de celle qui porte la vie, et la sauve et l’accroît. Parce qu’elle fait preuve d’un rapport au monde qui sublime l’étonnement, la violence possible, la captation, la peur en pur acquiescement, elle peut modifier toute chose et tout être. Elle est une appréhension de la relation à l’autre dont la tendresse est la quintessence. […] Si elle peut […] être belle, […] entrer dans une danse sacrée avec le corps de l’autre, désiré, elle n’est pas sans secret. C’est-à-dire sans liberté jusqu’au dernier instant. »

La douceur ne reconduit pas – poliment – à la porte la fougue, bien au contraire. Comme en témoignent, par exemple, ces fragments arrachés à l’œuvre de Stéphane Bouquet : Nous faisons très profondément l’amour dans la pièce où des ouvriers à côté changent des fenêtres. La pluie qui cogne le zinc produit un crépitement de douceur. […] Chaque baiser profondément pensé. […] Même l’intérieur de la bouche que je lui ai appris qu’on pouvait caresser. Même l’arrière caverne protégée des dents avec la limace douce de la langue. On se bavait littéralement dessus.

La douceur, passons. C’est démodé ? Reprenons. Dans Ça raconte Sarah, l’auteure décrit, entre un « je » et un « elle », l’agôn (la lutte, l’effort). Irait-on ? Irait-on jusqu’à conseiller à Pauline Delabroy-Allard (qui avoue à mi-mot, au détour d’interviews, pratiquer l’autofiction) l’épicurisme ?

Comme l’a rappelé Claude Romano, l’épicurisme fait appel non à l’effort, mais à la détente. Non à la contention du vouloir, mais à la limitation du désir. La sagesse que préconise l’épicurisme est d’abord un renoncement à la soif chimérique d’un infini de satisfactions. Est d’abord un renoncement à la crainte de ce que nous ne pouvons éviter (la mort). Est d’abord un recentrement de l’âme sur les plaisirs, présents et passés. N’est pas Hercule triomphant de toutes ses épreuves le héros épicurien, mais le sage qui se retire dans son jardin, laissant de côté l’ambition, l’affairement, la politique. Est atteinte sans combat la sagesse ; il s’agit d’éliminer les vaines attentes, et de reconnaître « les limites de la vie » : « Celui qui connaît les limites de la vie sait qu’il est facile de se procurer de quoi retrancher la sensation de douleur liée à un manque, et de faire de la vie tout entière une vie des plus accomplies ; de sorte qu’il n’a nul besoin, en plus, des choses qui comportent la lutte » (Maximes capitales, XXI, trad. D. Delattre, in Dir. Daniel Delattre et Jackie Pigeaud, Les Épicuriens, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 2010). L’épicurisme, vieux jeu ?

* Et il est de l’amour jusque dans la fraternité, comme le montre magnifiquement La grande illusion de Jean Renoir (1937).

11 mai 2019

[Livre] Matthieu Gosztola, Pour saluer la parution d’Ubu roi dans Folio+ Collège

Alfred Jarry, Ubu roi, dossier par François Mouttapa, Gallimard, collection Folio+Collège, n° 56, 2019, 192 pages, 2,90 €. [De Matthieu Gosztola, lire Alfred. Harry. Critique et sciences à l’aube du XXe siècle. Lire également : le dossier Joyeux Jarryversaire, et en particulier la présentation de l’ouvrage collectif dirigé par Patrick Besnier]

Dans l’édition Folio+Collège de Cyrano de Bergerac, « Edmond Rostand [est] raconté par Sarah Bernhardt » : « […] Souvenez-vous de 1897… quelle année exceptionnelle ! Je crée votre Samaritaine et vous présente Coquelin qui incarne Cyrano quelques mois plus tard. Je ne suis pas dans la distribution, mais j’interpréterai Roxane à New York en 1900. La légende prétend même que, un soir, je me suis glissée dans le costume de votre héros pour une représentation exceptionnelle ! Car, oui, je peux tout jouer. Pour preuve, à ma demande, vous écrivez L’Aiglon : le personnage, le fils de Napoléon, a vingt ans quand j’en avoue cinquante-sept ; il est blond et je suis rousse comme l’incendie… mais vous savez bien que je fais des prodiges ! Vous avez instillé dans cette pièce les mêmes ingrédients que dans Cyrano : héroïsme, amour, fierté, guerre, mélancolie… c’est un succès, mais comment se remettre d’un triomphe aussi fulgurant et disproportionné que celui de Cyrano ? En 1901, c’est la consécration : vous êtes le plus jeune élu à l’Académie française et vous prononcez, pour votre entrée, un discours plein de panache. […] »

Dans l’édition Folio+Collège de Roméo et Juliette, « William Shakespeare [est] raconté par son ami Richard Burbage » : « […] Entre 1590 et 1593, il écrit des pièces historiques et des comédies, comme Titus Andronicus, les trois parties d’Henri VI, Richard III, La Mégère apprivoisée. C’est à ce moment-là que nos destins se croisent et que nous nous lions d’amitié. Je suis célèbre depuis que j’ai vingt ans et j’interprète les grandes figures du théâtre élisabéthain, mais mes succès les plus notables, je les dois à William qui m’a donné les rôles-titres d’Hamlet, Othello, Richard III, Le Roi Lear, Roméo et Juliette. Quel répertoire ! En 1592, nous appartenons tous les deux à la troupe du Lord Chambellan et nous jouons devant la reine. […] »

Qui fut Jarry ? Pour ne pas rompre, en une certaine manière, avec la – belle – convention de la collection Folio+Collège, donnons la parole à l’un de ses meilleurs amis, Eugène Demolder, qui écrit cette « notice » dans L’Art moderne (n° 11), en 1902 (Jarry mourra cinq ans plus tard) : « Alfred Jarry est un des écrivains les plus curieux de la nouvelle génération. Il y a un diable, un savant et un profond artiste dans ce petit Breton parisianisé, aux cheveux noirs, dont les yeux perçants et vifs scrutent avec ténacité et perspicacité les hommes et les choses, et dont la bouche esquisse des sourires si ironiques. Jeune encore, il a donné les choses les plus diverses et les plus inattendues, sautant de caricatures féroces, si puissantes qu’elles paraissent du Daumier écrit, à des phrases décrivant avec […] magnificence les temps néroniens. Son style fort, salé, énergique, – et, quand il le veut, d’un hermétisme rare, – jongle avec les brillants écus de Rabelais ou avec les médailles de bronze de Tacite. Jarry aime les marionnettes : il en a fabriqué de prodigieuses […]. Son premier livre parut en 1894 au Mercure de France : Les Minutes de sable mémorial. En 1895, la même librairie édita César Antéchrist (c’est là deux bouquins des plus curieux) et, en 1896, le fameux Ubu Roi, la sanglante et bouffonne satire du « pignouf » contemporain, la flagellante personnification de l’égoïsme bourgeois. Grand succès ! Armand Silvestre prôna Ubu. Le 10 décembre 1896 la pièce fut jouée au théâtre de l’Œuvre. Apothéose et scandale ! […] En 1897, Jarry publia au Mercure de France un livre bizarre : Les Jours et les Nuits, roman d’un déserteur, et, chez l’éditeur Fort, un recueil de nouvelles […] : L’Amour en visite. En 1899, le Mercure de France distribua un roman singulier tiré à un petit nombre d’exemplaires autographiés : L’Amour absolu. La Revue blanche réédita Ubu Roi en 1900 avec, en complément, Ubu enchaîné. Puis elle donna le beau roman Messaline où l’on trouve les pages […] les plus colorées qu’on ait écrites par ces temps de « quo vadisme » sur l’ancienne Rome. Enfin paraîtra […] un nouveau roman : Le Surmâle ; j’assure que le héros tient les promesses du titre. Entre-temps Jarry a publié en 1899 le Petit Almanach du Père Ubu et en 1901, chez Vollard, l’Almanach du Père Ubu pour le XXe siècle. Il a fondé avec Remy de Gourmont, en 1894, l’Ymagier, et collabora aux cinq premiers numéros. Jarry a donné des vers et de la prose à différents périodiques. Aujourd’hui, on remarque fort ses « Spéculations » et ses « Gestes » à la Revue blanche. L’homme « privé » est très habile pêcheur à la ligne, cycliste remarquable et adroit tireur » [Cf. Alastair Brotchie, Alfred Jarry, une vie pataphysique, traduit de l’anglais par Gilles Firmin, révision par Thieri Foulc (titre original : Alfred Jarry: A Pataphysical Life, MIT Press, 2011), Les Presses du réel, collection « Hors série », 2019.]

Selon Alastair Brotchie, « [t]oute l’histoire culturelle du XXe siècle » reconnaîtra à Jarry un « rôle clé ». Parmi ses admirateurs (la liste est loin d’être exhaustive) : Guillaume Apollinaire, Max Jacob, Filippo Tommaso Marinetti, Tristan Tzara, Louis Aragon, Antonin Artaud, André Breton, Robert Desnos, René Daumal, Julio Cortâzar, Eugène Ionesco, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Boris Vian, Umberto Eco, Italo Calvino, Georges Perec, William Burroughs, Philip K. Dick, Roberto Bolaño, Guy Debord, Pablo Picasso, Marcel Duchamp, Gilles Deleuze, Jean Baudrillard…

Mais il est vrai que ce que l’on retient ordinairement de Jarry aujourd’hui, c’est Ubu. Inépuisable matière à glose, comme en témoigne le stimulant La philosophie d’Ubu de Daniel Accursi (Presses universitaires de France, collection Perspectives critiques, 1999). Ubu, c’est-à-dire Ubu roi (1896). Ubu cocu (1897), Ubu enchaîné (1900) et Ubu sur la Butte (1906) étant – relativement – tombés dans l’oubli.

Ubu roi fut d’abord représenté au Théâtre des Pantins, comme le rappelle, dans la Revue Blanche, en post-scriptum à la « Quinzaine Dramatique » d’Alfred Athis du 1er février 1898, un article signé F. (vraisemblablement Félix Fénéon) : « Le Théâtre des Pantins, après avoir figuré la vie voluptueuse et la vie ascétique de Thaïs, dans le Paphnutius traduit par M. A.-F. Hérold [sic] du latin de l’abbesse Hroswitha, reprend l’Ubu Roi de M. Jarry. Les personnages, sauf le principal, qui est de la main dramaturge, sont sculptés dans une sorte de mastic par M. Pierre Bonnard ; le roi de Pologne, l’infant Bougrelas, tel qu’une courge, mais si agile, le tzar, tous luttent d’horreur avec le texte, et la reine de Pologne, de charme ; les palotins explosent à souhait, cependant que le capitaine Bordure zigzague en rouge éclair et que se déchaîne la musique de M. Claude Terrasse. La voix de Mme Louise France s’adapte à la mère Ubu, de M. Jacotot au roi de Pologne, de M. Jarry au père, de Mlle Fanny Zaessinger à la reine et au capitaine Bordure. Et l’applaudissement est unanime. »

Si la représentation d’Ubu roi au Théâtre des Pantins ne déchaîna nulle invective, « le 10 décembre 1896 », a rappelé Demolder dans sa « notice », Ubu roi fut joué « au théâtre de l’Œuvre. Apothéose et scandale ! »

Pour mesurer la portée de ces mots (Demolder aurait pu être bien plus disert), il nous faut « revivre la scène ». Et c’est possible grâce à Alastair Brotchie * : « Gémier surgit brusquement, le ventre énorme, le visage masqué, et en défonçant la cheminée il profère le premier mot de la pièce : « Merdre ! » […] [L]es réactions indignées furent immédiates. « De tous les points de la salle, un formidable tumulte de protestations s’était vite levé, tumulte mêlé de cris, de sifflets, de miaulements, d’ululements et d’aboiements, et qui ne trouvait que trop de prétextes à se renouveler constamment, dans les grossièretés ignominieuses de presque toutes les phrases du dialogue », rapporta un critique. Quelques spectateurs quittèrent les lieux. D’autres se mirent à échanger des invectives si violentes que, sur scène, les acteurs s’arrêtèrent durant un quart d’heure. On s’échangeait des variations baroques sur « le mot ». Le spectacle était maintenant dans la salle. Agitant son chapeau, Willy s’exclamait : « Enchaînons ! » Dans son souvenir, la moitié du public était enthousiaste, et l’autre prise de fureur. Jean de Tinan encourageait simultanément les deux camps par des applaudissements bruyants et des sifflements aigus. Mais cette fois, Gémier s’était armé d’une trompe de tramway pour s’imposer au public. Il parvint à rétablir un peu de calme, mais à chaque « Merdre ! » – et il y en avait – le tumulte reprenait. À l’un d’eux, un spectateur répondit « Mangre ! », suscitant l’hilarité générale. Le gros critique Francisque Sarcey, qu’une jeune femme derrière lui qualifia de « vieux con », quitta la salle à la fin du premier acte. Le digne Jules Lemaître hésitait : « C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? » […] Sosthène [Morand] […] proférait des menaces et des insultes en chinois et en arabe, et de ses bras infinis en paraissait saupoudrer les fauteuils. […] À la fin du premier acte, Gémier s’avança sur le devant de la scène pour crier un autre « Merdre ! ». Sa présence en imposa au public, qui resta coi, puis applaudit, mais le brouhaha repartit après la pause. […] Finalement, précise Georges Rémond, « Gémier Ubu roi, majestueux, vint, une dernière fois, à la rampe, leva, de dessus son noble visage, le masque en poire triangulaire qui obturait son nez et, cette fois, d’une voix claire, roulant comme le tonnerre et les tambours, impérieuse comme celle d’Hercule entrant chez Augias, clama : “Merrrrdrrrrre”. Puis, son masque à la main, déclara : “La pièce que nous venons de représenter est de M. Alfred Jarry !” » Nouveau tumulte. Le rideau tomba, il n’y eut pas de rappels, la salle fut éclairée par intermittences pour essayer de calmer le public. Les altercations continuèrent, avec parfois des coups de poing, et un usage fréquent du « mot ». La police fut appelée à la rescousse pour que le théâtre soit évacué. »

Pour mesurer les répercussions qu’eut cette soirée, répercussions qui feront et la postérité de Jarry et le succès de scandale qui l’accompagna, sa brève vie durant (comme fut accompagnée, pour d’autres méfaits*, son amie et confidente Rachilde), il nous faut nous plonger dans la presse et les publications de l’époque. Ainsi, Félix Duquesnel (1832-1915), chroniqueur du Gaulois, romancier puis directeur de théâtres, écrit dans Le Gaulois (n° 5514, 12 décembre 1896) : « Pour une fois, par hasard, où j’aurai mis mon pied dans le théâtre de l’Œuvre, – ce qui peut-être me portera chance –, j’aurai assisté à un spectacle qui n’est point banal, mais manque vraiment d’antisepsie, car la désinfection s’impose. J’avais ouï dire qu’Ubu Roi était une farce extraordinaire, un divertissement de dilettante d’avant-garde, sorte de chef-d’œuvre de fantaisie truculente – que sais-je encore ? On nous promettait bizarre flambée et comique en verdeur ! Hélas ! j’ai simplement assisté à l’exhibition d’une fumisterie enfantine, dont la fantaisie consista surtout dans l’emploi réitéré du mot fameux de Cambronne. Or ce mot original et héroïque, quand le héros de Waterloo le jeta en réponse aux Anglais, a paru simplement malpropre alors qu’il fut le point culminant et répété d’un dialogue. Quant au divertissement, il a été médiocre et ne m’a pas communiqué le feu sacré, en dépit de « la chandelle verte », qui coula, toute la soirée, en stalactites sinistres. Ce spectacle de « Marionnettes désolantes » qui a la prétention d’être reflet de Shakespeare, et comme une parodie de Macbeth, qui abrite ses grossièretés derrière des formes de vieux langage, pour se donner un parfum rabelaisien, n’est en somme qu’une farce de mauvais goût, et vraiment un homme de sens commun ne saurait prendre au sérieux cette mystification de collégien en goguette, où le curé de Meudon, pas plus que le grand tragédien anglais, n’ont rien à voir. – Ils ont même dû être bien étonnés que leurs noms aient été mêlés à l’aventure, – si toutefois il est des étonnements posthumes. Le public, lui, a paru écÅ“uré ; le mieux qu’il eût pu faire eût été de prendre la porte, le silence des peuples étant la véritable leçon des Rois, fussent-ils Ubu ; il a préféré protester par des hurlements de chien et miaulements de chats, assortis. […] Il est inutile, d’ailleurs, de s’arrêter plus longtemps sur de pareilles misères, elles sont au-dessous de toute critique, et le public, en somme, en a fait bonne justice, avec les bordées de sifflets qui ont accompagné le baisser du rideau, mêlant leurs notes aiguës à quelques applaudissements ironiques. La pièce ne devait avoir qu’une seule représentation ; si cependant on se décidait à en donner une seconde, tout me porte à croire que ce ne pourrait être qu’à la Salpêtrière. Est-ce à dire, toutefois, qu’une soirée comme celle-ci soit inutile ; non certes, elle contribuera, peut-être, par ses excès même, à un réveil du sens commun, et nous fera enfin sortir, tous, tant que nous sommes, de notre indifférence idiote, et de notre nonchalante lâcheté ; car il serait vraiment temps d’avoir le courage de secouer le joug des mots, d’échapper au snobisme des impuissances et des malpropretés ; et de repousser la tyrannie trop subie des raseurs prétentieux, grands perfectionneurs de l’ennui ! »

Ainsi, Henri-Simon Schwabacher dit Henri Duvernois (1875-1937), romancier, dramaturge et scénariste, écrit dans La Presse (n° 1661, 14 décembre 1896) : « De la représentation l’on a tout dit. Mais après… après… une migraine féroce d’abord. Les sifflets vrillent la cervelle, martyrisent le tympan. Fâcheux mode de protestation ; ne pourrait-on en trouver un qui énervât un peu moins ? Et dans le sommeil Ubu vous poursuit avec sa double gibbosité, son accent plaintif, son crâne en poire. Heureux encore ceux qui ont pu rentrer chez eux, se sont couchés et ont essayé de dormir malgré un cauchemar. Mais les critiques, ceux qui ont bonnement exécuté ou ceux qui ont été forcés de déchiffrer la pensée de l’auteur, de tirer quelque chose de ce tumulte, d’extraire une phrase de ce charivari formidable, quel martyre ! »

Ainsi, Edmond Stoullig (1845-1918), directeur de la Revue d’art dramatique, écrit dans Les Annales du Théâtre et de la Musique, vingt-deuxième année, 1896 (Ollendorff, 1897) : « Elle ne fut pas drôle – oh ! mais pas drôle du tout, – la farce guignolesque qu’un jeune homme, presque un enfant, M. Alfred Jarry a fait représenter sous le titre d’Ubu Roi, au théâtre de l’Œuvre, où elle était annoncée « truculente », et attendue comme telle avec quelque curiosité ; elle a produit un effet piteux : celui-là, seul, que pouvait produire une semblable mystification. On ne s’est point fâché, on a pris la chose comme il la fallait prendre : en riant, et puisque l’innocent auteur d’Ubu Roi avait totalement oublié de divertir son public, celui-ci a tâché de se divertir lui-même ; à partir du second acte, la soirée n’a été dans la salle qu’une suite de lazzis, dont le moins spirituel était assurément moins inepte, et surtout moins écÅ“urant, que ce qui se disait sur la scène. Que s’y disait-il donc ? – « M… » presque à chaque phrase. Et c’est par là et aussi par les changements de décors, remplacés par des pancartes indicatrices, que le jeune fumiste s’est posé, mais oui, en descendant de Shakespeare… Pauvre Will ! Tenons compte à M. Gémier des efforts qu’il a faits sous le masque et qui – ce n’est assurément pas sa faute – n’ont guère été couronnés de succès. Puis, glissons sur cette inutile et fâcheuse soirée d’Ubu Roi. Ce n’est pas seulement que ça soit sale, mais ça tient de la place. »

Ainsi, Gaston Stiegler, collaborateur du Matin (il fera en 1901, avec la bénédiction de Jules Verne, un tour du monde en soixante-trois jours suivi avec passion par le public), écrit dans La Revue socialiste (tome XXV, janvier-juin 1897) : « Un mot sur Ubu roi, que l’on a sifflé avec éclat au théâtre de l’Œuvre. C’est une satire fécale et naïve contre les rois, gent brutale, cupide et grande exploiteuse de peuples. Je ne reprocherai pas à cette farce son excessive grossièreté, encore que la grossièreté ne soit nullement de mon goût. Il faut se rappeler que les satiriques les plus puissants, Aristophane, Swift, Rabelais, Voltaire, s’en sont servis et en ont tiré parfois des effets extraordinaires de comique. Mais dans Ubu roi, M. Alfred Jarry n’a mis aucune invention, rien qui soit neuf. Toutes ses scènes ont traîné dans les opérettes ; nous en avons les yeux et les oreilles rebattus. Et puis, pourquoi une comédie guignolesque ? Le genre guignol convient à des enfants : il les amuse par son énormité même. Mais il n’a aucune chance de plaire à des grandes personnes dont le goût mieux formé a besoin d’apprécier des finesses et des nuances. »

Achevons notre « revue de presse » par ce savoureux compte rendu anonyme paru dans L’Art moderne (n° 29, 19 juillet 1897) : « M. Alfred Jarry, seul parmi les jeunes gens de notre génération, a déjà produit le chef-d’œuvre Ubu Roi. Nous nous souvenons de sa représentation. Inoubliable spectacle ! Nos aïeux se battirent à Hernani ; Tannhäuser fut pour nos pères l’occasion d’une extrême frénésie ; Ubu Roi nous permet de ne rien leur envier. Les dates de ces trois « premières » constituent en l’histoire morale de notre siècle de précieux et importants instants. M. Jarry a le génie de l’Idiotisme. Il ne faut pas l’oublier en lisant Les Jours et les Nuits. « Mais c’est stupide ! » m’affirmait quelqu’un. – « Ã‰videmment ! – ai-je répondu – et c’en est la beauté ! » Le Père Ubu n’est grand que parce qu’il assume l’imbécillité de tou[s] […]. Nous concevons aisément que les procédés de M. Jarry étonnent et déconcertent. Il n’y a en lui ni pureté, ni éloquence, ni pathétique, ni grâce et cependant, en dépit de la langue rudimentaire et des conceptions obscures, nous ressentons à l’entendre des instants de trouble et d’indéfinissable impression. M. Jarry a apporté du neuf. Certains sybarites estimeront cette nouveauté quelque peu stercoraire. Saurai-je assez leur répéter qu’ils ont tort et m’autorisera-t-on à leur rappeler qu’un de nos sculpteurs les plus émérites excellait, étant enfant, à ciseler avec habileté des étrons ! »

* La publication de son roman Monsieur Vénus.

9 mars 2019

[Chronique] Hommage à Antoine Emaz (1955-2019), un écrivain en prise avec la douleur d’être qui sut ne pas être nihiliste, par Matthieu Gosztola

Comme l’écrit Franck Villain dans un article, parmi les topiques présents dans l’écriture d’Emaz, il y a « le corps dans sa fatigue, la solitude, le temps qui s’écoule et nous consomme, les brèves poches d’air et les brusques angoisses suscitées par l’étroitesse du vivre ».

Cette angoisse que fait parler inlassablement Emaz, parce que c’est inlassablement qu’elle paraît, est très proche du sentiment de nausée qui touche chacun de nous et que Sartre a su formuler avec distance : « Ce moment fut extraordinaire. J’étais là, immobile et glacé, plongé dans une extase horrible. Mais, au sein même de cette extase quelque chose de neuf venait d’apparaître ; je comprenais la nausée, je la possédais. Exister, c’est être là, simplement ; les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. ». Encore la nausée émazienne est-elle plus accentuée que la nausée sartrienne. Car si les « existants […] se laissent [encore] rencontrer » chez Sartre, chez Emaz, chaque être est enfermé « dans son îlot d’être » (Sauf).

Et la solitude ne peut être vécue comme un épanouissement, car l’indéfinissable « îlot » en quoi chaque être se trouve reclus, grignoté de toutes parts par les flots de l’adversité du monde, ne peut être suffisant en lui-même. Pourquoi ? Tout simplement parce que cet « îlot » manque cruellement de réalité. Bien sûr, l’« îlot » présente une réalité qui concerne en propre un être (et n’a de sens et de réalité que par rapport à cet être et cet être seulement, étant contenue en lui). Mais cette réalité fait défaut à l’être concerné par elle, étant donné qu’il est impossible à ce dernier de se connaître lui-même. Chaque fois qu’il le souhaite, ou qu’il le veut ardemment, il ne fait que se heurter à son moi comme à une terra incognita. Emaz note par exemple dans Boue : « l’important n’est pas d’être là / on le saurait / mais d’être encore pourtant / là / sans être sûr ». Et si l’angoisse de Sartre est une angoisse existentielle, l’angoisse d’Emaz vient entièrement du ventre : elle est purement physique. Emaz écrit par exemple dans une note : « Spasme. Ventre noué par une peur […] ». Décharge d’adrénaline et de nodrénaline donnant lieu à une véritable nausée, l’angoisse émazienne est la résultante en l’être de ce qui « jour à jour / [le] broie ». Et elle est la résultante en l’être de son enfermement dans ce qui le broie, car l’homme ne peut choisir, dans « ça » qui le broie, « l’une ou l’autre mâchoire ». À cette angoisse violente mais non continue, il faut ajouter, dans l’œuvre d’Emaz, la persistance d’un sentiment d’abattement diffus, qui peut être nommé « [m]élancolie », ou « spleen », et qui n’a pas « de point de départ visible. C’est brusquement et sans raison sentir le vide de vivre, creuser la mort dans vivre » (Lichen, lichen).

Et si, livre après livre, il s’agit tant de « creuser la mort dans vivre », c’est parce qu’elle est consubstantiellement et visiblement part de la vie, les visages des disparus venant littéralement et viscéralement hanter Emaz. « Les têtes qui me hantent », confie-t-il à Thierry Guichard, « je me demande si ça ne vient pas des libations antiques où l’on versait du vin dans la terre pour faire remonter l’âme des morts. Il y a une présence des morts très forte chez moi. Ce n’est pas forcément marrant. Il y a certaines personnes qu’on n’a pas envie de voir revenir. ». La nausée vient de là aussi. Et Emaz d’écrire dans Lichen, lichen : « Les morts s’éloignent et restent : ils sont comme les arbres, on ne les voit plus que de temps en temps, mais ils prennent toute leur place, grandissent, se développent, avec une discrétion que les vivants devraient leur envier. ». Le sentiment de nausée est incessamment restitué par Emaz dans le poème jusque dans l’utilisation qu’il fait des blancs. Bien sûr, le blanc, omniprésent dans la poésie d’Emaz, est une façon de faire exister le mot dans sa musicalité, de le laisser résonner dans l’espace nu de la page. Mais, parce qu’il dévore véritablement la page, le blanc est également une matérialisation de l’angoisse, du vide, de la perte, mais aussi de l’ennui. D’aucuns, comme Philippe Grosos, ont conclu que la présence diffuse ou percussive de la nausée dans le poème émazien était la marque d’un nihilisme sous-jacent. En réalité, rien n’est moins vrai.

Bien évidemment, pour Emaz, comme du reste pour Reverdy, « c’est l’impression d’échec qui domine nettement » (Pierre Reverdy, étude des recueils de notes). Dénudant la chair de son pessimisme face à Tristan Hordé, Emaz murmure : « [T]rès profondément il y a une impossibilité de vivre ou de se réaliser pleinement qui est fondamentale chez moi. On ne réalisera jamais tout ce qui était à faire, on mourra avant d’avoir fait tout ce que l’on pouvait faire. J’ai une conscience très forte de cela. ». Mais, – et c’est là notamment que son œuvre n’est en rien le fruit du nihilisme galopant qui gangrène nos sociétés et, à des degrés divers, toutes les strates de la culture –, « en même temps » reste « fortement l’idée qu’il faut se tenir en face, résister, ne pas se laisser tomber, écraser ». Le poème devient la marque de cette résistance incessamment répétée, au cœur même de l’existence, face à la vie et à son lot de tracas, plus ou moins épineux, face au désordre, face au fracas, face aux conflits, puisqu’il est l’empreinte de la marche d’un homme dans la vie, n’en finissant jamais de faire face, même quand l’angoisse étreint tout : il est cette façon qu’a un homme de tirer des mots du noir le moins habité par le tressaillement des nuances. Un exemple ? « [O]n va […] dans la nuit / jusqu’à ce plus rien de bleu / qui doucement se ferme / on devient pan de nuit / dans les ardoises du ciel // et tout le reste demeure sans nous / on ne sait pas où / ça brille encore » (Sauf). Et si écrire c’est tenir, parce que l’écriture d’Emaz a les deux pieds dans la vie, dans le plus quotidien de la vie, écrire, c’est rester debout dans ce quotidien, par-delà même ses cahotements, ses brusques changements de direction, son tremblement, son vide. Ainsi qu’il le dit à Pierre Grouix et Yannick Mercoyrol, le poème, c’est « [r]eprendre prise sur soi, sur le dehors, autant que faire se peut. Une morale simple, au fond : rester debout ». Mais ne nous y trompons pas : « il faut toute l’énergie / pour simplement rester / ainsi / debout / entre ciel et terre / sans air » (Sauf).

Et, dans le même temps, le poème est résistance lui-même, parce qu’il ne va pas de soi : il est difficile et lente éclosion. S’il ne va pas de soi, c’est en premier lieu parce qu’écrire un poème qui puisse tenir debout sur la page est en soi difficile. « La poésie, c’est d’abord une pratique » : « [i]l y a des choses qui arrivent sur la page et après je regarde si ça tient ou ne tient pas », dit Emaz à Thierry Guichard. Et en second lieu, c’est parce que tout poème, même lorsque la question de sa valeur ne se pose pas, doit, dans son irruption, gagner peu à peu sa place sur le silence, sur le muet. Sur ce qui est étouffé. Et pour cela, le poème doit lutter. Sans discontinuer. Emaz confesse ainsi à Monique Gallarotti-Crivelli : « Je crois que l’écriture est toujours au bord du silence. Elle est toujours au bord de s’arrêter. Ce n’est jamais gagné, un poème. Tenir, oui, ça me semble essentiel. C’est manifester qu’on est encore vivant avec la langue et le dire dans cette société. Dire qu’il y a d’autres espaces possibles et les maintenir. J’aime le verbe “ tenir ” puisque la vie te caillasse plus qu’elle ne t’apporte de belles choses. Alors, écrire comme une forme de maintien. Tenir et se tenir, les deux ! ». Il ajoute face à Tristan Hordé : « Se tenir debout est une nécessité, ancrée en moi […] ». Et il note dans Cambouis : « Dans l’édition Points-Poésie de Renverse du souffle de Celan, je tombe sur ce vers : “ Tenir-debout-pour-personne-et-pour-rien ” […] Brutalité du choc ». Tenir, faire face, résister, rester debout, se redresser… Cette dimension est fondamentale dans l’œuvre et dans la vie d’Emaz. Lorsque celui-ci rend hommage à André du Bouchet dans les pages d’Europe, c’est ainsi pour évoquer avec chaleur la « leçon magnifique d’énergie poétique, de marcher-écrire malgré » que sont ses carnets. Et d’ajouter : « Après des années, ce qui demeure pour moi fascinant dans cette œuvre, et fait que je continue de me sentir proche et en dette vis-à-vis d’elle, c’est l’énergie du négatif : transformer ce qui abat en ce qui permet d’avancer : irrémédiable Baudelaire, “ tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ” ».

En outre, si les poèmes et les notes d’Emaz peuvent être parfois (très) sombres, ce n’est jamais par complaisance, c’est uniquement parce qu’écrire demeure toujours un exercice de lucidité. Il s’agit irrémédiablement de « voir vrai », comme le dit Emaz à Thierry Guichard. Il y a en cela une grande proximité entre Du Bouchet et Emaz, celui-ci évoquant de la façon suivante l’« [é]nergie du négatif » propre à l’auteur de Laisses : « jamais cap au pire, mais conscience aiguë, extraordinairement lucide […] ». Cet « exercice de lucidité » avec lequel écrire se confond tout à fait est cela même pour quoi Emaz a « toujours refusé le nihilisme » (nous soulignons), comme il l’apprend à Tristan Hordé. « Il faut lutter plutôt qu’empirer », ajoute-t-il aussitôt. « Par la lucidité, je rejoins Reverdy et, encore, les moralistes du XVIIe siècle : pas de faux-semblant. C’est comme ça, C’est. » Si dire ce qui est combat autant le nihilisme, c’est parce que dire ce qui est demeure l’inverse d’un abandon, d’une défaite acceptée, d’une résignation. Postures avec lesquelles se confond, à bien des égards, le nihilisme. Ainsi, Emaz confie à Pierre Grouix et Yannick Mercoyrol : « Accepter l’écrasement, en finir, se taire paraît souvent la solution la plus facile pour “ en ” sortir. Mais il y a, assez viscéralement, un refus, une résistance : j’aime bien la phrase de Char, “ Je n’écrirai pas de poème d’acquiescement. ” Ce monde est sale de bêtise, d’injustice et de violence ; à mon avis, le poète ne doit pas répondre par une salve de rêves ou un enchantement de langue ; il n’y a pas à oublier, fuir ou se divertir. Il faut être avec ceux qui se taisent ou qui sont réduits au silence. J’écris donc à partir de ce qui reste vivant dans la défaite et le futur comme fermé. ». C’est pour cette raison qu’est présente dans sa poésie, ainsi qu’il le rappelle devant Tristan Hordé, « toute une série d’images [qui] disent l’obstacle ou la destruction ». « En ce sens », ajoute Emaz, « on pourrait dire que ma poésie est très négative. Il y a bien cette idée que tout est train de se défaire, tout s’éparpille. Je ne sais pas à quoi ça tient, mais c’est en effet obsessionnel. Il y a sûrement à travers l’image quelque chose qui dirait la limite de vivre, le fait qu’il n’y a pas de plénitude possible de vivre, on est toujours dans l’étroit, dans l’exigu, dans ce qui se défait. Finalement, il ne restera rien, c’est sûr… Mais j’aime mieux le savoir, être lucide qu’aveugle… Cela donne une poésie assez sombre, on ne peut pas le nier. ». Et, quand bien même la vision du monde d’Emaz reste sombre, parce qu’intensément lucide, celui-ci croit et en l’unicité de l’être et en l’unité de la vie. Il écrit ainsi dans Cambouis : « Mourir, c’est simplement la fin de ce noyau particulier à chaque être. Pas forcément une chance, un “ règne ” pour reprendre le mot de Char, mais simplement un coup de dés unique dans toute l’humanité. C’est peut-être ce qui interdit le nihilisme, même si l’époque ne peut que générer un pessimisme lucide. ». Et s’il existe une unité possible de la vie, celle-ci l’est « [à] un moment précis », c’est-à-dire au moment de l’irruption du poème, « moment où les butées, les repères habituels, tout le cadre se refait et [où Émaz] retrouve le quotidien normal », comme il le confie dans une note, juste avant de conclure : « L’expérience de la survenue du poème est peut-être vécue comme celle de l’unité possible d’une vie. ».

Et si le pessimisme d’Emaz est lucidité, la conséquence en est qu’il n’est pas recouvert par l’inexactitude – parce que changeant – de la tristesse. Un exemple ? Dans Lichen, encore : « Vieillir, c’est faire de la terre à l’intérieur du corps. Mourir, c’est simplement la peau qui cède et la terre dedans rejoint celle du dehors. Aucune tristesse dans cette façon de voir. ». Ou encore, cette fois face à Tristan Hordé : « Finalement, on vient de rien et l’on va vers rien – mais allons-y tranquillement, avec le sourire et en gênant le moins possible les autres » (nous soulignons). Aussi, on le voit, si la poésie d’Emaz est « lucidement sombre », ainsi qu’il le reconnaît face à Monique Gallarotti-Crivelli, elle n’est « pas désespérée », loin s’en faut. Et il ajoute dans Lichen, lichen : « Je trouve cela réjouissant, un pessimisme qui ne manque pas d’humour ». Les jeux de mots auxquels Emaz donne souvent vie dans son travail témoignent de la persistance jamais agressive de cet humour. Remarquons que si cet auteur fait une place relativement importante à l’humour, c’est certes pour tenir davantage, pour rester avec plus d’aplomb debout, mais c’est également parce que l’humour est sens apporté au sens. Il est cette façon très particulière qu’a le regard de s’aiguiser. En débarrassant le regard des scories du désespoir et de l’habitude, l’humour fait apparaître des évidences, comme celle-ci, notée hâtivement dans un carnet : « S’il n’y a pas d’issue, explorons la cage. Elle deviendra plus vaste. ».

Bien sûr, le mur, si présent, pourrait renvoyer au nihilisme. Il est l’obstacle. Il interdit le passage. En cela, Emaz est proche d’André du Bouchet qui écrit notamment Dans la chaleur vacante : « Ce qui est tangible et noir entre les deux fenêtres, / comme le mur où j’ai fini ». Mais il faut, chez Du Bouchet comme chez Emaz, parvenir à passer outre. C’est en cela que la présence du mur ne répond pas à une présence en ces auteurs du nihilisme. Ainsi, Du Bouchet ajoute aussitôt après : « Tout flambe, tout recommence au-delà ». Mais est-il seulement possible d’atteindre cet au-delà du mur ? Rien n’est moins sûr. Alors, reste la possibilité de se situer au-dessus de lui, ce qui est déjà en soi un dépassement, et ce par l’écriture. Parlant du mur, on ne va pas outre cette présence, mais on la surplombe. On parvient à s’en détacher légèrement, en ne la subissant pas de plein fouet. On s’écarte du mur, mettant entre soi et lui une distance. C’est ainsi qu’il faut comprendre le vers suivant de Du Bouchet, présent dans le même recueil : « Au début de la poitrine froide et blanche où ma phrase / se place, / au-dessus du mur, dans la lumière sauvage ». Et Emaz de confier à la suite de Du Bouchet, au cours d’un entretien : « Alors écrire […] ? Cela ne résout rien, ne guérit pas ; je vois cela plutôt comme une mise à plat, une façon d’y voir un peu plus clair, de respirer un peu mieux. Une sorte de prise d’écart, de distance : je ne suis plus muet, j’essaie de dire pour moi et l’autre ce qui, d’habitude, nous fait taire. ». Ainsi, si le mur interdit le passage, il est en lui-même aussi, et ontologiquement, promesse de dépassement. Puisqu’il est obstacle, il appelle les gestes par quoi il se trouvera être vaincu en tant qu’obstacle. Il est expérience éprouvée douloureusement, écharde sous la peau, et naissance d’un désir de dépassement de cette expérience, au cœur même de celui qui la subit. Et si le dépassement n’a lieu que très légèrement, et ce par une simple distance opérée vis-à-vis du mur qui reste toujours là, présent, et dans le champ de vision et dans celui du ressenti, il s’agit toujours en définitive d’un dépassement. Si écrire était franchir le mur, alors écrire, cela serait ce qui résout, cela serait ce qui guérit ; or, non.

Ainsi, l’expérience du blocage – qui pourrait renvoyer au nihilisme –, si elle est incessante chez Emaz, demeure toujours le point de départ. « Après tout, le mur est une situation de départ », résume l’auteur dans Cuisine (tout est dans le « [a]près tout »). Le poème est l’énergie qui dépasse cette expérience, et ce pour deux raisons. Tout d’abord, exprimer « ce muet là devant, à la fois évident, bloquant, sans nom », c’est le dépasser, quand bien même il ne s’agirait jamais chez Emaz de sortir par le poème du constat du blocage originel : écrire à partir du blocage, cela demeure toujours dépasser la situation de blocage. Dire ce qui est muet (et non pas seulement écrire pour sortir du silence), autrement dit dire ce qui n’arrivait pas avant à être dit, c’est retirer à ce qui est muet la situation d’empêchement douloureux à laquelle il nous contraignait et avec lequel il se confondait : inutile de gloser plus longuement là-dessus.

Ensuite, le poème dépasse cette expérience du blocage car il en fait quelque chose d’immuable, par la publication. Ainsi, si le poème se construit sur le friable, sur le transitoire, il devient ce qui dure, sans jamais se déliter, grâce au livre. Du moins idéalement, car est rivée au cœur de l’auteur la certitude comme quoi « à plus ou moins long terme » rien ne « restera », « pas même les poèmes ». Et Emaz d’ajouter face à Thierry Guichard : « Même la mémoire familiale ne remonte qu’à deux ou trois générations. Cette conscience de la perte irrémédiable est très ancienne chez moi. ». Et si Emaz dit à Tristan Hordé : « [S]i tu ne gardes pas un peu, ne serait-ce qu’à travers un poème, trace d’un événement, du vécu, il ne restera rien du tout. Même les poèmes, on n’est vraiment pas sûrs qu’ils tiennent longtemps… », il avoue dans Cuisine : « Je dois tenir sur mes livres ; il faut qu’ils tiennent. ».

Et quoi de moins nihiliste que cette attitude… Puisqu’on peut aller jusqu’à dire que le nihiliste, c’est celui qui n’écrit pas, ou qui, écrivant, ne publie pas ou renonce à publier, focalisé sur ce qu’il juge être l’inanité de « tout ceci » – « tout ceci » étant la rencontre avec un lecteur, des lecteurs possibles, dans la configuration du monde qui lui est contemporaine et qu’il refuse du fait de son mécanisme intrinsèque nauséabond et dans l’immuable de la vie qu’il rejette puisqu’elle est cernée par la mort, ce qui la rend absurde au plus haut degré. Du fait de « tout ceci », à quoi bon publier ?, répète le nihiliste. Et qui plus est de la poésie, geste lui semblant absurde par excellence, puisqu’elle n’est quasiment pas lue. Que la poésie soit si peu lue n’est pas une raison pour ne pas publier, nous dit Emaz, car l’écriture est ontologiquement partage. Et de constater face à Monique Gallarotti-Crivelli : « Il y a une forme de résistance minimale dans le fait simplement d’écrire de la poésie encore et malgré tout. Pour combien de personnes ? Pour cent, deux cents lecteurs ? C’est fou ! On n’est plus dans la logique de ce monde. Et pourtant, je continue à passer ma vie, mes heures, à travailler pour cela. Il y a bien un engagement. Quant à l’espoir pour la poésie, je n’ai aucune crainte à ce sujet. La poésie s’est déjà suffisamment dégradée sur le plan de l’économie, du tissu éditorial, du lectorat, pour qu’il ne puisse plus rien lui arriver. Son audience s’est fortement réduite, et elle continue à exister. Des gens continuent à inventer. De nouvelles formes voient le jour. Je pense à la diffusion de poèmes sur internet, par exemple. Donc l’espoir – on va parler d’un espoir raisonnable – existe. La poésie n’est pas un feu d’artifice qui brille, se remarque de loin, mais qui dure peu de temps. Je la vois plutôt comme une veilleuse ou un lichen. ». Et de conclure : « Le lichen est habitué aux milieux hostiles. Lorsque les conditions de vie deviennent impossibles, il tombe en léthargie, pour renaître dès qu’elles redeviennent acceptables. Il me semble que la poésie traverse de telles phases, sans jamais disparaître tout à fait. ». Il tombe en léthargie ? En réalité, il persiste. Et Emaz de préciser les choses dans une note inédite : « la poésie-lichen » est « minime et sans gloire, mais résistante et persistante là où plus rien ne pousse » (nous soulignons). Et c’est alors, face cette fois à Pierre Grouix et Yannick Mercoyrol, que resurgit l’image si prégnante du mur, et qu’elle trouve un nouveau sens : « S’il n’est pas facile d’écrire sans illusion, il serait encore moins simple de cesser et supporter en silence. Donc… J’aime à penser la poésie comme un lichen ou un lierre, avec le mince espoir que le lierre aura raison du mur. ».

Le lichen a une autre vertu encore. La confession que nous a laissée Baudelaire, c’est qu’il peut soigner. La recette nous est donnée dans Mon cœur mis à nu : « Faire tremper [125 grammes de] lichen, pendant douze ou quinze heures, dans une quantité d’eau froide suffisante, puis jeter l’eau. Faire bouillir le lichen dans deux litres d’eau sur un feu doux et soutenu, jusqu’à ce que ces deux litres se réduisent à un seul litre, écumer une seule fois ; ajouter alors […] deux cent cinquante grammes de sucre et laisser épaissir jusqu’à la consistance de sirop. Laisser refroidir. Prendre par jour trois très grandes cuillerées à bouche, le matin, à midi et le soir. Ne pas craindre de forcer les doses, si les crises étaient trop fréquentes. ». Emaz a pris la liberté de corriger cette recette, et de remplacer le sucre par la lucidité. « [P]oésie-lichen » et lucidité : la recette émazienne pour « rester debout ».

11 janvier 2019

[Création] Matthieu Gosztola, Alors nous nous en irons

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Ce texte lyrique est extrait d’un livre paru en 2018 aux Editions des Vanneaux, Alors nous nous en irons.

(L’enfant s’interrompt pour me tendre quelques photos d’Islande et de New York – c’est lui qui me l’apprend – ; il me dit que je dois les garder, les conserver sur moi, à chacune de mes rencontres. “Un talisman ?” Il me dit que c’est là que j’irai : frénésie systolique et tranquillité diastolique, un même cœur. “Je ne comprends pas. [Un silence.] Vous en êtes sûr ?” Ma question n’est suivie d’aucune réponse. Ou plutôt si : ma question est suivie de son tutoiement ; le rêve advenu : beauté du vrai.)

Peu
importe où

tu commenceras,
puisqu’en ce lieu aussi

tu reviendras. Tout ce qui
peut aider à faire connaître plus

profondément la vie est également
valable. Il était une fois, quelque

part ou nulle part, au-delà de
sept fois sept pays, quelqu’un

qui, un matin, se prit à dire
: je. Mais tout “je” est une

fiction. Nous sommes faits
de la matière dont sont

faits les rêves, dont est
fait le langage : nous

sommes les phrases,
les vers que nous

aimons – sans
parfois le sa

voir, sans
parfois les

reconnaître –
et qui nous ont

aidés à devenir. Écoute.
Tous les trésors du verbe s’

ouvriront d’eux-mêmes pour
toi ; tout être veut devenir verbe

et tout devenir doit apprendre de toi à
parler, aède. Les dieux sont-ils inconnus ?

Sont-ils, comme le ciel, évidents ? Je le croirais
plutôt. À l’homme de profond désir, un signe suffit,

et les signes sont. Depuis l’aube des temps, le langage des
dieux. Les forces étranges nous sont confiées. Grâce

aux dieux, mille voies – mille contes – s’ouvrent
à nous en tous sens. Une page m’a toujours

interpellé, bien que je ne souscrive pas
entièrement à ce qui y est dit : “L’

humanité n’est que néant, et le
ciel d’airain, résidence des

dieux, est immuable
; cependant, nous

avons quelque
rapport

avec les
immortels

par la sublimité
de l’esprit, et aussi

par notre être physique,
quoique nous ignorions quelle

voie le destin a tracée pour notre
course, jour et nuit.” À chacune

de tes rencontres, il te faudra con
naître le prénom secret – qui aime

partout l’ombre et le mystère – de la
personne que tu auras en face de toi.

Il n’y aura plus ni féminin ni masculin,
chacune, chacun sera l’un et l’autre. Cela,

tu le saisiras par la découverte des prénoms
secrets = découverte des Néréides, qui

personnifient les innombrables
vagues de la mer – chacune

unique –, dans le profond
de l’humain. Découverte

des prénoms secrets
= découverte des

Hamadryades
dans le profond de

l’humain. Les Hamadryades
ne sont pas les Dryades. Les Dryades

protègent les arbres. Les Hamadryades sont
nées et doivent mourir avec les arbres (hama, en

grec, veut dire avec) ; les Hamadryades sont donc
incorporées, identifiées à l’arbre. Le torrent dont les

ondes emportent la terre de ses racines, la cognée qui
frappe et entame le tronc, blessent profondément les

Hamadryades, et leur font endurer des souffrances
cruelles. Les Dyrades, au contraire, sont immortelles

et extérieures à l’arbre qu’elles protègent : le jour,
la nuit surtout, elles forment autour des troncs

des danses auxquelles les Satyres viennent
se mêler. Sois patient lors de tes rencontres.

Chacune, chacun te parlera avec les mots de
tous les jours, comme du profond d’un conte,

car c’est de là que vient le cœur. Il y aura de
la souffrance. Ta souffrance ? Mais qui

décore les lys ? Qui nourrit les narcisses ?
Alors, pourquoi tant t’inquiéter de toi ? C’est

maintenant qu’il faut fleurir. Chaque métamorphose
est une naissance accomplie. Fais ton paradis en ce monde

; sois en accord avec toi-même. Fleuris. Il faut étendre
la joie mais retrancher la tristesse : tu es unique,

et il faut te conserver tel sans merci. Nous
sommes faits de métamorphoses, de

récits plus grands que nous, qui
ont été racontés bien avant

nous, et ce dans tous
les coins du monde.

Nous sommes
nos mensonges

de vérité.

20 décembre 2018

[Chronique] Eugène Guillevic, Euclidiennes (réédition), par Matthieu Gosztola

Eugène Guillevic, Euclidiennes, dossier par François Mouttapa, Gallimard, collection Folio+Collège (n° 46), 2018, 160 pages, 5 € 50.

François Mouttapa, dans son édition commentée, didactisée à destination des collégiens, des Euclidiennes de Guillevic (qui, en mêlant poésie et mathématiques, a inventé une « poémathique »), nous invite, de manière sous-jacente, à repenser l’enseignement des Lettres.

Anne Armand, dans L’Histoire littéraire, Théories et pratiques [1], pose les cadres de référence : « Pour l’élève d’aujourd’hui, qui manque des repères traditionnels proposés par les manuels, par le discours scolaire, « toutes » les Å“uvres du passé, c’est-à-dire qui n’appartiennent pas à son temps personnel, apparaissent globalement comme lointaines, dans une perspective écrasée qui mêle au moins trois siècles de littérature ».

L’enseignement des Lettres qui traite d’objets patrimoniaux doit « relever un défi », commente François Mouttapa dans « L’histoire littéraire au lycée : retour ou nouveau départ ? » [2] Quel est ce défi ? « [F]aire face au « régime d’historicité », pour reprendre la formule de François Hartog, à la manière dont les jeunes générations pensent leur rapport au passé. Il y a d’un côté le présent auquel ils appartiennent, et de l’autre un bloc informe, celui du passé, écrasant toutes les Å“uvres sans approche linéaire, séquencée ou hiérarchisée.

Plusieurs raisons l’expliquent, au premier plan desquelles la désynchronisation des progressions disciplinaires parallèles en Lettres et en Histoire et une approche universalisante des objets littéraires qui leur retire toute singularité historique. Voltaire s’engage contre le fanatisme de même qu’Hugo s’engage contre la misère. D’autres raisons s’ajoutent à celles-ci : le traitement de l’Histoire dans les nouveaux genres littéraires, comme les sagas de l’heroic fantasy qui reposent sur le brouillage et l’hybridation des formes, le régime de muséification dans lequel on installe les œuvres littéraires et artistiques du passé ou encore l’éloignement inéluctable des jeunes générations des cadres de référence d’œuvres comme celle de Camus ou de Sartre, perçues jusqu’à une date récente comme centrales et modernes. » Conséquemment, les œuvres sont perçues comme « séparées du réel et des pratiques sociales ».

Et que dire de « l’effacement de la figure de l’auteur » ? Cet effacement, « envisagé pour des raisons théoriquement valables, prive les adolescents de figures littéraires médiatrices et les expose à les chercher ailleurs. Dans leurs pratiques de lecteurs, ils ne développent quasiment aucune démarche d’appropriation personnelle et collective. On suivra donc volontiers Florent Coste dans Explore, investigations littéraires [3] pour qui l’entrée par les codes littéraires – catégorisation par genre, choix de textes (trop) typiques, réduction de l’œuvre à des procédés esthétiques – réduit les compétences du lecteur dans son appropriation et son questionnement des œuvres. »

« À l’inverse, écrit Mouttapa, quand on privilégie les entrées anthropologiques qui enracinent à nouveau textes et œuvres dans l’histoire humaine, le statut même de l’histoire littéraire devient plus stimulant. Il s’agit alors de comprendre, à travers une époque et dans des contextes variés, les usages vivants de la littérature : les expériences de vie qu’elle procure (sensibilité, imaginaire, idéation) ; les nouveaux contextes qu’elle produit par le changement des modes, des sensibilités et des valeurs ; la démarche de connaissance et l’unité des savoirs qu’elle permet ; sa capacité à transmettre. L’enjeu est bien de concevoir la création littéraire comme un geste et non comme un texte.

On veut ainsi construire une histoire littéraire plus incarnée, excédant le seul domaine littéraire pour s’ouvrir sur tous les autres domaines du savoir, repolitisée puisque repensée comme action sur une société et une époque, et comme pouvoir à travers les nouveaux langages et la mémoire qu’elle permet. […] »
Oui, « [u]n mouvement littéraire et culturel n’est pas un fossile que l’on retrouve au bord du chemin, la seule preuve du passé, mais un futur encore vivant et palpitant, capable d’ouvrir des perspectives et de faire frissonner. »

[1] Paris, Bertrand-Lacoste, Toulouse, CRDP Midi-Pyrénées, collection Didactiques, 1993.
[2] Nouvelle Revue Pédagogique lettres lycée, numéro 81, septembre 2018.
[3] Paris, Questions théoriques, collection Forbidden beach, 2017.

26 juin 2018

[Chronique] Les Misérables : nouvelle édition en Pléiade, par Matthieu Gosztola

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Victor Hugo, Les Misérables, édition d’Henri Scepi avec la collaboration de Dominique Moncond’huy, Paris, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, n° 85, 1824 pages, 22 février 2018, 65 € (prix de lancement jusqu’au 30 juin 2018).

 

En octobre 1839, Hugo visite le bagne de Toulon et note peu de temps après cette phrase parmi d’autres qui seront prêtées à Mgr Myriel : « Je suis en ce monde non pour garder ma vie mais pour garder les âmes. » [1] En février 1846, alors qu’il se rend à la Chambre des pairs, l’auteur de Claude Gueux croise un homme « pâle, maigre, hagard », accusé d’avoir volé un pain, et accompagné en conséquence de deux soldats. Aussitôt, la scène se fait image, et le profil de l’homme accablé « se dote d’une lisibilité inédite », pour reprendre la formulation d’Henri Scepi dans sa passionnante préface. « Cet homme n’était plus pour moi un homme, écrit Hugo, c’était le spectre de la misère, c’était l’apparition, difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d’une révolution encore plongée dans les ténèbres, mais qui vient. » (Choses vues, souvenirs, journaux, cahiers[2])

Dans « Ateliers nationaux », discours recueilli in Actes et paroles I. Avant l’exil en 1875, Hugo se fait encore plus disert : « la question […] est dans les détresses du peuple, dans les détresses des campagnes qui n’ont point assez de bras, et des villes qui en ont trop, dans l’ouvrier qui n’a qu’une chambre où il manque d’air, et une industrie où il manque de travail, dans l’enfant qui va pieds nus, dans la malheureuse jeune fille que la misère ronge et que la prostitution dévore, dans le vieillard sans asile, à qui l’absence de providence sociale fait nier la providence divine ; la question est dans ceux qui souffrent, dans ceux qui ont froid et qui ont faim. » Ces « pauvres êtres », confie Hugo dans Les Misérables, « la meule de l’ordre social les rencontre et les broie ». 

L’auteur de La Légende des siècles s’intéresse, dans les années qui le voient résolument se tourner vers les questions humanitaires, à la façon dont les sociétés modernes favorisent – éperdument – l’éclosion de la misère, en faisant naître, « d’un même geste pour ainsi dire, la faute et l’expiation, le crime et le châtiment ». Il le dira dans un autre discours, celui sur la misère prononcé à l’Assemblée le 9 juillet 1849, résumé ainsi par Henri Scepi : « tout est affaire de conditions, la plongée dans l’abîme du mal résulte d’une conjoncture qui s’est raidie en mécanisme inexorable et convertie en loi inflexible. » L’écriture hugolienne se met à l’écoute de cette irrespirable scansion du néant ; elle scrute les instillations programmées du pire dans la vie et la conscience des hommes. 

Dans L’Atelier des « Misérables », volet documentaire apparaissant comme un complément nécessaire à la lecture des Misérables et regroupant des textes de la main de Victor Hugo (qu’ils soient achevés ou non) occupant un orbe proche du centre générateur du roman, l’on peut lire ceci : « J’ai tâché de raconter l’histoire d’une de ces fourmis que la loi sociale écrase sans le vouloir et sans le savoir. On ne s’en doute pas et l’on va toujours. Pour les uns ce livre sera une faute, pour les autres ce sera une bonne action. Ce n’est ni une bonne action, ni une faute ; c’est un devoir accompli. […] Souvent le peuple tout entier se personnifie dans ces êtres imperceptibles et augustes sur lesquels on marche. Souvent, ce qui est fourmi dans le monde matériel est géant dans le monde moral. » Et Hugo précise – ailleurs – sa visée : « Montrer l’ascension d’une âme, et à cette occasion peindre dans leur réalité tragique les bas-fonds d’où elle sort, afin que les sociétés humaines se rendent compte de l’enfer qu’elles ont à leur base, et qu’elles songent enfin à faire lever une aube de ces ténèbres ; avertir, ce qui est la façon la plus directe de conseiller ; tel est le but de ce livre. » 

Avertir, c’est-à-dire enseigner. C’était déjà le sous-texte de Claude Gueux : « Messieurs, il se coupe trop de têtes par an en France. Puisque vous êtes en train de faire des économies, faites-en là-dessus. Puisque vous êtes en verve de suppressions, supprimez le bourreau. Avec la solde de vos quatre-vingts bourreaux, vous paierez six cents maîtres d’école. »

Avant Les MisérablesClaude Gueux (1834), Le Dernier Jour d’un condamné (1829), sans omettre Notre-Dame de Paris (1831), forment le templum où se projette l’empreinte angoissée de l’humanité. Ces récits attestent, ainsi que le souligne Henri Scepi, « que l’œuvre romanesque entreprend, sur des modes divers, de faire jouer les facettes diffractées d’un même prisme anthropologique et politique : y domine la peinture de l’homme dans la cité, non pas l’homme abstrait, chimère des philosophes et des moralistes, mais l’individu assujetti aux lois et aux dogmes, soumis à l’injustice institutionnelle, livré à l’indifférence publique, condamné enfin par la rigueur impitoyable de la machine juridique à la peine capitale. »

Heureusement, il est des présences providentielles, veillant sur les enfants et les pauvres, sur les faibles et les déshérités, tel Jean Valjean, qui sauve aussi bien Cosette que Marius, de sa même poigne vigoureuse. Nous pouvons identifier, dans le massif touffu et ramifié des Misérables, cette silhouette parente dont il conviendrait d’épouser le profil progressivement révélé en un acte de reconnaissance irrécusable. 

Sorti comme un fantôme de l’épaisseur des bois, au moment même où Cosette, « harassée de fatigue » et désespérée par tant d’ombre, s’écrie « Ô mon Dieu, mon Dieu », Jean Valjean intervient : « En ce moment, elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien. Une main, qui lui parut énorme, venait de saisir l’anse et la soulevait vigoureusement. Elle leva la tête. Une grande forme noire, droite et debout, marchait auprès d’elle dans l’obscurité. »

Et, beaucoup plus tard dans le roman : « Marius était resté dehors. Un coup de feu venait de lui casser la clavicule ; il sentit qu’il s’évanouissait et qu’il tombait. En ce moment, les yeux déjà fermés, il eut la commotion d’une main vigoureuse qui le saisissait [c’était celle de Jean Valjean], et son évanouissement, dans lequel il se perdit, lui laissa à peine le temps d’[une] pensée mêlée au suprême souvenir de Cosette […]. »

D’autres exemples pourraient être convoqués, arrachés à cette somme, à ce livre-monde qu’est Les Misérables. Si Les Misérables est une somme, il ne faut pas oublier que sa publication fut, pour son auteur, l’aboutissement qui couronna plus de deux années d’un travail intense et assidu, si l’on s’en tient à la seule période de reprise et d’achèvement de l’œuvre pendant l’exil. Mais c’est en réalité une temporalité beaucoup plus vaste qui doit être prise en compte. Elle est déterminée par trois moments décisifs : 1845-1848 (amorce de la rédaction des Misères, interrompue « pour cause de révolution »), décembre 1851 (coup d’État et début de la période de l’exil) et 1860 (reprise des Misérables), ainsi que le résume Henri Scepi. Néanmoins, la période qui court de février 1848 à avril 1860 ne doit pas être considérée comme exempte de toute préoccupation ou de toute réflexion directement rattachée à l’œuvre interrompue, ajoute l’exégète. Maints indices démontrent en effet que dans l’effervescence créatrice des années 1850, qui verra émerger des recueils tels que Les Contemplationsou La Légende des siècles (Iresérie), à aucun moment Hugo ne renonce : le roman passe au second plan mais ne s’efface pas ; il hante sourdement l’esprit d’un écrivain qui, en mai 1856, inclura dans la liste des ouvrages nouveaux susceptibles d’être publiés par son éditeur d’alors, Hetzel, « Les Misérables, roman en six volumes ».

 

[1] Voir René Journet et Guy Robert, Le Manuscrit des « Misérables », Presses Universitaires de Franche-Comté, collection Annales littéraires, 1963.

 

[2] Édition d’Hubert Juin, Gallimard, collection Quarto, 2002. 

14 juin 2018

[Chronique] Jonathan Littell, Une vieille histoire (ancienne et nouvelle versions), par Matthieu Gosztola

Jonathan Littell, Une vieille histoire, Fata Morgana, 2012, 128 pages, 16 €, ISBN : 978-2-85194-831-1 ; nouvelle version, Gallimard, mars 2018, 384 pages, 21 €, ISBN : 978-2-07-277684-7.

Littell écrit dans la première version d’Une vieille histoire (parue chez Fata Morgana en 2012) : « Je dépassai sans ralentir des ouvertures sombres, des embranchements ou juste des alcôves peut-être […]. Ici et là une partie plus sombre semblait ouvrir sur un réduit, voire même un tunnel, je passai mon chemin sans ralentir, suivant la courbe qui se prolongeait, et comme un enfant je tendis la main et laissai mes doigts traîner le long du mur, jusqu’à ce qu’ils heurtent un objet que je n’avais pas aperçu. C’était une poignée, je la poussai et ouvris la porte. Tout de suite, je sus que cet espace me convenait. » 
Et, dans la version publiée chez Gallimard cette année, l’on peut lire (par exemple) :« Déjà je lançais mon cheval au galop à travers les champs, soulevé par un sentiment exaltant de liberté souveraine, l’air froid mordait mes joues et mes poumons et je m’en repaissais, je me sentais grandir sur ma selle, jusqu’à devenir l’égal de la vaste plaine, de la neige, et du ciel au-dessus de moi. En fin d’après-midi nous atteignîmes une gare […]. Au fond de la pièce principale se trouvait une porte, je l’ouvris d’un coup de pied, elle donnait sur une galerie vide que je traversai en défaisant mon manteau et mon ceinturon, au bout il y avait une autre porte, […] rapidement je me défis […] de mes vêtements, ne gardant que le survêtement et enfilant les baskets que j’avais gardées en poche, la porte était ouverte et dès que j’eus franchi le seuil je me mis à courir. […] J’étais désorienté et je me cognai aux murs à plusieurs reprises avant de trouver un semblant d’équilibre qui me permette d’avancer d’une manière régulière, respirant avec aise, au rythme de ma course. Mais le couloir s’incurvait, je ne parvenais pas à rester au centre et de nouveau mon épaule heurta une paroi, je croyais distinguer des taches encore plus foncées, peut-être des bifurcations ou juste une dépression, et j’aurais pu me jeter dans une de ces ouvertures, obliquer ou changer ainsi de corridor, peut-être cela aurait-il servi à quelque chose, mais je me sentais envahi par un vaste sentiment de futilité, peut-être, me disais-je, si j’avais aperçu quelqu’un d’autre, une figure humaine, j’aurais pu la rejoindre, nous aurions cheminé ensemble et cela aurait peut-être un peu allégé nos pas, car même si nous ne nous étions pas parlé, si nous n’avions pas échangé une seule parole, nous aurions entendu nos souffles respectifs et le son de nos foulées, une présence, donc, elle aurait été là à côté de moi et moi à côté d’elle, cela aurait eu quelque chose de vaguement réconfortant, mais il n’y avait rien, même pas une ombre, et ainsi je continuai droit, car de toute façon tourner ou tenter un nouveau passage, dans l’état des choses, n’aurait servi à rien, j’évitai ces ouvertures […] ».
Ainsi, la « nouvelle version » est l’occasion d’un long (semblant parfois démesuré) développement, en suivant les méandres (infinis ?) d’un onirisme qui a, à notre égard, la morsure, la crudité, la cruauté du réel le plus implacable. Un onirisme qui pèse sur notre cœur au point d’éveiller en nous, bien souvent, un sentiment de nausée. De telle sorte que puisse jaillir du sol, fleur vénéneuse mais belle (d’une beauté irréelle), l’inquiétante étrangeté chère à Freud. 
Ou plus exactement cette nouvelle version est l’occasion offerte à Littell d’un accroissement fort louable de sa palette de peintre, de coloriste. Quantité de gris jusque-là inaudibles (les couleurs, dans un texte, on les entend) font chemin jusqu’à notre entendement. Et aident notre imagination à prendre son envol (jusqu’à éveiller cette fois notre vision, depuis notre profond). Bien souvent (si l’on prend en considération l’ensemble du livre) en étant piquetée, – cette imagination que l’on ne reconnaît plus totalement comme étant nôtre –, avec les pointes si nombreuses, effilées de la sauvagerie, au point de s’en trouver endolorie comme un muscle ainsi malmené le serait.

Si Littell cite Blanchot en exergue de la nouvelle (et définitive ?) version d’Une vieille histoire, en réalité, c’est – quelle que soit la version de son histoire– de Bataille qu’il s’inspire le plus. 
Littell (exemple n° 1): « Tout autour régnait une vaste confusion des corps ; en partie ou bien entièrement dévêtus, ils s’enlaçaient sur les divans et la moquette, s’ouvrant les uns aux autres en un joyeux communisme sauvage où les organes, les mains et les bouches avides prenaient le pas sur les individus, les éclatant, les brouillant, les mêlant en une marée de cris et de soupirs rauques, secouée de spasmes irréguliers. » 
Marée de cris et de soupirs rauques… Comment ne pas songer aux spasmes de la mer décrite ci-après par Bataille ? « La mer faisait déjà un bruit énorme, dominé par de longs roulements de tonnerre, et des éclairs permettaient de voir comme en plein jour les deux culs branlés des jeunes filles devenues muettes. […] Ce qui apparaît à travers la fente, c’est le bleu d’un ciel dont la profondeur "impossible" nous appelle et nous refuse aussi vertigineusement que notre vie appelle et refuse la mort. »

Littell (exemple n° 2) : « La jeune femme blonde m’avait précédée et, son image redoublée dans les glaces, dansait presque nue devant la grande couche au tissu vert et doré. […] Arrivée devant la fille blonde, je la pris par les épaules et la couchai sur le ventre, posant sa poitrine menue et son visage dans les longues herbes brodées du tissu. Comme involontairement, elle écarta les jambes, je m’agenouillai derrière elle sur le divan et caressai ses cuisses fines et nerveuses . […] Je glissai une main sous son corps étroit, le long du ventre puis de l’aine, repoussant le tissu mouillé de sa culotte pour rouler entre mes doigts sa petite verge molle et ses bourses recroquevillées. » 
Bataille : « À d’autres, l’univers paraît honnête. Il semble honnête aux honnêtes gens parce qu’ils ont des yeux châtrés. C’est pourquoi ils craignent l’obscénité. Ils n’éprouvent aucune angoisse s’ils entendent le cri du coq ou s’ils découvrent le ciel étoilé. En général, on goûte les "plaisirs de la chair" à la condition qu’ils soient fades. »

Littell (exemple n° 3) : « Dans la pièce au hamac, le jeune homme suspendu se trouvait maintenant seul, affalé la tête en arrière, les jambes ballantes, le corps maculé de sperme et marbré de traces de coups ou de brûlures de cigarettes, vidé, inerte, perdu dans un autre espace. J’aurais pu lui relever les jambes et l’enfiler à mon tour, mais je préférai rester là à le regarder gémir doucement, replié en lui-même et parti très loin, je l’enviais et aurais bien aimé être à sa place, mais il semblait que je ne devais pas maîtriser les règles obscures de ce lieu car nul ne voulait de moi. » 
Bataille : « L’être ouvert – à la mort, au supplice, à la joie – sans réserve, l’être ouvert et mourant, douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière voilée : cette lumière est divine. Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère est un immense alléluia, perdu dans le silence sans fin. »

Si Littell fait recours– délicatement et immensément – à l’obscénité (avec une exubérance que son style continûment corsète), c’est uniquement pour suivre le commandement proféré par Bataille dans Le Coupable, c’est uniquement pour « met[tre] l’être en face de lui-même ». 

Et mettant l’être en face de lui-même, il compose, avec Une vieille histoire (ancienne et nouvelle versions) une – intense – œuvre poétique, au sens – exact – où l’entend Marie-Christine Lala (in Georges Bataille, poète du réel) : « [L]’œuvre poétique ouvre un accès renouvelé au symbolique en favorisant la projection d’un espace de possibles, là où le réel impossible qu’elle fait advenir (dans l’outrance du désir […]) libère le mouvement de translation du monde en son exubérance infinie. Ce qui advient comme le monde n’est que la mise à nu de ce qui est dans le rejaillissement de la vie. »

12 janvier 2018

[Chronique] Véronique Bergen, Hélène Cixous, la langue-plus-que-vive, par Matthieu Gosztola

Véronique Bergen, Hélène Cixous, la langue plus-que-vive, Honoré Champion, « Littérature et genre », Paris, automne 2017, 136 pages, 35 euros, ISBN : 978-2-745334-55-8.

À lire Cixous, avance Véronique Bergen dans Hélène Cixous, la langue plus-que-vive, on est secoué par « les puissances tactiles, gustatives de sa langue. Il ne s’agit pas à proprement parler d’effets synesthésiques qui, par la virtuosité des correspondances entre les sens, par l’art des métaphores, écholalisent le visuel par l’auditif ou l’olfactif, mais des propriétés, des puissances d’une écriture dont les mots agissent comme des choses, dans la traversée de la séparation immémoriale du verbe et du réel. » 

À sa manière, Cixous ne fait pas mentir Proust qui, dans Contre Sainte-Beuve (Paris, Gallimard, 1968), déclarait : « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres, tous les contresens qu’on fait sont beaux. » Porteurs d’une charge de réinvention, « faisant fond sur les espèces sémantiques, syntaxiques existantes pour bouturer des variétés improbables, des hapax », les vocables, chez Cixous, « font se lever les choses, comparaître un monde palpable à même le défilé des petits corps noirs sur la page blanche. Nous ne sentons pas le réel comme un effet en extériorité du verbe cixousien, une conséquence des images verbales mais comme lové, contenu dans l’humus langagier. »

En cela, Cixous s’attache à faire du monde un monde habitable, obéissant, tout comme Jean-Claude Pinson, à l’injonction de Paul Ricoeur. « La fiction narrative, écrit Ricœur dans Du texte à l’action, Essais d’herméneutique, 2 (Paris, Le Seuil, « Collection Esprit », 1986), s’exerce de préférence dans le champ de l’action et de ses valeurs temporelles, tandis que la re-description métaphorique règne plutôt dans celui des valeurs sensorielles, pathiques, esthétiques et axiologiques qui font du monde un monde habitable ». Jean-Claude Pinson, prenant appui sur le philosophe, affirme dans Habiter en poète, essai sur la poésie contemporaine (Seyssel, Champ Vallon, « Recueil », 1995) : « […] on est aujourd’hui attentif, peut-être plus qu’hier, à nouer le vivre et l’écrire pour faire que la vie soit vraiment "habitante". Car habiter (exister) n’est pas simplement vivre. Il nous faut des livres et des lettres pour nous arracher à l’enfermement dans le cycle répétitif des processus vitaux, pour inscrire notre habitation dans un monde commun plus durable que la simple vie. Mais pas n’importe quels livres : des livres qui fassent signe à la vie et non des livres morts-nés ». Les livres de Cixous sont, pleinement, des livres qui font signe à la vie.

« Écrire […] avec son corps, depuis son corps, à même son corps » – ce que fait Cixous – exige de ne pas « faire l’impasse sur ce qui borde le langage, sur ce qui se tient avant lui, hors de lui. Car si, en un sens, tout est texte, si le textuel traverse toutes les dimensions du réel, c’est au prix d’accueillir en lui les bruissements du liminal, les énergies préverbales, les vibrations de l’être, de l’animal, du végétal, de l’inorganique. Le hors-mot n’est pas relevé par le textuel, ne se voit pas racheté, converti au verbe mais conserve son altérité à même son dire. » En témoigne le bestiaire peuplant l’œuvre de Cixous, qui n’est pas l’objet de son écriture mais sa force motrice.

Ainsi en est-il de l’écureuil trouvé en octobre 1964, à la frontière de la mort, dans le Washington Square, qui va précipiter le déclenchement de Tombe. á¼€γχιϐασá½·ην : « marche pour s’approcher » (fragment DK B121 de Héraclite, cité et traduit par Simone Weil, in La Source grecque, Paris, Gallimard, 1953). Cixous se place dans une posture d’écoute qui rappelle autant Duras (face à la mouche d’Écrire) que Hölderlin, qui écrira, ayant, intensément désolé, cueilli par le regard la mort d’un écureuil : « Es tut dem Herzen so weh, wenn etwas in der Natur untergeht ! ».

« L’écureuil curieux "cure-œil" attise la lancée de l’écriture, commente Véronique Bergen. Figure du revenant, du "déjoueur des verdicts", il revient courir dans les livres de Cixous ». Ainsi,Ciguë ordonne sa tombe : « [L]a figure de L’Écureuil […] vit partout dans mes livres et cela depuis L’Écureuil Premier, le demi-écureuil, celui dont l’esprit hante Tombe (où je le déposai) ou bien sur lequel Tombe, le livre, veille c’est selon, depuis des dizaines d’années […] » (Ciguë, vieilles femmes en fleurs, Paris, Galilée, « Lignes fictives », 2008).

Écrire, pour Cixous, c’est un mouvement sans cesse recommencé qui cherche à saisir ou à entourer, dans son avancée, dans son détour (nostos) sans cesse reconduit, cela même (celui-là même) qui s’est évanoui, qui s’est enfui, qui s’est enfoui, et qui, de facto, ne peut (plus) être saisi. C’est un mouvement de vie, de vivant, – un mouvement emporté par l’amour ; un mouvement que l’amour rend possible et même nécessaire.

« Toujours déjà là, écrit avec justesse Véronique Bergen, les mots nous précèdent, nous hantent, nous terrassent, choisissant leurs hôtes, élisant ceux qui les abriteront, leur donneront de nouvelles naissances. Jamais vraiment là, les mots se défilent, viennent à la place d’un autre, creusent une absence que rien ne résorbe, tournent autour d’un vide, comblent la perte qu’ils perdent à nouveau. Qui touche à la langue touche à l’infini ». Qui s’engage à « vivrécrire », qui fait de récrire un vivre est voué à un phraser qui ne finira jamais, dès lors que, comme le professe Cixous, « il n’y a pas de dernier mot ».

« Peindre », écrit Béatrice Bonhomme dans « Bonnefoy et Assar ou le geste d’une offrande » (in Mémoire et chemins vers le monde, Colomars, Éditions Mélis, « Collection Littératures », 2008) – et l’on peut dire la même chose de l’écriture telle que la conçoit Cixous –, « c’est apprendre à aimer et à vivre. C’est la compassion qui accède à une vérité fondamentale, ontologique. L’œuvre est une question, une réponse, une vie. »

10 décembre 2017

[Chronique] La force Ivo van Hove (Littérature et théâtre 5/6), par Matthieu Gosztola

Voici la confession du plus grand metteur en scène vivant – selon moi –, arrachée à différents supports, et notamment à l’indispensable Ivo van Hove par Frédéric Maurin (Actes Sud Papiers, collection Mettre en scène, 2014). [Lire/voir le 4e volet]

LE SEUL THÉÂTRE QUI VAILLE

 

« Le seul théâtre qui vaille est pour moi un théâtre né d’un désir irrépressible, d’une profonde nécessité, comme s’il était vital de dire ce qu’on a à dire au moment où on le dit. C’est la seule manière de convaincre d’abord les acteurs, de les entraîner dans l’aventure, puis le public. […] À partir de là, […] rien ne m’intéresse tant que de raconter des histoires, d’affronter des situations dramatiques, d’explorer les relations complexes et ambiguës entre les êtres, leurs comportements, leurs aspirations et leurs mensonges, leurs émotions – et tout particulièrement l’amour, bien sûr, l’amour sous toutes ses formes, ce sentiment vital dont on ne peut jamais atteindre la pureté, qui se trahit ou se délite, mais qui, tout aussi bien, tire sa vertu de survivre à la passion. »

 

L’USAGE DE LA TECHNOLOGIE

 

« On réduit parfois abusivement mon théâtre à une présence massive de la technologie sur scène. C’est faux ! Je n’en utilise que lorsqu’elle me paraît juste, ou du moins justifiée. […] [D]ans Idoménée de Mozart, il s’agissait […] d’entrer dans l’esprit des personnages, à des moments où, seuls, ils regardent en eux-mêmes ou se projettent dans leurs rêves : introspection du roi à peine rentré de la guerre de Troie, fantasme d’Électre de s’asseoir sur le trône d’Argos aux côtés d’Idamante. Et dans Husbands, d’après Cassavetes, chaque acteur était équipé d’une petite caméra fixée à sa tempe. Le spectateur voyait donc tout ce que son regard balayait. Il voyait à travers les yeux des personnages, il était dans leur tête, presque dans leur corps, au plus près de l’énergie du spectacle. Tous les mouvements que filmaient ces caméras subjectives produisaient des images en noir et blanc tressautantes qui redoublaient la frénésie de la scène jusqu’au vertige.

[…] Paradoxalement, la vidéo m’intéresse en ceci qu’elle crée de la vie, une autre vie que celle que l’on voit à l’œil nu. Bien sûr, elle exige deux palettes de jeu, l’une intimiste, l’autre démonstrative. Mais, avant tout, elle intensifie la puissance du présent et rend plus sensible ce qu’on entend. Elle aiguise les sens et […] infléchit le théâtre vers la performance. Il est difficile de mentir sur une scène quand on se sait filmé. En ce sens, la vidéo sert de médiation entre l’acteur et le spectateur, qu’elle peut aussi entraîner dans d’autres endroits du théâtre : dans le hall ou dans les loges, ou encore dans la rue comme c’était le cas dans Opening Night ou dans Le Misanthrope. Mais l’essentiel est qu’elle établisse un dialogue avec le théâtre et, tant dans le gros plan de l’image que dans le va-et-vient entre l’image et la scène, qu’elle rehausse le corps et ses détails. »

 

LA PERFORMANCE

 

« […] Avec les arts visuels, la performance est sans doute le second régime esthétique à avoir résolument nourri ma conception et ma pratique du théâtre. Tous mes spectacles en portent la trace, tous contiennent un moment de performance, plus ou moins bref selon le cas, mais avec les aléas et les risques que cela comporte. Sans doute […] [était-ce] plus évident au début : dans Les Bacchantes, en 1987, Jan Versweyveld ne s’est pas caché de s’inspirer de Josef Beuys et j’ai explicitement cité la performance de Marina Abramovic et Ulay, Rest Energy, en demandant à Johan Van Assche, qui jouait Penthée, de diriger une flèche vers le torse de Bart Slegers, qui jouait Dionysos. Une vraie flèche, vers un vrai torse. Tout pouvait arriver. Le danger était palpable parce que le réel faisait effraction. Le théâtre y gagnait en intensité ce qu’il perdait en faux-semblant. Juste avant, il y avait eu le vrai tigre de Blessures et les vraies voitures de Germes pathogènes, tous moteurs allumés. Mais, même aujourd’hui, pour le meilleur et pour le pire, les coups sont de vrais coups – depuis les gifles de Scènes de la vie conjugale jusqu’aux empoignades de Persona. Et les baisers, de vrais baisers. Sans parler des douches que prennent les acteurs ou de la nourriture qu’ils cuisinent et ingurgitent pour de bon. Chaque fois, il s’agit de recréer l’expérience d’événements réels qui viennent transpercer le théâtre et mettre, pour ainsi dire, le jeu entre parenthèses, ne serait-ce qu’un instant. Les acteurs acceptent cette situation de vulnérabilité humaine. Ils n’ont plus rien à simuler, mais ils n’ont plus rien à cacher non plus. »

 

DES ANIMAUX SUR SCÈNE

 

« […] C’est aussi pour cette raison que j’ai souvent mis des animaux sur scène : il y avait un cheval de trait dans Macbeth en 1987, huit vaches dans Désir sous les ormes d’Eugene O’Neill en 1992 – huit vaches qui vivaient dans leur étable et ont attiré les médias ! –, des poules dans True Love de Charles L. Mee en 2001, d’autres chevaux pour une vraie chevauchée des Walkyries en 2007 à l’opéra. Je fais le pari que les animaux ne détourneront pas l’attention du spectateur, mais qu’ils apporteront au contraire l’élément perturbateur du réel dans tout ce qu’il a d’impossible à apprivoiser, c’est-à-dire à théâtraliser. Ce réel-là, il paraît plus réel que le réel, sur une scène. »

 

RENDRE HOMMAGE

 

« […] Plus récemment, je me suis délibérément inspiré d’Yves Klein et de ses Anthropométries pour représenter le personnage d’Agnès dans Cris et chuchotements, et de Paul McCarthy pour les souillures d’Alceste dans la scène des portraits du Misanthrope. Certains y ont vu de la provocation gratuite, un relent de trash, mais il s’agissait avant tout, pour moi, de rendre hommage à des artistes qui m’ont beaucoup apporté. Pourtant, même si j’introduis dans mes spectacles ce qui se situe a priori à l’opposé du théâtre, comme la performance, ou à côté du théâtre, comme les arts plastiques, je considère que je suis avant tout un metteur en scène de textes. »

 

TRAVAIL SUR LE TEXTE

 

« […] [Q]uel que soit l’auteur ou la pièce, j’examine le texte à la loupe, sous toutes ses coutures. Seul, avec le dramaturge, puis avec les acteurs, j’interroge la moindre réplique, ses nuances, ses allusions, ses effets de réverbération sur d’autres répliques. Je cherche vraiment à aller sous la surface, à creuser jusqu’au bout. Cela ne signifie pas un respect aveugle de la lettre, mais un approfondissement de l’esprit. »

 

RÉSONNER AU PRÉSENT

 

« […] Je tiens la mise en scène pour un art qui, quelles que soient son évolution et ses différentes pratiques, doit résonner au présent. Les œuvres que je mets en scène, peu importe de quand elles datent, je les traite donc comme s’il s’agissait d’œuvres contemporaines, comme si elles venaient d’être écrites. Elles doivent parler au public d’aujourd’hui et avec les moyens d’aujourd’hui. D’où le refus de la littéralité historique et, assez souvent, le recours à la technologie. Cependant, la transposition n’est pas une fin en soi, mais le moyen de retrouver l’acuité, la puissance, la nouveauté de l’origine. Mettre en scène une pièce du passé implique de recréer la déflagration qu’ont ressentie les spectateurs le soir de la première. »

 

TRAVAILLER À PARTIR D’UN SCÉNARIO : PART D’IMPLICATION PERSONNELLE

 

« […] [L]’objectivité du texte n’existe pas, on invente sa vérité en en produisant une interprétation. C’est une chose toute simple, mais essentielle.

[…] Dans Husbands, par exemple, une seule actrice jouait tous les personnages féminins du scénario, comme si elle concentrait en elle la projection des désirs et des angoisses des trois hommes. Toujours dans ce spectacle, j’ai rétabli la partie très misogyne, très agressive, de la scène du bar, que Cassavetes avait coupée au montage, et, en revanche, éliminé la rencontre d’Archie avec un autre personnage féminin qui entravait la dynamique de l’histoire. J’ai également ajouté une seconde partie de basket, alors qu’il n’y en a qu’une dans le film, parce que le sport me semblait être une image adéquate de la lutte des personnages contre la mort, de leur dépense physique et de cette énergie qui naît de la détresse. J’interprète donc le scénario comme j’interpréterais une pièce.

Dans Cris et chuchotements, j’ai développé une remarque presque secondaire du texte de Bergman : Agnès ferait de la peinture en amateur, est-il écrit. Sur la base de cette notation, dont j’ai voulu tirer toutes les conséquences, je l’ai transformée en véritable artiste, en vidéaste, et cela m’a conduit à explorer tout un champ de sa personnalité que Bergman laisse de côté. Après sa mort spasmodique, nous avons ajouté, en contrepoint, une longue scène de douze minutes pendant lesquelles on lui fait sa toilette. C’était affaire de rythme, au sens musical du terme. »

 

TRAVAIL AVEC LES ACTEURS

 

« […] [Q]uand on enseigne, on guide l’élève dans sa propre vision, dans sa propre interprétation, pour valoriser son potentiel et l’amener au meilleur de lui-même. Quand on met en scène, il faut au contraire faire valoir ses idées. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’on ignore les propositions des acteurs ou qu’on ne les entraîne pas dans des zones où ils n’iraient pas d’eux-mêmes, mais il faut prendre des décisions franches et les faire accepter. L’enseignement relève de la transmission ; la mise en scène, de la communication. Cette distinction est essentielle.

[…] Ce qui m’intéressait et continue de m’intéresser, c’est la ligne du travail dans la continuité : reconnaître les articulations, les pics et les virages, savoir où attaquer, quand se mettre en retrait, pourquoi réagir ou non.

[…] La dramaturgie peut évoluer pendant les répétitions, il faut parfois s’interrompre pour prendre du recul, mais j’ai abandonné le travail préliminaire à la table et lui préfère une immersion directe, immédiate, dans l’espace. Il est important que nous soyons d’emblée dans le décor. Selon sa taille, sa configuration et son degré d’encombrement, l’espace conditionne le jeu. Les acteurs doivent l’apprivoiser aussi tôt que possible pour s’y sentir à l’aise, comme s’ils emménageaient dans une nouvelle maison. Je leur demande aussi d’apprendre leur rôle à l’avance pour qu’ils n’aient pas le livre en main pendant les premières répétitions. Il me semble plus fructueux, plus efficace, qu’ils fassent d’emblée l’expérience des mots dans leur corps, dans l’espace, et qu’ils s’adressent véritablement les répliques, les yeux dans les yeux, pour déclencher les mouvements qui naissent de ce que dit le texte.

[…] [L]es acteurs n’ont pas toujours le temps de répéter, sur le plateau, les indications que je viens de leur donner rapidement. Il m’est même arrivé, dans Husbands notamment, de changer la fin du spectacle une fois les représentations commencées. Je n’étais jamais assez satisfait, j’avais envie d’essayer d’autres possibilités, tout me paraissait ouvert. »

 

CONCEPTION DE L’ESPACE

 

« L’espace se pense certes en fonction de la pièce, mais aussi dans le rapport que nous voulons établir avec le spectateur. Sur ce point, nous n’avons pas […] d’idée préconçue ou de style préétabli. Par opposition à la frontalité traditionnelle, nous avons conçu des spectacles en rond ou agencés selon un dispositif bifrontal ou quadrifrontal, comme dans Rocco et ses frères où le public se répartissait entre les différents côtés du ring de boxe auquel se réduisait le décor. La coupure qui éloigne la représentation, nous l’avons volontairement renforcée avec la baie vitrée de La Voix humaine et, ailleurs, abolie en proposant une expérience de très grande proximité, c’est-à-dire d’intensité accrue, au risque de fragiliser les acteurs qui ne peuvent alors rien cacher. C’était le cas de la première partie des Scènes de la vie conjugale, où les acteurs n’étaient qu’à un ou deux mètres des spectateurs. Cette proximité s’est même transformée en immersion, soit que les acteurs évoluent parmi le public comme dans Faces, où les spectateurs étaient assis trois par trois dans des lits qui occupaient toute l’aire de jeu, soit que ces derniers déambulent parmi les acteurs, comme dans Splendides de Genet, ou qu’ils puissent aller et venir sur le plateau, comme dans les Tragédies romaines, ajustant leur regard, le promenant, le détournant même du spectacle pour fixer un écran de télévision qui diffusait des informations en temps réel. Ou, simplement, pour vivre le théâtre de l’intérieur. »

 

 

ALLER PLUS LOIN

Lire le très stimulant Ivo van Hove, la fureur de créer, Les Solitaires Intempestifs, collection Du désavantage du vent, 2016 (avec des contributions d’Ivo van Hove, Georges Banu, Anaïs Bonnier, Christophe Candoni, Simon Hagemann, Christine Hamon-Siréjols, Tiphaine Karsenti, Chloé Lavalette, Florence March, Frédéric Maurin, Edwige Perrot, Romain Piana et Éric Ruf). 

 

NE MANQUEZ PAS…

Ne manquez pas à Londres – au King’s Cross Theatre (du mercredi 25 octobre 2017 au dimanche 21 janvier 2018) – Lazarus.

Et, en France, la reprise (du 29 septembre au 10 décembre 2017) au Français des Damnés, et, à Chaillot, la représentation des Tragédies romaines [Coriolan, Jules César et Antoine et Cléopâtre de Shakespeare], du 29 juin au 5 juillet 2018.

28 novembre 2017

[Chronique] Matthieu Gosztola, La méthode de Thomas Ostermeier (Littérature et théâtre 4/6)

Ce quatrième volet shakespearien revient en détail sur la méthode de Thomas Ostermeier. [Lire/voir le 3e volet]

Interview imaginaire de Thomas Ostermeier, à partir de la conférence qu’il a prononcée le 23 juin 2015 à l’Académie des beaux-arts à Paris*.

 

– Pourquoi être devenu metteur en scène ?

 

[…] Je suis […] un spectateur devenu metteur en scène pour mieux comprendre le théâtre, les grands textes classiques, l’univers du théâtre, mais aussi moi-même, l’être humain. Comprendre – pour reprendre les paroles de Georg Büchner – « Qu’est-ce donc ce qui en nous fornique, ment, vole et tue ? »

Ensuite, une question me taraudait sans cesse : celle de savoir comment l’acteur devient lui-même le créateur de son propre art. Quelles sont les sources créatives dont disposent les comédiens dans leur intérieur ? Comment deviennent-ils les véritables auteurs de leur personnage ? Étudier les différentes méthodes de l’art de l’acteur au XXe siècle m’a passionné depuis les années de ma formation jusqu’à présent. J’ai d’abord commencé par m’intéresser à la biomécanique de Meyerhold. Ensuite, je me suis plongé dans le théâtre épique de Brecht et dans l’art de l’acteur au Berliner Ensemble. Lors de ma formation à la mise en scène auprès de Manfred Karge, je suis moi-même monté sur les planches du Berliner Ensemble, justement sous la direction de cette grande figure du théâtre brechtien en Allemagne. Enfin, j’ai étudié de près l’héritage de Stanislavski. Parallèlement à ces recherches, j’ai monté mon spectacle de fin d’études, Recherche Faust-Artaud, où j’ai tenté de réanimer le legs d’Antonin Artaud dans le théâtre actuel. C’était particulièrement difficile, car – comme vous le savez – Artaud a laissé derrière lui de nombreux textes et discours, poèmes, pièces… mais pas de véritable méthode ! Contrairement à Stanislavski, Meyerhold et Brecht qui, eux, ont écrit des textes méthodologiques sur les questions fondamentales de l’art de l’acteur.

 

– Parlez-nous de la méthode de Stanislavski.

 

 

[…] Le moment fondamental dans le travail avec l’acteur est l’analyse de la situation. Tous ceux qui s’intéressent au système de Stanislavski ont déjà entendu parler de l’importance des circonstances. Prenons comme exemple une scène du quatrième acte de La Mouette d’Anton Tchekhov**, celle où Nina revient voir Treplev. Les circonstances sont nombreuses et complexes pour chacun des deux personnages. Nina revient après avoir perdu son enfant, raté sa carrière d’actrice, avoir été trahie par Trigorine. Ses parents lui ont interdit de revenir sur le terrain familial, elle est à la campagne depuis deux semaines et se promène chaque jour dans la forêt des heures durant, le temps est terrible, il fait froid… voilà quelques circonstances de la situation de Nina. Quant à Treplev, il se sent seul : sa mère et Trigorine sont revenus à la campagne à un moment inhabituel, pendant l’hiver, à cause de l’agonie de Sorine. Il ressent une rivalité réciproque avec Trigorine et fait face à une profonde crise de sa vocation et de sa carrière artistiques. Reste à trouver comment cette somme d’informations peut servir à déclencher le jeu créateur de l’acteur. Bien sûr, Nina a froid, il pleut, Konstantin est tout seul, etc. Mais quel type d’action entre les deux personnages cela implique-t-il ? On touche là à une chose essentielle dans la méthode de Stanislavski, qui n’est pas bien traduite aujourd’hui : il parle de la circonstance majeure, fondamentale, dominante, maîtresse. Toutes ces circonstances ne déclenchent pas forcément un jeu ; pour cela, il faut trouver une situation qui pousse l’un des personnages à agir, c’est-à-dire une situation dramatique. Une situation qui confronte le personnage à quelque chose qui le force à l’action. Et le langage, les paroles sont autant d’actions selon cette méthode. Ce sont des outils dont dispose le personnage pour modifier la situation à laquelle il est confronté. Dans cette scène de La Mouette, ce qui pousse Konstantin à agir est le bruit qu’il entend à la fenêtre : Nina a frappé et a aussitôt couru se cacher. Konstantin, dans un premier temps, ne la reconnaît pas, Nina tremble, elle est trempée par la pluie. Lorsqu’il la reconnaît, il voit qu’elle est complètement déstabilisée, beaucoup plus maigre qu’auparavant, etc. Il est dans une situation qui le force à agir : à la sauver, en l’occurrence.

Le rôle du metteur en scène est de trouver une situation telle que chacun des personnages sur scène soit forcé d’agir, de tenter de répondre à la situation, de la résoudre. On retrouve chez Stanislavski aussi ce que j’appelle « aiguiser les circonstances » (die Umstände verschärfen) : parfois, il peut être utile pour l’acteur d’amener quelques circonstances à leur extrême, de les exacerber. Cela s’avère porteur notamment lors des premières répétitions. On peut alors se concentrer surtout sur les sensations et éviter les concepts cérébraux. Cela permet de rester concret et de garder les deux pieds sur terre. […]

 

– Parlez-nous maintenant de la technique de Stanford Meisner.

 

[…] J’ai découvert sa méthode il y a à peu près trois ans et depuis, je me suis perfectionné auprès de ses élèves de New York qui ont importé sa méthode en Europe. Meisner a imaginé un exercice très simple. Deux acteurs se tiennent face à face et s’observent réciproquement avec attention. L’un d’eux prononce une phrase simple, tirée de l’observation de son partenaire ; par exemple : « Tu es triste. » L’acteur en face répond : « Oui, je suis triste. » Le premier répète alors : « Oui, tu es triste » et le second lui répond de nouveau. Et ainsi de suite, vingt, trente, cinquante fois. Dans une deuxième phase de l’exercice, le second acteur répond par la négative : « Non, je ne suis pas triste. » Et de nouveau, on répète le dialogue quelques dizaines de fois. Ensuite, on enchaîne avec une autre affirmation. C’est tout. Quels sont les objectifs de cet exercice, quels sont ses avantages ? Premièrement, les acteurs sont obligés d’être complètement dans l’instant présent et absolument à l’écoute de leur partenaire, car ils ne savent pas ce qui va se passer deux secondes plus tard. Si les acteurs sur scène ne savent pas ce qui va se passer l’instant d’après, alors le spectateur devient de plus en plus attentif. Ce sont des moments où le spectateur retient son souffle : que va-t-il arriver ? Deuxièmement, le jeu de l’acteur provient tout entier du jeu de son partenaire. La source de la créativité, c’est l’autre, celui en face. Dans le travail d’un acteur sur son rôle, le risque est de très vite devenir obsédé par soi-même. C’est très compréhensible d’une certaine façon : l’instrument de l’acteur, c’est lui-même, et la question de comment faire fonctionner cet outil a déjà été posée par Diderot. La réponse de la technique de Meisner à cette question est : regarde l’autre, écoute-le, il t’ouvrira un royaume de possibilités. Chaque acteur est différent et chaque acteur est différent chaque soir ; il s’agit d’échanger des impulsions et l’énergie du moment. Ainsi l’action de l’acteur devient-elle en réalité de la réaction : à l’autre, à la situation… Et cela correspond d’autant plus à notre vie quotidienne ! Le troisième intérêt de cet exercice est qu’il repose en grande partie sur le rythme et la musicalité. L’acteur ne réagit pas uniquement à ce qu’il voit et entend ou à l’énergie qu’il reçoit, mais aussi aux changements de volume du partenaire, à ses changements de tonalité, de rythme, etc. C’est comme s’ils jouaient d’un instrument à deux. Le jeu ne se situe alors plus du côté de l’un ou de l’autre des acteurs, mais entre eux, au milieu. […]

 

– En quoi le travail sur le rythme est-il primordial ?

 

[…] J’ai été élève d’un acteur qui, lui, avait été formé par un acteur de Meyerhold. Tout le travail de Meyerhold est basé sur des principes musicaux, notamment le rythme. Il était fasciné par l’application de ce mode d’expression au théâtre. Cela peut paraître assez étonnant de nos jours, où les monteurs de clips vidéo ont habitué les spectateurs à suivre des narrations très rapides, tandis que la plupart de ce qu’on voit sur les scènes théâtrales d’aujourd’hui se déploie selon un rythme très lent. On dirait que les metteurs en scène ont perdu le groove ! […] Si le théâtre va mal aujourd’hui, cela a à voir avec cette question des rythmes et des vitesses. Cela ne veut aucunement dire que le théâtre devrait copier les vitesses effrénées que nous impose notre quotidien. Le rythme est une alternance du rapide et du lent, un fragile équilibre entre les deux. Une rapidité permanente va ennuyer le spectateur autant qu’une lenteur constante.

 

– Une question qui vient du public, maintenant. (Se touchant l’oreillette avec l’index de la main gauche.) Que conseilleriez-vous à un apprenti comédien malmené par le trac ?

 

[…] [L]a peur fait partie intégrante du théâtre. Monter sur scène suppose maîtriser son trac. Et c’est pour cela qu’on admire les acteurs, car ils ont le courage d’être vus avec leur fragilité, avec leur peur, avec leur corps et leur âme. Ils sont prêts à montrer cela aux autres. Un bon metteur en scène doit arriver à aider les acteurs à surmonter le trac, à oublier la peur dans la salle de répétition. Il faut créer une ambiance créative malgré le trac, oublier même qu’on est sur scène. L’idée de Meyerhold de la partition musicale tient au fait de trouver pour l’acteur un objet sur lequel il peut se concentrer : il faut que je fasse ceci, puis un pas vers là, puis je m’assois, etc. Lorsqu’il est concentré sur les actions, il oublie la peur. Toutes les méthodes des grands metteurs en scène de l’histoire du théâtre sont au fond des méthodes pour combattre la peur.

 

– Que souhaitez-vous dire en guise de conclusion ?

 

[…] Selon ma vision du théâtre, il n’existe pas une formule unique, universelle, pour trouver la solution d’une scène. L’art et la manière dont les acteurs interpréteront la scène dans la représentation dépendront de la lecture pour laquelle nous nous serons décidés au cours des répétitions. Cette lecture découle de plusieurs choses. D’un côté de la situation de la scène, de l’autre de la personnalité du comédien, c’est-à-dire avant tout de ses expériences : dans les actions des hommes, qu’est-ce qu’il lui semble important de représenter ? Quel est son rapport envers son partenaire, envers le personnage de celui-ci et la manière dont il l’interprète ? La scène prendrait une forme différente avec un autre partenaire, car le comportement devrait aussi être une réaction aux particularités de l’autre. Cela veut dire que, dans le meilleur des cas, l’équipe élabore et construit par le travail un regard commun sur l’univers de la pièce, regard qui découle, de manière causale, des personnalités qui y participent et de leurs expériences. Ainsi le spectacle entier pourrait-il se résumer à une question : est-il vraiment possible que le monde se représente de la manière dont nous le ressentons ? La complexité des différents ingrédients d’une situation dramatique – à savoir la situation de la pièce, le cadre esthétique, les personnages qui y participent – donne naissance à une expression très subjective et personnelle. […]

 

– Il vous reste moins d’une minute.

 

[En définitive], il s’agit de se retrouver soi-même dans l’autre. Parce que la notion de l’autre est menacée actuellement. Ce que j’essaie de construire avec mes acteurs dans la salle de répétition est le fait que le vrai moment de théâtre n’est pas à l’intérieur d’un individu, mais entre un moi et l’autre. Dans le théâtre, mais aussi peut-être dans la société en général, on a oublié de regarder l’autre, de reconnaître son existence. Si on retrouve la différence, elle peut nous faire grandir. Il faut reconnaître cette différence et l’apprécier.

 

* Ostermeier était invité à diriger un atelier pour les étudiants du Conservatoire national d’art dramatique dans le cadre des chaires internationales du Labex Arts-H2H, laboratoire d’excellence des arts et médiations humaines rattaché à l’Université Paris-8 et financé par le programme Investissement d’avenir (ANR-10-LABX-80-01), couplé au projet « Les processus de transmission et d’échanges dans la direction d’acteurs », porté par Jean-François Dusigne avec l’Université Paris-8 et le Conservatoire national supérieur d’art dramatique (cf. l’indispensable ouvrage suivant : Thomas Ostermeier, Le Théâtre et la peur, traduction de Jitka Goriaux Pelechová, préface de Georges Banu, Actes Sud, collection Le temps du théâtre, 2016).

 

** Troublante et forte mise en scène (du 20 mai au 25 juin 2016, à l’Odéon), – avec Bénédicte Cerutti, Marine Dillard, Valérie Dréville, Cédric Eeckhout, Jean-Pierre Gos, François Loriquet, Sébastien Pouderoux, Mélodie Richard, Matthieu Sampeur, – qui, du fait et de la vie qui s’en exhale (et qu’elle exalte en catimini), et de la tristesse réelle, en douceur, des acteurs, m’a arraché des larmes.  

 

→ À voir : Professeur Bernhardi de Schnitzler (adaptation : Ostermeier et Florian Borchmeyer), mise en scène d’Ostermeier (Schaubühne am Lehniner Platz, Berlin) au théâtre Les Gémeaux de Sceaux, du 23 novembre au 3 décembre 2017, avec une scénographie du talentueux Jan Pappelbaum. Avec Jörg Hartmann, Sebastian Schwarz, Thomas Bading, Robert Beyer, Konrad Singer, Johannes Flaschberger, Lukas Turtur, David Ruland, Eva Meckbach, Damir Avdic, Veronika Bachfischer, Moritz Gottwald, Hans-Jochen Wagner, Christoph Gawenda et Laurenz Laufenberg.

15 novembre 2017

[Chronique] Matthieu Gosztola, Mettre en scène Richard III (Littérature et théâtre 3/6)

Le personnage éponyme de la pièce de Shakespeare Richard III, dernier de tous les Plantagenêts, « s’avance sous les feux », comme un figurant « de la nuit qui dormait en chacun de nous », pour reprendre la formulation de Daniel Mesguich dans Estuaires (Gallimard, collection Hors série Littérature, 2017). « Si l’acteur, sur la scène, s’avance masqué », – et c’est le cas, chez Thomas Ostermeier, de Richard, avant la visite nocturne des spectres –, « c’est pour que mieux se démasque à lui-même, assis dans la salle, le spectateur. »

« Les personnages de théâtre ne sont pas. Ou, s’ils sont, remarque avec justesse Daniel Mesguich – et cela s’applique parfaitement à certains personnages de Shakespeare, parmi lesquels figurent, en bonne place, Hamlet et Richard –, ce n’est que de se faire les révélateurs (comme on dit en photographie) de ces forces mystérieuses que nous sommes, que nous devenons. Sur les théâtres, ces choses (qui ne sont pas des choses) – ces spectres, ces flux d’êtres, ces lignes improbables (et chaque nouvelle mise en scène leur donne, par de nouveaux acteurs, visage nouveau) – s’avancent soudain en pleine lumière devant le spectateur désaveuglé (la lumière s’étant, dans la salle, éteinte sur lui, c’est la condition), et lui montrent enfin – c’est le moment de la re-présentation – telles prises de figure (comme on dirait « de parole ») de l’infigurable en lui… en nous. Car aussi l’opération se fait, au théâtre, en commun. En propre, et en commun. »

La première représentation répertoriée d’un Richard III de Shakespeare date du 16 novembre 1633, par les Comédiens du Roi, à la Cour, devant Charles Ier et la reine française Henriette Marie.

Marqua fortement les esprits David Garrick, qui devint immédiatement célèbre en 1741, dans ce premier rôle, « pour son geste de terreur "sublime" en Richard III hanté sous sa tente, à la veille de Bosworth, qui lui valut d’être immortalisé par William Hogarth dans une toile de 1745 » (Musée de Liverpool).

Plus récemment, il y eut Ian McKellen – Gisèle Venet s’en souvient avec émotion –, « seul en scène dans Acting Shakespeare, en 1977, sur la scène de l’Odéon à Paris, vêtu d’une banale chemise, sans accessoire, sans grimage, on pourrait dire sans grimace […], [qui] incarnait tour à tour Roméo, Hamlet, Antoine, César, Macbeth, puis [qui], soudain, par le simple rehaussement d’une épaule, une torsion légère du cou, un effet de bascule à peine marqué d’une hanche, […] devenait instantanément ce Richard contrefait qui laisse filtrer des mots trop précis d’un texte entre des lèvres soudain mal ajustées, les chargeant d’une cruauté inouïe. »

Beaucoup plus récemment, il y eut, à Chaillot, la vision pétrie d’intelligence d’Ivo van Hove – cela restera l’un de mes hauts souvenirs liés au théâtre –, vision d’une acuité sœur de la plus grande sensibilité (sincérité) qui soit (servie magnifiquement par la scénographie et les lumières de Jan Versweyveld), avec la fin (l’aboutissement) de Kings of War (Chaillot, du 22 au 31 janvier 2016), spectacle né tout à la fois de Henri V, de Henri VI et de Richard III, avec une traduction de Rob Klinkenberg et une adaptation de Bart van den Eynde et Peter van Kraaij (production Toneelgroep Amsterdam, coproduction Barbican à Londres, Théâtre National de Chaillot, Wiener Festwochen à Vienne, BL!NDMAN à Bruxelles, Holland Festival à Amsterdam et Muziektheater Transparant à Anvers).

Pour en revenir à la scène de l’Odéon, il y eut la mise en scène de Thomas Jolly, que j’ai détestée (platement illustrative, gratuitement ludique, dévoyant – en le noyant dans des flots de musique outrée ponctuée par des faisceaux lumineux nés du goût du metteur en scène pour Star Wars – l’intégrité du texte de Shakespeare, alors même qu’il l’a – Ô paradoxe ! – conservé dans son entier…), du 6 janvier au 13 février 2016. Et, du 21 au 29 juin 2017, la reprise (déjà évoquée) du Richard III « de » Thomas Ostermeier, directeur de la prestigieuse Schaubühne de Berlin (voir un aperçu de la saison 2017-2018 ici) – en allemand surtitré –, avec Thomas Bading, Robert Beyer, Lars Eidinger, Christoph Gawenda, Moritz Gottwald, Jenny König, Laurenz Laufenberg, Eva Meckbach, David Ruland et le musicien Thomas Witte, – reprise que j’ai adorée (Avignon fut le lieu de sa création, en 2015).

La réussite – extrême – du Richard III « d’ »Ostermeier tenant à l’alliance, si féconde, entre le metteur en scène et « son » comédien Lars Eidinger, qui ne joue pas – à proprement parler – Richard, mais Lars jouant Richard. Ce faisant, il illustre la définition que Daniel Mesguich donne du comédien : « Tout acteur qui entre sur le théâtre n’est plus tout à fait une personne. Il est une indécision, si l’on veut, entre acteur et personnage ».

Combattant, de tout son corps, de toute son âme (mais avec douceur : la douceur qu’incarne une apparition dans sa vérité), le quatrième mur, Lars Eidinger permet à Ostermeier d’affirmer (dans Le Théâtre et la peur, traduction de Jitka Goriaux Pelechová, préface de Georges Banu, Actes Sud, collection Le temps du théâtre, 2016) : « […] la scène sans s’abriter derrière le quatrième mur stanislavskien laisse les courants circuler, permet aux énergies d’éclater au vu et au su de la salle. Nous sommes également impliqués […] ». Lars Eidigner permet à Ostermeier de faire du spectateur « un partenaire et non pas un destinataire », et de faire du théâtre un art du moment.  « Ce qui m’intéresse de plus en plus, confie ainsi le metteur en scène à Georges Banu, c’est l’art du moment, dans le sens où je rêve de retrouver la vérité du moment sur scène. Augenblickskunst : l’art de l’instant. L’utopie, c’est une vraie rencontre sur scène, entre les personnages, avec les acteurs, où, à partir du rythme de la scène, à partir de la situation, à partir de la joie d’être sur scène, il naît un oubli d’être sur scène ; c’est alors que la "vraie" rencontre avec la situation, avec le partenaire, avec le public peut avoir lieu. Cela se déroule au temps présent sur la scène et ne peut pas être calculé auparavant dans la salle de répétition. En même temps, il faut le cadre, l’échafaudage construit pendant les répétitions, pour atteindre cette liberté de l’instant où l’acteur se trouve dans cette situation de l’oubli. »

Interagissant avec les individualités qui composent le public, les poussant à toujours plus de regard, plus d’écoute, offrant – en leur permettant, par ses agissements et ses paroles, de prendre charnellement conscience de l’épiphanie d’un présent qui est présence pleine et pleinement nourrissante – le spectacle d’un homme « prenant le risque d’échouer » (comme il le confie lui-même au micro de France Culture le 23 juin 2017) dans ses – pour le moins – audacieuses improvisations, Lars Eidinger rend toujours justice au texte qu’il sert, puisqu’agissant comme il le fait, dans la façon qu’il a de volontairement abdiquer le surmoi (comme en témoigne son absence – accomplie – de gêne), il rejoint l’essence même des personnages auxquels il semble avoir voué sa vie : Richard et… Hamlet. Je me souviendrai ainsi longtemps, très longtemps de la reprise d’Hamlet (du 19 au 29 janvier 2017) au théâtre Les Gémeaux de Sceaux (magnifique ouverture !), reprise au cours de laquelle Lars Eidinger a interrogé un spectateur, avant de venir se battre avec Laërte : « Avez-vous peur ? », et ayant cueilli cette réponse : « non », il a ajouté : « moi, j’ai peur. On a tous peur. C’est pour ça qu’on est là », répétant : « On a tous peur. C’est pour ça qu’on est là ». Peu de temps avant, il avait fait circuler un micro, puis avait questionné, dans une lenteur et une douceur conquises, telle et telle personnes : « Est-ce Hamlet qui blessa Laërte ? », avant de reprendre : « Est-ce Hamlet qui blessa Laërte ? […] / Si Hamlet pour un temps est absent de lui-même [If Hamlet from himself be tane away], / Et n’étant pas lui-même a des torts pour Laërte, / Hamlet n’y est pour rien. Il répudie cet acte. / Qui l’a fait ? Sa folie. […] » (traduction de Jean Malaplate, José Corti, 1999).

Aucune de ces mises en scène n’a encore pu être découverte par vous ? « Toutes les mises en scène passées de ce texte, [La Tragédie de Richard III] (et celles des autres textes aussi bien, car s’il n’y a, aujourd’hui, à lire que ce texte, et rien hors les mots même qui le constituent, ce texte est un texte, et, à ce titre, un monde entier connecté à tous les autres textes, ces autres mondes entiers), toutes les mises en scène donc – et quand bien même on les croirait "mortes" –, bruissent encore, pour qui tend l’oreille, dans les coulisses, dans les cintres, et sous les planches de la scène. Toute mise en scène, toujours, se souvient » (Daniel Mesguich).

Aller plus loin :

Thomas Ostermeier, entretiens avec Sylvie Chalaye, Actes Sud, collection Mettre en scène, 2016 (Ostermeier revient sur sa formation à Berlin, entre beaux-arts, musique et art dramatique, sur ses expériences à la Baracke, sur ses compagnonnages comme sur ses influences croisées).

Ostermeier backstage, traduit de l’allemand par Laurent Muhleisen et Frank Weigand, L’Arche, 2015 (passionnant livre d’entretiens, au plus près de l’homme, du créateur).

– Ivo van Hove, la fureur de créer, Les Solitaires Intempestifs, collection Du désavantage du vent, 2016 (avec des contributions d’Ivo van Hove, Georges Banu, Anaïs Bonnier, Christophe Candoni, Simon Hagemann, Christine Hamon-Siréjols, Tiphaine Karsenti, Chloé Lavalette, Florence March, Frédéric Maurin, Edwige Perrot, Romain Piana et Éric Ruf). 

20 octobre 2017

[Chronique] « But, I » : La Tragédie de Richard III, Littérature et théâtre 2/6, par Matthieu Gosztola

La nouvelle série que nous propose Matthieu Gosztola a trait à la littérature sous toutes ses formes : à la fois méditation philosophique/philologique et exercice de style. [Lire/voir le premier post]

 

Have mercy, Jesu ! — Soft, I did but dream.
Aie pitié, Jésus ! Doucement, ce n’était qu’un rêve.

O coward conscience, how dost thou afflict me !

Ô lâche conscience, comme tu me tortures !
The lights burn blue. It is now dead midnight.
Les lumières brûlent bleu. C’est à présent la morte minuit.

Cold fearful drops stand on my trembling flesh.

De froides gouttes de peur se figent sur ma tremblante chair.
What ? Do I fear myself ? There’s none else by,

Quoi ? Ai-je peur de moi-même ? Il n’y a personne d’autre ici ;
Richard loves Richard, that is, I am I.

Richard aime Richard, à savoir, je suis moi.
Is there a murderer here ? No. Yes, I am !

Y a-t-il un meurtrier ici ? Non. Si, moi !
Then fly ! What from myself ? Great reason, why ?

Alors, fuyons ! Quoi, me fuir moi-même ? Pour quelle raison,
Lest I revenge. What ? Myself upon myself ?

De peur que je me venge. Quoi, moi-même de moi-même ?
Alack, I love myself. Wherefore ? For any good

Hélas ! j’aime moi-même. Pourquoi ?
That I myself have done unto myself.

Pour m’être fait du bien à moi-même ?

O, no. Aas, I rather hate myself,

Oh ! non. Hélas ! je me déteste plutôt
For hateful deeds committed by myself.

Pour les actes détestables commis par moi-même.
I am a villain ; yet I lie, I am not.

Je suis un scélérat ; non, je mens, je n’en suis pas un.
Fool, of thyself speak well. Fool, do not flatter.

Bouffon, de toi-même parle honnêtement. Bouffon, ne te flatte pas.
My conscience hath a thousand several tongues,

Ma conscience a mille langues différentes,
And every tongue brings in a several tale,

Et chaque langue raconte une histoire différente,
And every tale condemns me for a villain :

Et chaque histoire me condamne comme scélérat :
Perjury, in the high’st degree,

Parjure, au plus haut degré,
Murder, stern murder, in the dir’st degree,

Meurtre, atroce meurtre au plus cruel degré,
All several sins, all us’d in each degree,

Absolument tous les péchés, tous commis au suprême degré,
Throng all to’th’bar, crying all « Guilty, Guilty ».

Se pressent à la barre, et crient tous : « Coupable, coupable ! »
I shall despair. There is no creature loves me ;

C’est à désespérer, pas une créature ne m’aime ;
And if I die, no soul shall pity me.

Et si je meurs, pas une âme n’aura pitié de moi.
Nay, wherefore should they ? Since that I myself

Pourquoi en aurait-on, puisque moi-même
Find in myself no pity to myself.

Je ne trouve en moi-même aucune pitié pour moi-même ?

 

(Acte V, scène III)

 

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

S’ouvre de cette manière (fruit déjà pourri) Richard III :

 

Now is the winter of our discontent,
Ores voici l’hiver de notre déplaisir

Made glorious summer by this son of York :
Changé en glorieux été par ce fils d’York ;

And all the clouds that lour’d upon our house
Et tous les nuages qui menaçaient notre maison

In the deep bosom of the ocean buried.
Ensevelis au sein profond de l’océan.

Now are our brows bound with victorious wreaths,
Voici nos fronts parés de couronnes triomphales,

Our bruised arms hung up for monuments,
Nos armes ébréchées suspendues en trophées,

Our stern alarums chang’d to merry meetings,
Nos austères alarmes changées en gaies rencontres,

Our dreadful marches, to delightful measures.
Nos marches redoutables en pavanes exquises.

Grim-visag’d War hath smooth’d his wrinkled front :
Guerre, lugubre masque, a déridé son front :

And now, instead of mounting barded steeds
Et désormais, au lieu de chevaucher des coursiers harnachés

To fright the souls of fearful adversaries,
Pour effrayer les âmes d’ennemis timorés,

He capers nimbly in a lady’s chamber,
Il fait le leste et le cabri dans le boudoir d’une dame,

To the lascivious pleasing of a lute.
Au son lascif et langoureux d’un luth.

But I, that am not shap’d for sportive tricks,

Mais moi, qui ne suis pas formé pour ces folâtres jeux,

 

Arrêtons-nous un instant. « Tous les portraits littéraires postérieurs à la mort de Richard et qui servirent de sources pour donner de lui l’image d’un être contrefait, "dénaturé" par la nature même, concordent, remarque Gisèle Venet. Les malformations, réelles ou apocryphes, de son corps sont mises en avant par l’un des premiers "témoins", John Rous (v. 1411 – 1491), mais qui écrit après la mort de Richard. Il l’évoque "retenu dans le ventre de sa mère durant deux ans et naissant avec des dents et les épaules velues", petit, le visage mince, et "les épaules inégales, la droite plus haute que la gauche". More surenchérit pour décrire un Richard "mal formé de ses membres, le dos bossu, son épaule gauche beaucoup plus haute que la droite, un visage aux traits durs, et que l’on pourrait décrire comme guerrier" – "marqué au sceau de la rudesse", dira Richard de lui-même dès les premiers vers de la pièce. » Ces images négatives liées aux malformations de naissance sont héritées de l’Antiquité ou de la tératologie médiévale. Richard est un véritable Cacodémon (pour Platon, le beau, kalon, était si inséparable du bien, agathon, qu’un seul mot les définissait, kalonkagathon ; l’antonyme grec de kalon, le mot kakon, désigne inversement le noir, le laid, le mal, le chaos).

 

But I, that am not shap’d for sportive tricks,

Mais moi, qui ne suis pas formé pour ces folâtres jeux,

Nor made to court an amorous looking-glass ;
Ni fait pour courtiser un amoureux miroir,

I, that am rudely stamp’d, and want love’s majesty,
Moi, qui suis marqué au sceau de la rudesse et n’ai pas la majesté de l’amour,

To strut before a wanton ambling nymph ;
Pour m’aller pavaner devant une impudique nymphe minaudière ;

I, that am curtail’d of this fair proportion,
Moi, qui suis tronqué de nobles proportions,

Cheated of feature by dissembling Nature,
Floué d’attraits par la trompeuse Nature,

Deform’d, unfinish’d, sent before my time
Difforme, inachevé, dépêché avant terme

Into this breathing world scarce half made up,
Dans ce monde haletant à peine à moitié fait,

And that so lamely and unfashionable
Si boiteux et si laid

That dogs bark at me, as I halt by them ;
Que les chiens aboient quand je les croise en claudiquant ;

Why, I, in this weak piping time of peace,
Eh bien, moi, en ce temps de paix alangui à la voix de fausset,

Have no delight to pass away the time,

Je n’ai d’autre plaisir pour passer le temps
Unless to spy my shadow in the sun,

Que d’épier mon ombre au soleil,
And descant on mine own deformity.

Et de fredonner des variations sur ma propre difformité.
And therefore, since I cannot prove a lover,

Et donc, si je ne puis être l’amant
To entertain these fair well spoken days,

Qui charmera ces jours si beaux parleurs,
I am determined to prove a villain,

Je suis déterminé à être un scélérat,
And hate the idle pleasures of these days.

Et à haïr les frivoles plaisirs de ces jours.

 

[Texte de Shakespeare établi par Gisèle Venet. Traduction par Jean-Michel Déprats.]

 

L’on assiste bien, d’emblée, à la tragédie « personnelle » de Richard III, dernier de tous les Plantagenêts. Et remarquons que Shakespeare l’a déjà montré, dès Henry VI, replié sur un « moi » meurtrier l’isolant du monde : « Je n’ai pas de frère, je n’ai rien d’un frère ; / Et ce mot d’amour, que les barbes grises appellent divin, / Est bon pour les êtres qui possèdent des semblables, / Pas pour moi : je suis moi-même unique. »

Quand Richard affirme, en conclusion de son autoportrait sans concession, « Je suis déterminé à être un scélérat » (I am determined to prove a villain), il joue – ainsi que le remarque avec justesse Gisèle Venet – de la polysémie du langage pour s’affirmer comme individu libre de ses choix, quand bien même il subirait le déterminisme qui veut qu’il transgresse.

 

Aller plus loin :

Looking for Richard, film documentaire américain réalisé par Al Pacino et sorti en 1996, avec Al Pacino (Richard III), Penelope Allen (la reine Elizabeth), Alec Baldwin (Clarence), Kevin Spacey (Buckingham), Winona Ryder (Lady Ann), Estelle Parsons (Margaret), Aidan Quinn (Richmond), Harris Yulin (le roi Edouard).

– William Shakespeare, Histoires, tome I [Œuvres complètes, III], trad. de l’anglais par Line Cottegnies, Jean-Michel Déprats et Jean-Pierre Vincent, édition publiée sous la direction de Jean-Michel Déprats et Gisèle Venet, avec la collaboration de Line Cottegnies, Anny Crunelle-Vanrigh, Marie-Thérèse Jones-Davies, Yves Peyré et Henri Suhamy, édition bilingue, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 2008.

12 octobre 2017

[Texte] Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, Littérature et théâtre 1/6, par Matthieu Gosztola

La nouvelle série que nous propose Matthieu Gosztola a trait à la littérature sous toutes ses formes : à la fois méditation philosophique/philologique et exercice de style.

« There are more things in heaven and earth, Horatio, / Than are dreamt of in your philosophy » (Hamlet).

Ce que nous enseigne Shakespeare en catimini, c’est que la vie est cette merveille merveilleuse s’imposant à nous, que toute notre science, notre philosophie ne pourraient ni engendrer, ni ériger, ni même imaginer ; seuls nos rêves, peut-être, le pourraient.

La vie est, dans son essence (dans notre essence), ce qui ne peut que dépasser toute notre espérance.

 

Car Cléopâtre existe. Car Antoine existe. Car Cléopâtre et Antoine existent, existaient. Ensemble.

Cléopâtre le sait lorsqu’affinant sa vision du monde grâce au ciseau de la poésie, elle s’emporte (crue véritable), ainsi :

 

I dreamt there was an Emperor Anthony.

J’ai rêvé d’un empereur du nom d’Antoine.

O, such another sleep, that I might see

Oh ! dormir encore d’un pareil sommeil, pour revoir

But such another man !

Un pareil homme !

[…]
His face was as the heav’ns, and therein stuck
Son visage était comme les cieux, un soleil et une lune y brillaient,

A sun and moon, which kept their course, and lighted

Qui poursuivaient leur course, et éclairaient
The little O, th’earth.

Ce petit O, la terre.

[…]
His legs bestrid the ocean ; his rear’d arm
Son pas enjambait l’océan ; son bras dressait

Crested the world. His voice was propertied

Un cimier sur le monde. Sa voix n’était qu’harmonie
As all the tuned spheres, and that to friends ;

Comme les sphères à l’unisson, quand il parlait à des amis ;
But when he meant to quail and shake the orb,

Mais s’il voulait terrifier et ébranler le globe,
He was as rattling thunder. For his bounty,

Il grondait comme le tonnerre. Sa munificence
There was no winter in’t ; an autumn ‘twas,

Ne connaissait pas d’hiver ; c’était un automne même,
That grew the more by reaping. His delights

Où plus on moissonne, plus la récolte est drue. Ses plaisirs
Were dolphin-like ; they show’d his back above

Étaient autant de dauphins, qui s’ébattaient
The element they liv’d in. In his livery

Au-dessus de l’élément où il vivait. Sous sa livrée
Walk’d crowns and crownets ; realms and islands were

Marchaient couronnes et diadèmes ; îles et royaumes,
As plates dropp’d from his pocket.

Comme pièces d’argent, tombaient de ses poches.

[…] if there be, nor ever were one such,

[S]i un tel homme existe, ou a jamais existé,

It’s past the size of dreaming. Nature wants stuff

Il dépasse tous les rêves, la nature manque d’étoffe

To vie strange forms with fancy ; yet t’imagine

Pour rivaliser de prodiges avec les songes ; pourtant, imaginer

An Anthony were nature’s piece ‘gainst fancy,

Un Antoine serait une prouesse de la nature,

Condemning shadows quite.

Réduisant à néant les chimères des songes.

 

[Texte de Shakespeare établi par Gisèle Venet et Line Cottegnies ; traduction par Jean-Michel Déprats et Gisèle Venet.]

 

Je ne résiste pas – maintenant – au plaisir de vous offrir la traduction du poète Yves Bonnefoy, certes moins fidèle, mais peut-être plus juste dans sa formulation « Ses plaisirs / Étaient tels des dauphins, ils trouaient de son dos / L’océan de sa vie. » pour His delights / Were dolphin-like ; they show’d his back above /The element they liv’d in. :

 

J’ai rêvé un empereur : Antoine.

Ah, un autre sommeil, semblable ! Rien que pour voir

Un autre homme semblable ! […]

Son visage, c’était le ciel, il y avait en lui

Un soleil, une lune. Ils suivaient leur cours,

Ils éclairaient ce o minuscule, la terre. […]

Ses jambes chevauchaient l’Océan. Son bras levé,

C’était le cimier du monde. Sa voix, pour ses amis,

C’était la musique même des corps célestes.

Mais quand il entendait terrifier l’univers,

C’était alors le tonnerre qui roule. Sa bonté

Ne connaissait aucun hiver. C’était un automne

Qui donnait d’autant plus qu’on y récoltait. Ses plaisirs

Étaient tels des dauphins, ils trouaient de son dos

L’océan de sa vie. Sous sa livrée

Allaient des princes et des rois. Des royaumes, des îles

Comme pièces d’argent tombaient de ses poches…

 

Aller plus loin : William Shakespeare, Tragédies, tome II [Œuvres complètes, II], trad. de l’anglais par Line Cottegnies, Jean-Michel Déprats, Robert Ellrodt, Richard Marienstras, Yves Peyré, Henri Suhamy et Gisèle Venet, édition publiée sous la direction de Jean-Michel Déprats avec la collaboration de Gisèle Venet, préface d’Anne Barton, édition bilingue, textes établis, présentés et annotés par les traducteurs et traductrices, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 2002.

 

NE MANQUEZ PAS…

Ne manquez pas la représentation des Tragédies romaines [Coriolan, Jules César et Antoine et Cléopâtre de Shakespeare], à Chaillot, du 29 juin au 5 juillet 2018 (Ivo van Hove / Toneelgroep Amsterdam).

25 mars 2017

[Texte] Matthieu Gosztola, De courant (8/8)

Voici les dernières cascades poétiques dans la nouvelle série que nous a proposée Mathieu Gosztola – que nous remercions encore. [ Lire "De courant 7"]

pour faire les oreilles irritées

avec la peur les mots

plus haillons

au fur et à

 

mesure que je m’

épuise dans le sans-

sommeil des nuits

pour n’être plus rien

 

*

 

qu’un fantôme vidé de ce qu’il a enfoui ôté de lui-

            même mangé en multitude jusqu’

en ses parties très retirées par 1 colonie

de fourmis noires et rouges 1 colonie

 

sans anicroche je me dé

munis des mots et des silences qui sont l’au

tour la vie d’après dé

pendra de l’oubli qu’on mène mon

 

*

 

destin de

courant pour

me défaire

jusqu’                       

 

*

 

au poème

30 novembre 2016

[Création] Matthieu Gosztola, De courant (7/8)

Voici, pour l’avant-dernière fois, huit nouvelles cascades poétiques dans la nouvelle série que nous a proposée Mathieu Gosztola – que nous remercions encore. [ Lire "De courant 6"]

 

mise les agenouillements mais j’

échoue à plus

au pire moment

de mon sursis j’ai vécu

 

la tranquillité de me savoir

fait je n’ai plus d’égards

pour la pourriture des marais

 

*

 

ou des phrases depuis

la vie est moins sai

sissante elle est plus

multiple les mots sont

 

la même broussaille

où dormir

je me sens peuplé libre

de la vie qui ne connait plus

 

*

 

le mariage coutumier de

soi avec la vie

où je suis en mensonge

pour ne pas être un gouffre

 

ambulant et vrillant les

vivants sur les

collines apaisées

ce n’est pas le grand nombre

 

*

 

je ne me désapprends pas

de la mort les vivants parfois

sont sans honte et re

prennent la chasse alors que

 

les blessures mettent certains

étourdis à côté

de leurs corps je me mets

convenable dans les mots

19 octobre 2016

[Chronique] L’Å“uvre photographique d’Adrienne Arth, par Matthieu Gosztola

Si « parler, ce n’est pas voir » (Maurice Blanchot, L’Entretien infini), s’il existe « une disjonction entre le voir et le dire » (Gilles Deleuze, Pourparlers), l’œuvre d’Adrienne Arth invite à une théorisation de la pratique photographique. Cette pratique du soleil sur le monde.

« Avec la Photographie, nous entrons dans la Mort plate », prévient Roland Barthes dans La Chambre claireSarah Moon, de qui Adrienne Arth est fille, même si elle entretient également des liens étroits avec des artistes comme John Batho, Mario Giacomelli ou encore Saul Leiter, ne nie pas l’étreinte de la photographie avec la mort, écrivant : « Toutes les photographies sont le témoin, si ce n’est le souvenir d’un moment qui autrement serait perdu pour toujours ». Ce moment élu devient dramatique à hauteur de son élection, sauvé de la mort autant que renvoyé à elle. Parvenant au présent de nos vies tout en signifiant irrévocablement sa distance, son passé.

Mais Adrienne Arth comme Sarah Moon s’attachent à montrer ― précisément ― en quoi « le regard est l’instrument par où la lumière s’incarne », ainsi que l’écrit Jacques Lacan dans « Qu’est-ce qu’un tableau ? » « [J]e suis regardé, c’est-à-dire je suis tableau », ajoute le psychanalyste.

Afin de faire en sorte que tout ce qui est regardé soit tel, Adrienne Arth s’attache à retravailler incessamment l’image, au moyen de la surimpression, par exemple, mais ce procédé, s’il est le plus visible, est loin d’être le seul : dégradations écloses lors du « développement » minutieusement orchestré (l’ordinateur ici n’est que le prolongement d’une sensibilité) ; tâches, accidents de lumière ; légers flous permis par un mouvement impromptu claquemuré librement dans son imprécision au moyen ― peut-on penser ― du temps agrandi de la pose…

Y a-t-il chez cette photographe une volonté de transformer la réalité, de la détourner à son profit ? Les modifications apportées sur le terrain originel de l’image sont surtout, contrairement à ce qu’il semble de prime abord, façon de rendre sensible la beauté de ce qui s’impose. De ce qui s’impose au point de tenir entièrement captive l’attention pour la faire se révéler à elle-même autant qu’à ce qui est.

Retravailler l’image, oui, mais pour lui permettre de se fondre en sa nudité originelle, celle-ci serait-elle fantasmatique. Aussi les modifications apportées naissent-elles entièrement de ce qui est capté, de son surgissement, de l’inattendu que cela projette et au sein duquel cela se meut.

Adrienne Arth nous force à renouveler notre rapport au monde, à faire en sorte qu’il devienne musical. Elle nous invite à considérer ce qui s’offre aux sens comme un ensemble infini d’harmoniques face auxquelles il s’agirait de s’accorder, les yeux ouverts – comme une main peut s’ouvrir – dans le cours du visible, nappe phréatique communiquant avec toutes les strates de l’émotion.

Et elle va plus loin que la photographe allemande Germaine Krull qui avançait : « Chaque angle nouveau multiplie le monde par lui-même ». Elle va jusqu’à cet aveu de Sarah Moon : « Quelquefois je ne suis même pas sûre d’avoir vu ce que j’ai cru voir ». Alors s’agit-il pour Adrienne Arth d’agrandir ce trouble, en pétrissant la pâte de l’image. « Une œuvre d’art », notait déjà Valéry, « devrait toujours nous apprendre que nous n’avions pas vu ce que nous voyons ».

 

Voir également :

http://www.fwm-lukm.com/photos/

http://www.transfiguring.net/fr/les-artistes/adrienne-arth

&

Méditerranée : d’une terre l’autre, photographies d’Adrienne Arth, textes de Claude Ber, Dan Bouchery, Yves Boudier…, Paris, Éditions de l’Amandier, collection Photo-Graphie, 2007. 

Méditations de lieux, photographies d’Adrienne Arth, textes de Claude Ber, Joëlle Gardes…, Paris, Éditions de l’Amandier, 2010. 

Des poètes dans la nature, photographies d’Adrienne Arth, textes de Sophie Loizeau, Roland Nadaus, Mario Urbanet…, Parc naturel régional de la haute Vallée de chevreuse et Maison de la poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines / Éditions de l’Amandier, 2011.

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