Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah, Les éditions de Minuit, 2018, 192 pages, 15 €.
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L’amour avec un homme : une tempête. […] Il arrive à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, il retire sa veste de cuir bleu nuit, il se déshabille, il se jette dans mon lit tout de suite, il me dévore. […] Il me réveille avec ses doigts au plus profond de moi […]. L’intensité entre nous est trop forte, des orages éclatent. Il devient mauvais, il crie à en faire trembler les murs […]. Un mot de trop et il se met à crier à nouveau, à dire c’est plus possible c’est plus possible, à claquer les portes. Il se laisse rattraper in extremis […]. Il veut faire l’amour tout le temps, absolument tout le temps. Il ne me laisse dormir que lorsque je suis malade. […] Il [est] le loup, voilà , c’est ça, il finira par me dévorer. […] Il me dévore. Il a tout le temps envie de faire l’amour. Il provoque des disputes, de plus en plus violentes. Il me mord. […] Le lendemain, il provoque une dispute au petit déjeuner. Il hurle, il vocifère tout contre mon visage. Il me fait peur. Il m’arrache la peau du bras avec ses ongles en cherchant à me retenir lorsque je saute dans un taxi, pour en finir. Il ne sait pas que je saigne, et que je ne veux plus jamais le revoir. […] Parfois, il devient fou. Fou de rage […]. Il se met à hurler, il se jette sur moi, me griffe le visage avec, sur le sien, un air monstrueux. Il est pire qu’un ogre de conte. Il m’en veut, de tout, de lui voler son temps, de lui voler sa jeunesse […]. Il a l’apparence d’une bête, d’une bête furieuse, il rugit […]. Il ne sait pas que je pleure dans ma douche chaque matin, que j’ai mal au ventre chaque soir, que je ne dors plus sans somnifères. […] Il me frappe et ma joue garde longtemps la trace rouge de ses doigts étalés sur ma peau blanche. […] Il ne supporte plus rien, il déteste que je sois fatiguée, que je veuille dormir tôt le soir, il veut qu’on parle toute la nuit, qu’on fasse l’amour sans relâche. […] Il s’énerve contre moi, il frappe ma poitrine avec ses poings serrés […]. Il m’insulte dans un RER bondé […]. Il veut arrêter cette histoire, cette fois-ci il ne plaisante pas, c’est pour de bon. Il dit je ne veux plus avoir de tes nouvelles. Il dit je ne te donnerai plus des miennes. […] Il me regarde pleurer, l’air sévère, les bras croisés.
S’il est vrai que la narratrice de Ça raconte Sarah pourrait reprendre à son compte, illusoirement, ces mots de L’invention de Morel : « la joie de contempler [mon amour] sera l’élément où je vivrai pour l’éternité », est-ce là , ainsi que l’écrit Estelle Lenartowics dans L’Express (22 août 2018), « l’histoire d’un amour », du « grand amour, toujours premier, toujours unique » ? Est-ce là l’histoire « de l’absolu amoureux » ?
Est-ce là , ainsi que l’écrit Bernard Pivot dans le Journal du dimanche (16 septembre 2018), la description de « l’amour fou » ? Sont-ce là les « élans du cœur, le feu des corps, l’exaltation des esprits » ?
Est-ce là , ainsi que l’écrit Emmanuelle Rodrigues dans Le Matricule des anges (n° 196, septembre 2018), l’histoire d’un « amour qui brûle jusqu’à l’incandescence » ?
Oh mais pardon ! Nous avons mal recopié. Soyons plus concentré, recopions soigneusement. Consciencieusement. L’amour avec une femme : une tempête. […] Elle arrive à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, elle retire sa veste de cuir bleu nuit, elle se déshabille, elle se jette dans mon lit tout de suite, elle me dévore. […] Elle me réveille avec ses doigts au plus profond de moi […]. L’intensité entre nous est trop forte, des orages éclatent. Elle devient mauvaise, elle crie à en faire trembler les murs […]. Un mot de trop et elle se met à crier à nouveau, à dire c’est plus possible c’est plus possible, à claquer les portes. Elle se laisse rattraper in extremis […]. [E]lle veut faire l’amour tout le temps, absolument tout le temps. Elle ne me laisse dormir que lorsque je suis malade. […] [E]lle [est] le loup, voilà , c’est ça, elle finira par me dévorer. […] Elle me dévore. Elle a tout le temps envie de faire l’amour. Elle provoque des disputes, de plus en plus violentes. Elle me mord. […] Le lendemain, elle provoque une dispute au petit déjeuner. Elle hurle, elle vocifère tout contre mon visage. Elle me fait peur. Elle m’arrache la peau du bras avec ses ongles en cherchant à me retenir lorsque je saute dans un taxi, pour en finir. Elle ne sait pas que je saigne, et que je ne veux plus jamais la revoir. […] Parfois, elle devient folle. Folle de rage […]. Elle se met à hurler, elle se jette sur moi, me griffe le visage avec, sur le sien, un air monstrueux. Elle est pire qu’une sorcière de conte. Elle m’en veut, de tout, de lui voler son temps, de lui voler sa jeunesse […]. Elle a l’apparence d’une bête, d’une bête furieuse, elle rugit […]. Elle ne sait pas que je pleure dans ma douche chaque matin, que j’ai mal au ventre chaque soir, que je ne dors plus sans somnifères. […] Elle me frappe et ma joue garde longtemps la trace rouge de ses doigts étalés sur ma peau blanche. […] Elle ne supporte plus rien, elle déteste que je sois fatiguée, que je veuille dormir tôt le soir, elle veut qu’on parle toute la nuit, qu’on fasse l’amour sans relâche. […] Elle s’énerve contre moi, elle frappe ma poitrine avec ses poings serrés […]. Elle m’insulte dans un RER bondé […]. Elle veut arrêter cette histoire, cette fois-ci elle ne plaisante pas, c’est pour de bon. Elle dit je ne veux plus avoir de tes nouvelles. Elle dit je ne te donnerai plus des miennes. […] Elle me regarde pleurer, l’air sévère, les bras croisés.
Cela change-t-il quelque chose ? Je vous le demande. Est-ce là bien différent ? Du reste, changer les pronoms ne contrevient pas le projet littéraire de l’auteure, puisque celle-ci a confessé à Sophie Joubert (dans L’Humanité, le 31 août 2018) qu’elle ne voulait pas « qu’on lise cette histoire […] comme un manifeste lesbien. C’est plus politique de montrer ce qu’est une passion, au-delà du sexe des protagonistes ».
L’auteure, dans la façon qu’elle a, par le roman, de défendre la passion vécue jusqu’à son point de rupture, jusqu’à la rupture et à l’expérience de « désorientation existentielle » qui en est le
cœur battant, l’auteure semble s’être inspirée de cet aveu de Frédéric Boyer qui, dans la présentation qu’il a donnée de sa traduction (du sanscrit) du Kâmasûtra (P.O.L, 2015), écrivait : « Il n’y a pas longtemps, au restaurant, un ami me parlait de la nécessité de s’extraire en vieillissant des liaisons folles et dévoreuses, de l’obsession pour une personne […]. Je l’écoutais poliment en le trouvant soudain triste et pâle, presque malade. Je buvais mon verre de vin sans oser lui répondre que je pensais très exactement le contraire. À vouloir fuir ce qu’on identifie, comme un enfant peureux passé la cinquantaine, à la destruction, on ne voit pas que la destruction, les puissances de la mort et de la déchéance, trouvent précisément refuge dans cette sorte de retenue, de respect de soi, de non-folie ou de sagesse, cette illusion d’indépendance, qui nous fait errer comme des zombies à l’intérieur de nos petites existences vides, propres et apparemment rangées. J’aurais pu lui répondre, mais je ne l’ai pas fait, qu’il fallait au contraire se préparer à tout ce dont on ne pouvait pas se sauver. »
Ainsi, en réalité, n’en déplaise à Estelle Lenartowics, n’en déplaise à Bernard Pivot, n’en déplaise à Emmanuelle Rodrigues, l’auteure ne parle pas de l’amour* ; elle parle de la passion, elle parle de cette façon que peut avoir la vie, presque à son corps défendant (il faut interroger la pulsion de mort dans toute pulsion de vie), d’irrésistiblement s’approprier ces paroles de Monelle (cf. Marcel Schwob, Le Livre de Monelle) : « Sois semblable aux roses : offre tes feuilles à l’arrachement des voluptés, aux piétinements des douleurs. Ne te dirige pas vers des permanences ; elles ne sont ni sur terre ni au ciel. »
Encore s’agit-il d’une certaine forme de passion (d’une certaine forme que prend la passion), c’est-à -dire d’une passion modulée comme délire d’appropriation et de reconnaissance, dé-lire qui tient, peut-on penser, davantage de la psychopathologie que d’un irrésistible-élan-vers, lequel se révélerait, par essence, liant, ou pont délicat (fait pour deux corps), mouvement en tout cas (inlassable) ajoutant une vie à une vie, sans rien ôter, dans ce mouvement qui offre l’une à l’autre, à leurs singularités respectives…
Un corps face à un autre corps. Des paroles face à d’autres paroles. Des silences face à d’autres
silences. Non-dits ou vrais silences ? Une vie face à une autre vie. Et le désir. Foudroyant (suivant la terminologie des romans de gare). L’auteure exalte, dans Ça raconte Sarah, la lutte – nous l’avons vu, nous l’avons senti – entre ces deux corps, entre ces deux vies. Dans le lieu sans frontières (pense-t-on, mais l’on se trompe) des relations humaines, seraient-elles en prise avec l’intensité nue, ineffable, du désir, il est une autre puissance, bien plus puissante encore : la douceur. « La douceur est d’abord une intelligence, écrit la psychanalyste Anne Dufourmantelle dans Puissance de la douceur, de celle qui porte la vie, et la sauve et l’accroît. Parce qu’elle fait preuve d’un rapport au monde qui sublime l’étonnement, la violence possible, la captation, la peur en pur acquiescement, elle peut modifier toute chose et tout être. Elle est une appréhension de la relation à l’autre dont la tendresse est la quintessence. […] Si elle peut […] être belle, […] entrer dans une danse sacrée avec le corps de l’autre, désiré, elle n’est pas sans secret. C’est-à -dire sans liberté jusqu’au dernier instant. »
La douceur ne reconduit pas – poliment – à la porte la fougue, bien au contraire. Comme en témoignent, par exemple, ces fragments arrachés à l’œuvre de Stéphane Bouquet : Nous faisons très profondément l’amour dans la pièce où des ouvriers à côté changent des fenêtres. La pluie qui cogne le zinc produit un crépitement de douceur. […] Chaque baiser profondément pensé. […] Même l’intérieur de la bouche que je lui ai appris qu’on pouvait caresser. Même l’arrière caverne protégée des dents avec la limace douce de la langue. On se bavait littéralement dessus.
La douceur, passons. C’est démodé ? Reprenons. Dans Ça raconte Sarah, l’auteure décrit, entre un « je » et un « elle », l’agôn (la lutte, l’effort). Irait-on ? Irait-on jusqu’à conseiller à Pauline Delabroy-Allard (qui avoue à mi-mot, au détour d’interviews, pratiquer l’autofiction) l’épicurisme ?
Comme l’a rappelé Claude Romano, l’épicurisme fait appel non à l’effort, mais à la détente. Non à la contention du vouloir, mais à la limitation du désir. La sagesse que préconise l’épicurisme est d’abord un renoncement à la soif chimérique d’un infini de satisfactions. Est d’abord un renoncement à la crainte de ce que nous ne pouvons éviter (la mort). Est d’abord un recentrement de l’âme sur les plaisirs, présents et passés. N’est pas Hercule triomphant de toutes ses épreuves le héros épicurien, mais le sage qui se retire dans son jardin, laissant de côté l’ambition, l’affairement, la politique. Est atteinte sans combat la sagesse ; il s’agit d’éliminer les vaines attentes, et de reconnaître « les limites de la vie » : « Celui qui connaît les limites de la vie sait qu’il est facile de se procurer de quoi retrancher la sensation de douleur liée à un manque, et de faire de la vie tout entière une vie des plus accomplies ; de sorte qu’il n’a nul besoin, en plus, des choses qui comportent la lutte » (Maximes capitales, XXI, trad. D. Delattre, in Dir. Daniel Delattre et Jackie Pigeaud, Les Épicuriens, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 2010). L’épicurisme, vieux jeu ?
* Et il est de l’amour jusque dans la fraternité, comme le montre magnifiquement La grande illusion de Jean Renoir (1937).
manière, avec la – belle – convention de la collection Folio+Collège, donnons la parole à l’un de ses meilleurs amis, Eugène Demolder, qui écrit cette « notice » dans L’Art moderne (n° 11), en 1902 (Jarry mourra cinq ans plus tard) : « Alfred Jarry est un des écrivains les plus curieux de la nouvelle génération. Il y a un diable, un savant et un profond artiste dans ce petit Breton parisianisé, aux cheveux noirs, dont les yeux perçants et vifs scrutent avec ténacité et perspicacité les hommes et les choses, et dont la bouche esquisse des sourires si ironiques. Jeune encore, il a donné les choses les plus diverses et les plus inattendues, sautant de caricatures féroces, si puissantes qu’elles paraissent du Daumier écrit, à des phrases décrivant avec […] magnificence les temps néroniens. Son style fort, salé, énergique, – et, quand il le veut, d’un hermétisme rare, – jongle avec les brillants écus de Rabelais ou avec les médailles de bronze de Tacite. Jarry aime les
marionnettes : il en a fabriqué de prodigieuses […]. Son premier livre parut en 1894 au Mercure de France : Les Minutes de sable mémorial. En 1895, la même librairie édita César Antéchrist (c’est là deux bouquins des plus curieux) et, en 1896, le fameux Ubu Roi, la sanglante et bouffonne satire du « pignouf » contemporain, la flagellante personnification de l’égoïsme bourgeois. Grand succès ! Armand Silvestre prôna Ubu. Le 10 décembre 1896 la pièce fut jouée au théâtre de l’Œuvre. Apothéose et scandale ! […] En 1897, Jarry publia au Mercure de France un livre bizarre : Les Jours et les Nuits, roman d’un déserteur, et, chez l’éditeur Fort, un recueil de nouvelles […] : L’Amour en visite. En 1899, le Mercure de France distribua un roman singulier tiré à un petit nombre d’exemplaires autographiés : L’Amour absolu. La Revue blanche réédita Ubu Roi en 1900 avec, en complément, Ubu enchaîné. Puis elle donna le beau roman Messaline où l’on trouve les pages […] les plus colorées qu’on ait écrites par ces temps de « quo vadisme » sur l’ancienne Rome. Enfin paraîtra […] un nouveau roman : Le Surmâle ; j’assure que le h
éros tient les promesses du titre. Entre-temps Jarry a publié en 1899 le Petit Almanach du Père Ubu et en 1901, chez Vollard, l’Almanach du Père Ubu pour le XXe siècle. Il a fondé avec Remy de Gourmont, en 1894, l’Ymagier, et collabora aux cinq premiers numéros. Jarry a donné des vers et de la prose à différents périodiques. Aujourd’hui, on remarque fort ses « Spéculations » et ses « Gestes » à la Revue blanche. L’homme « privé » est très habile pêcheur à la ligne, cycliste remarquable et adroit tireur » [Cf. Alastair Brotchie, Alfred Jarry, une vie pataphysique, traduit de l’anglais par Gilles Firmin, révision par Thieri Foulc (titre original : Alfred Jarry: A Pataphysical Life, MIT Press, 2011), Les Presses du réel, collection « Hors série », 2019.]
pièce : « Merdre ! » […] [L]es réactions indignées furent immédiates. « De tous les points de la salle, un formidable tumulte de protestations s’était vite levé, tumulte mêlé de cris, de sifflets, de miaulements, d’ululements et d’aboiements, et qui ne trouvait que trop de prétextes à se renouveler constamment, dans les grossièretés ignominieuses de presque toutes les phrases du dialogue », rapporta un critique. Quelques spectateurs quittèrent les lieux. D’autres se mirent à échanger des invectives si violentes que, sur scène, les acteurs s’arrêtèrent durant un quart d’heure. On s’échangeait des variations baroques sur « le mot ». Le spectacle était maintenant dans la salle. Agitant son chapeau, Willy s’exclamait : « Enchaînons ! » Dans son souvenir, la moitié du public était enthousiaste, et l’autre prise de fureur. Jean de Tinan encourageait simultanément les deux camps par des applaudissements bruyants et des sifflements aigus. Mais cette fois, Gémier s’était armé d’une trompe de tramway pour s’imposer au public. Il parvint à rétablir un peu de calme, mais à chaque « Merdre ! » – et il y en avait – le tumulte reprenait. À l’un d’eux, un spectateur répondit « Mangre ! », suscitant l’hilarité générale. Le gros critique Francisque Sarcey, qu’une jeune femme derrière lui qualifia de « vieux con », quitta la salle à la fin du premier acte. Le digne Jules Lemaître
hésitait : « C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? » […] Sosthène [Morand] […] proférait des menaces et des insultes en chinois et en arabe, et de ses bras infinis en paraissait saupoudrer les fauteuils. […] À la fin du premier acte, Gémier s’avança sur le devant de la scène pour crier un autre « Merdre ! ». Sa présence en imposa au public, qui resta coi, puis applaudit, mais le brouhaha repartit après la pause. […] Finalement, précise Georges Rémond, « Gémier Ubu roi, majestueux, vint, une dernière fois, à la rampe, leva, de dessus son noble visage, le masque en poire triangulaire qui obturait son nez et, cette fois, d’une voix claire, roulant comme le tonnerre et les tambours, impérieuse comme celle d’Hercule entrant chez Augias, clama : “Merrrrdrrrrreâ€. Puis, son masque à la main, déclara : “La pièce que nous venons de représenter est de M. Alfred Jarry !†» Nouveau tumulte. Le rideau tomba, il n’y eut pas de rappels, la salle fut éclairée par intermittences pour essayer de calmer le public. Les altercations continuèrent, avec parfois des coups de poing, et un usage fréquent du « mot ». La police fut appelée à la rescousse pour que le théâtre soit évacué. »
l’accompagna, sa brève vie durant (comme fut accompagnée, pour d’autres méfaits*, son amie et confidente Rachilde), il nous faut nous plonger dans la presse et les publications de l’époque. Ainsi, Félix Duquesnel (1832-1915), chroniqueur du Gaulois, romancier puis directeur de théâtres, écrit dans Le Gaulois (n° 5514, 12 décembre 1896) : « Pour une fois, par hasard, où j’aurai mis mon pied dans le théâtre de l’Œuvre, – ce qui peut-être me portera chance –, j’aurai assisté à un spectacle qui n’est point banal, mais manque vraiment d’antisepsie, car la désinfection s’impose. J’avais ouï dire qu’Ubu Roi était une farce extraordinaire, un divertissement de dilettante d’avant-garde, sorte de chef-d’œuvre de fantaisie truculente – que sais-je encore ? On nous promettait bizarre flambée et comique en verdeur ! Hélas ! j’ai simplement assisté à l’exhibition d’une fumisterie enfantine, dont la fantaisie consista surtout dans l’emploi réitéré du mot fameux de Cambronne. Or ce mot original et héroïque, quand le héros de Waterloo le jeta en réponse aux Anglais, a paru simplement malpropre alors qu’il fut le point culminant et répété d’un dialogue. Quant au divertissement, il a été médiocre et ne m’a pas communiqué le feu sacré, en dépit de « la chandelle verte », qui coula, toute la soirée, en stalactites sinistres. Ce spectacle de « Marionnettes désolantes » qui a la
prétention d’être reflet de Shakespeare, et comme une parodie de Macbeth, qui abrite ses grossièretés derrière des formes de vieux langage, pour se donner un parfum rabelaisien, n’est en somme qu’une farce de mauvais goût, et vraiment un homme de sens commun ne saurait prendre au sérieux cette mystification de collégien en goguette, où le curé de Meudon, pas plus que le grand tragédien anglais, n’ont rien à voir. – Ils ont même dû être bien étonnés que leurs noms aient été mêlés à l’aventure, – si toutefois il est des étonnements posthumes. Le public, lui, a paru écœuré ; le mieux qu’il eût pu faire eût été de prendre la porte, le silence des peuples étant la véritable leçon des Rois, fussent-ils Ubu ; il a préféré protester par des hurlements de chien et miaulements de chats, assortis. […] Il est inutile, d’ailleurs, de s’arrêter plus longtemps sur de pareilles misères, elles sont au-dessous de toute critique, et le public, en somme, en a fait bonne justice, avec les bordées de sifflets qui ont accompagné le baisser du rideau, mêlant leurs notes aiguës à quelques applaudissements ironiques. La pièce ne devait avoir qu’une seule représentation ; si cependant on se décidait à en donner une seconde, tout me porte à croire que ce ne pourrait être qu’à la Salpêtrière. Est-ce à dire, toutefois, qu’une soirée comme celle-ci soit inutile ; non certes, elle contribuera, peut-être, par ses excès même, à un réveil du sens commun, et nous fera enfin sortir, tous, tant que nous sommes, de notre indifférence idiote, et de notre nonchalante lâcheté ; car il serait vraiment temps d’avoir le courage de secouer le joug des mots, d’échapper au snobisme des impuissances et des malpropretés ; et de repousser la tyrannie trop subie des raseurs prétentieux, grands perfectionneurs de l’ennui ! »
la Musique, vingt-deuxième année, 1896 (Ollendorff, 1897) : « Elle ne fut pas drôle – oh ! mais pas drôle du tout, – la farce guignolesque qu’un jeune homme, presque un enfant, M. Alfred Jarry a fait représenter sous le titre d’Ubu Roi, au théâtre de l’Œuvre, où elle était annoncée « truculente », et attendue comme telle avec quelque curiosité ; elle a produit un effet piteux : celui-là , seul, que pouvait produire une semblable mystification. On ne s’est point fâché, on a pris la chose comme il la fallait prendre : en riant, et puisque l’innocent auteur d’Ubu Roi avait totalement oublié de divertir son public, celui-ci a tâché de se divertir lui-même ; à partir du second acte, la soirée n’a été dans la salle qu’une suite de lazzis, dont le moins spirituel était assurément moins inepte, et surtout moins écÅ“urant, que ce qui se disait sur la scène. Que s’y disait-il donc ? – « M… » presque à chaque phrase. Et c’est par là et aussi par les changements de décors, remplacés par des pancartes indicatrices, que le jeune fumiste s’est posé, mais oui, en descendant de Shakespeare… Pauvre Will ! Tenons compte à M. Gémier des efforts qu’il a faits sous le masque et qui – ce n’est assurément pas sa faute – n’ont guère été couronnés de succès. Puis, glissons sur cette inutile et fâcheuse soirée d’Ubu Roi. Ce n’est pas seulement que ça soit sale, mais ça tient de la place. »
fécale et naïve contre les rois, gent brutale, cupide et grande exploiteuse de peuples. Je ne reprocherai pas à cette farce son excessive grossièreté, encore que la grossièreté ne soit nullement de mon goût. Il faut se rappeler que les satiriques les plus puissants, Aristophane, Swift, Rabelais, Voltaire, s’en sont servis et en ont tiré parfois des effets extraordinaires de comique. Mais dans Ubu roi, M. Alfred Jarry n’a mis aucune invention, rien qui soit neuf. Toutes ses scènes ont traîné dans les opérettes ; nous en avons les yeux et les oreilles rebattus. Et puis, pourquoi une comédie guignolesque ? Le genre guignol convient à des enfants : il les amuse par son énormité même. Mais il n’a aucune chance de plaire à des grandes personnes dont le goût mieux formé a besoin d’apprécier des finesses et des nuances. »
Cette angoisse que fait parler inlassablement Emaz, parce que c’est inlassablement qu’elle paraît, est très proche du sentiment de nausée qui touche chacun de nous et que Sartre a su formuler avec distance : « Ce moment fut extraordinaire. J’étais là , immobile et glacé, plongé dans une extase horrible. Mais, au sein même de cette extase quelque chose de neuf venait d’apparaître ; je comprenais la nausée, je la possédais. Exister, c’est être là , simplement ; les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. ». Encore la nausée émazienne est-elle plus accentuée que la nausée sartrienne. Car si les « existants […] se laissent [encore] rencontrer » chez Sartre, chez Emaz, chaque être est enfermé « dans son îlot d’être » (Sauf).
cruellement de réalité. Bien sûr, l’« îlot » présente une réalité qui concerne en propre un être (et n’a de sens et de réalité que par rapport à cet être et cet être seulement, étant contenue en lui). Mais cette réalité fait défaut à l’être concerné par elle, étant donné qu’il est impossible à ce dernier de se connaître lui-même. Chaque fois qu’il le souhaite, ou qu’il le veut ardemment, il ne fait que se heurter à son moi comme à une terra incognita. Emaz note par exemple dans Boue : « l’important n’est pas d’être là / on le saurait / mais d’être encore pourtant / là / sans être sûr ». Et si l’angoisse de Sartre est une angoisse existentielle, l’angoisse d’Emaz vient entièrement du ventre : elle est purement physique. Emaz écrit par exemple dans une note : « Spasme. Ventre noué par une peur […] ». Décharge d’adrénaline et de nodrénaline donnant lieu à une véritable nausée, l’angoisse émazienne est la résultante en l’être de ce qui « jour à jour / [le] broie ». Et elle est la résultante en l’être de son enfermement dans ce qui le broie, car l’homme ne peut choisir, dans « ça » qui le broie, « l’une ou l’autre mâchoire ». À cette angoisse violente mais non continue, il faut ajouter, dans l’œuvre d’Emaz, la persistance d’un sentiment d’abattement diffus, qui peut être nommé « [m]élancolie », ou « spleen », et qui n’a pas « de point de départ visible. C’est brusquement et sans raison sentir le vide de vivre, creuser la mort dans vivre » (Lichen, lichen).
galopant qui gangrène nos sociétés et, à des degrés divers, toutes les strates de la culture –, « en même temps » reste « fortement l’idée qu’il faut se tenir en face, résister, ne pas se laisser tomber, écraser ». Le poème devient la marque de cette résistance incessamment répétée, au cœur même de l’existence, face à la vie et à son lot de tracas, plus ou moins épineux, face au désordre, face au fracas, face aux conflits, puisqu’il est l’empreinte de la marche d’un homme dans la vie, n’en finissant jamais de faire face, même quand l’angoisse étreint tout : il est cette façon qu’a un homme de tirer des mots du noir le moins habité par le tressaillement des nuances. Un exemple ? « [O]n va […] dans la nuit / jusqu’à ce plus rien de bleu / qui doucement se ferme / on devient pan de nuit / dans les ardoises du ciel // et tout le reste demeure sans nous / on ne sait pas où / ça brille encore » (Sauf). Et si écrire c’est tenir, parce que l’écriture d’Emaz a les deux pieds dans la vie, dans le plus quotidien de la vie, écrire, c’est rester debout dans ce quotidien, par-delà même ses cahotements, ses brusques changements de direction, son tremblement, son vide. Ainsi qu’il le dit à Pierre Grouix et Yannick Mercoyrol, le poème, c’est « [r]eprendre prise sur soi, sur le dehors, autant que faire se peut. Une morale simple, au fond : rester debout ». Mais ne nous y trompons pas : « il faut toute l’énergie / pour simplement rester / ainsi / debout / entre ciel et terre / sans air » (Sauf).
second lieu, c’est parce que tout poème, même lorsque la question de sa valeur ne se pose pas, doit, dans son irruption, gagner peu à peu sa place sur le silence, sur le muet. Sur ce qui est étouffé. Et pour cela, le poème doit lutter. Sans discontinuer. Emaz confesse ainsi à Monique Gallarotti-Crivelli : « Je crois que l’écriture est toujours au bord du silence. Elle est toujours au bord de s’arrêter. Ce n’est jamais gagné, un poème. Tenir, oui, ça me semble essentiel. C’est manifester qu’on est encore vivant avec la langue et le dire dans cette société. Dire qu’il y a d’autres espaces possibles et les maintenir. J’aime le verbe “ tenir †puisque la vie te caillasse plus qu’elle ne t’apporte de belles choses. Alors, écrire comme une forme de maintien. Tenir et se tenir, les deux ! ». Il ajoute face à Tristan Hordé : « Se tenir debout est une nécessité, ancrée en moi […] ». Et il note dans Cambouis : « Dans l’édition Points-Poésie de Renverse du souffle de Celan, je tombe sur ce vers : “ Tenir-debout-pour-personne-et-pour-rien †[…] Brutalité du choc ». Tenir, faire face, résister, rester debout, se redresser… Cette dimension est fondamentale dans l’œuvre et dans la vie d’Emaz. Lorsque celui-ci rend hommage à André du Bouchet dans les pages d’Europe, c’est ainsi pour évoquer avec chaleur la « leçon magnifique d’énergie poétique, de marcher-écrire malgré » que sont ses carnets. Et d’ajouter : « Après des années, ce qui demeure pour moi fascinant dans cette œuvre, et fait que je continue de me sentir proche et en dette vis-à -vis d’elle, c’est l’énergie du négatif : transformer ce qui abat en ce qui permet d’avancer : irrémédiable Baudelaire, “ tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or †».
cela une grande proximité entre Du Bouchet et Emaz, celui-ci évoquant de la façon suivante l’« [é]nergie du négatif » propre à l’auteur de Laisses : « jamais cap au pire, mais conscience aiguë, extraordinairement lucide […] ». Cet « exercice de lucidité » avec lequel écrire se confond tout à fait est cela même pour quoi Emaz a « toujours refusé le nihilisme » (nous soulignons), comme il l’apprend à Tristan Hordé. « Il faut lutter plutôt qu’empirer », ajoute-t-il aussitôt. « Par la lucidité, je rejoins Reverdy et, encore, les moralistes du XVIIe siècle : pas de faux-semblant. C’est comme ça, C’est. » Si dire ce qui est combat autant le nihilisme, c’est parce que dire ce qui est demeure l’inverse d’un abandon, d’une défaite acceptée, d’une résignation. Postures avec lesquelles se confond, à bien des égards, le nihilisme. Ainsi, Emaz confie à Pierre Grouix et Yannick Mercoyrol : « Accepter l’écrasement, en finir, se taire paraît souvent la solution la plus facile pour “ en †sortir. Mais il y a, assez viscéralement, un refus, une résistance : j’aime bien la phrase de Char, “ Je n’écrirai pas de poème d’acquiescement. †Ce monde est sale de bêtise, d’injustice et de violence ; à mon avis, le poète ne doit pas répondre par une salve de rêves ou un enchantement de langue ; il n’y a pas à oublier, fuir ou se divertir. Il faut être avec ceux qui se taisent ou qui sont réduits au silence. J’écris donc à partir de ce qui reste vivant dans la défaite et le futur comme fermé. ». C’est pour cette raison qu’est présente dans sa poésie, ainsi qu’il le rappelle devant Tristan Hordé, « toute une série d’images [qui] disent l’obstacle ou la destruction ». « En ce sens », ajoute Emaz, « on pourrait dire que ma poésie est très négative. Il y a bien cette idée que tout est train de se défaire, tout s’éparpille. Je ne sais pas à quoi ça tient, mais c’est en effet obsessionnel. Il y a sûrement à travers l’image quelque chose qui dirait la limite de vivre, le fait qu’il n’y a pas de
plénitude possible de vivre, on est toujours dans l’étroit, dans l’exigu, dans ce qui se défait. Finalement, il ne restera rien, c’est sûr… Mais j’aime mieux le savoir, être lucide qu’aveugle… Cela donne une poésie assez sombre, on ne peut pas le nier. ». Et, quand bien même la vision du monde d’Emaz reste sombre, parce qu’intensément lucide, celui-ci croit et en l’unicité de l’être et en l’unité de la vie. Il écrit ainsi dans Cambouis : « Mourir, c’est simplement la fin de ce noyau particulier à chaque être. Pas forcément une chance, un “ règne †pour reprendre le mot de Char, mais simplement un coup de dés unique dans toute l’humanité. C’est peut-être ce qui interdit le nihilisme, même si l’époque ne peut que générer un pessimisme lucide. ». Et s’il existe une unité possible de la vie, celle-ci l’est « [à ] un moment précis », c’est-à -dire au moment de l’irruption du poème, « moment où les butées, les repères habituels, tout le cadre se refait et [où Émaz] retrouve le quotidien normal », comme il le confie dans une note, juste avant de conclure : « L’expérience de la survenue du poème est peut-être vécue comme celle de l’unité possible d’une vie. ».
de voir. ». Ou encore, cette fois face à Tristan Hordé : « Finalement, on vient de rien et l’on va vers rien – mais allons-y tranquillement, avec le sourire et en gênant le moins possible les autres » (nous soulignons). Aussi, on le voit, si la poésie d’Emaz est « lucidement sombre », ainsi qu’il le reconnaît face à Monique Gallarotti-Crivelli, elle n’est « pas désespérée », loin s’en faut. Et il ajoute dans Lichen, lichen : « Je trouve cela réjouissant, un pessimisme qui ne manque pas d’humour ». Les jeux de mots auxquels Emaz donne souvent vie dans son travail témoignent de la persistance jamais agressive de cet humour. Remarquons que si cet auteur fait une place relativement importante à l’humour, c’est certes pour tenir davantage, pour rester avec plus d’aplomb debout, mais c’est également parce que l’humour est sens apporté au sens. Il est cette façon très particulière qu’a le regard de s’aiguiser. En débarrassant le regard des scories du désespoir et de l’habitude, l’humour fait apparaître des évidences, comme celle-ci, notée hâtivement dans un carnet : « S’il n’y a pas d’issue, explorons la cage. Elle deviendra plus vaste. ».
d’André du Bouchet qui écrit notamment Dans la chaleur vacante : « Ce qui est tangible et noir entre les deux fenêtres, / comme le mur où j’ai fini ». Mais il faut, chez Du Bouchet comme chez Emaz, parvenir à passer outre. C’est en cela que la présence du mur ne répond pas à une présence en ces auteurs du nihilisme. Ainsi, Du Bouchet ajoute aussitôt après : « Tout flambe, tout recommence au-delà ». Mais est-il seulement possible d’atteindre cet au-delà du mur ? Rien n’est moins sûr. Alors, reste la possibilité de se situer au-dessus de lui, ce qui est déjà en soi un dépassement, et ce par l’écriture. Parlant du mur, on ne va pas outre cette présence, mais on la surplombe. On parvient à s’en détacher légèrement, en ne la subissant pas de plein fouet. On s’écarte du mur, mettant entre soi et lui une distance. C’est ainsi qu’il faut comprendre le vers suivant de Du Bouchet, présent dans le même recueil : « Au début de la poitrine froide et blanche où ma phrase / se place, / au-dessus du mur, dans la lumière sauvage ». Et Emaz de confier à la suite de Du Bouchet, au cours d’un entretien : « Alors écrire […] ? Cela ne résout rien, ne guérit pas ; je vois cela plutôt comme une mise à plat, une façon d’y voir un peu plus clair, de respirer un peu mieux. Une sorte de prise d’écart, de distance : je ne suis plus muet, j’essaie de dire pour moi et l’autre ce qui, d’habitude, nous fait taire. ». Ainsi, si le mur interdit le passage, il est en lui-même aussi, et ontologiquement, promesse de dépassement. Puisqu’il est obstacle, il appelle les gestes par quoi il se trouvera être vaincu en tant qu’obstacle. Il est expérience éprouvée douloureusement, écharde sous la peau, et naissance d’un désir de dépassement de cette expérience, au cœur même de celui qui la subit. Et si le dépassement n’a lieu que très légèrement, et ce par une simple distance opérée vis-à -vis du mur qui reste toujours là , présent, et dans le champ de vision et dans celui du ressenti, il s’agit toujours en définitive d’un dépassement. Si écrire était franchir le mur, alors écrire, cela serait ce qui résout, cela serait ce qui guérit ; or, non.
nihilisme –, si elle est incessante chez Emaz, demeure toujours le point de départ. « Après tout, le mur est une situation de départ », résume l’auteur dans Cuisine (tout est dans le « [a]près tout »). Le poème est l’énergie qui dépasse cette expérience, et ce pour deux raisons. Tout d’abord, exprimer « ce muet là devant, à la fois évident, bloquant, sans nom », c’est le dépasser, quand bien même il ne s’agirait jamais chez Emaz de sortir par le poème du constat du blocage originel : écrire à partir du blocage, cela demeure toujours dépasser la situation de blocage. Dire ce qui est muet (et non pas seulement écrire pour sortir du silence), autrement dit dire ce qui n’arrivait pas avant à être dit, c’est retirer à ce qui est muet la situation d’empêchement douloureux à laquelle il nous contraignait et avec lequel il se confondait : inutile de gloser plus longuement là -dessus.
poésie soit si peu lue n’est pas une raison pour ne pas publier, nous dit Emaz, car l’écriture est ontologiquement partage. Et de constater face à Monique Gallarotti-Crivelli : « Il y a une forme de résistance minimale dans le fait simplement d’écrire de la poésie encore et malgré tout. Pour combien de personnes ? Pour cent, deux cents lecteurs ? C’est fou ! On n’est plus dans la logique de ce monde. Et pourtant, je continue à passer ma vie, mes heures, à travailler pour cela. Il y a bien un engagement. Quant à l’espoir pour la poésie, je n’ai aucune crainte à ce sujet. La poésie s’est déjà suffisamment dégradée sur le plan de l’économie, du tissu éditorial, du lectorat, pour qu’il ne puisse plus rien lui arriver. Son audience s’est fortement réduite, et elle continue à exister. Des gens continuent à inventer. De nouvelles formes voient le jour. Je pense à la diffusion de poèmes sur internet, par exemple. Donc l’espoir – on va parler d’un espoir raisonnable – existe. La poésie n’est pas un feu d’artifice qui brille, se remarque de loin, mais qui dure peu de temps. Je la vois plutôt comme une veilleuse ou un lichen. ». Et de conclure : « Le lichen est habitué aux milieux hostiles. Lorsque les conditions de vie deviennent impossibles, il tombe en léthargie, pour renaître dès qu’elles redeviennent acceptables. Il me semble que la poésie traverse de telles phases, sans jamais disparaître tout à fait. ». Il tombe en léthargie ? En réalité, il persiste. Et Emaz de préciser les choses dans une note inédite : « la poésie-lichen » est « minime et sans gloire, mais résistante et persistante là où plus rien ne pousse » (nous soulignons). Et c’est alors, face cette fois à Pierre Grouix et Yannick Mercoyrol, que resurgit l’image si prégnante du mur, et qu’elle trouve un nouveau sens : « S’il n’est pas facile d’écrire sans illusion, il serait encore moins simple de cesser et supporter en silence. Donc… J’aime à penser la poésie comme un lichen ou un lierre, avec le mince espoir que le lierre aura raison du mur. ».
et de New York – c’est lui qui me l’apprend – ; il me dit que je dois les garder, les conserver sur moi, à chacune de mes rencontres. “Un talisman ?†Il me dit que c’est là que j’irai : frénésie systolique et tranquillité diastolique, un même cœur. “Je ne comprends pas. [Un silence.] Vous en êtes sûr ?†Ma question n’est suivie d’aucune réponse. Ou plutôt si : ma question est suivie de son tutoiement ; le rêve advenu : beauté du vrai.)
Plusieurs raisons l’expliquent, au premier plan desquelles la désynchronisation des progressions disciplinaires parallèles en Lettres et en Histoire et une approche universalisante des objets littéraires qui leur retire toute singularité historique. Voltaire s’engage contre le fanatisme de même qu’Hugo s’engage contre la misère. D’autres raisons s’ajoutent à celles-ci : le traitement de l’Histoire dans les nouveaux genres littéraires, comme les sagas de l’heroic fantasy qui reposent sur le brouillage et l’hybridation des formes, le régime de muséification dans lequel on installe les œuvres littéraires et artistiques du passé ou encore l’éloignement inéluctable des jeunes générations des cadres de référence d’œuvres comme celle de Camus ou de Sartre, perçues jusqu’à une date récente comme centrales et modernes. » Conséquemment, les œuvres sont perçues comme « séparées du réel et des pratiques sociales ».
Cet effacement, « envisagé pour des raisons théoriquement valables, prive les adolescents de figures littéraires médiatrices et les expose à les chercher ailleurs. Dans leurs pratiques de lecteurs, ils ne développent quasiment aucune démarche d’appropriation personnelle et collective. On suivra donc volontiers Florent Coste dans Explore, investigations littéraires [3] pour qui l’entrée par les codes littéraires – catégorisation par genre, choix de textes (trop) typiques, réduction de l’œuvre à des procédés esthétiques – réduit les compétences du lecteur dans son appropriation et son questionnement des œuvres. »
Dans « Ateliers nationaux », discours recueilli in Actes et paroles I. Avant l’exil en 1875, Hugo se fait encore plus disert : « la question […] est dans les détresses du peuple, dans les détresses des campagnes qui n’ont point assez de bras, et des villes qui en ont trop, dans l’ouvrier qui n’a qu’une chambre où il manque d’air, et une industrie où il manque de travail, dans l’enfant qui va pieds nus, dans la malheureuse jeune fille que la misère ronge et que la prostitution dévore, dans le vieillard sans asile, à qui l’absence de providence sociale fait nier la providence divine ; la question est dans ceux qui souffrent, dans ceux qui ont froid et qui ont faim. » Ces « pauvres êtres », confie Hugo dans Les Misérables, « la meule de l’ordre social les rencontre et les broie ».
pouvons identifier, dans le massif touffu et ramifié des Misérables, cette silhouette parente dont il conviendrait d’épouser le profil progressivement révélé en un acte de reconnaissance irrécusable. 
je me sentais grandir sur ma selle, jusqu’à devenir l’égal de la vaste plaine, de la neige, et du ciel au-dessus de moi. En fin d’après-midi nous atteignîmes une gare […]. Au fond de la pièce principale se trouvait une porte, je l’ouvris d’un coup de pied, elle donnait sur une galerie vide que je traversai en défaisant mon manteau et mon ceinturon, au bout il y avait une autre porte, […] rapidement je me défis […] de mes vêtements, ne gardant que le survêtement et enfilant les baskets que j’avais gardées en poche, la porte était ouverte et dès que j’eus franchi le seuil je me mis à courir. […] J’étais désorienté et je me cognai aux murs à plusieurs reprises avant de trouver un semblant d’équilibre qui me permette d’avancer d’une manière régulière, respirant avec aise, au rythme de ma course. Mais le couloir s’incurvait, je ne parvenais pas à rester au centre et de nouveau mon épaule heurta une paroi, je croyais distinguer des taches encore plus foncées, peut-être des bifurcations ou juste une dépression, et j’aurais pu me jeter dans une de ces ouvertures, obliquer ou changer ainsi de corridor, peut-être cela aurait-il servi à quelque chose, mais je me sentais envahi par un vaste sentiment de futilité, peut-être, me disais-je, si j’avais aperçu quelqu’un d’autre, une figure humaine, j’aurais pu la rejoindre, nous aurions cheminé ensemble et cela aurait peut-être un peu allégé nos pas, car même si nous ne nous étions pas parlé, si nous n’avions pas échangé une seule parole, nous aurions entendu nos souffles respectifs et le son de nos foulées, une présence, donc, elle aurait été là à côté de moi et moi à côté d’elle, cela aurait eu quelque chose de vaguement réconfortant, mais il n’y avait rien, même pas une ombre, et ainsi je continuai droit, car de toute façon tourner ou tenter un nouveau passage, dans l’état des choses, n’aurait servi à rien, j’évitai ces ouvertures […] ».
cigarettes, vidé, inerte, perdu dans un autre espace. J’aurais pu lui relever les jambes et l’enfiler à mon tour, mais je préférai rester là à le regarder gémir doucement, replié en lui-même et parti très loin, je l’enviais et aurais bien aimé être à sa place, mais il semblait que je ne devais pas maîtriser les règles obscures de ce lieu car nul ne voulait de moi. »
À sa manière, Cixous ne fait pas mentir Proust qui, dans Contre Sainte-Beuve (Paris, Gallimard, 1968), déclarait : « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres, tous les contresens qu’on fait sont beaux. » Porteurs d’une charge de réinvention, « faisant fond sur les espèces sémantiques, syntaxiques existantes pour bouturer des variétés improbables, des hapax », les vocables, chez Cixous, « font se lever les choses, comparaître un monde palpable à même le défilé des petits corps noirs sur la page blanche. Nous ne sentons pas le réel comme un effet en extériorité du verbe cixousien, une conséquence des images verbales mais comme lové, contenu dans l’humus langagier. »
peut (plus) être saisi. C’est un mouvement de vie, de vivant, – un mouvement emporté par l’amour ; un mouvement que l’amour rend possible et même nécessaire.


« Les personnages de théâtre ne sont pas. Ou, s’ils sont, remarque avec justesse Daniel Mesguich – et cela s’applique parfaitement à certains personnages de Shakespeare, parmi lesquels figurent, en bonne place, Hamlet et Richard –, ce n’est que de se faire les révélateurs (comme on dit en photographie) de ces forces mystérieuses que nous sommes, que nous devenons. Sur les théâtres, ces choses (qui ne sont pas des choses) – ces spectres, ces flux d’êtres, ces lignes improbables (et chaque nouvelle mise en scène leur donne, par de nouveaux acteurs, visage nouveau) – s’avancent soudain en pleine lumière devant le spectateur désaveuglé (la lumière s’étant, dans la salle, éteinte sur lui, c’est la condition), et lui montrent enfin – c’est le moment de la re-présentation – telles prises de figure (comme on dirait « de parole ») de l’infigurable en lui… en nous. Car aussi l’opération se fait, au théâtre, en commun. En propre, et en commun. »
et les lumières de
La réussite – extrême – du Richard III « d’ »Ostermeier tenant à l’alliance, si féconde, entre le metteur en scène et « son » comédien Lars Eidinger, qui ne joue pas – à proprement parler – Richard, mais Lars jouant Richard. Ce faisant, il illustre la définition que Daniel Mesguich donne du comédien : « Tout acteur qui entre sur le théâtre n’est plus tout à fait une personne. Il est une indécision, si l’on veut, entre acteur et personnage ».
comme