Juste avant le RV à la Librairie Le Bateau Livre (154, rue Gambetta à Lille) ce vendredi 30 octobre (19H, en partenariat avec Libfly), retour à tire-d’aile sur l’un des romans les plus marquants de cette année.
Stéphane Vanderhaeghe, Charøgnards, Quidam éditeur, été 2015, pages non numérotées, 20 €, ISBN : 978-2-915018-85-1.
"L’irréel aujourd’hui n’est autre que demain la servitude" (introduction).
"Et si rien de tout ça n’avait eu lieu -? si la seule réalité de tout ça n’était que
celle prêtée par un imaginaire que gangrènent dans un montage halluciné les flashs,
les visions conquérantes formatées par ces scénarios dans lesquels je me suis tant projeté, j’ai vécu -?"

"Depuis quand sommes-nous entrés sans retour dans l’ère de l’universelle charogne ?" Pour qui sont ces corbeaux qui croassent sur nos têtes ? Avec ce "o barré" en plein milieu du mot – de quoi nous laisser bouches bées -, qui/que sont ces charognards ? Les signes ou les agents de la catastrophe ? Une "espèce poétique" ? Des hallucinations ? Des créatures peuplant l’univers cauchemardesque d’un junkie, interprétation vers laquelle nous conduit la référence incidente au Festin nu (1959) de Burroughs ? L’incarnation de notre devenir-charogne ou du drame de la parole (d’où la citation en exergue de Novarina) ? Une "petite allégorie inoffensive" ? La "métaphore d’une menace sourde et impalpable", voire d’un "sentiment diffus de culpabilité" ? La métaphore de l’écriture, cette "langue devenue étrangère" ? Les symptômes de la folie ? Les reflets d’un diariste parasite et voyeur ?…
Quelque chose s’est passé… mais quoi, quoi, quoi ? L’hésitation fantastique est à son comble avec un narrateur "doté d’une imagination débridée" comme d’une étonnante lucidité, qui entretient nos doutes, jongle avec les conventions du genre comme avec notre bibliothèque (ces corbeaux ne sont pas sans évoquer Bruegel, Rimbaud, Van Gogh, etc.), souligne lui-même ses dramatiques omissions et ambiguïtés, nous guide vers un scénario catastrophe de science-fiction…
Voici que, étrangement, nous tenons dans nos mains le journal d’un "homme qui, hélas, n’est qu’un homme", un homme ayant appartenu à "l’aere homino-technoïde"… Dans ses "ouvertissements", Stéphane Vanderhaeghe déjoue la tradition de l’avertissement initial pour nous faire assister à la fin de notre monde au futur antérieur, depuis une "civillusion" dans laquelle les corvidés sont rois…
Dans ce premier roman qui se situe explicitement en droite ligne des faux journaux intimes ressortissant à un fantastique philosophique (Gogol, Maupassant, Sartre) et joue avec la référence cinématographique par excellence que constitue le film d’Hitchcock Les Oiseaux, nous assistons à la charognardisation des repères spatio-temporels comme du langage même. De quoi nous laisser bouches bées !
Le sens du suspens narratif, l’écriture cinématographique, la tension entre parole et silence, les jeux avec la typographie comme avec les temps (temps de la fiction et temps de l’écriture ; temps du passé, du présent et du futur, futur antérieur et conditionnel), ou encore et surtout l’art de faire tournoyer autour de nous les mots-corbeaux, de nous donner le tournis avec un agencement répétitif qui fait sortir la langue de ses gonds rendent fascinante cette première fiction et prometteur le devenir de l’écrivain-charøgnard.
♦ EXTRAIT : "Le monde autour de moi se rétracte à vue d’œil, derniers plans d’un film que le noir gagne en irisant la pellicule. Tout – objets, souvenirs, le village en toile de fond – se volatilise peu à peu, gobé par une absence radicale. […] Les charognards n’y sont peut-être pour rien, qui sait. Peut-être sont-ils simplement plus intelligents que nous, ont vu et compris ce qui se tramait ailleurs"…

Annie Ernaux, L’Atelier noir,
jusque La Place (1984), dont il ne lui reste que les feuillets non repris dans la version publiée et le roman commencé sur son père, elle ne garde pas ses manuscrits et brouillons ; depuis Une femme (1986), elle « conserve tous les brouillons, et depuis La Honte, premier texte saisi sur ordinateur, une grande partie des tirages » (entretien avec l’auteure). Un passage de L’Atelier noir, dans lequel le futur antérieur programme un effet de lecture, va nous permettre de saisir tout l’intérêt qu’il y avait pour elle à publier, après une partie de son journal intime (Se perdre en 2001, en plus de quelques fragments en revues), son journal d’écriture : « Ce qui sera bouffon, si on publie un jour ce journal d’écriture, en fait de recherche à 99%, c’est qu’on découvrira à quel point, finalement, la forme m’aura préoccupée. Bref, ce qu’ils appellent la littérature » (p. 125). Nous entraîner dans son laboratoire d’écriture, c’est souscrire à la définition flaubertienne – qui deviendra un canon de la modernité – de la littérature comme souci de la forme, et par là même répondre à ses détracteurs qui l’accusent de « facilité ».