Libr-critique

29 août 2017

[Livres] Libr-vacance (2)

On profite de la fin de l’été pour prendre le temps de faire le point : qu’a-t-on pu manquer ces derniers temps comme lectures importantes ?… Une Libr-sélection de 5 livres vous est d’abord présentée, puis 30 titres vous sont recommandés. [Libr-vacance 1]

Libr-sélection /FT/

â–º Jacques BARBAUT, H ! Hache ! Hasch !, Nous, Caen, 2016, 112 pages, 16 €.

On connaît l’attrait des Lettristes et des Oulipiens pour les lettres de l’alphabet. Dans cet opus plein de fantaisie, qui ressortit à la fois à l’ouvroir poétique, au dictionnaire de littérature, des formes et des symboles, l’auteur alterne divagations, graphismes et citations passionnantes et érudites.

â–º Guy BENNETT, Ce livre, traduit de l’américain par Frédéric Forte et l’auteur, éditions de l’Attente, 2017, 96 pages, 11 €.

À la suite des Poèmes évidents, Ce livre fonctionne de façon ironique, dévoilant les stratégies scripturales / éditoriales. N’est pas épargné « le monde de l’édition en ligne, où l’écriture se dit simplement "contenu", les écrivains "fournisseurs de contenu" et les plateformes d’édition en ligne […] "systèmes de gestion de contenu" » (35)… Vous y attend tout l’outillage moderne et contemporain : réflexivité, autoréflexivité, post-littérature, édition post-matérielle

â–º Jérôme BERTIN, Lettre à Nina, Atelier de l’Agneau, St-Quentin-de-Caplong (33), été 2017, 20 pages, 9 €.

Moins légère que les rimbaldiennes "Réparties de Nina", cette Lettre à Nina – Nina, "garçonne à cheveux corbeau" – qui commence par "Cher Amour" constitue un oasis azuré dans l’œuvre de Jérôme Bertin : le romantisme noir se fait bleu-rose et l’écriture tire un peu du côté du symbolisme, voire du surréalisme :

"que je vertige en ré mi
sol tranché par
ta pro-

messe masse noire
de tes che-
veux fous" (14).

â–º Paul de BRANCION, L’Ogre du Vaterland, éditions Bruno Doucey, été 2017, 120 pages, 14,50 €.

Où il est question d’un père "retors jusqu’à la fellation du monde", de "Ich" que ne peut supporter Léon Jacques S., d’une configuration familiale digne du conte – d’un récit qui dialogue avec des extraits des contes de Perrault. Un bonheur de lecture vous attend avec cette autofiction fantaisiste en double bande.

"Ich aimais Platon et Socrate car ces deux pédérastes-là ne trouvaient pas grâce aux yeux de Léon Jacques" (43).

â–º Laurent GRISEL, Climats, Publie.net, hiver 2015-2016, 88 pages, 9,50 €.

Voici "une épopée" du climat, avec chiffres, histoires et Histoire… Et ce type d’agencement répétitif pour mettre en évidence les mécanismes implacables : "la lutte entraîne la répression / qui entraîne la lutte / qui entraîne la répression / qui entraîne la lutte" (p. 13) ; "moins d’eau donc moins d’arbres / donc moins d’eau des nuages accrochée par les arbres / donc moins d’arbres / donc, de saison en saison / de moins en moins / d’eau" (27)…

Libr-critique a reçu, a lu et recommande

♦ Nadine AGOSTINI, Ariane, éditions Contre-Pied, coll. "Autres & Pareils", Martigues, automne 2015, 28 pages, 4 €.

♦ Jean-Luc BAYARD, P.O.L nid d’espions, P.O.L, été 2015, 222 pages, 16 €.

♦ Sereine BERLOTTIER, Louis sous la terre, Argol, 104 pages, 18 €.

♦ Jean-Pierre BOBILLOT et Sylvie NÈVE, Vers de l’âme-hors, Plaine page, Barjols, automne 2016, 54 pages, 10 €.

♦ Nicolas BOUYSSI, Décembre, P.O.L, printemps 2016, 496 pages, 22 €.

♦ Mircea CARTARESCU, La Nostalgie, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, P.O.L, février 2017, 496 pages, 29,90 €.

♦ Angela CARTER, Les Machines à désir infernales du Dr. Hoffman, éditions de l’Ogre, hiver 2015-2016, 356 pages, 23 €.

♦ Franck DOYEN, Collines, ratures, La Lettre volée, Bruxelles, automne 2016, 58 pages, 14 €.

♦ Virginie GAUTIER, Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, Publie.net [version papier + numérique], 2014, 84 pages, 12 €.

♦ Liliane GIRAUDON, L’Amour est plus froid que le lac, P.O.L, décembre 2016, 106 pages, 13 €.

♦ Rada IVEKOVIC, Réfugié-e-s. Les Jetables, Al dante, Marseille, été 2016, 88 pages, 13 €.

♦ Gabriel JOSIPOVICI, Infini. L’histoire d’un moment, traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, Quidam éditeur, Meudon, hiver 2015-2016, 158 pages, 18 €.

♦ Anne KAWALA, Le Déficit indispensable, Al dante, 2016, 152 pages, 17 €.

♦ Claudie LENZI, Elle t’enceinte, Plaine page, 32 pages, 5 €.

♦ Cédric LERIBLE, Giratoires, Plaine page, Barjols, printemps 2015, 70 pages, 5 €.

♦ Cécile MAINARDI, L’Histoire très véridique et très émouvante de ma voix de ma naissance à ma dernière chose prononcée, éditions Contre-Pied, hiver 2016-2017, 36 pages, 4 €.

♦ NATYOT, Je suis d’accord, Plaine page, "Les Oublies", été 2017, 28 pages, 5 €.

♦ Leopoldo María PANERO, Ainsi fut fondée Carnaby street, Le Grand Os, Toulouse, automne 2015, 88 pages, 12 €.

♦ Anne PORTUGAL, Et comment nous voilà moins épais, P.O.L, mai 2017, 124 pages, 13 €.

♦ Dominique QUÉLEN, Éléments de langage, Publie.net, coll. "L’Inadvertance" dirigée par François Rannou, automne 2016, 272 pages, 20,50 €.

♦ Jacques REBOTIER, Black is black, Plaine page, coll. "Les Oublies", 14 pages ([petit coffret original], 5 €.

♦ Jean Louis SCHEFER, Squelettes et autres fantaisies, Main courante 5, P.O.L, printemps 2016, 160 pages, 14 € ; L’Image et l’Occident. Sur la notion d’image en Europe latine, ibid., printemps 2017, 142 pages, 13 €.

♦ Patrick SIROT, Procès verbal, Plaine page, 110 pages, 10 €.

♦ Pierre-Yves SOUCY, Neiges. On ne voit que dehors, La Lettre volée, Bruxelles, hiver 2015-2016, 80 pages, 15 €.

♦ Juliana SPAHR et David BUUCK, Une armée d’amants, traduit de l’anglais (USA) par Philippe Aigrain, Publie.net, 2016, 150 pages, 15 €.

♦ Anne de STAËL, Le Cahier océanique, La Lettre volée, hiver 2015-2016, 160 pages, 19 €.

♦ Rudolf di STEFANO, Vive le cinématographe !, Al dante, hiver 2014-2015, 200 pages, 17 €.

♦ Jean-Jacques VITON, Cette histoire n’est plus la nôtre mais à qui la voudra, P.O.L, hiver 2016-2017, 80 pages, 13 €.

♦ Julie WOLKENSTEIN, Le Mystère du tapis d’Ardabil, P.O.L, hiver 2015-2016, 384 pages, 23 €.

11 juillet 2015

[Chronique] Mircea Cartarescu, Le Levant, par Périne Pichon

Partez au pays des Mille et Une nuits avec ce récit poétique/épique/fantaisiste…

Mircea Cărtărescu, Le Levant, P.O.L, hiver 2014-2015, 256 pages, 19,90 €, ISBN : 978-2-8180-1989-4.

 

 

Écoutez

l’histoire merveilleuse et véritable, l’épopée de Manoïl libérant sa patrie du tyran voïvode…

 

Douze chants vont scander les aventures de Manoïl et de sa sœur Zénaïde accompagnés de quelques autres. Mircea Cărtărescu emprunte la voix de l’épopée, cette voix propre à révéler le mythe fondateur d’une collectivité. En tant que telle, la voix épique parvient jusqu’à nous depuis des contrées lointaines et un temps tout aussi lointain : la patrie de l’Imaginaire.

 

Le temps de ce monde-là est poétique et fantaisiste, voire capricieux. Les chants du Levant, loin de s’en tenir à un rythme et un phrasé dignes de l’épique empruntent et pastichent fables, comptines, et poèmes. Ces collages malicieux ponctuent chaque étape de nos héros tout en introduisant une voix nouvelle dans l’épopée de Manoïl. Celle-ci a tout d’une chorale multiculturelle : l’Orient des Mille et une nuit croise la France révolutionnaire en passant par l’Angleterre de Lord Byron. Mais c’est la Roumanie qui occupe le devant de la scène, celle dans laquelle Mircea Cărtărescu vit et celle qu’il lit. Les noms des auteurs roumains entrent dans la symphonie épique, rappelant que l’épopée est la transmission d’un héritage culturel.

 

Dans cette chorale, la voix de l’aède-narrateur n’hésite pas à s’adresser directement à Manoïl. Il insiste particulièrement sur les pleins pouvoirs qu’en tant que conteur-auteur il a sur sa création et son univers. Mauvaise stratégie sans doute, puisque Manoïl se rêvant tyrannicide, il est de mauvais augure de vouloir lui imposer une domination auctoriale toute puissante. De fait, si la présence du narrateur ne cesse de s’affirmer à travers les chants du Levant, la volonté apparente des personnages croît dans la même proportion. Derrière Manoïl et sa troupe de guérilleros semblent s’affirmer la libre imagination et le pouvoir créateur de la poésie. Dans ce chant immense, l’auteur lui-même ne devient qu’un personnage parmi d’autres. Le lecteur, pareillement, est invité à entrer dans la ronde du Levant.

 

Cependant, c’est une ronde où chacun semble être le reflet d’un autre, où les mises en abyme semblent vouloir perdre l’infortuné lecteur. Le Levant est un curieux labyrinthe, où le narrateur n’hésite pas à s’interroger sur la nécessité (réelle ? imaginaire ? ) de son récit, sur le besoin qu’il a de Manoïl, Zénaïde, Yaourta,… et du lecteur ; sur la finalité de sa poésie – et à se demander si la poésie a une finalité. Vaste problème auquel Manoïl apportera peut-être un soupçon de réponse.

 

 

Si à mon tour je versifiais le Levant, moi, leur humble disciple, sans sur leur visage le moindre rayon tombé de l’étoile Inspiration, je mourrai de bonheur. Je le peindrais tendrement, avec tous ses astres, tous ses nuages. Mais je ne peux pas. Pour moi, l’écriture est l’ombre d’une ombre, et je ne puis espérer que mes pages soient argentées, comme celle de Daguerre, sans ton secours à toi Muse. Allons, prend donc pitié de moi !

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