Nicolas Bouyssi, La Femme de travers, P.O.L, novembre 2020, 352 pages, 21 €, ISBN : 978-2-8180-4826-9.
Quoiqu’il se présente, par instants, comme un “journalâ€, ce livre ne ressemble pas vraiment à ce que nous connaissons sous ce nom. Ce sont 350 pages écrites en dix jours (du “2/12/16†au “11/12/16â€), l’ensemble divisé, d’autre part, comme le jeu de l’oie, en 63 “cases†– “ce qui fera de moi un équivalent d’oie absolument gavée de sa propre penséeâ€. Texte “ni corrigé ni relu†(seuls, ici et là , quelques mots biffés). Une écriture torrentueuse, sans repos, sans précautions, sans prudence. Parce qu’il ne faut “s’interdire aucune hypothèse ni stationner lâchement paresseusement dans le même cercle à l’instar du cochon d’Inde dans sa cage, à bouffer la même carotte marron flétrieâ€. Parce qu’il s’agit d’“ouvrir d’un bon coup de pied, de poing ou de tête le vasistas de son âme ou de sa névrose pour aérer les coins les plus empoussiérés moisis  puants de ses parois osseusesâ€. D’où cette adresse au lecteur : “À tout de suite, donc, pour cette visite (guidée ?) des marécages de ma pensée (= bayou).â€
Mais, plus que d’une visite, il s’agit d’une explication – au sens que prend le mot quand il s’agit de bagarre – avec soi et le monde.
Et, comme dans toute bagarre, il y a désordre, reprise, insistance, jusqu’à l’épuisement – tant qu’on ne vous a pas “enfermé dans une pièce aux parois de liègeâ€. Ce que charrie, accumule ce journal, si on tente de le décrire, ce sont d’abord des morceaux de vie – d’une vie “coloniséeâ€, ratée, insurgée, angoissée – : histoires de femmes, de copains, de père-mère-sÅ“ur, de déménagements… C’est ensuite tout un attirail d’appareils électroniques (quoique ce journal, est-il répété, soit écrit sur des cahiers) : écrans digitaux, logiciels, algorithmes, jeux vidéo, plateformes de téléchargement, films violents, pornographiques le plus souvent (N. Bouyssi invente toute une filmographie), dans lesquels des techniques permettent de s’introduire. Ces situations, ces films, ces extensions fictives de la vie donnent lieu à toutes sortes de considérations sur la honte, la culpabilité, l’excitation, l’angoisse, à des tentatives désordonnées, obscures ou demi-obscures, emportées par une inépuisable véhémence, de théorisation : définitions, distinctions innombrables, données au présent gnomique (cinq “points de démenceâ€, par exemple, précisément numérotés). À quoi s’ajoutent des déclarations rageuses : “Ou on fait péter quelque chose, cabine téléphonique, vitrine, flic, immigré, joue de sa femme/fille, cul du chien/fils ou bien quelqu’un d’important symboliquement en l’enfermant dans les toilettes pour lui faire entendre par la métaphore sadique anale infantile qu’il est du caca.â€
Notons que l’auteur de ce journal, qui a de la culture, se réfère aussi, rapidement ou non, et sans aucun respect de convention, à Burroughs, Courbet, Cronenberg, Poe, Sade (liste non dépourvue, évidemment, de signification). Quant à l’histoire d’Œdipe, souvent évoquée, c’est “un synopsis écrit sous Périclèsâ€. On lit aussi, un peu plus loin, à propos d’un personnage de fiction : “Dans son bled comme à Thèbes tout le monde est dégénéré, tout le monde est de la même famille.â€
Mais le plus intéressant ici est le sort fait à Lacan. Lequel n’est jamais nommé, mais dont les notions de réel, d’imaginaire et de symbolique (que Lacan dit liées d’un “nÅ“ud borroméenâ€) sont constamment agitées, et de la façon la plus hasardeuse, la plus
confuse, la plus hallucinée, par l’auteur du journal. Particulièrement les “deux machins habituels (S et I)â€, en liaison avec l’irruption massive du virtuel porno. On lit des formules comme : “Le conflit entre l’I et le S continue d’être déclaré, la partouze (ou triolisme) aussi par conséquent, et ils se passent en temps réel à l’intérieur dans ton crâne.†Ou encore : “Le symbolique est de l’imaginaire factice figé comme une veste à épaulettes ou un building Chrysler.†Quant au “réelâ€, il semble n’être, bien loin de Lacan, que ce que nomme le sens commun, soit l’ensemble des objets, des personnes, des lieux auxquels le sujet a affaire : rues, parkings, square, Franprix, appartements, fenêtres, table en faux chêne, métro, bus, sandwichs…
Ce qu’on garde de ce livre – les citations qui précèdent le montrent sans doute –, ce qui emporte
la lecture, ce sont d’abord ces phrases bizarres, souvent longues, entassées, égarées, obsédées, compliquées, précipitées – “phrases qui tarabiscotent comme des vrilles sèches ou des dreadlocks†– dans lesquelles l’auteur du journal semble sans cesse se perdre, s’enfermer. Elles sont la pensée même du texte, bien plus que ses affirmations incessantes. Pensée tordue, insurgée, hautaine, arrogante, impuissante malgré sa rage – et, à ce titre, émouvante –, dressée devant le monde, interrogeant sans fin la possibilité de s’y tenir. Soit cet exemple, encore : “Ce qui donne, en résumé, un système informationnel phobique consanguin fonctionnaliste et sans tendresse qui préconise le voyeurisme, les insultes, les coups de matraque, la branlette et le masochisme chirurgical orthonormé pour supporter.â€
On admettra que ce livre confus, violent, n’est pas “clairâ€. Mais il est exact. Ce dont il a conscience : “Comment pourrait-on être exact si on est contraint de rendre son imaginaire narratif et rocambolesque et attractif, avec début, milieu et fin en guise porte-jarretelles, etc.†On peut, assurément, le préférer à bien des récits qu’on résume à loisir et qu’on déclare “bien écritsâ€.






Après les Variations de guerre, c’est en version bilingue que nous est offert ce grand poème qui marque une mutation décisive dans l’art de la grande poétesse italienne. Comme l’écrit Marie Fabre : « La Libellula, poème clef dans l’œuvre d’Amelia Rosselli, daté de 1958, marque le départ d’une poétique exposée pour la première fois dans Variations de guerre. Rosselli y compose son « délirant flux de pensée occidentale » en une métrique inédite, tissé de citations empruntées aux poètes qui l’ont formée et dont elle se dégage autant qu’elle leur rend hommage. Le poème avance en un mouvement rotatoire semblable à celui des ailes de la libellule et ce mouvement même est celui d’une libération (…). Liberté qui s’exerce et se partage tout au long de ce « libello », diminutif de liber, selon l’étymologie latine qu’elle associe au titre : un petit livre-détonateur. » /JNC/
Un homme cherche à devenir un autre. Qu’est-ce qui le rendra autre ? Un nouveau nom – qui n’est qu’une déformation de l’ancien –, une teinture pour les cheveux, des lentilles de contact, quelques artifices pour changer d’apparence et séduire une femme, joueuse de tennis célèbre. Dans tout principe de séduction, on se cache, on se masque, mais le narrateur d’
son ton froid, méthodique. Une impression de déjà-lu entoure également Sarah, une jeune femme qui ressemble beaucoup à la Sarah de
Ces nouvelles sont les premiers écrits de N. Bouyssi, auteur de six livres depuis : il s’agit donc de « textes d’apprentissage » où l’écriture se forge, s’exerce. On découvre en effet des textes différents, comme « À la découverte du marché de Secrétant », récit historique d’un lieu, ou « Quelque chose monte », ou encore « Le déménagement d’Hervé », flirtant avec la SF et le récit d’anticipation. Mais on y retrouve toujours une forme de prise de distance ou de mise à distance du réel.
Dans « Un vieillard buté », on retrouve un mécanisme de projection identique à celui du « premier fantôme », mais qui passe cette fois par la troisième personne du singulier et une focalisation interne. Nous partageons l’esprit, les pensées du personnage. Le vieillard s’appelle « Nn. » et il est possible de supposer qu’il est atteint de la maladie d’Alzheimer (c’est une hypothèse). Le personnage refuse de mourir. Cette décision, ce refus, est, en quelque sorte, ce qui le maintient à la vie depuis très longtemps. Un refus de suivre le court du temps, ce temps que mesurent les « rayons du soleil » : « il est dommage que le temps passe, dommage que le soleil se couche », pense Nn. (p. 44). (Ce motif du temps qui passe, qui file, qui se mesure ou s’arrête, revient dans plusieurs textes : « Moi et Mon ordinateur », « Le Déménagement d’Hervé », « Quelque chose monte »). Le soleil est la première horloge de l’homme. Il préfigure la « fin du monde », donc la « fin des temps »). Nn. semble d’ailleurs être sorti du temps : il a « toute sa vie devant lui », ne se souvient pas du temps proche, donc est un « perpétuel étonné ». Cette formule, presque un oxymore tant l’adjectif « perpétuel » s’oppose à « étonné », désigne à plusieurs reprises le vieil homme. Sortir du temps, c’est une manière de regarder passer le temps pour les autres (ce que fait en quelque sorte le lecteur pour les personnages qu’il suit). Or, il existe une écriture du temps, qui cherche à mesurer, à condenser, à dilater, à fantasmer, à raconter enfin le passage du temps (comme Proust dans sa Recherche). Peut-être est-ce pourquoi la plupart des personnages des nouvelles sont aux prises avec ou prisonnier du/ou dans le temps.