Libr-critique

4 mars 2021

[Chronique] Nicolas Bouyssi, La Femme de travers, par Jean Renaud

Nicolas Bouyssi, La Femme de travers, P.O.L, novembre 2020, 352 pages, 21 €, ISBN : 978-2-8180-4826-9.

 

Quoiqu’il se présente, par instants, comme un “journal”, ce livre ne ressemble pas vraiment à ce que nous connaissons sous ce nom. Ce sont 350 pages écrites en dix jours (du “2/12/16” au “11/12/16”), l’ensemble divisé, d’autre part, comme le jeu de l’oie, en 63 “cases” – “ce qui fera de moi un équivalent d’oie absolument gavée de sa propre pensée”. Texte “ni corrigé ni relu” (seuls, ici et là, quelques mots biffés). Une écriture torrentueuse, sans repos, sans précautions, sans prudence. Parce qu’il ne faut “s’interdire aucune hypothèse ni stationner lâchement paresseusement dans le même cercle à l’instar du cochon d’Inde dans sa cage, à bouffer la même carotte marron flétrie”. Parce qu’il s’agit d’“ouvrir d’un bon coup de pied, de poing ou de tête le vasistas de son âme ou de sa névrose pour aérer les coins les plus empoussiérés moisis  puants de ses parois osseuses”. D’où cette adresse au lecteur : “À tout de suite, donc, pour cette visite (guidée ?) des marécages de ma pensée (= bayou).”

Mais, plus que d’une visite, il s’agit d’une explication – au sens que prend le mot quand il s’agit de bagarre – avec soi et le monde.
Et, comme dans toute bagarre, il y a désordre, reprise, insistance, jusqu’à l’épuisement – tant qu’on ne vous a pas “enfermé dans une pièce aux parois de liège”. Ce que charrie, accumule ce journal, si on tente de le décrire, ce sont d’abord des morceaux de vie – d’une vie “colonisée”, ratée, insurgée, angoissée – : histoires de femmes, de copains, de père-mère-sœur, de déménagements… C’est ensuite tout un attirail d’appareils électroniques (quoique ce journal, est-il répété, soit écrit sur des cahiers) : écrans digitaux, logiciels, algorithmes, jeux vidéo, plateformes de téléchargement, films violents, pornographiques le plus souvent (N. Bouyssi invente toute une filmographie), dans lesquels des techniques permettent de s’introduire. Ces situations, ces films, ces extensions fictives de la vie donnent lieu à toutes sortes de considérations sur la honte, la culpabilité, l’excitation, l’angoisse, à des tentatives désordonnées, obscures ou demi-obscures, emportées par une inépuisable véhémence, de théorisation : définitions, distinctions innombrables, données au présent gnomique (cinq “points de démence”, par exemple, précisément numérotés). À quoi s’ajoutent des déclarations rageuses : “Ou on fait péter quelque chose, cabine téléphonique, vitrine, flic, immigré, joue de sa femme/fille, cul du chien/fils ou bien quelqu’un d’important symboliquement en l’enfermant dans les toilettes pour lui faire entendre par la métaphore sadique anale infantile qu’il est du caca.”

Notons que l’auteur de ce journal, qui a de la culture, se réfère aussi, rapidement ou non, et sans aucun respect de convention, à Burroughs, Courbet, Cronenberg, Poe, Sade (liste non dépourvue, évidemment, de signification). Quant à l’histoire d’Œdipe, souvent évoquée, c’est “un synopsis écrit sous Périclès”. On lit aussi, un peu plus loin, à propos d’un personnage de fiction : “Dans son bled comme à Thèbes tout le monde est dégénéré, tout le monde est de la même famille.”

Mais le plus intéressant ici est le sort fait à Lacan. Lequel n’est jamais nommé, mais dont les notions de réel, d’imaginaire et de symbolique (que Lacan dit liées d’un “nœud borroméen”) sont constamment agitées, et de la façon la plus hasardeuse, la plus confuse, la plus hallucinée, par l’auteur du journal. Particulièrement les “deux machins habituels (S et I)”, en liaison avec l’irruption massive du virtuel porno. On lit des formules comme : “Le conflit entre l’I et le S continue d’être déclaré, la partouze (ou triolisme) aussi par conséquent, et ils se passent en temps réel à l’intérieur dans ton crâne.” Ou encore : “Le symbolique est de l’imaginaire factice figé comme une veste à épaulettes ou un building Chrysler.” Quant au “réel”, il semble n’être, bien loin de Lacan, que ce que nomme le sens commun, soit l’ensemble des objets, des personnes, des lieux auxquels le sujet a affaire : rues,  parkings, square, Franprix, appartements, fenêtres, table en faux chêne, métro, bus, sandwichs…

Ce qu’on garde de ce livre – les citations qui précèdent le montrent sans doute –, ce qui emporte la lecture, ce sont d’abord ces phrases bizarres, souvent longues, entassées, égarées, obsédées, compliquées, précipitées – “phrases qui tarabiscotent comme des vrilles sèches ou des dreadlocks” –  dans lesquelles l’auteur du journal semble sans cesse se perdre, s’enfermer. Elles sont la pensée même du texte, bien plus que ses affirmations incessantes. Pensée tordue, insurgée, hautaine, arrogante, impuissante malgré sa rage – et, à ce titre, émouvante –, dressée devant le monde, interrogeant sans fin la possibilité de s’y tenir. Soit cet exemple, encore : “Ce qui donne, en résumé, un système informationnel phobique consanguin fonctionnaliste et sans tendresse qui préconise le voyeurisme, les insultes, les coups de matraque, la branlette et le masochisme chirurgical orthonormé pour supporter.”

On admettra que ce livre confus, violent, n’est pas “clair”. Mais il est exact. Ce dont il a conscience : “Comment pourrait-on être exact si on est contraint de rendre son imaginaire narratif et rocambolesque et attractif, avec début, milieu et fin en guise porte-jarretelles, etc.” On peut, assurément, le préférer à bien des récits qu’on résume à loisir et qu’on déclare “bien écrits”.

29 août 2017

[Livres] Libr-vacance (2)

On profite de la fin de l’été pour prendre le temps de faire le point : qu’a-t-on pu manquer ces derniers temps comme lectures importantes ?… Une Libr-sélection de 5 livres vous est d’abord présentée, puis 30 titres vous sont recommandés. [Libr-vacance 1]

Libr-sélection /FT/

â–º Jacques BARBAUT, H ! Hache ! Hasch !, Nous, Caen, 2016, 112 pages, 16 €.

On connaît l’attrait des Lettristes et des Oulipiens pour les lettres de l’alphabet. Dans cet opus plein de fantaisie, qui ressortit à la fois à l’ouvroir poétique, au dictionnaire de littérature, des formes et des symboles, l’auteur alterne divagations, graphismes et citations passionnantes et érudites.

â–º Guy BENNETT, Ce livre, traduit de l’américain par Frédéric Forte et l’auteur, éditions de l’Attente, 2017, 96 pages, 11 €.

À la suite des Poèmes évidents, Ce livre fonctionne de façon ironique, dévoilant les stratégies scripturales / éditoriales. N’est pas épargné « le monde de l’édition en ligne, où l’écriture se dit simplement "contenu", les écrivains "fournisseurs de contenu" et les plateformes d’édition en ligne […] "systèmes de gestion de contenu" » (35)… Vous y attend tout l’outillage moderne et contemporain : réflexivité, autoréflexivité, post-littérature, édition post-matérielle

â–º Jérôme BERTIN, Lettre à Nina, Atelier de l’Agneau, St-Quentin-de-Caplong (33), été 2017, 20 pages, 9 €.

Moins légère que les rimbaldiennes "Réparties de Nina", cette Lettre à Nina – Nina, "garçonne à cheveux corbeau" – qui commence par "Cher Amour" constitue un oasis azuré dans l’œuvre de Jérôme Bertin : le romantisme noir se fait bleu-rose et l’écriture tire un peu du côté du symbolisme, voire du surréalisme :

"que je vertige en ré mi
sol tranché par
ta pro-

messe masse noire
de tes che-
veux fous" (14).

â–º Paul de BRANCION, L’Ogre du Vaterland, éditions Bruno Doucey, été 2017, 120 pages, 14,50 €.

Où il est question d’un père "retors jusqu’à la fellation du monde", de "Ich" que ne peut supporter Léon Jacques S., d’une configuration familiale digne du conte – d’un récit qui dialogue avec des extraits des contes de Perrault. Un bonheur de lecture vous attend avec cette autofiction fantaisiste en double bande.

"Ich aimais Platon et Socrate car ces deux pédérastes-là ne trouvaient pas grâce aux yeux de Léon Jacques" (43).

â–º Laurent GRISEL, Climats, Publie.net, hiver 2015-2016, 88 pages, 9,50 €.

Voici "une épopée" du climat, avec chiffres, histoires et Histoire… Et ce type d’agencement répétitif pour mettre en évidence les mécanismes implacables : "la lutte entraîne la répression / qui entraîne la lutte / qui entraîne la répression / qui entraîne la lutte" (p. 13) ; "moins d’eau donc moins d’arbres / donc moins d’eau des nuages accrochée par les arbres / donc moins d’arbres / donc, de saison en saison / de moins en moins / d’eau" (27)…

Libr-critique a reçu, a lu et recommande

♦ Nadine AGOSTINI, Ariane, éditions Contre-Pied, coll. "Autres & Pareils", Martigues, automne 2015, 28 pages, 4 €.

♦ Jean-Luc BAYARD, P.O.L nid d’espions, P.O.L, été 2015, 222 pages, 16 €.

♦ Sereine BERLOTTIER, Louis sous la terre, Argol, 104 pages, 18 €.

♦ Jean-Pierre BOBILLOT et Sylvie NÈVE, Vers de l’âme-hors, Plaine page, Barjols, automne 2016, 54 pages, 10 €.

♦ Nicolas BOUYSSI, Décembre, P.O.L, printemps 2016, 496 pages, 22 €.

♦ Mircea CARTARESCU, La Nostalgie, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, P.O.L, février 2017, 496 pages, 29,90 €.

♦ Angela CARTER, Les Machines à désir infernales du Dr. Hoffman, éditions de l’Ogre, hiver 2015-2016, 356 pages, 23 €.

♦ Franck DOYEN, Collines, ratures, La Lettre volée, Bruxelles, automne 2016, 58 pages, 14 €.

♦ Virginie GAUTIER, Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, Publie.net [version papier + numérique], 2014, 84 pages, 12 €.

♦ Liliane GIRAUDON, L’Amour est plus froid que le lac, P.O.L, décembre 2016, 106 pages, 13 €.

♦ Rada IVEKOVIC, Réfugié-e-s. Les Jetables, Al dante, Marseille, été 2016, 88 pages, 13 €.

♦ Gabriel JOSIPOVICI, Infini. L’histoire d’un moment, traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, Quidam éditeur, Meudon, hiver 2015-2016, 158 pages, 18 €.

♦ Anne KAWALA, Le Déficit indispensable, Al dante, 2016, 152 pages, 17 €.

♦ Claudie LENZI, Elle t’enceinte, Plaine page, 32 pages, 5 €.

♦ Cédric LERIBLE, Giratoires, Plaine page, Barjols, printemps 2015, 70 pages, 5 €.

♦ Cécile MAINARDI, L’Histoire très véridique et très émouvante de ma voix de ma naissance à ma dernière chose prononcée, éditions Contre-Pied, hiver 2016-2017, 36 pages, 4 €.

♦ NATYOT, Je suis d’accord, Plaine page, "Les Oublies", été 2017, 28 pages, 5 €.

♦ Leopoldo María PANERO, Ainsi fut fondée Carnaby street, Le Grand Os, Toulouse, automne 2015, 88 pages, 12 €.

♦ Anne PORTUGAL, Et comment nous voilà moins épais, P.O.L, mai 2017, 124 pages, 13 €.

♦ Dominique QUÉLEN, Éléments de langage, Publie.net, coll. "L’Inadvertance" dirigée par François Rannou, automne 2016, 272 pages, 20,50 €.

♦ Jacques REBOTIER, Black is black, Plaine page, coll. "Les Oublies", 14 pages ([petit coffret original], 5 €.

♦ Jean Louis SCHEFER, Squelettes et autres fantaisies, Main courante 5, P.O.L, printemps 2016, 160 pages, 14 € ; L’Image et l’Occident. Sur la notion d’image en Europe latine, ibid., printemps 2017, 142 pages, 13 €.

♦ Patrick SIROT, Procès verbal, Plaine page, 110 pages, 10 €.

♦ Pierre-Yves SOUCY, Neiges. On ne voit que dehors, La Lettre volée, Bruxelles, hiver 2015-2016, 80 pages, 15 €.

♦ Juliana SPAHR et David BUUCK, Une armée d’amants, traduit de l’anglais (USA) par Philippe Aigrain, Publie.net, 2016, 150 pages, 15 €.

♦ Anne de STAËL, Le Cahier océanique, La Lettre volée, hiver 2015-2016, 160 pages, 19 €.

♦ Rudolf di STEFANO, Vive le cinématographe !, Al dante, hiver 2014-2015, 200 pages, 17 €.

♦ Jean-Jacques VITON, Cette histoire n’est plus la nôtre mais à qui la voudra, P.O.L, hiver 2016-2017, 80 pages, 13 €.

♦ Julie WOLKENSTEIN, Le Mystère du tapis d’Ardabil, P.O.L, hiver 2015-2016, 384 pages, 23 €.

7 mai 2014

[Livres] Libr-kaléidoscope (3)

Périne Pichon (PP) et Jean-Nicolas Clamanges (JNC) vous présentent une troisième sélection 2014 de livres choisis : Amelia Rosselli, La Libellule ; René Belleto, Le Livre ; Aiat Fayez, Un autre ; Nicolas Bouyssi, Deux bêtes à l’intérieur.

 

â–º Amelia Rosselli, La Libellule, traduction Marie Fabre, Ypsilon éditeur, 2014, 19 €, ISBN : 978-2-35654-035-5.

Après les Variations de guerre, c’est en version bilingue que nous est offert ce grand poème qui marque une mutation décisive dans l’art de la grande poétesse italienne. Comme l’écrit Marie Fabre : « La Libellula, poème clef dans l’œuvre d’Amelia Rosselli, daté de 1958, marque le départ d’une poétique exposée pour la première fois dans Variations de guerre. Rosselli y compose son « délirant flux de pensée occidentale » en une métrique inédite, tissé de citations empruntées aux poètes qui l’ont formée et dont elle se dégage autant qu’elle leur rend hommage. Le poème avance en un mouvement rotatoire semblable à celui des ailes de la libellule et ce mouvement même est celui d’une libération (…). Liberté qui s’exerce et se partage tout au long de ce « libello », diminutif de liber, selon l’étymologie latine qu’elle associe au titre : un petit livre-détonateur. » /JNC/

 

â–º René Belletto, Le Livre, POL, printemps 2014, 224 pages, 18 €, ISBN : 978-2-8180-2020-3.

Le narrateur, marqué par la mort récente de sa sœur, reçoit une lettre d’un inconnu ; trouve, perd, retrouve et reperd une bague étrange, et rencontre une femme merveilleuse – LA femme merveilleuse présente dans tout film noir qui se respecte.

Sans être un polar, Le Livre semble avoir subi l’influence de ce genre cinématographique. En effet, la narration entretient une tension entre le fantastique et le policier, sans oublier ni faire oublier le livre.

« […]comme si quelqu’un m’avait secouru, quelqu’un d’aimant – véritable maître du jeu – qui eût écrit d’autres mots que ceux qui venaient à mes lèvres, maléfiques, fatals, pour raconter ce moment de ma vie ! »

Ainsi, quelqu’un, une instance doit bien décider de la suite des actions, et introduire une signification entre les différents événements vécus par le narrateur. Écrire dans un livre revient à chercher cette signification ou à la donner. Mais qui est celui qui écrit, s’il existe ? Plusieurs des personnages manifestent un désir d’écrire, s’ils ne le font pas déjà, entre autres le narrateur. Ce dernier imagine entreprendre le récit des faits pour s’y perdre ; or, ces faits sont déjà écrits dans Le Livre. Et relatés en partie dans le journal d’une jeune infirmière. Et romancés par un écrivain certainement cinglé, anonyme qui en livre une interprétation nouvelle. On cherche, à tort ou à raison, la signification de chaque objet, de chaque événement, dans la diégèse. La mise en récit est interrogée, tout comme le besoin de sens qui l’accompagne généralement. /PP/

 

â–ºAiat Fayez, Un autre, POL, printemps 2014, 176 pages, 14 €, 978-2-8180-1982-5.

Un homme cherche à devenir un autre. Qu’est-ce qui le rendra autre ? Un nouveau nom – qui n’est qu’une déformation de l’ancien –, une teinture pour les cheveux, des lentilles de contact, quelques artifices pour changer d’apparence et séduire une femme, joueuse de tennis célèbre. Dans tout principe de séduction, on se cache, on se masque, mais le narrateur d’Un autre ne veut devenir autre que pour se montrer lui, pour se faire accepter ou « intégrer » dans le langage du politiquement correct.

L’autofiction a l’avantage de permettre de narrativiser une problématique identitaire de l’altérité, en la transposant dans une intrigue fictive. Le fantasme d’une transformation physique y est expérimenté.

« […] je mets les lentilles bleues et ce n’est qu’ensuite que je me regarde dans la glace. J’éclate de rire. C’est tout simplement merveilleux. Je suis métamorphosé. [ …] Je me sens en parfait accord avec cet homme, même si j’ai besoin de le regarder encore. Je m’admire. C’est bien la première fois de ma vie que j’assume ce que je suis, qui est ce que je ne suis pas. »

On attribue au masque la particularité de cacher la personne physique tout en dévoilant une caractéristique de sa personnalité. En se grimant, le narrateur cherche une incorporation à une société qui semble avoir assimilé la discrimination et la xénophobie en lissant bien pour ne plus les avoir sous les yeux. Y vivre sans être jugé en sa qualité « d’autre », oblige donc à devenir un autre à soi-même. /PP/

 

â–º Nicolas Bouyssi, Deux bêtes à l’intérieur, POL, printemps 2014, 224 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-8180-2051-7.

Dans Les Rayons du Soleil, le personnage central de la nouvelle Deuxième Fantôme restait stoïque face au décès d’une parente. Ce même personnage est le narrateur de Deux bêtes à l’intérieur. Il a vieilli, s’est étoffé, mais emprunte toujours au style de Bouyssi son ton froid, méthodique. Une impression de déjà-lu entoure également Sarah, une jeune femme qui ressemble beaucoup à la Sarah de S’autodétruire les enfants, autre roman du même auteur, et quelques personnages secondaires. La distanciation de la narration a pour effet un air d’étrangeté, une sensation de calme avant la tempête.

« Je me lasse de regarder l’avion, moins d’être surplombé d’un ciel très bleu. Sarah et moi, on mange sans bavarder. Le repas est bon. On sort fumer une cigarette. On attend le café. On demeure taiseux. Au loin, passe un tracteur. […] »

Les deux personnages principaux semblent étouffer sous la pression de cette écriture minimaliste, qu’une brève allusion rapproche de L’étranger. À moins que cette sensation d’étouffement ne soit causée par la vie en vase clos que mènent ces deux-là. Chacun se confine de son côté en enfermant l’autre et en s’enfermant avec l’autre. Ainsi, ils partent en vacances sur une île, font des kilomètres dans une voiture, ne sortent que rarement de leur enfermement. La communication avec l’extérieur se fait par SMS, avec des personnages secondaires qui semblent toujours ramener les protagonistes à eux-mêmes et à leur propre claustration. Impossible de s’enfuir, les barreaux se construisent avec des images du passé, des relations avortées avec les femmes pour le narrateur, une famille difficile pour Sarah. La tempête pressentie se compose de ces souvenirs, de plus en plus présents. /PP/

28 septembre 2013

[Chronique] Nicolas Bouyssi, Les Rayons du soleil, par Périne Pichon

Périne Pichon poursuit son tour d’horizon de la "rentrée P.O.L" avec ce recueil de nouvelles entre ombre et lumière, réalisme critique et fantastique.

 

Nicolas Bouyssi, Les Rayons du soleil, P.O.L, été 2013, 176 pages, 15 €, ISBN : 978-2-8180-1903-0.

Alors que le soleil apporte normalement chaleur et lumière, dans l’ensemble, les nouvelles de ce recueil sont assez froides. Cette impression est peut-être due à la neutralité de l’écriture, rappelant celle de George Perec, simple et méticuleuse. Mais les rayons du soleil contribuent également à faire naître des zones d’ombre et de lumière. Ils permettent à l’œil d’apercevoir ce qui est caché par l’ombre, voire l’ombre elle-même. En ce sens, les nouvelles de Nicolas Bouyssi constituent une espèce d’angle mort, comme si l’œil du lecteur était amené à regarder le monde en coin, sous une luminosité nouvelle et un rien fantastique. Car les rayons du soleil nuancent les couleurs de la réalité.

Ces nouvelles sont les premiers écrits de N. Bouyssi, auteur de six livres depuis : il s’agit donc de « textes d’apprentissage » où l’écriture se forge, s’exerce. On découvre en effet des textes différents, comme « À la découverte du marché de Secrétant », récit historique d’un lieu, ou « Quelque chose monte », ou encore « Le déménagement d’Hervé », flirtant avec la SF et le récit d’anticipation. Mais on y retrouve toujours une forme de prise de distance ou de mise à distance du réel.

Certaines de ces nouvelles ne sont pas des « récits » à proprement parler, avec un début, un événement perturbateur, des péripéties et une fin. La première nouvelle, « Le Repli vers la forêt », se finit sur une ouverture, une phrase suggérant un basculement : « C’est alors que Berthier décida de se replier vers la forêt » (p. 10). La place de cette nouvelle, au début du recueil, semble significative : le recueil lui-même est une forêt pleine d’arbres feuillus, porteur d’un substrat d’histoire.

Remarquons la présence de plusieurs « fantômes » : « Premier fantôme », « Deuxième fantôme », « Troisième fantôme », « Septième fantôme ». Ces quatre nouvelles ne se suivent pas (à part les deux premières), et l’énigme des trois fantômes disparus entre le troisième et le septième demeure. Faut-il les chercher dans les autres textes. S’agit-il d’un ensemble dont l’auteur n’a conservé que quatre textes ? Dans ce cas, pourquoi les présenter sous ce titre commun de « fantômes » ?

Dans « Premier fantôme », nous sommes projetés dans un homme brûlé vivant. La focalisation interne nous entraîne dans la tête et dans la peau de cet homme, comme s’il s’agissait de se remémorer ses pensées et sa vie au moment où il a pris feu. Le « fantôme » est donc la trace artificielle d’un homme dans l’écriture.

Dans « Deuxième fantôme », un deuxième type de fantôme est envisagé. Un homme apprend par le journal le décès de sa sœur, avec qui il était brouillé depuis son divorce. Le fantôme, c’est l’absence soudaine d’un être déjà loin. Celle-ci provoque un basculement, une promesse de changement pour l’homme, dont le comportement est codifié par des schèmes. Par exemple, faire l’amour pour contrer la mort : « Elle m’a demandé ce que je désirais faire. Je lui ai répondu que je voulais la retrouver chez elle, avec en tête l’idée de faire l’amour pour conjurer la mort. « C’est classique, ai-je ajouté, on trouve ça dans tous les livres. » (p. 19). Il y a une espèce de conscience d’un code comportemental que le narrateur et protagoniste espère peut-être détourner dans le hors-texte du récit.

Plusieurs nouvelles entre le deuxième et le « troisième fantôme ». Celle-ci se place entre l’histoire d’un homme se réfugiant dans une cave pour échapper aux autres ( « Soute ») et celle d’un vieil homme qui refuse de mourir ( « Un vieillard buté »). Ce troisième type de fantôme est le récit d’une vie, celle d’ Octave Wiggs qui veut comprendre et conceptualiser les rapports amoureux. Le fantôme est sans doute l’ambition de Wiggs, dont les certitudes s’écroulent à la fin du récit : il doit tout reprendre à zéro. Parce que rien n’est jamais certain et qu’il existe toujours un soupir, un mot, un comportement qui échappe aux codes dans lesquels il a été précédemment rangé. Cette nouvelle a une légère intonation satirique. On la retrouve dans un « vieillard buté », dans « Numéro », où un homme timide et peu sûr de lui devient un fêtard paresseux parce qu’il n’assume pas ses retards au travail.

Le « septième fantôme » met en scène un quinquagénaire persuadé qu’un homme s’est introduit chez lui. L’angoisse rend la figure virtuelle palpable pour le quinquagénaire.

Dans « Un vieillard buté », on retrouve un mécanisme de projection identique à celui du « premier fantôme », mais qui passe cette fois par la troisième personne du singulier et une focalisation interne. Nous partageons l’esprit, les pensées du personnage. Le vieillard s’appelle « Nn. » et il est possible de supposer qu’il est atteint de la maladie d’Alzheimer (c’est une hypothèse). Le personnage refuse de mourir. Cette décision, ce refus, est, en quelque sorte, ce qui le maintient à la vie depuis très longtemps. Un refus de suivre le court du temps, ce temps que mesurent les « rayons du soleil » : « il est dommage que le temps passe, dommage que le soleil se couche », pense Nn. (p. 44). (Ce motif du temps qui passe, qui file, qui se mesure ou s’arrête, revient dans plusieurs textes : « Moi et Mon ordinateur », « Le Déménagement d’Hervé », « Quelque chose monte »). Le soleil est la première horloge de l’homme. Il préfigure la « fin du monde », donc la « fin des temps »). Nn. semble d’ailleurs être sorti du temps : il a « toute sa vie devant lui », ne se souvient pas du temps proche, donc est un « perpétuel étonné ». Cette formule, presque un oxymore tant l’adjectif « perpétuel » s’oppose à « étonné », désigne à plusieurs reprises le vieil homme. Sortir du temps, c’est une manière de regarder passer le temps pour les autres (ce que fait en quelque sorte le lecteur pour les personnages qu’il suit). Or, il existe une écriture du temps, qui cherche à mesurer, à condenser, à dilater, à fantasmer, à raconter enfin le passage du temps (comme Proust dans sa Recherche). Peut-être est-ce pourquoi la plupart des personnages des nouvelles sont aux prises avec ou prisonnier du/ou dans le temps.

Enfin, plusieurs personnages sont victimes d’une forme d’aliénation, mentale (le paranoïaque de « Un parcours héroïque) ou sociale (le couple de « Quelque chose monte », que la loi oblige à abandonner un inconnu en train de se noyer) – aliénation du désir, peut-être, pour la jeune femme du « Test de Rorschach ». Ces personnages se cherchent en outrepassant les limites qu’on leur a fixées. Il existe également une forme d’aliénation par la violence, dont sont victimes les protagonistes du « Repos prolongé » et du « Déménagement d’Hervé ». Dans cette nouvelle, témoin de la violence grandissante dans son quartier, un jeune homme se demande s’il va déménager ou non. Finalement, il imite les autres, prend un fusil et sort dans la rue. Il est possible de considérer le déménagement d’Hervé comme une sorte de lutte personnelle contre la pression sociale. Lutte qui se solde par l’échec du jeune homme, puisque celui-ci finit par prendre, lui aussi une arme.

La majorité des personnages sont en train de débattre, de chercher une place par rapport à l’espace et au temps dans lesquels ils évoluent. Le narrateur de « Quelque chose monte », par exemple, décide de tenter de sauver l’inconnu malgré la loi. Là, il se rend compte, pendant un bref moment, d’une sorte d’incohérence : « C’est la première fois que je vois un cadavre. La scène m’intrigue plus qu’autre chose. Elle me fait prendre conscience de certains de mes défauts : ma froideur et mon indifférence. Je réalise également que Zaza a été taillée dans le même bois que moi » (p. 66). Il faut sortir de ce cadre de bois, chercher un creux, un « vide » où s’épanouir.

Dans ces nouvelles, on sent l’exercice d’un regard oblique, d’une perception un peu décalée, un peu dérangeante. Même dans les nouvelles futuristes, la société qui est esquissée n’est pas très lointaine de la nôtre. Les personnages se débattent avec leurs pensées. Il ne s’agit pas vraiment de s’évader ou de rêver par l’écriture, plutôt de cogiter, de faire de cette évasion dans le livre un espace « vide » pour la réflexion sur la place que nous occupons. Règle du champ oblige, nous avons bel et bien affaire à une écriture minimaliste avec, sans doute, une certaine force d’évocation symbolique (comme la forêt de la première nouvelle).

 

 

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