Libr-critique

11 juillet 2010

[News] News du dimanche

Question de saison/de raison (aussi brûlante que la météo). Dans une démocratie, qu’est-ce qui est le plus inquiétant : la déroute d’une bande de mercenaires-qui-ne-connaissent-pas-la-crise-économique ou la collusion entre les sphères de la politique et de la finance – qui ne connaissent pas cette crise non plus ? À quoi faut-il réagir d’urgence ? Quand de concert les dominants crient haro sur la presse numérique, une conclusion évidente s’impose : si nous voulons encore une presse indépendante, soutenons MÉDIAPART – par nos paroles, nos actes et nos abonnements.

Avant la pause estivale (de la semaine prochaine jusqu’à la seconde quinzaine d’août), votre programme LIBR-CRITIQUE : diptyque sur Tête au carré de Manuel JOSEPH (présentation de Fabrice Thumerel et article de Sylvain Courtoux) ; Opération Libr-vacance (sont attendues demain soir au plus tard les dernières réponses à cette petite enquête : Que prévoyez-vous de lire/voir/écouter durant ces vacances ?) ; Journée spéciale Revues.

Pour ce soir : Olivier CADIOT au Festival d’Avignon 2010, Libr-brèves d’Avignon et LIBR-VACANCE (LC a reçu, est en train de lire et recommande : Boutibonnes, collectif en hommage à Michel Deguy et Novarina)… /FT/

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20 mai 2010

[Manières de critiquer] « Un cri barré de foudre » : et si c’était le moment de relire Duprey ?, par Jean-Nicolas Clamanges

"Un cri barré de foudre" : et si c’était juste le moment de relire Duprey ?

Jean-Nicolas Clamanges

"Si quelqu’un veut la parole, je lui passe volontiers la mienne, laquelle se trouve comprise entre le bruit et le silence (toutes vérifications faites)" (Jean-Pierre Duprey, fin du manuscrit de Spectreuses II).

Jean-Pierre Duprey (1930-1959) est l’auteur de plusieurs recueils fulgurants parus entre 1950 et 1970 aux éditions du Soleil noir. Il est encore assez mal connu, quoique son audience n’ait cessé de grandir, comme en témoigne la publication de ses Œuvres complètes aux éditions Christian Bourgois en 1990 puis dans la collection "Poésie/Gallimard" (1999). Découvert par André Breton, qui donne quelques-uns de ses textes dans l’Anthologie de l’Humour noir, très lié au peintre Jacques Hérold, il fréquente, sans allégeance, la génération surréaliste d’après-guerre. Rimbaud, Lautréamont, Jarry, Artaud inspirent fortement son écriture mais son entreprise leur reste irréductible. Il écrit notamment Derrière son double, La Forêt sacrilège, Les États-Réunis du métal aux chutes communes du feu, Réincrudation, La Fin et la Manière – et se suicide. Sa pratique approche celle de Michaux (Duprey est également sculpteur : cf. ci-dessous, Untitled, 1958)), plus encore celle de Bernard Noël, comme l’a montré Jean-Christophe Bailly : « la pensée, lorsqu’elle va au fond, trouve le corps, et lorsqu’elle va au fond de l’identité elle trouve le vide. (…) Et dans ce vide nocturne, extrémité blanche du délire où Bernard Noël voit "le bord de la mort", les mots ne pèsent plus, ils sont vraiment la dernière trace, le dernier souffle. (…) À ce niveau, le "compte rendu" n’est plus séparable de ce dont il rend compte : le vécu, la traversée, la pensée. La poésie n’est plus alors l’écho lointain de l’expérience, elle en est la trace vivante, et même, d’une certaine façon, le moyen » (Jean-Pierre Duprey, Seghers, 1973, p. 47).

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8 mai 2010

[Chronique] NOVARINA, L’Atelier volant (1966-2010)

Filed under: chroniques,Livres reçus,manières de critiquer,UNE — Étiquettes : , , , — Fabrice Thumerel @ 10:10

Valère NOVARINA, L’Atelier volant, nouvelle édition revue et corrigée par l’auteur (allégée d’un acte – le septième exactement – et structurée autrement : aux dix actes – ou scènes – succèdent trois Jours, "Nocturne" et "Sirène"), P.O.L, printemps 2010, 284 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-8180-0014-4.
Création : Théâtre du Loup à Genève, 19 janvier 2010, Compagnie des cris. Mise en scène : Gilles-Souleymane Laubert. Avec : Nathalie Boulin, Didier Carrier, Anne-Shlomit Deonna, Hélène Hudovernic, Thomas Laubacher, Cheikh N’Gome, Sophie Rusch, Mattéo Zimmermann. Assistanat : François Sage.

Ayant pu, à l’occasion d’un numéro spécial que la revue Les Cahiers Robinson a consacré aux écrits de jeunesse (n°15 : "Juvenilia", Université d’Artois, 2004), accéder aux avant-textes de la pièce ("Carnet noir", lettres, croquis et notes, brouillons et tapuscrit), et notamment au premier projet intitulé "Monsieur Budet montre ses employés sur le théâtre" (1966-1968), j’ai pu mener à bien une longue étude sociogénétique (approche stratégique, généalogique et génétique) dont on trouvera ci-dessous une synthèse avant publication en volume dans une version remaniée.

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11 avril 2010

[News] News du dimanche

Que vous soyez ou non en vacances, vivez avec nous votre Libr-printemps : "Retour sur Novarina" ; "Mathieu Brosseau dans sa disparition" ; "Christophe FIAT dans tous ses éclats" ; "Livres reçus" (Éric Arlix/Jean-Charles Massera, Le Guide du démocrate ; Calligrammes et compagnie, etcetera).

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4 mars 2010

[Chronique-recherches] Yves Citton, Mythocraties : storytelling et imaginaire de gauche, par J.-.N. Clamanges

Yves Citton, Mythocraties : storytelling et imaginaire de gauche, éditions Amsterdam, 2010, 17 €, ISBN : 978-2-35480-067-3.

â–º Ce soir à 20H, Librairie Le Genre Urbain (30, rue de Belleville 75020 Paris), débat avec l’auteur, l’économiste Frédéric Lordon et le philosophe Laurent Bove.

Chronique par Jean-Nicolas Clamanges

Réagissant au livre de Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (La Découverte, 2007), Yves Citton reprend le problème au fond en interrogeant notre imaginaire du pouvoir et en réévaluant les ressources de l’art du récit à partir d’un investissement résolument politique de la théorie littéraire. Il est membre du collectif de la revue Multitudes, collabore à la Revue Internationale des Livres et des Idées et enseigne la littérature à l’université de Grenoble. Il a publié L’envers de la liberté et Lire, interpréter, actualiser : pourquoi les études littéraires (éd. Amsterdam).

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1 janvier 2010

[News-livres] LIBR-FÊTES : retour sur livres remarquables insuffisamment remarqués…

Certains livres, pour des raisons diverses (choc esthétique, densité érudite et/ou intellectuelle, voluminosité…), demandent une décantation certaine… (et parfois, pris par d’autres contraintes, on les range dans un à-côté). C’est sur ces livres remarquables insuffisamment remarqués que porte ce dernier volet de Libr-fêtes – avant que Libr-critique ne tourne la page et n’entame 2010 tambour battant.

Comme c’est précisément dans les premières semaines de cette nouvelle année que nous publierons des articles sur NOVARINA (L’Envers de l’esprit, La Loterie Pierrot) et FEDERMAN ("La Fourrure de ma tante Rachel, ou l’autofiction parlée-dansée"), il n’en sera pas question ci-après. De même, nous attendrons le printemps pour ouvrir un dossier sur Christophe TARKOS (Écrits poétiques, POL, nov. 2008 ; Le Baroque, Al dante, automne 2009) et revenir sur Demain je meurs (POL, 2007) de Christian PRIGENT, à l’occasion du second numéro spécial que va lui consacrer la revue Il particolare.

On trouvera donc ci-dessous un trio critique sur le livr-événement de 2008, Nihil, inc. de Sylvain COURTOUX ; un retour sur la réédition en un volume de trois fictions fondamentales dans l’itinéraire de Claude LOUIS-COMBET, La Sphère des mères (Corti, 2009) ; les présentations de deux ouvrages de recherche, une somme de Christophe Charle sur la "naissance de la société du spectacle" entre 1860 et 1914 dans quatre capitales européennes (Paris, Berlin, Londres et Vienne), et une autre de Fabien Danesi sur le mythe brisé de l’internationale situationniste (1945-2008).

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20 novembre 2009

[Chronique] Christophe Manon ou la poésie utopographique

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , , , , , , — Fabrice Thumerel @ 7:42

Christophe MANON, Univerciel, éditions Nous, automne 2009, 48 pages, 12 euros, ISBN : 978-2-913549-34-0.

De ce court texte inspiré – écrit "en résonance" à Nous d’Antoine Dufeu (Mix, 2006) et à partir/au moyen de nombreux prélèvements textuels (Badiou, Brecht, Gatti, Jouve, Khlebnikov, Maïakovski, Mandelstam, etc.) –, on peut lire des extraits sur le site de Mathieu Brosseau, Plexus, et dans le numéro 1 de la revue MIR – que l’auteur a cofondée en même temps que les éditions IKKO. (Mais, c’est encore plus vrai pour ce texte fascinant, rien ne remplace la dynamique de l’œuvre intégrale).

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25 septembre 2009

[Chronique] Patrick Le Boeuf dir., CRAIG et la marionnette

Patrick Le Bœuf dir., Craig et la marionnette, Actes sud/Bibliothèque Nationale de France, 2009, 120 pages, 124 illustrations couleur/noir et blanc, 29 €, ISBN : 978-2-7427-8389-2.

Ceux qui n’ont pu découvrir l’exposition organisée par la BNF du 4 mai au 29 juillet 2009 à la Maison Jean Vilar (Avignon) ne manqueront pas, jusqu’au 4 octobre prochain, de se rendre au Musée de l’Ardenne et à la vitrine du Conseil général à Charleville-Mézières, dans le cadre du Festival mondial des théâtres de marionnettes (fin ce dimanche 27 septembre).

Au reste, depuis mai dernier, nous disposons d’un catalogue riche de quelque 120 illustrations – accompagnées d’un "catalogue des pièces exposées" et de trois articles synthétiques qui offrent des angles d’approche complémentaires : thématique (Patrick Le Bœuf, "Edward Gordon Craig et la marionnette"), érudit (Marion Chénetier, Marc Duvillier et Didier Plassard, "Le Théâtre pour les fous : aperçus d’un chantier") et historique (Evelyne Lecucq, "Les marionnettistes contemporains et Craig").

Illustrations : après celle de la couverture, on appréciera les créatures de Peter Schumann (Bread & puppet Theatre).

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11 août 2009

[News] News de vacances

Après un mois de vacances, et avant la rentrée de Libr-critique – dont vous trouverez ci-dessous un aperçu -, voici une sélection de livres reçus/lus et de Libr-brèves pour vous permettre de terminer passionnément ce mois d’août…
OPÉRATION LIBR-VACANCES : Dans les trois semaines à venir, comme promis, nous vous proposons de laisser en commentaires vos conseils de lectures, voire de nous envoyer vos notes de lecture plus élaborées [libr.critik@yahoo.fr]. Pour les SP de rentrée, pas de changement d’adresses (cf. rubrique adéquate). /FT/

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17 juin 2009

[News] Marché de la poésie : du Bleu du ciel au Grand os…

Libr-critique ne saurait soutenir en soi un Marché dont les impératifs marchands vont à l’encontre des maisons d’édition les moins économiquement rentables. C’est bien parce que nous regrettons que bon nombre d’entre elles ne puissent y participer, faute de moyens financiers suffisants, que nous soutenons celles qui y seront pour les meilleures raisons qui soient : faire découvrir et circuler des formes et des idées. C’est ce commerce-là qui nous réunira Place St Sulpice (Paris, 6e arrondissement) du jeudi 18 au dimanche 21 juin. Projecteurs, donc, sur Le Bleu du ciel et Le Grand Os.

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14 juin 2009

[News] News du dimanche

Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , , , , , , , — rédaction @ 16:09

Cette semaine, après un ÉDITO très libr&critique intitulé "Du plus et du moins…", Pleins Feux sur la grande soirée Remue.net (La Nuit remue 3), un coup d’oeil sur le Marché de la Poésie 2009, et nos Livres reçus : le dernier essai de Novarina, L’Envers de l’esprit, et le collectif dirigé par Gisèle Sapiro sur l’espace intellectuel en Europe. /FT/

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18 novembre 2008

[News] Novarina dans tous ses éclats à la Maison de la Poésie

Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , , , , , , , , — rédaction @ 7:34

   Après le succès de sa dernière création, L’Acte inconnu (2007-2008), voici de nouveau à l’honneur le peintre et dramaturge Valère NOVARINA : du 19 novembre au 21 décembre 2008, la Maison de la poésie accueille à Paris une exposition et deux spectacles – dont la reprise de Devant la parole (P.O.L, 1999), créé au Festival d’Avignon en 2002 par Louis Castel.

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10 mai 2008

[Revue-chronique] Inculte, # 15

  Inculte, revue littéraire et philosophique bimestrielle, # 15, 192 pages, 8,50 €   ISBN : 978-2-916940-05-2 [voir le site des éditions Inculte : http://www.inculte.fr].

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23 janvier 2008

[Livre + Chronique] Novarina, L’Acte inconnu

  La dernière pièce de Novarina étant jouée cette semaine à La Rose des Vents (Scène nationale de Villeneuve d’Ascq) (1), je vais d’abord revenir sur le texte, avant de rendre compte du spectacle. Je tiens d’ores et déjà à remercier vivement le photographe Olivier Marchetti, qui a autorisé Libr-critique à mettre en ligne quelques photos originales (photos protégées par les droits d’auteur, donc).

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23 septembre 2007

[Revue-chronique] Europe, Dossier Blanchot/Volodine

europe_revue.jpgEurope, n° 940-941 : « Maurice Blanchot/Antoine Volodine », août-septembre 2007, 384 pages, 18,50 € ISBN : 978-2-351-50009-5

euro.jpgOn ne peut que saluer le dernier numéro d’Europe, que l’on peut placer à l’enseigne du déshumain (Pierre Fédida) : les planètes Blanchot, Volodine et Kafka nous invitent en effet à sortir de l’humain pour en explorer l’être-autre. Les trois figures marquantes qui jalonnent cet itinéraire anthropoclaste constituent les principales entrées d’une livraison avoisinant les quatre cents pages : le Dossier Maurice Blanchot, le plus important (quelque 190 pages encadrées par Evelyne Grossman), précède celui sur Antoine Volodine (52 pages coordonnées par Frédérik Detue et Anne Roche) et la longue étude de Marc Weinstein, intitulée « Le Monde et l’Immonde. La dém(arist)ocratie de l’être selon Franz Kafka » (50 p.), qui vient clore logiquement le diptyque puisque les deux premiers auteurs s’inscrivent en droite ligne de Kafka.

L’une des tâches de la critique étant de reconsidérer périodiquement une oeuvre en fonction des mutations que connaissent les champs de production et de réception littéraires, la réouverture du dossier Blanchot (1907-2003) est la bienvenue, quatre ans après sa mort. Indépendamment des « ferventes célébrations » ou du « retour d’anciennes polémiques » (p. 3) suscitées par le centenaire de sa naissance, il s’agit d’abord ici de mettre en pratique l’aphorisme derridien, « C’est grâce à la mort que l’amitié peut se déclarer » : loin de toute complaisance, la perspective choisie consiste à tendre vers un être-avec la part inventive, étrange et étrangère propre à l’écrivain et critique. D’où le recours à une démarche endogène, empathique ; ainsi, contrairement à l’approche poéticienne qui fait du texte un objet de savoir, Christophe Bident invoque-t-il une lecture subjective qui fait prévaloir « la qualité d’une expérience » (102).

Pour ce qui est de la réévaluation, il se pourrait que Thomas Régnier ait raison : « Il se pourrait pourtant que l’inactualité de Blanchot aille de pair avec un autre mode de présence qui, s’il n’est pas visible, n’en est pas moins réel » (18). Ce qui est certain, c’est l’importance de Blanchot pour Leslie Kaplan, auteure de L’Excès-L’Usine (P.O.L, 1987), ou encore les échos de cette oeuvre chez quatre écrivains d’Amérique latine, Juan Villoro, Macedonio Fernandez, Salvador Elizondo et Mario Bellatin. Au fil des articles, cette oeuvre est du reste mise en relation avec celles de Mallarmé, Kafka, Bataille, Paulhan, Malraux, Beckett… Plus précisément, ressort des études sur l’érotisme (Karl Pollin) et l’écriture fragmentaire (Leslie Hill, Annelise Schulte Nordholt), des analyses comparatives ou portant sur des textes particuliers (Evelyne Grossman, Christophe Bident, Jonathan Degenève, Jean-Louis Jeannelle, Curt G. Willits, Ayelet Lilti), l’entre-deux qui régit l’ écriture blanchotienne : entre vie et mort, lumière et obscurité, puissance et impuissance, sensibilité et abstraction, masculin et féminin, possible et impossible, oeuvrement et désoeuvrement, pensée et travail de la langue, discours et écriture, liaison et déliaison…

Quant au dossier sur Volodine (né en 1950), qui paraît peu après, non seulement son seizième livre (Songes de Mevlido, Seuil, août 2007), mais encore le volume collectif dirigé par Anne Roche et Dominique Viart (Écritures romanesques : Antoine Volodine. Fictions du politique, Caen, Lettres Modernes Minard, vol. 8, 2006), la première monographie (Lionel Ruffel, Volodine post-exotique, Nantes, éditions Cécile Defaut, 2007) et le premier colloque international (Frédérik Detue et Katia Dmitrieva, « Le Post-exotisme d’Antoine Volodine », Moscou, avril 2006), il se concentre sur la littérature post-exotique, qui, selon Pierre Ouellet, « est la géopolitique imaginaire de cette claustration généralisée, de cette incarcération universelle même à ciel ouvert, de cette séquestration totalitaire même à l’air libre, bref, de cet emprisonnement à la fois réel, onirique et mnésique de l’homme et de la femme dans un monde et une histoire en apparence sans issue » (214). Dans un entretien de 1999, l’écrivain lui-même donnait cette définition : « le post-exotisme, c’est concrètement, écrire des livres qui surgissent comme d’une langue étrangère, mais sans référence à une terre situable sur la carte » (L’Humanité, 7 octobre 1999). La puissance d’attraction de l’univers volodinien est due à son étrange familiarité : s’il a pour horizons l’Histoire récente et la littérature de genre (la science-fiction en particulier), en revanche il met en place un inquiétant « système d’humanité-animalité » (242) qui fait penser à Novarina ou Desportes. Reste à s’interroger sur la portée d’une telle oeuvre : l’inventivité onomastique et la virtuosité narrative suffisent-elles à rendre la langue étrangère, à la faire délirer, pour le dire en termes deleuziens ? – plus radicalement : peut-il y avoir littérature étrangère dans une langue classique ?

19 mai 2007

[Chronique] Claude Le Bigot dir., À quoi bon la poésie, aujourd’hui ?

[Lire ici la présentation du livre]
État de crise
Depuis la fin du siècle dernier, la question hölderlinienne de l' »Ã€ quoi bon la poésie ? » tiraille le champ littéraire tout entier. Depuis les « Ã‰tats généraux de la poésie » (CipM, 1992), le diagnostic est en effet des plus critiques : poids économique nul, reconnaissance institutionnelle insuffisante, danger d’asphyxie par inadaptation au circuit commercial actuel, maintien « sous perfusion / subvention étatique », pour reprendre une formule du poète Olivier Quintyn (Magazine littéraire, n° 396, mars 2001)… De sorte que, dans le numéro 110 de la revue Littérature, intitulé « De la poésie aujourd’hui » (juin 1998), Yves Charnet n’hésite pas à parler de « malaise dans la poésie » et Michel Deguy de « devenir- mineur » : « Oui, vouée maintenant aux petits médias, aux petites plaquettes, au perd-petit éditorial, aux petites annonces, aux petites audiences multipliées, aux petites manifestations culturelles ». De ce mal poétique fin de siècle, le poète et essayiste Jean-Claude Pinson rend ainsi compte dans un essai qui donne son titre à l’ouvrage collectif dirigé par Claude Le Bigot : « Si malaise de la poésie il y a, il n’est pas sans rapport avec la fin d’une représentation avantageuse, emphatique, de la poésie et de la figure du poète » (À quoi bon la poésie aujourd’hui ?, Éditions Pleins Feux, 1999). Trois ans plus tôt, dans un texte qui le premier posait la cruciale question (À quoi bon encore des poètes ?, P.O.L, 1996), Christian Prigent décrivait avec un sens du paradoxe et un humour caustique le sort réservé aux poètes et à la poésie aujourd’hui : si les professeurs du secondaire vouent aux poètes contemporains, morts de préférence, « une déférence de principe », ils leur préfèrent néanmoins « des clones clownesques » ; quant à la poésie, elle est malmenée et subvertie (« on y taille des épigraphes, des exergues, des récitations, (…) on la détourne en pubs et en fétiches chromos »).

Au début du présent volume, c’est le problème de l’action poétique que pose cette fois Jean-Claude Pinson : »Avec la mise à mal des utopies politiques qui formaient l’horizon des poétiques de la révolution par le signifiant, avec des lendemains qui déchantent, parler d’action poétique a-t-il encore un sens ? » (p. 23). D’autant que ce sens échappe à la plupart de nos contemporains : « Peut-on encore se dire poète aujourd’hui ? », « Ã€ quoi ça sert, la poésie ? », sont de fréquentes questions, qui font notamment partie du quotidien de tout professeur de lettres. Pire, « Ã€ quoi bon la poésie, aujourd’hui ? » n’est autre que l’injonction qu’adresse aux poètes un sous-champ de grande production en adéquation avec une société utilitariste (àquoibonisme inquisiteur-restaurateur).

De la poésie en terrain hostile

Plus encore que les défenseurs du roman actuel, confrontés à une prétendue crise, les acteurs du microcosme poétique se doivent de réagir, puisque la remise en question est radicale. Aussi Claude Le Bigot commence-t-il par légitimer un genre qui, pour être désacralisé, n’en est pas moins fécond : « Descendue du piédestal sur lequel le Romantisme avait installé la poésie, celle-ci est encore aujourd’hui pleinement légitime au regard d’un pouvoir, certes limité mais réel, qui concilie deux positions en apparence éloignées : d’une part le dynamisme de l’écriture poétique dérivée des avant-gardes avec un discours qui opte souvent pour l’étrangeté et de l’autre, la réactivation d’un réalisme qui s’édifie sur le dévoilement des contradictions de la société marchande et qui du point de vue formel, n’hésite pas à tourner le dos à la grandiloquence pour épouser un prosaïsme calculé qui se plie aux exigences de l’intelligible ». Ce décalage entre valeur esthétique et valeur économique explique le nombre important de poètes en France et le succès de l’activité poétique dans la société espagnole.

La majeure partie de cet ouvrage est en effet consacrée à la poésie espagnole contemporaine, cinq des huit participants au colloque étant spécialisés en la matière (dont deux poètes et deux universitaires de langue espagnole). Et tous de souligner l’émergence d’un nouveau réalisme qui réintroduit en poésie les dimensions éthique et sociopolitique, mais débarrassées des grandes idéologies passées. Les divergences d’écriture sont toutefois mises en lumière : le style des Novisimos qui poursuivent leur oeuvre (J. Siles, L.A. de Villena, G. Carnero) contraste avec celui de Luis Garcia Montero (1958), Felipe Benitez Reyes (1960) ou de Carlos Marzal (1961), et la poésie savante de Montero avec la veine antipoétique de Jorge Riechmann et de Roger Wolfe. Cela étant, Marie-Claire Zimmermann note entre les anciennes et les nouvelles avant-gardes une série de points communs qu’elle regroupe afin de définir la postmodernité poétique : une écriture distanciée et humoristique qui va de pair avec un refus des certitudes concernant le monde et le moi, « l’impossibilité de penser le temps, l’angoisse ontologique, l’usage du paradoxe, la confiance malgré tout dans les mots, l’exploration d’un moi sensible, que l’on traduit par un nouveau lyrisme très retenu, le travail sur la langue sans déclamation » (51)…

Le critique Alfredo Saldana, quant à lui, conçoit le postmoderne comme crise du sens et des modèles traditionnels. Sa posture peut être qualifiée d’àquoibonisme novateur, dans la mesure où elle remet en question la tradition poétique pour défendre le paradigme avant-gardiste : à quoi bon la poésie, aujourd’hui, s’il ne s’agit que de se conformer aux normes et aux institutions en place ? Celui qui considère la notion d’avant-garde comme principe actif de renouvellement propose une « poétique des limites » : à la vision continue du monde et de la poésie qui caractérisait le clacissisme il oppose la théorie négative d’une écriture comme mise en crise de la langue, des discours et de la poésie même.

Mais à la question « Ã€ quoi bon la poésie, aujourd’hui ? » se dégagent d’autres réponses : la poésie est aujourd’hui subversion de l’idéologie dominante, résistance à l’ordre rationnel, puissance d’étonnement, construction du sens… Au reste, on pourrait rappeler ici le constat de Charles Pennequin dans son dernier livre : « Je fais de la poésie parce que demain je suis mort ». Côté français justement, prenant acte de l’échec des avant-gardes historiques, qui combinaient révolution formelle et révolution politique, Jean-Claude Pinson s’engage en faveur d’une poéthique : un « lyrisme sans transcendance », une poésie dont l’action est restreinte, mais grande l’ambition ; une poésie qui, plutôt que de déconstruire vise à construire, plutôt que de prétendre changer la vie appelle chacun à changer sa vie par la pratique poétique. Cela dit, dans sa critique des avant-gardes, il semble confondre effets critiques et efficacité pratique de la poésie ; quant à sa séduisante position, à laquelle on voudrait croire, est-elle réellement moins utopique ? En cette époque d’individualisme effréné, peut-on échapper à l’enfermement solipsiste et parler de grande ambition en ramenant la poésie à la dimension d’une pratique restreinte ?

Bien qu’il tienne désormais pour inopérant le terme « avant-garde » et qu’il repousse dans un avenir incertain le retour du paradigme révolutionnaire, Christian Prigent réaffirme au contraire l’enjeu politique : « lancer des missiles de langue idiolectalement réinventées contre l’emprise du lieu stricto sensu commun« , ainsi que les caractéristiques formelles de toute écriture qui se situe dans le prolongement des récentes avant-gardes : « fabriquer des espaces de langue vivante, hétérogène, mêlant tragique et comique, « cure d’idiotie » (Novarina) et scientificité rhétorique du travail formel, bouffonnerie et spéculation intellectuelle, récit, dialogue et chant, archaïsme et hyper-modernité, parodie et lyrisme » (133). Et de voir cette pratique critique dans les textes de Sylvain Courtoux, Christophe Fiat, Christophe Hanna…Cette posture suppose évidemment la croyance dans l' »effort de symbolisation dégagée de la norme déréalisante », et donc dans la résistance du discours poétique aux discours médiatiques.

Ainsi les problématiques des deux poètes-essayistes traduisent-elles l’opposition entre lyrisme et littéralisme, conception positive et conception négative de la poésie.

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