En même temps que l’Exposition "Disparaître sous toutes les formes" (peintures et dessins), qui se tient jusqu’au 28 mai au Musée de l’Abbaye Sainte-Croix (Les Sables d’Olonne), est paru un superbe catalogue structuré en deux temps : la reproduction des œuvres est précédée par les textes lumineux de Gaëlle Rageot-Deshayes ("Rien n’est possédé par les yeux"), Olivier Dubouclez ("Peindre à la trace. Sur le geste pictural de Valère Novarina"), Vicenç Altaió ("La Peinture se trouve à l’extérieur de l’intérieur du théâtre") et de Robin Sevestre ("L’Étymologie du geste").
Valère Novarina, Disparaître sous toutes les formes, Cahiers de l’Abbaye Sainte-Croix, n° 132, 2017, 104 pages (70 pages d’illustrations en couleurs), 24 €, ISBN : 978-2-913981-61-4. [Bandeau et arrière-plan : Possession, dépossession, 2016, acrylique sur toile de 2m x 2m ; en bas, à droite : L’Île de Medamothi, 1983, acrylique de 160 x 160 cm © Valère Novarina]
De quoi s’agit-il ? "Dans ces fresques, ces parades forcenées, ces figures de cirque, ces acrobaties, ces morts, ces ressuscités, ces cérémonies et ces danses inchoatives, c’est-à-dire qui fouillent la terre, la goûtent pour en revêtir leur corps et glorifier ce qu’elle a d’éphémère, l’absorbent et la recrachent, dont le fil rouge qu’on voit dans plusieurs œuvres est comme le sang versé de la parole, il y a toute une épopée du geste qui sème, bénit, offre, tue et délivre"… Ainsi Robin Sevestre décrit-il le drôle de monde que présente cette exposition, sans oublier de prendre la nécessaire distance réflexive : "Cette œuvre est une féroce entreprise d’inspiration et d’expiration du monde : une traversée en spirale des règnes dont le corps est la rose des vents, sensible aux influx et aux reflux de la
matière, au graduel de ses vibrations, à l’éclat et à la ténuité de ses métamorphoses" (p. 28-29)… Comment rendre compte d’une telle "épopée du geste" ? Chaque critique choisit sa formule synthétique : "art proliférant" pour Gaëlle Rageot-Deshayes, "art excentrique" pour Olivier Dubouclez, "radicalisme antipictural" pour Vicenç Altaió, "chimie pneumatique" pour Robin Sevestre.
En cette époque de fermeture socioculturelle et de repli identitariste, l’œuvre de Valère Novarina est des plus enivrantes : la voix négative nous invite à rejeter tout enracinement, tout assujettissement, toute assignation à résidence immobiliste pour ouvrir l’espace du dedans à l’infinité des possibles. Être, c’est être disséminé dans l’espace et dans le temps.
Disparaître sous toutes les formes, qu’elles soient scripturales ou picturales… En milieu novarinien, quel que soit le geste créateur – celui de l’écrivain, du peintre ou du comédien -, faire c’est être habité par la matière (du langage comme de la peinture), c’est se dé-faire, se perdre, disparaître. Créer, c’est être dépossédé de soi, s’abandonner à la furor, aux forces surgissantes – corporelles, pulsionnelles ou esthétiques. Créer, c’est se mesurer à la démesure du monde, dépasser les limites pour s’ouvrir à l’infini. Nulle identité dans ces conditions.
La puissance transfiguratrice du geste novarinien est régie par le couple antinomique apparition/disparition, matériel/spirituel, Un/Multiple, chaos/méthode… Dans cet espace de la métamorphose où ça travaille, règne la tension
entre rouge et noir, matière et antimatière, présence et absence, humanité et animalité… L’œuvre novarinienne est un creuset dynamique où apparaissent et disparaissent des formes emportées dans un tourbillon ; où, à peine apparu, chaque centre s’évanouit – de sorte que "le centre est partout, la circonférence nulle part", pour le dire à la façon de Pascal…
Ce qui est sûr, c’est qu’un tel goût baroque pour l’inachevé et la démesure nous permet de mieux respirer.
â–º PAYSAGES PARLÉS, textes de Valère Novarina, par Claire Sermonne et Mathias Lévy dans le cadre de la Nuit des musées
Au Musée de l’Abbaye Sainte-Croix des Sables d’Olonne le 20 mai 2017 de 19h à 23h

Paysages parlés, suite pour voix (Agnès Sourdillon, comédienne) et cordes (Mathias Lévy, violon improvisé), sur des textes de Valère Novarina.
Entrée libre.
Plus d’informations : http://www.lessablesdolonne-tourisme.com/fiche/detail/17414/Decouvrir~Agenda-Evenements~Expositions/la-nuit-des-mus%C3%A9es
Le site du Musée : http://www.lemasc.fr/masc/
Musée de l’Abbaye Sainte-Croix
Rue de Verdun
85100 Les Sables d’Olonne
Tél : 02 51 32 01 16
et de peinture, de l’accord profond qui s’est produit lors des répétitions et du travail plastique. C’est un texte joyeux. La deuxième partie du livre, son deuxième acte, Voie négative, donne son titre au livre, donc. Elle développe cette idée de plus en plus ferme chez Valère Novarina que ‘l’esprit respire’. Et s’il respire, c’est parce qu’il renverse, parce qu’il passe par ce que l’auteur appelle le niement (quelque chose comme une négation positive, dialectique). Le lien entre la pensé et la respiration, Valère Novarina le ressent très concrètement. Pour lui, il saute aux yeux, lorsque l’on regarde de près travailler les acteurs, la respiration animale préfigure la pensée, l’annonce. La troisième partie s’intitule Désoubli. C’est un texte qui parle de la présence mystérieuse en nous de toutes les langues, la langue maternelle bien sûr, mais aussi d’autres langues, insolites, secrètes, apparemment mortes, vivant toujours au fond de nous… Valère Novarina tourne ici autour de l’idée que le langage est un fluide, une onde, une ondulation, un geste dans l’air, une eau…Chaque « parlant » porte en lui un peu de la mémoire de toutes les langues. La quatrième et dernière partie du livre, Entrée perpétuelle est une métamorphose, un déguisement, une autre version, en tout cas un regard nouveau sur la mystérieuse machinerie organique du Vivier des noms (P.O.L 2015). C’est une réduction – ou plutôt un précipité du livre (au sens chimique) – une nouvelle entrée, sous sa forme active, agissante. Et sa version nouvelle pour la scène.
Pierre LucerneÌ ou Antonin Artaud, peintres et poeÌ€tes, eÌcrivains ou dessinateurs tout comme lui, ou avec ces artistes qui, sous la bannieÌ€re de l’art brut, font de leur œuvre neÌcessiteÌ et souffle de vie. Alors oui, l’homme, son verbe, sa vie, motivent l’oeuvre de ValeÌ€re Novarina. Mais il les prend bel et bien aÌ€ l’envers, aÌ€ rebours, aÌ€ la recherche d’un autre langage, de formes inconnues, qui n’appartiennent aÌ€ personne, et surtout pas aÌ€
Quel est le point commun entre ces revues : Les Cancans (1830-1832), Le Monte-Cristo (1857-1860), L’Escarmouche (1893-1894), Perhindérion (1896), Le Sonnet (1897-1898), Le Sourire (1899-1900), Le Bloc (1901-1902), Le Poil civil (1915), Les Pavés de Paris (1938-1940), La Condition humaine. Calendrier des jours de honte, ou encore Le Petit Poète illustré (depuis 2000) ? Ce sont des revues d’un seul, revues uninominales ou encore revues personnelles : respectivement signées par Bérard, Alexandre Dumas, Georges Darien, Alfred Jarry, Charles Guérin, Paul Gauguin, Georges Clémenceau, Tristan Bernard, Emmanuel Berl, Roger Nimier et Jacques Réda. Dans son passionnant article (p. 46 à 105 !) qui ne recense que les publications sans aides majeures (sont donc ignorées The Mask de Craig ou Les Cahiers de la Quinzaine de Péguy), Éric Dussert analyse les motivations des auteurs : élaboration d’un outil stratégique ou satirique, création de formes, passion de l’information… Avant de distinguer divers types : les marginaux, les indifférents au pouvoir ou à l’actualité, les rétifs, les joueurs…