Libr-critique

20 avril 2014

[News] News du dimanche

On commencera ces NEWS du dimanche par une nouvelle rubrique, Libr-5 : chaque semaine ou presque, une sélection des livres reçus et recommandés, une sorte de quintessence en un Libr-coup d’œil. Aujourd’hui : Christian Prigent, Véronique Pittolo, Frédéric Boyer, Daniel Pozner, collectif sur la lettre au cinéma. Ensuite, nos Libr-événements (RV poétique à Tourcoing ; Mathieu Brosseau) et notre Libr-web (numéro 0 de la revue numérique Le Cafard hérétique ; blog PRIGENT).

Libr-5

â–º Christian Prigent, DCL épigrammes, P.O.L, avril 2014, 272 pages, 9 €, ISBN : 978-2-8180-2064-7.

Le Moderne, une nouvelle fois, cligne vers un Ancien : Martial, qui « n’est pas de la "race irritable des poètes" » ; Martial, qui "synthétise et met en forme comique le bruitage du temps" (p. 14 et 16)… Grand écart entre le Ier et le XXIe siècle : en quête de mécènes, Martial est "un peu comme nos poètes contemporains clients des institutions (bourses, subventions, aides à la création, résidences d’artiste) et habitués des soirées de lectures-performances et autres ateliers d’écriture)"… Un Martial carnavalisé, trempé à l’acide satirique :

Si je pourrais foutre une vioque ? Oui.
Mais toi tu es morte : c’est encor pis.
Oui je peux baiser Hécube ou Niobé
Mais avant qu’en chienne ou pierre changée (51).

â–º Véronique Pittolo, Une jeune fille dans tout le royaume, éditions de l’Attente, printemps 2014, 158 pages, 11,50 €, ISBN : 978-2-36242-047-4.

"À quoi bon écrire des livres à l’heure du mariage pour tous ? […]

Écrire des livres à l’heure des blogs et de la réaffirmation du mariage comme valeur extrême ne rend pas l’auteur plus intéressant que les millions d’internautes, de pseudos masqués ou dévoilés. Qui croira à une épopée miniature qui n’est pas un conte ni un poème, mais tout cela à la fois et rien de particulier qui accroche la mémoire, l’émotion, l’identification ?" (p. 9 et 15).

Nous on y croit, et mordicus !

La poésie comme travelling d’âge en âge
conte cruel
Agencement Désaccordé-Nitroglycériné…

â–º Frédéric Boyer, Dans ma prairie, P.O.L, avril 2014, 80 pages, 12 €, ISBN : 978-2-8180-2054-8.

Agencement répétitif et lieu poétique…

"D’abord choses sans nom. Distances infinies. Êtres secrets. Ma prairie. Qui vivent et toujours seront. La nuit produire des messages mûrs comme des fruits non parlants. Des choses libres avec la faiblesse craquante de l’herbe" (p. 25).

â–º Daniel Pozner, / d’un éclair /, Passage d’encres, coll. "Trait court", avril 2014, 42 pages, 5 €, ISBN : 978-2-35855-089-5.

Épiphanies poétiques…

"Ce matin café craché, des taches, portrait, chromatographie, palimpseste, c’est matin qu’il faudrait l’écrire, au son d’un prélude et fugue, mais il est tard et loin, je dormirai demain, et pas de mot, du jour blanc déjà, sonnez trop tôt matines" (p. 34).

â–º La Lettre au cinéma, études réunies par Eléonore Hamaide-Jager, Françoise Heitz, avec Patrick Louguet et Patrick Vienne, Artois Presses Université, coll. "Lettres et Civilisations étrangères", série Cinémas, avril 2014, 270 pages (papier glacé, avec de magnifiques reproductions), 20 €, ISBN : 978-2-84832-188-2.

Caractère unique ou polysémique, tronqué, éphémère ou tatoué, lettre d’amour ou de dénonciation, lettre perdue, égarée, retrouvée, oubliée, déchirée ou espérée, lettre-vidéo, ou courrier électronique, image palimpseste, la lettre emprunte mille formes pour interroger la création cinématographique. Après la littérature, le cinéma s’en empare, dès son origine, jouant de la missive comme ressort dramatique dans son rapport à l’espace et au temps et déjouant les difficultés de la monstration du caractère graphique dans le récit filmique.
Si la lettre comme échange épistolaire au cinéma a déjà fait l’objet de plusieurs études, ce recueil entend s’arrêter plus particulièrement sur le signe graphique hantant ou structurant l’image cinématographique, sa présence et ses effets de sens, comme miroir et emblème de l’écriture filmique, entre mimésis et sémiosis. D’adjuvant technique quand elle supplée l’absence de parole, la lettre tend à devenir un élément de la plastique générale du film, au-delà du simple motif ou thème, voire un principe de mise en scène, passant du «â€¯visible au lisible », selon la formule de Deleuze. Participant à l’esthétique très travaillée de certains génériques, la lettre habite aussi le film dans son entier, laissant voir de manière plastique les ambiguïtés, les hésitations et les décisions des personnages, de façon d’autant plus signifiante quand ils sont eux-mêmes des artistes en phase de création. Certains réalisateurs en disséminent, voire en saturent leur œuvre, accentuant de cette manière les effets d’auto-citation et de reprises et la dimension réflexive de leur film. Ancrés dans l’alphabet personnel du créateur ou dans la mémoire collective, ces caractères balaient le champ de la communication entre les personnages mais aussi entre le réalisateur et le spectateur, témoin d’une énonciation en acte.
C’est l’objet du présent volume, à travers une série d’études menant du muet au cinéma le plus contemporain, français ou étranger, du film expérimental au blockbuster, en passant par le documentaire ou le film d’animation que de représenter la lettre dans toutes ses acceptions et manifestations graphiques, plastiques ou esthétiques.

Libr-événements

â–º Samedi 10 mai 2014 à partir de 18h, La Confection Idéale (50, rue de Mouvaux à Tourcoing – près de Lille) : lectures "no limit" avec les poètes Bruno Fern, Dominique Quélen, Cécile Richard, Patrick Varetz, Victor Martinez, & co.

â–º On lira dans le dernier numéro de la Quinzaine Littéraire (2e quinzaine d’avril 2014) le poème inédit de Mathieu Brosseau.

Libr-web

â–º On lira avec intérêt le numéro 0 de la revue en ligne Le Cafard hérétique.

â–º Autour de Christian Prigent : parmi les derniers posts, un dyptique sur Les Enfances Chino, un bel hommage de Bruno Fern et le programme détaillé du colloque de Cerisy. Lors de ce RV exceptionnel, nous espérons retrouver un maximum d’entre vous, Libr-lecteurs prigentiens : il reste des places, inscrivez-vous au plus vite (en début de page du programme, cliquez sur le bon de réservation).

24 avril 2007

[Chronique] Vingt ans de « revue des revues »

revdr.jpgLa Revue des revues, n° 39, numéro spécial 20e anniversaire : 1986-2006, mars 2007, 128 pages, 15,50 € ISBN : 978-2-907702-45-4
Site : www.entrevues.org
Lors des « Ã‰tats généraux des revues » (Caen, 10-11 octobre 1997), organisés un an après le dixième anniversaire de La Revue des revues, Olivier Corpet, son directeur, plaide une cause qui semble perdue d’avance puisque les revues « ont toujours mauvaise presse ou – plus prosaïquement – pas de presse du tout. Ni visibilité réelle, ni reconnaissance suffisante » (n° 25, 1998, p.8). S’il défend « la cause (é)perdue des revues », c’est que dans cet organe de l’Association Ent’revues qui collabore avec l’Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine (IMEC), il s’agit de prendre partie en faisant prévaloir la spécificité de la forme-revue et l’originalité des pratiques, en martelant ses revendications et en appelant à la mobilisation. C’est dire que le pari de La Revue des revues est de privilégier le discours communautaire, qui représente des intérêts collectifs (au double sens de goûts et de bénéfices symboliques) : la forme-revue doit passer avant l’appartenance disciplinaire.

Ce trente-neuvième numéro, numéro spécial 20e anniversaire (1986-2006), n’oublie pas de se faire également l’écho des difficultés que rencontrent les revues pour obtenir des subventions, être diffusées, médiatisées…et lues, tout simplement, le trop petit nombre d’abonnés étant, selon Monique Pourkat, « le mal sourd des revues »… Aussi, ce « passeur de revues » qu’est Serge Safran ne peut-il que déplorer la réduction de l’espace réservé aux revues dans la presse actuelle : « voilà le principal problème, dramatique à mes yeux en raison de la diversité assez impressionnante des revues et de leur nombre paradoxalement toujours en augmentation » (p. 92). Et non seulement ses notices n’ont plus qu' »une simple valeur informative », mais en plus il lui est impossible « de citer des auteurs rares ou quasiment inconnus d’un supposé large public » (p. 93).

Mais surtout, entre la couverture qui arbore une mosaïque bigarrée d’anciens numéros et l’hommage à cet « homme de revues » qu’était Pierre Vidal-Naquet, qui avait accordé un entretien peu avant sa disparition à la fin de cette année 2006, l’Avant-propos récapitule les quatre fonctions d’une revue : « anticiper sur les questions du monde » ; « cueillir à leur naissance les écritures et oeuvres nouvelles » ; prendre du recul pour offrir sur l’événement une réflexion plus approfondie ; « constituer à l’infini ce « dépôt de savoir et technique », pour reprendre un titre de Denis Roche, qui deviendra archives quand elles seront ces mortes précieuses et éloquentes dans les mémoires de nos bibliothèques ». Au reste, cette livraison exceptionnelle rappelle aussi la raison essentielle de faire et de lire des revues : ne « rien manquer de notre temps », comme le préconisait Sartre lors du lancement des Temps modernes en octobre 1945. On trouvera encore divers témoignages sur l’intérêt des revues. Béatrice Mousli : « Le monde de la revue est le reflet de celui des hommes : imprévus, retournements, surprises, coups de théâtre sont au rendez-vous de chaque numéro ou presque » (p. 29) ; Emmanuel Laugier (L’Animal) : « il importe d’être saisi, interrompu, nous aussi, par des textes, des auteurs, de ré-inventer une passion de la transitivité, soit ce qui permet même au contemporain de s’envisager à nouveau comme résistance à toute clôture (Laurent Jenny) » (p. 61)…

A l’occasion de ce vingtième anniversaire, la rédaction ayant eu la bonne idée « de faire table ouverte ou plutôt pages offertes à d’autres revues », il nous est possible de réfléchir sur un échantillon assez représentatif : une vingtaine de publications, dont l’histoire, inachevée pour la plupart, est plus ou moins longue (entre un et cent cinquante ans). On notera au passage que les nouvelles venues, emboîtant le pas à leurs aînées, rivalisent d’ingéniosité dans le choix de leurs titres. Le Canard en plastic, « objet littéraire et graphique de navigation libre » qui se singularise par « le regard en biais, parfois espiègle » et l' »espace de création sauce coin-coin » qu’il propose (pp. 107-108) ; Monsieur Thérèse, dont la couverture, réalisée par Guillaume Meiser, exhibe une langue sous toutes ses aspérités, si l’on ose dire…Ou encore : Boudoir & autres, Bunker. Revue hétérogène sans protection, Le Chasse-patate

A ne considérer que les seules revues littéraires, quelques distinctions s’imposent, qui sont également valables pour l’ensemble des revues dont on (re)découvre avec plaisir les reproductions au fil de la centaine de pages qu’atteint le dossier, sur les bandeaux de gauche et de droite. Outre le modèle de la revue intellectuelle généraliste (Études), se trouvent représentées les revues multipolaires (Pleine Marge, L’Animal, Passage d’encres…) et les revues spécialisées : poétique (Java), philosophique (Le Philosophoire), dramatique (Cassandre), surréaliste (Infosurr)…Et force est de constater que le mode de fonctionnement avant-gardiste – selon lequel la publication est l’expression, esthétiquement et idéologiquement définie, d’une chapelle, d’un groupe assez homogène – est bel et bien relégué au second plan : la revue élective, nucléaire, a cédé le pas à la revue, sinon éclectique, du moins polynucléaire. Par ailleurs, en cette période de mutation, les revues qui affichent leur parti pris de « tenir au papier » (Cassandre), se focalisant sur les caractères matériques spécifiques (couverture, qualité du papier et des reproductions, mise en page…), contrastent avec toutes celles qui s’ouvrent au multimédia.

Enfin, l’aventure de Java (1986-2006), « revue de mauvais genre » qui, assumant un héritage critique des avant-gardes historiques, s’est voulu lieu d’expérimentations multiples, permet de mettre en évidence quelques règles du champ revuiste.
1. Une revue naît pour « donner un support à une communauté virtuelle qui demandait à exister réellement », selon la formule de Vincent Citot (Le Philosophoire).
2. Elle s’arrête lorsque ses responsables se recentrent sur leur propre écriture, que l’innovation fait place à la gestion et qu’il est temps de laisser le champ libre à la plus jeune génération, à d’autres expériences en tout cas. A ce propos, la déclaration de Jacques Sivan est tout à fait révélatrice : « La revue papier ne suffit plus, à elle seule, à inventer la multiplicité de lieux capables, de par leur spécificité (blogs, sites internet, affiches, vidéos, etc.), de poursuivre ce travail de détournement, de réactivation de situations les plus diverses et les plus inattendues. Voilà pourquoi, me semble-t-il, il était nécessaire de laisser la place à une véritable constellation de petites structures très réactives et offensives (…) » (p.35).
3. « C’est quand une revue s’arrête qu’elle peut se mettre à tracer le périmètre des espaces sur lesquels elle a opérés » (Jean-Michel Espitallier, p. 33).

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