Libr-critique

5 décembre 2014

[Chronique] Annie Ernaux : en soi et hors de soi (4/4)

 Suite au précédent post de ce dossier, au moment même où l’actualité ernausienne est des plus denses – avec notamment l’apparition d’un blog italien sur l’œuvre, Annie ERNAUX la scrittura come un coltello, que l’on doit à Valeria Lo Forte -, on trouvera ci-après un retour sur le colloque qui s’est déroulé il y a quinze jours à Cergy (19 et 20 novembre) : présentation et lignes de force. [Photos : © organisation du colloque de Cergy ; Fabrice Thumerel]

 

 Présentation du colloque

A une époque où la littérature engagée apparaît souvent comme suspecte, Annie Ernaux insistait dans « Littérature et politique » (1989) sur le caractère inévitable de l’engagement par l’écriture :

« L’écriture, quoi qu’on fasse, « engage », véhiculant, de manière très complexe, au travers de la fiction, une vision consentant ou non à l’ordre social ou au contraire le dénonçant. Si l’écrivain et ses lecteurs n’en ont pas conscience, la postérité ne s’y trompe pas. Il n’y a pas d’apolitisme au regard de l’histoire littéraire. »

De fait, qu’il s’agisse de relater son avortement clandestin, de restituer son histoire d’émigrée de l’intérieur, d’interroger son existence de femme, de rédiger un « journal du dehors » de sa vie à Cergy ou, plus fondamentalement, d’« écrire la vie », le souci permanent d’Annie Ernaux, via un je « transpersonnel » et des textes dont l’auteur revendique la  démarche parfois plus sociologique que littéraire (des « ethnotextes », des « auto-socio-biographies »), est de se confronter au réel, d’interroger l’ordre du monde : «  ce lien entre exercice de l’écriture et injustice du monde, je n’ai jamais cessé de le ressentir et je crois que la littérature peut contribuer à modifier la société ».

Que ce soit au niveau de l’intime, du social ou du politique, l’écriture d’Annie Ernaux déplace les frontières et « engage »  le sujet, celui de la mémoire, celui du rapport au temps et à l’époque, celui de la relation aux autres et à soi :

« Je ne peux pas concevoir de faire des livres qui ne mettent pas en cause ce que l’on vit, qui ne soient pas des interrogations, des observations de la réalité telle qu’il m’est donné de la voir, de l’entendre ou de la vivre, ou de m’en souvenir. Une littérature qui m’engage et qui engage le lecteur. » Annie Ernaux participe finalement elle-même de ce que des auteurs comme Beauvoir (« sur la condition des femmes ») ou  Bourdieu (« sur la structure du monde social ») lui ont permis de ressentir : « l’irruption d’une prise de conscience sans retour ».

Ce colloque visera ainsi à saisir une œuvre qui refuse les clivages traditionnels entre littéraire/non littéraire et ne cesse d’innover formellement et intellectuellement. Des chercheurs d’horizons divers (littéraires bien sûr, mais aussi sociologues, historiens et linguistes) examineront l’écriture d’Annie Ernaux dans la perspective de  « l’engagement ». Quelle est la nature de l’engagement de l’auteur ? Quelle(s) forme(s) cet engagement prend-il chez Annie Ernaux ? A-t-il évolué au cours du temps, dans ses propos et dans son œuvre ? Peut-on redéfinir l’engagement littéraire au XXIe siècle à la lumière de cette œuvre ?

 

Annie Ernaux : (s’)exposer pour prendre le monde à bras-le-corps (J. Laurenti)

"Je ressens toujours une forme d’illégitimité dans le champ littéraire,
mais il faut bien avouer que j’ai fait de cette illégitimité une force"
(entretien paru dans le numéro 158 du Matricule des Anges, nov.-déc. 2014)

Après le temps (Cerisy) et l’intertextualité (Rouen), dans ce troisième colloque international sur l’œuvre en trois ans, c’est l’engagement même d’Annie Ernaux qui a été choisi comme objet d’étude. Après l’université de Rouen, où l’auteure avait mené à bien ses études de lettres, voici celle de Cergy, ville de passage où elle réside depuis quarante ans : devant un public constamment fourni, ces deux jours denses et intenses ont réuni des spécialistes de l’œuvre, mais aussi d’autres chercheurs qui ont apporté leur regard extérieur, pour réfléchir sur l’engagement ernausien sous toutes ses formes, côté corps et côté corps social. Et il faut dire que les dernières parutions sont venues mettre de l’eau à leur moulin : Regarde les lumières mon amour (Seuil, avril 2014) et Le Vrai lieu (Gallimard, octobre 2014) ont été abondamment cités. Le point d’orgue de chaque journée fut un événement particulier : au Théâtre 95, la mise en scène – avec générosité – des Années par la troupe Zon’art  (mise en scène de P. – Y. Raymond et de A. Schmidt) ; la remise d’un doctorat d’honneur à Annie Ernaux par François Germinet, président de l’université, accompagnée par un discours de Pierre-Louis Fort, qui a inclus dans son allocution les mots amicaux offerts à l’écrivaine par tous les participants au colloque. Dans l’entretien accordé au Matricule, elle explicite clairement sa position à l’égard de cette distinction : "Je suis absolument contre toute distinction honorifique quelle qu’elle soit. On m’a demandé si j’allais accepter, et je me suis dit que peut-être ça faisait sens que j’accepte cela de cette université, non qu’ils aient besoin de moi, mais parce qu’au fond c’est là que je vis, depuis 75. C’est un ancrage. J’ai vu construire cette université, en 89, il n’y en avait pas auparavant. Et puis c’est aussi une façon de riposter à cette croyance selon laquelle si on est écrivain on habite forcément, ou en grande majorité, Paris".

Et si l’image d’un livre qui défile sur un tapis roulant de grande surface symbolisait la place de l’écrivain impliqué, s’interroge Bruno Blanckeman. Et de montrer que le décentrement de la littérature a pour corollaire la démocratisation de la figure auctoriale. Ce qu’a très bien perçu Annie Ernaux : l’intellectuel ne bénéficiant plus d’une aristocratie de statut, il lui faut préférer le rôle d’usager à celui de procureur. Chacun à sa manière, Aurélie Adler, Marie-Laure Rossi, Yvon Inizan et Lyn Thomas insistent sur le fait que, dans Regarde les lumières mon amour par exemple, Annie Ernaux souhaite rester à sa place, celle d’une simple cliente : choisir la position d’un agent social qui témoigne, c’est faire prévaloir l’anonymat sur la célébrité. Anti-élitiste, son espace est celui de l’expérience commune : combinant les dimensions éthique et agonistique, elle ne témoigne pas tant sur que pour (Inizan). Nulle position de surplomb, donc : tournant le dos au modèle sartrien de l’intellectuel universaliste, Annie Ernaux est une intellectuelle, c’est-à-dire un intellectuel au féminin qui mêle passionnel et rationnel (Rossi) ; en tant que transfuge, elle est la première femme, de la même manière que Camus était le premier homme (Michèle Bacholle). Dans un monde complexe où l’intellectuel a perdu de son poids symbolique, l’auteure de Écrire la vie intervient prudemment dans la sphère sociale – posture qui ressort des analyses de Marie-Laure Rossi et de Nathalie Froloff.

Si l’écriture d’Annie Ernaux n’appelle pas à l’action directe, elle dénonce en dévoilant (cf. I. Roussel, A. Adler, F. Thumerel) : pour mettre en lumière cet engagement, pas de meilleure formule que celle de Foucault, rendre visible ce qui est invisible. Ce qui permet à l’écrivaine critique de subvertir la violence subie, de "construire un discours de l’insoumission qui ne soit pas récupéré" (saluons le travail de Pierre Bras sur la prégnance des codes sociaux en milieu ernausien ; d’où ses développements sur les contes de fées). Le sens de son engagement est à chercher dans son vrai lieu, celui de l’écriture : dans un entre-deux dynamique qui dépasse les limites fixes pour prendre singulièrement le parti des dominés, dans un perpétuel va-et-vient entre dedans et dehors, en soi et hors de soi, savant et populaire, éthique et esthétique… Aussi est-elle avec les femmes, mais non pour les féministes ; avec les dominés, mais non pour les intellectuels (cf. FT, "Passage(s) Ernaux")… Parmi les paradoxes à l’œuvre dans cette écriture de l’entre-deux : la transgression tranche avec "un code de la bonne conduite omniprésent" (Pierre Bras) ; la liberté du sujet agent (B. Havercroft) se double d’un sentiment d’aliénation ; le soi est autre et l’autre est soi (V. Houdart-Mérot) ; le corps est à la fois délivrance et déroute (C. Douzou, F. Thumerel)…

L’originalité de cette posture hétérodoxe éclate encore davantage dès qu’on la confronte à celle d’un Didier Éribon par exemple. Dans le débat qui a suivi la communication de Élise Hugueny Léger, pour Libr-critique, Bernard Desportes et moi-même avons développé la comparaison : si Retour à Reims propose une hontoanalyse non dénuée d’affects, celle-ci privilégie cependant la vérité intelligible ; nulle connaissance par corps, nul vertige sensible, nul évidement du sujet pour faire place au corps… Si l’œuvre d’Annie Ernaux facilite à ses lecteurs la réappropriation de leur histoire, leur réinscription dans le corps comme dans le corps social, quelle place Didier Éribon laisse-t-il à l’Autre dans Retour à Reims, dont Bernard Desportes avait analysé les failles et ambiguïtés ? Même lorsque, dans La Société comme verdict (Fayard, 2013), D. Éribon entend présenter l’œuvre d’Annie Ernaux, il se sert plus de l’autre qu’il ne le sert. Bernard Desportes – dont il faut lire sur Libr-critique la lettre à Annie Ernaux – va jusqu’à opposer pragmatiquement Retour à Reims et Retour à Yvetot : tandis que l’une tente l’expérience seule, l’autre se munit d’une caution – qui a précisément pour nom ERNAUX. Quant à l’affaire Millet déclenchée par Annie Ernaux, on pourra se reporter, sur Libr-critique, à mon article "L’imposture Millet".

La spécificité de cette écriture engagée – dont la puissance explique la valeur incitative (cf. l’intervention-confession d’Anne Coudreuse) – a également été examinée de près : la "forme énonciative flâneuse" (Isabelle Roussel) ; l’écriture factographique (Aurélie Adler) ; l’écriture du fragment (Francine Dugast)…

♦♦♦♦♦

En marge du colloque, le dossier du Matricule des Anges (n° 158, novembre-décembre 2014), intitulé "Annie Ernaux, une femme déplacée" (p. 16-27), rend bien compte de cet engagement : l’écrivaine critique prend "le monde à bras-le-corps", titre Jean Laurenti. Et quoi de plus engagé que cette phrase lancée dans l’entretien : "C’est la grande erreur des classes dominantes ou supérieures de croire que parce que les gens ne savent pas s’exprimer ou ont un langage qui n’est pas le leur, ils ne sentent pas les choses et ne les voient pas. Mais si, très très bien ! Le dominé en saura toujours plus sur le dominant que l’inverse".

Enfin, au moment même où se tenait ce colloque paraissait l’entretien "Annie Ernaux, lectures sans ordre" (avec Francis Marcoin et Fabrice Thumerel), recueilli dans le numéro spécial des Cahiers Robinson sur le livre de poche (n° 36, automne 2014, 198 pages). On y découvre le choc qu’a été pour elle la lecture de La Nausée, le grand écart entre ses lectures légitimes et la "paralittérature", la "littérature féminine"… Elle explique ainsi son éclectisme : "Cette familiarité avec des littératures qu’on oppose m’a, je crois, conduite à ne pas juger de haut les formes de littérature populaire, encore moins ses lecteurs, et à lui faire une place, au moins pour la citation, dans mes livres. Et, plus ou moins consciemment, à subvertir ces modèles de littérature, comme le roman sentimental, avec Passion simple […]" (p. 144).

 

 

10 octobre 2014

[Chronique] Passage Ernaux [Annie Ernaux : en soi et hors de soi 2/4]

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 6:21

Qu’on ne se laisse pas abuser par le titre – malicieusement ambigu -, tiré d’une phrase rapportée à la page 40 (celle d’une jeune maman à sa fillette) : il s’agit évidemment, non pas d’une bluette, mais d’un journal dont l’intérêt réside dans la tension qui l’anime entre regard critique et regard contemplatif lié à un fantasme d’indistinction. À un mois du troisième colloque international en trois ans sur l’œuvre, examinons de près l’avant-dernier livre d’Annie Ernaux.

Annie ERNAUX, Regarde les lumières mon amour, Seuil, "Raconter la vie", printemps 2014, 78 pages, 5,90 €, ISBN : 978-2-37021-037-1. [Lire un montage d’extraits]

 

"Du landau à la tombe, la vie se déroule de plus en plus entre le centre commercial et la télévision" (La Vie extérieure, Gallimard, 2000, p. 82).

 

La vie hors de soi

"Je ne peins pas l’être. Je peins le passage" (Montaigne, Essais, III).

 Dans son avant-propos au volume Écrire la vie, expliquant le titre choisi pour rendre compte de son projet littéraire, Annie Ernaux précise :

Je n’ai pas cherché à m’écrire, à faire œuvre de ma vie : je me suis servie d’elle, des événements, généralement ordinaires, qui l’ont traversée, des situations et des sentiments qu’il m’a été donné de connaître, comme d’une matière à explorer pour saisir et mettre au jour quelque chose de l’ordre d’une vérité sensible. J’ai toujours écrit à la fois de moi et hors de moi, le « je » qui circule de livre en livre n’est pas assignable à une identité fixe et sa voix est traversée par les autres voix, parentales, sociales, qui nous habitent (Gallimard, "Quarto", 2011, p. 7).

Rien n’est plus étranger à Annie Ernaux que la notion d’ "identité" : cette déclassée par le haut qui ne se sent à sa place nulle part apparaît dans l’œuvre sous la forme d’un être-en-mouvement qui affectionne les lieux de passage (ville nouvelle, supermarchés, RER…) et se perçoit comme un lieu de passage (du social, du temps, des générations, de l’Histoire) – et ce parfois de façon extrême : "Je suis traversée par les gens, leur existence, comme une putain" (Journal du dehors, Gallimard, 1993, p. 69).

 

Proust n’étant pas sa tasse de thé, ce n’est pas dans ladite tasse "qu’est déposée [son] existence passée" (ibid., 106), mais "au-dehors, dans les passagers du métro ou du R.E.R., les gens qui empruntent l’escalator des Galeries Lafayette et d’Auchan" ; pour elle, exister c’est se perdre/se trouver dans les autres, dans la foule : "Sans doute suis-je moi-même, dans la foule des rues et des magasins, porteuse de la vie des autres" (107). C’est en ce sens que le centre commercial des Trois-Fontaines, dans cette ancienne ville nouvelle – et toujours cité de passage et de brassage – qu’elle habite depuis une quarantaine d’années, constitue "comme une extension de [son] univers intime" (Regarde…, p. 44).

 

 Un ethnotexte : Annie Ernaux peintre de la vie moderne

 

Vincent Van Gogh, dans une lettre, "je cherche à exprimer le passage désespérément rapide des choses de la vie moderne" (La Vie extérieure, p. 81).

 

Cet ethnotexte s’inscrit dans le prolongement de Journal du dehors (1993) et de La Vie extérieure (2000) : "Pas d’enquête ni d’exploration systématiques donc, mais un journal, forme qui correspond le plus à mon tempérament, porté à la capture impressionniste des choses et des gens, des atmosphères. Un relevé libre d’observations, de sensations, pour tenter de saisir quelque chose de la vie qui se déroule là" (p. 15-16). Cette "capture impressionniste des choses et des gens", cette écriture de la légèreté est celle qui convient pour évoquer ce lieu de passage qu’est l’hypermarché. Et l’auteure de refuser, pour le qualifier, la notion de "non-lieu" mise au point par Marc Augé : parce que aussi incontournable que l’église autrefois, révélateur des habitudes sociales et générateur de micro-récits, le centre commercial est à la fois un lieu de vie, un lieu d’observation et un objet littéraire. Et pour être un lieu de spectacle, il n’en est pas pour autant un prétexte à donner dans la diatribe debordienne, ni du reste dans le moralisme intellectualiste. Sans doute pour cette raison précise : Qu’on le veuille ou non, nous constituons ici une communauté de désirs" (38). Et celle qui a horreur des positions de survol n’hésite pas à avouer l’inavouable : "Je ressentais une excitation secrète d’être au cœur même d’une hypermodernité dont ce lieu me paraissait l’emblème fascinant. C’était comme une promotion existentielle" (52) ; "Je suis rendue à ma convoitise d’enfant et, durant quelques secondes, emplie du ravissement qu’un tel lieu de profusion existe" (63)… Cette confidence n’est pas sans rappeler ce passage de La Vie extérieure : "Je suis au bord de l’Eden, premier matin du monde. Et TOUT SE MANGE, ou presque" (27).

 

Fascinant, ce lieu hors du temps suscite néanmoins l’interrogation : "Est-ce que venir dans le centre n’est pas une façon d’être admis au spectacle de la fête, de baigner réellement – non au travers d’un écran de télé – dans les lumières et l’abondance. De valoir autant que les choses" (53). Et il ne saurait échapper à toute critique de la société de consommation : "Dans le monde de l’hypermarché et de l’économie libérale, aimer les enfants, c’est leur acheter le plus de choses possible" (28) ; "Les lieux de consommation sont décidément conçus comme ceux du travail, avec pause minimale pour un rendement optimal" (32) ; "C’est la grande distribution qui fait la loi dans nos envies" (41)…

 

Plus généralement, l’examen critique passe en revue le marketing ethnique, les "règles implicites d’un civisme consommateur", les avertissements adressés aux nouvelles populations dangereuses, les stratégies d’incitation consumériste (promotions, carte de fidélité, culte de la nouveauté, atmosphère festive…) ; la temporalité particulière de cet univers commercial : "Les instances commerciales raccourcissent l’avenir et font tomber le passé de la semaine dernière aux oubliettes" (55) ; la façon dont se joue la reproduction sociale au rayon jouets pour filles ou le conditionnement sexiste : "Rien n’a changé depuis Le Bonheur des Dames, les femmes sont toujours la première cible – consentante – du commerce" (63)…

 

Cet esprit critique permet d’éviter la bien-pensance : « donner ici aux gens, dans ce journal, la même présence et la même place qu’ils occupent dans la vie de l’hypermarché. Non pas faire un manifeste en faveur de la diversité ethnique, seulement donner à ceux qui hantent le même espace que moi l’existence et la visibilité auxquelles ils ont droit. Donc j’écrirai "une femme noire", "un homme asiatique", "des ados arabes" quand bon me semblera » (22). Ou encore de dégager une loi sociale : "Le début de la richesse – de la légèreté de la richesse – peut se mesurer à ceci : se servir dans un rayon de produits alimentaires sans regarder le prix avant" (32).

2 octobre 2014

[Livre] Annie Ernaux, Le Vrai Lieu [Annie Ernaux : en soi et hors de soi 1/4]

La richesse de l’actualité ernausienne justifie l’ouverture d’un nouveau dossier : "Annie Ernaux : en soi et hors de soi".
On commencera par présenter le dernier livre d’Annie Ernaux, paru aujourd’hui même – ce qui vaut à son auteure d’être invitée ce soir sur France 5 à La Grande Librairie. Il s’agit des entretiens – retravaillés – qui constituent la matière du film signé Michelle Porte, Les Mots comme des pierres, Annie Ernaux écrivain (diffusé sur France 3 en 2013).

Annie Ernaux, Le Vrai lieu, entretiens avec Michelle Porte, Gallimard, octobre 2014, 120 pages, 12,90 €, ISBN : 978-2-07-014596-6.

 

Quand l’indicible devient écriture, c’est politique (Le Vrai lieu, p. 108).

Depuis le début de ce siècle, Annie Ernaux a livré de nombreux entretiens – dont certains sur Libr-critique -, avec à la clé le riche volume réalisé avec Frédéric-Yves Jeannet, L’Écriture comme un couteau (Stock, 2003). En quoi Le Vrai lieu se distingue-t-il donc ? Telle une comédienne ou une danseuse, ce que l’écrivaine trouve devant la caméra est cela même qu’elle connaît dans l’écriture : une mise en danger qui, par la déstabilisation, favorise la spontanéité ; qui déconcerte, et par là même décentre la parole, la fait sortir de ses gonds.

Le vrai lieu est celui de l’écriture, et il est lié au lieu originel comme à celui que l’on habite. Nul enracinement, pourtant, chez Annie Ernaux : "L’identité française. Je ne sais pas ce que ça signifie, l’identité. La langue française, oui, la mémoire française, aussi, parce qu’on a été traversés par les mêmes choses, mais pas l’identité française" (p. 104). À l’identité, à la continuité, à l’immobilité qui favorise les positions de survol ou le point de vue de l’esthète, elle préfère la traversée, le passage, l’aller-vers. Écrire n’est pas une opération de transsubstantiation, d’identification à soi : c’est être hors de soi, se perdre dans une mémoire impersonnelle. (D’où cette vision singulière : "Je ne suis qu’une caméra. J’ai simplement enregistré. L’écriture consiste à aller à la recherche de ce qui a été enregistré pour en faire quelque chose" – 88). Écrire ne revient pas non plus à affirmer son être-femme ; nul féminisme basique chez cette auteure réputée féministe : "Quand je me suis mise à écrire, je n’ai pas eu l’impression d’écrire avec ma peau, mes seins, mon utérus mais avec ma tête, avec ce que cela suppose de conscience, de mémoire, de lutte avec les mots ! Je n’ai jamais pensé, voilà, je suis une femme qui écrit. Je ne suis pas une femme qui écrit, je suis quelqu’un qui écrit. Mais quelqu’un qui a une histoire de femme, différente de celle d’un homme" (57).

Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que son lieu originel comme son lieu d’habitation soient des lieux de passage (Yvetot/Cergy).

En somme, l’intérêt de ce court volume qui paraît en même temps que les volumineux Actes du colloque de Cerisy (Annie Ernaux : le Temps et la Mémoire, Stock, 488 pages), dont la problématique constitue le fil rouge de ce Vrai Lieu, est d’offrir une synthèse de l’univers ernausien (Bibliothèque, trajectoire, œuvres, écriture et engagement…) qui sache proposer des points de vue décalés, voire lumineux, sur sa relation complexe à la mère ("Ma mère, c’est le feu"), ou encore sur son activité scripturale : "Écrire, je le vois comme sortir des pierres du fond d’une rivière" (72) ; "C’est quoi, le style ? C’est un accord entre sa voix à soi la plus profonde, indicible, et la langue, les ressources de la langue. C’est réussir à introduire dans la langue cette voix, faite de son enfance, de son histoire" (76).

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