Libr-critique

4 septembre 2015

[Chronique] Edith Azam, Caméra, par Périne Pichon

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Edith Azam, Caméra, P.O.L, été 2015, 160 pages, 12 €, ISBN : 978-2-8180-3681-5.

Dans son dernier livre, Edith Azam nous donne à lire une fascinante fable sur notre temps – "ultramoderne" si l’on veut.

 

Créature anthropomorphe, Caméra enregistre les images d’un monde qui s’effrite. Caméra est la chambre noire d’une écriture, un œil qui enregistre, une piste qui capte les sons. Par magie typographique, le nom est devenu patronyme, et transforme l’objet en personnage. La raison d’être de Caméra semble contenue dans son nom : il faut capturer, stocker, puis développer les images, et au-delà une langue.

 

Chez Caméra fusionnent le corps et l’objet. L’œil observe et conserve, le corps souffre pour chaque événement saisi. L’écriture joue sur l’ambivalence de cet être qui regarde comme on récolte : les expressions référant au caméscope révèlent la mécanique d’un corps sur le point de se briser, comme le monde qui l’entoure.

 

Caméra pose son sac, sort le long drap qu’elle déchire afin de se couvrir le nez et la bouche, puis fixe son bras fendu, en écharpe. Caméra : vision brouillée. Épuisées, les batteries clignotent.

 

Caméra traverse des paysages de guerre, se heurte à des murs de pierres et de chairs, évolue dans un chaos qui confère au récit son étrangeté. C’est une course en surtension au sein d’un monde apocalyptique mais poétique, où êtres et objets semblent se décomposer et tenter tant bien que mal de se re-composer. En ce sens, Caméra est une résistante. Malgré la violence qui partout éclate, elle avance jusqu’au point de rupture de ses circuits.

 

De fait, Caméra est investie d’un rôle témoin. Mais plus qu’une pellicule elle protège un mystère : le Nom. Trésor et bouclier contre le monde qui s’écroule, il demeure au cœur de la pensée de Caméra, au creux de sa langue. Ce Nom gagne d’autant plus en importance et en opacité que l’écriture, faite d’accélérations puis de heurts, signale l’évidence brusque de certains mots. Ou pose des égalités : "à force de vouloir viser juste, à force de cela, nommer : tue". L’opération de transformation à l’œuvre dans le langage en devient perceptible : une idée, une pensée devient un acte, une réalité. Et le Nom derrière ces mots reste présent mais insaisissable.

 

Le Nom est comme l’inconnue x d’une équation. On peut concevoir la vanité de découvrir cette inconnue. On se contente de suivre la marche de Caméra, dictée elle-même par la force du Nom. Se laisser porter par la langue jusqu’à cet autre mystère humain : le langage.

16 juillet 2015

[Libr-relecture] Danielle Mémoire, La Nouvelle Esclarmonde, par Périne Pichon

Danielle Mémoire, La Nouvelle Esclarmonde, P.O.L, novembre 2014, 240 pages, 17,90 €, ISBN : 978-2-8180-2165-1.

 

Scalpel, lampe, microscope, table opératoire… Disséquons un livre. Non pas l’objet « livre » avec sa première et quatrième de couverture, ses organes de papiers ; mais plutôt le livre comme système, en glissant du matériel vers le virtuel.

Le livre, ce sont des personnages qui dialoguent, des paragraphes, un titre et des textes qui se disposent les uns par rapport aux autres, voire s’imbriquent les uns dans les autres. Un livre posséderait une machinerie relativement ordonnée, à analyser. Des rouages invisibles avancent les décors d’une intrigue, proposent des pistes, des mots, des idées et montent le texte dans le livre.

 

La Nouvelle Esclarmonde s’inscrit dans la suite des derniers livres de Danielle Mémoire, notamment En attendant Esclarmonde et Le Cabinet des rebuts. Il semble même les englober. On y retrouve des noms connus : Esclarmonde, Eulalie Cymea,… Ces personnages commentent le « texte » – jusqu’à commenter le mot « texte » qui le désigne – et en commentant construisent cet ensemble qu’on appelle livre, mais aussi La Nouvelle Esclarmonde, « Le Cabinet des rebuts 2 », ou « le Corpus », soit « une forme d’ensemble ( c’est le Corpus) qui soit réellement auto-générative ».

 

En effet, La Nouvelle Esclarmonde donne l’impression d’une immense machinerie s’enfantant elle-même. Le Cercle gère le Corpus ; et cherche qui peut être l’auteur unique, incapable d’être absolument unique et davantage généré par le livre que générant le livre. À moins que l’auteur unique ne soit choisi parmi les membres du Cercle, mais chaque projet de livre, chaque texte du corpus posséderait alors un auteur unique… De quoi prolonger le débat de Rosemonde, Esclarmonde, Marie la Grande, Henri, etc. jusqu’au vertige. La Nouvelle Esclarmonde s’échafaude sur plusieurs niveaux d’énonciation et avec des « rebuts » , des projets avortés, ou des versions de projets eux-mêmes nivelés. Le tout forme ce dispositif derrière le livre, à l’origine du livre, sorte d’univers parallèle prolongeant la bibliothèque de Borgès.

 

« […] il y a plusieurs auteurs uniques selon différents espaces.

  • Selon d’autres espaces, a dit l’auteur unique, il n’y a pas d’auteur unique.

  • Et il n’y a qu’une seule Esclarmonde ? A dit Eulalie Cyméa.

  • Oui, maman, a dit Esclarmonde. »

 

 

On bascule dans une virtualité : le livre n’est pas fait, il se fait et à partir de là s’érigent des possibilités. Car un livre reste un ensemble de possibles choisis dans un ensemble plus vaste. En ce sens, La Nouvelle Esclarmonde est bien un corpus, un ensemble de textes, de notes qui ouvrent autant de livres virtuels. Cependant, livres non poursuivis et dont les ébauches constituent un livre en soit.

 

L’appellation de bref virtuel ouvrage est interne au Corpus.

À l’intérieur du Corpus, pour le Corpus, un livre publié dans la réalité peut toujours ne pas l’être, l’avoir été autre, ou absolument n’être pas.

Ce que nous appelons réalité n’est, de l’intérieur du Corpus, qu’une fiction parmi d’autres.

 

 

 

11 juillet 2015

[Chronique] Mircea Cartarescu, Le Levant, par Périne Pichon

Partez au pays des Mille et Une nuits avec ce récit poétique/épique/fantaisiste…

Mircea Cărtărescu, Le Levant, P.O.L, hiver 2014-2015, 256 pages, 19,90 €, ISBN : 978-2-8180-1989-4.

 

 

Écoutez

l’histoire merveilleuse et véritable, l’épopée de Manoïl libérant sa patrie du tyran voïvode…

 

Douze chants vont scander les aventures de Manoïl et de sa sœur Zénaïde accompagnés de quelques autres. Mircea Cărtărescu emprunte la voix de l’épopée, cette voix propre à révéler le mythe fondateur d’une collectivité. En tant que telle, la voix épique parvient jusqu’à nous depuis des contrées lointaines et un temps tout aussi lointain : la patrie de l’Imaginaire.

 

Le temps de ce monde-là est poétique et fantaisiste, voire capricieux. Les chants du Levant, loin de s’en tenir à un rythme et un phrasé dignes de l’épique empruntent et pastichent fables, comptines, et poèmes. Ces collages malicieux ponctuent chaque étape de nos héros tout en introduisant une voix nouvelle dans l’épopée de Manoïl. Celle-ci a tout d’une chorale multiculturelle : l’Orient des Mille et une nuit croise la France révolutionnaire en passant par l’Angleterre de Lord Byron. Mais c’est la Roumanie qui occupe le devant de la scène, celle dans laquelle Mircea Cărtărescu vit et celle qu’il lit. Les noms des auteurs roumains entrent dans la symphonie épique, rappelant que l’épopée est la transmission d’un héritage culturel.

 

Dans cette chorale, la voix de l’aède-narrateur n’hésite pas à s’adresser directement à Manoïl. Il insiste particulièrement sur les pleins pouvoirs qu’en tant que conteur-auteur il a sur sa création et son univers. Mauvaise stratégie sans doute, puisque Manoïl se rêvant tyrannicide, il est de mauvais augure de vouloir lui imposer une domination auctoriale toute puissante. De fait, si la présence du narrateur ne cesse de s’affirmer à travers les chants du Levant, la volonté apparente des personnages croît dans la même proportion. Derrière Manoïl et sa troupe de guérilleros semblent s’affirmer la libre imagination et le pouvoir créateur de la poésie. Dans ce chant immense, l’auteur lui-même ne devient qu’un personnage parmi d’autres. Le lecteur, pareillement, est invité à entrer dans la ronde du Levant.

 

Cependant, c’est une ronde où chacun semble être le reflet d’un autre, où les mises en abyme semblent vouloir perdre l’infortuné lecteur. Le Levant est un curieux labyrinthe, où le narrateur n’hésite pas à s’interroger sur la nécessité (réelle ? imaginaire ? ) de son récit, sur le besoin qu’il a de Manoïl, Zénaïde, Yaourta,… et du lecteur ; sur la finalité de sa poésie – et à se demander si la poésie a une finalité. Vaste problème auquel Manoïl apportera peut-être un soupçon de réponse.

 

 

Si à mon tour je versifiais le Levant, moi, leur humble disciple, sans sur leur visage le moindre rayon tombé de l’étoile Inspiration, je mourrai de bonheur. Je le peindrais tendrement, avec tous ses astres, tous ses nuages. Mais je ne peux pas. Pour moi, l’écriture est l’ombre d’une ombre, et je ne puis espérer que mes pages soient argentées, comme celle de Daguerre, sans ton secours à toi Muse. Allons, prend donc pitié de moi !

26 juin 2015

[Livre] Emmanuelle Pagano, Ligne & fils, par Périne Pichon

Emmanuelle Pagano, Ligne & fils. Trilogie des rives, I., POL, février 2015, 208 pages, 15 €, ISBN 978-2-8180-3556-6.

Une voix pour une histoire sur deux temps : le temps de la fabrique de Chante-Merle à laquelle Alexandre Ligne, le fils de personne, un immigré, se trouve attaché. Et le temps de la narratrice qui cherche à renouer avec son fils, dans un hôpital. Or en partant du « fil » travaillé à la fabrique, elle atteint son « fils », le point d’arrivée d’une trame généalogique dont le point de départ est la rivière, la Ligne. Le cours de l’eau, sinueux, accompagne le récit.

 

Le décor de Ligne & fils est un espace d’entre-deux. La narratrice habite une vallée parmi d’autres, avec une grande ville pas trop loin, et un paysage de roche et d’eau. La nature y rencontre l’industrie humaine. Là, les vers à soie tissent leurs cocons et produisent le fil magique, simple « bave durcie » à l’origine. Dans la fabrique dominant le paysage, les cocons sont plongés dans l’eau bouillante. Le fil est ensuite dévidé par les mains puis par les machines de l’homme. Les techniques modernes trouvent leur place au bout du fil et de la ligne. Car la soie a aussi sa généalogie.

 

La fabrique est encore là, bien connue dans notre pays, ce pays incisé de vallées presque parallèles aux creux desquelles l’eau décide des paysages. La fabrique se tient comme altière, large maîtresse, adossée depuis plusieurs siècles au versant toujours mouillé de la montagne, et mitoyenne de la rivière.

 

Les détails d’une industrie minutieuse sont racontés avec la légèreté et la délicatesse que requiert la matière. Mais le travail de la soie est rude et cruel. Les habitants de la fabrique, prisonniers d’une toile qu’ils tissent malgré eux, en font l’expérience. Les rêves d’ailleurs sont progressivement étouffés par le mouvement du fil s’enroulant sur les canettes. On s’oublie soi-même pour produire la précieuse soie.

 

La narratrice devient alors une sorte de témoin, remémorant l’histoire de sa famille, racontant les transformations du paysage et la langue de l’eau. Un témoin qui ramasse les feuilles tombées le long de la rivière, qui touche, sent, voit ce qui l’entoure avec acuité. Le style éveille les sens en peignant un microcosme rendu familier par la voix narratrice. En parque contemporaine, elle déroule du fuseau un fil vocal et liquide. L’eau est ainsi omniprésente, vivante, bouillante, courante, glaçante et chantante… Elle baigne le fil et le récit.

 

Elle crache, elle parle, elle salive.

 

À travers le je racontant, la romancière prolonge encore une tradition de conteurs. C’est une histoire racontée au bord de l’eau.

29 avril 2015

[Livre] François Cusset, Les Jours et les Jours, par Périne Pichon

François Cusset, Les Jours et les Jours, P.O.L, février 2015, 352 pages, 17,90 €, ISBN : 978-2-8180-1488-2.

 

Si la vie vraiment vécue était l’imaginaire ? Sous le patronage de Saint-Marcel, François Cusset livre les pages de ce journal aussi intime que fictif, un « journal infime plus infirme qu’intime », clin d’ œil à Proust qui lance cette idée du « Dernier Journal », à faire « exploser, déborder du côté de la fiction, de l’imaginaire ». Le défi est lancé, le décompte des jours commencé.

 

Pas de précision sur l’année : n’importe laquelle sera la bonne. Mais le journal reste un témoin du « jour », aussi vide d’occupation et de signification qu’il puisse être. Aussi, le « je » de François Cusset campe la silhouette d’un baroudeur du dimanche qui, s’occupant à ne rien faire, est occupé à regarder faire les autres. En marchant dans les rues ( le plus souvent parisiennes), il croque les excès d’une « fashion week » au Louvre, commente la manifestation des personnages de cartoon et croise des célébrités politiques, artistiques et sportives de toutes époques : de Gainsbourg à Pernette du Guillet en passant par Jaron Lanier. Dans ces rencontres, programmées ou hasardeuses, le diariste conserve ce rôle de témoin silencieux de plusieurs siècles de noms historiques.

 

Mais il est aussi (parfois) dans l’action : armé de ces quelques « gadgets », il pourrit la vie de people peu sympathiques. Activités de farces et attrapes qui permettent de remplacer le mot par le geste lorsque le ras-le-bol menace de se transformer en ras-de-marée. Activités imaginaires contre des noms bien réels pourtant, accordant à ce journal fictif un point d’ancrage dans une réalité.

 

 

« J’ai le même rapport en yo-yo avec ce journal qu’autrefois avec ma vieille psy : j’y vais à reculons, n’ai rien à y dire, lui en veux de me servir à rien ; puis dès que la petite colère retombe, s’impose à nouveau le besoin brut, un peu bêta, silencieux et sans contenu, que je continue à en avoir, vaille que vaille. »

 

 

Le journal fictif est finalement presque plus contraignant que le journal intime : non seulement il faut y écrire presque tous les jours pour lui conserver sa forme, mais on ne peut l’abandonner aussi facilement que son homologue. Ce que résume le paradoxe entre le constat d’un journal qui ne sert à rien et le « besoin » d’en avoir un. Sans doute le journal, même fictif, reste-t-il le lieu où l’on peut « dire » avec contradiction, voire avec vagabondage de parole et de raison. Mais c’est le cynisme dans toutes ses nuances qui prédomine dans cette tension entre écriture du jour et fiction de l’écriture. On peut être déçu par le réel, mais quand le réel est une fiction, comment en sortir ?

 

 

« Longtemps je m’étais couché très tard, de peur de mourir, ou d’être seul. Maintenant que je ne suis plus grand-chose, que je suis en bon terme avec le vide, je peux enfin me séparer – puisque c’est ça me coucher, se mettre au lit, dormir, c’est juste se séparer, rien de plus, comme me l’avait fait comprendre Mathilde Troper-Friedman après huit ans de séances deux fois par semaines. »

18 janvier 2015

[News] News du dimanche

Avant nos Libr-événements (Claude Favre et Maël Guesdon) et nos Libr-livres reçus (Kiko Herrero et Jean Rolin), notre Libr-débat, qui fait suite à la publication hier midi d’un texte de Pacôme Thiellement.

 

Libr-débat

Suite à la publication hier midi du texte signé Pacôme Thiellement, "Je suis Charlie : nous sommes tous des hypocrites !", nous tenons à remercier tous ceux qui, sur les réseaux sociaux, ont lancé et animé le débat de façon libre & critique. C’est d’ailleurs l’occasion de rappeler que, depuis son lancement, dans ses créations, ses chroniques et ses News, le polyphonique Libr-critique a pris ou donné la parole sur de nombreux sujets brûlants. Ainsi avons-nous déjà mis en ligne trois posts différents sur les récents événements.

Oui, le texte de Pacôme Thiellement, parce que polémique, pose problème. Du moins, dans une société régie par la bien-pensance et la positivité. Le problème, dans notre monde politiquement correct, c’est que l’on finit par ne plus rechercher que des "messages" entendus au premier degré… Exit la polysémie, le second degré, le satirique, le philosophique, l’esthétique… La morale, toujours la morale, rien que la doxa moralisatrice.

Ainsi, ce texte ferait le jeu de l’extrême-droite, participerait au french bashing… serait stupidement moralisateur et dangereux au sens où il tomberait dans un essentialisme manichéen, un réductionnisme identitariste… Mal écrit, mal pensé.

L’excès polémique ressortirait-il à l’extrémisme ? L’affect serait-il infect ? Le "Nous" est ici une façon de nous amener à réfléchir sur notre mauvaise conscience, notre mauvaise foi : proclamer "Je suis Charlie !", n’est-ce pas aussi – en plus d’une cruciale mobilisation pour la défense de nos libertés, d’un formidable élan de solidarité/fraternité, etc. – une façon de se donner bonne conscience, la majorité d’entre nous ayant baissé la garde ou ayant renoncé à revendiquer l’esprit critique, la libre pensée, la rationalité contre la religiosité galopante ? L’idéologie marchande, l’ultra-libéralisme favorisent-ils l’esprit de 89 ? L’individualisme de masse est-il compatible avec l’esprit frondeur et les idéaux de 89 ou avec les particularismes des anti-Lumières ?

Derrière la façade idéaliste, ne sommes-nous pas en train de tomber dans le Tout-secturitaire (Au secours, la Sécurité est quand même préférable à la Liberté !), dans un manichéisme inadmissible (l’innocent Occident victime du terrorisme islamiste/oriental) ?

Voici quelques questions que nous pose ce texte qu’on se doit d’appréhender dans sa spécificité littéraire.

Fabrice Thumerel

Comme souvent chez Pacôme, il ne s’agit pas de répondre par un degré analytique ou de rationalité classique, mais par la nécessité abyssale (mystique, métaphysique ,…) de se confronter et de faire sentir l’écart, la sismographie irrationnelle de certains mouvements de pensée et de l’âme, de type altération syncrétique, ou d’illumination syncrétique fort peu basée sur des éléments étayés, objectivés ; j’y entrevois ainsi davantage le résultat d’une réaction que la tentative d’y cerner des causalités, des apparentements, des filiations et des jonctions peu orthodoxes. Il n’y a pas en tant que tel de systématique, ou de systémisme. Il y a, par contre, une intrication violente de s’ex-purger de ce qui nous a conduits à tel aveuglement, ou glisser dans tel mécanisme de renoncement, avec l’insistance de biais, dépliant tout un champ focalisé de pensée aveugle. Certains ont cru y déceler de la folie, en oubliant ou minorant au passage que toute pensée émise dans sa radicalité ressort d’un trouble du comportement. Alors, oui, ce qui n’était qu’une tentative d’épuiser les formes de ce mal aveugle, partagé, endossé, se décline en des formes bien contradictoires.

J’ai souvent retrouvé ces caractéristiques dans la matière des écrits divers de Pacôme. Il n’est guère étonnant de voir figurer ou pressentir quelques traits non pas tant d’essentialisme que de réductionnisme, de détails qui renversent la perspective, mais qui n’ont en fait que peu à voir avec la binarité que l’on semble lui conférer. Il est à lire dans ce Geste d’arrachement, de tentative d’irruption, ou d’extraction de cette gangue, qui ne porte pas tant sur l’indélicatesse ou la régularité de la rédaction de Charlie, de la ligne tenue durant des années, mais par une compression radicale du monde de la postmodernité qui creuse et rédime ce qu’elle englobe et annule dans des formes indifférenciées d’unités vides, proliférantes et désincarnées, le social ne se faisant plus là tellement où il devrait être opéré, dé-territorialisé, noué, renvoyant par effet de miroir déstructurant les effets d’inégalités dans les discours et les actions portées, recouvrant les plans d’ une inégalité fondamentale, sournoise et d’autant plus flagrante. C’est cela dans ce geste qui peut prêter à confusion, et c’est là aussi, me semble-t-il, cette force confusionnelle, par la mise en tension d’une langue qui est toute et indivisible, sauf rationnelle et dialogique, qui n’escamote pas les pans usuels de la dialectique, mais qui a ce travers et cette vitalité du poème de combat dans la désertion et critique de certaines valeurs, et qui pourtant parvient à faire voir, sentir, cette singularité. Maladroitement. Dans l’adresse sans adresse, ou dans l’Adresse d’un trop d’adresse, en son tropisme inclusif, confuse de ce Nous qui sommes. Un Nous : sommation qui génère en toute logique de la dissension. Ce qui semble paradoxal, que ce texte-réaction ne refuse pas le conflit, et le porte même à une certaine incandescence qui dérange, qui désarme, par cette inclusion diffractée du Nous. Il ne vise pas un schéma explicatif commun, par une série de comparatismes historiques et géopolitiques construits a posteriori, son audace et terrible ouverture semble ailleurs, visant à faire sentir une sorte de mauvaise conscience en acte, non pas relevant de je ne sais quelle domination symbolique plus ou moins masquée, qu’il y a toujours ce risque d’hybridation des petits essentialismes dans ces recours incessants à la perte de repère, entre masse et individus, d’intuition ou de vibration qui justement ne se plie pas aux purs outils rhétoriques. Pâcome se situe dans ces frontières-là. Dans ces passages-là. Dans ces transitions-là, que le rapport au capitalisme intégralisé dans ces frictions d’images ne permet plus de moduler, ni de médier. Et chacun sait si bien sa connaissance fine des mondes de l’islam en la finesse de ses traditions pour le réduire à jamais ce qu’il n’est pas.

S’il y a un versant de néo messianisme ou de fond archaïque sacrificiel dans cette parole, ce pourrait être celui de la réforme de soi à mener, un rite à tenter, à vivre, entre rire et possession, pour reprendre des catégories ou des pratiques si peu rationnelles, que parvient à matérialiser le calibrage de cette adresse, dans sa radicalité touchante, sorte de cri de douleur expédié au vaste monde. Car il faudra la porter au cœur, cette impérieuse dissension, cette contradiction auto-génératrice. Un Nous désormais nus, qui englobe dans ce questionnement éthique de la responsabilité. Un Nous qui ne métaphorise pas. Un Nous qui n’élide pas. Mais un Nous que nous pourrions considérer comme incubateur. Comme intégrateur à ne pas désolidariser devant tant d’effroi. Qui n’anthropologise pas. Un Nous qui reste dans les remous du confusionnel. Car de ce confusionnel, sortira peut être les fondations d’une mise à distance de cet horizon jugé comme indépassable par les tenants de qui retiennent encore ce Nous … Que ce Nous qui figure cette part inclusive de l’autre de nous-mêmes rendant encore plus critique cette projection folle et incomplète d’une herméneutique du sens, alliée d’une conscience critique des ravages du néo-capitalisme, représentant cette réaction totalement inversée de ce Nous sommes victimes, face aux mécanismes d’assujettissement et de paupérisation, et de variabilité de positionnement dans des discours.

Ce que tendait à être signifié, c’est que ce corps social, clivé, divisé, particularisé, laminé, pris dans les effets de structures de masses de la bombe à retardement, est parlé avant d’agir, mais qu’il a déjà été blessé, lésionné, inscrit dans les chaînes par cette part antécédente d’aveuglement dans l’énonciation même de ce Nous qui sommes. Dans la sommation. Alors, que serait-on tenté de retenir de ce Nous ? ! A quel démon tentateur devrions-nous rendre compte ? Rien de tout ceci. Mais à des formes de reconnaissance de lutte pour l’égalité qui s’exercent selon des plans asymétriques et asynchrones. Qu’il y aurait bien des connexions à faire dans la conversion des détails, à analyser, mettre en rapport ; mais force est de reconnaître que là n’était pas le dessein.

Sébastien Ecorce

 

Libr-événements

â–º Jeudi 22 janvier à 19H30, rencontre – Lecture avec Maël Guesdon pour la sortie de Voire aux éditions Corti.

http://www.jose-corti.fr/titresfrancais/voire-mael-guesdon.html

11 rue de Médicis | 75006 Paris

â–º Vendredi 23 janvier à 19h30, Rencontre avec Claude Favre : (lecture et) Tentative de conversation – Sismographie du "bruit du temps" (Mandelstam), par rapts et concrétions, d’argots divagations et blagues à la gomme, carambolages étymologiques, structures accidentées, en basses fréquences, pour capter les micro-séismes, mettre au jour les effets du désordre que charrie l’ordre.

Librairie TEXTURE
94, Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris
01 42 01 25 12

Libr-livres reçus (Périne Pichon)

â–º Kiko Herrero, ¡ Sauve qui peut Madrid !,  P.O.L, octobre 2014, 288 pages, 16,90 €, ISBN : 978-2-8180-2140-8.

« Sauve-qui-peut », c’est généralement le signal de la fuite. Cri au secours ou cri du « chacun pour soi » qui succède à une situation désespérée.

Madrid sous Franco, voilà le cadre de l’enfance du narrateur. L’enfance d’abord, qui regarde les obscurités et les étrangetés du monde des adultes, encore incompréhensibles, parfois fantastiques : baleine transportée au milieu de Madrid, enfants-monstres mis en bocal et la surnaturelle Catherine Barthélémy… Puis Madrid après Franco. Explosion de l’Espagne qui subit une révolution politique et culturelle. Sauf qu’avoir la liberté d’exprimer ses opinions et ses désirs ne donne pas les clefs pour les comprendre, surtout dans une société longtemps figée dans un carcan répressif au nom de la soi-disant moralité.

Le narrateur raconte cette Espagne qui change à travers Madrid et la vie de sa famille, le tout par séquences de chapitres brefs, comme des flashs. On est face à une avalanche de souvenirs, commentés un à un : la tante Gigi, chroniqueuse de la famille, ou la Abuela Pepa et ses éternelles robes de chambre. Les scènes sont croquées souvent avec humour, parfois avec désarroi, car comme toute explosion, celle de l’après Franco fait des victimes. Après l’électrochoc de la liberté, le choc et la crise. Fuir Madrid est une solution. Raconter l’Espagne et ses crises, une autre, voire un moyen de renverser le « sauve-qui-peut » en sauvetage de Madrid.

 

Blondes, brunes, vieilles ou jeunes, elles sont sur leur trente et un. Un trente et un bien étrange : chacune porte una bata, une robe de chambre, flambant neuve ! Tous les ans à Noël, elles s’achètent un nouveau modèle. Le jour de l’épiphanie, elles l’étrennent et vont d’appartement en appartement buvant champagne catalan, muscat, ou café.

 

â–º Jean Rolin, Les Événements, P.O.L., janvier 2015, 208 pages, 15 €,  ISBN :  978-2-8180-2175-0.

Si avec des « si » on met Paris en bouteille, pourquoi ne pas imaginer Paris sens dessus dessous suite à une guerre civile ? D’obscurs groupuscules politico-religieux, des ONG dépassées dont les membres cherchent le profit et la survie, des paysages revisités sous l’optique d’un conflit interne.

Le narrateur, familier du paysage, ne perd pas son temps à décrire le pourquoi du comment des villes désertées et des affrontements entre les milices. Les situations qu’il décrit n’en paraissent que plus tragico-absurdes, comme son voyage en pays désolé pour livrer un mystérieux traitement médical au chef d’un parti politique. Notons que le narrateur semble exempt de tout parti-pris idéologique, il observe les événements avec une ironie qui perce parfois malgré lui et se laisse porter par le courant. Ce courant, dont le mouvement est souvent influencé par les intentions d’autrui, lui fait traverser la France.

Au-dessus du narrateur, il y a le Narrateur. Ses interventions occupent un chapitre ici et là entre les pérégrinations du personnage. La distance ironique s’en trouve augmentée au point d’inclure les faits, gestes et pensées du narrateur 1, à première vue bien connu de Narrateur 2. Toutefois, le ton de ces deux voix reste sensiblement le même, provoquant une différence de cadrage plutôt que de point de vue.

Finalement, Les événements a quelque chose d’un road movie, ou plutôt d’un road book. Du début à la fin, le narrateur 1 parcourt les routes, et observe avec attention les paysages qui les bordent. Un aperçu de l’intérieur d’une France en guerre.

 

Tandis que, lorsque nous retrouvons le narrateur, au volant de sa Toyota, stationnant brièvement sur ce parking, afin de vérifier que les tirs de chevrotine qu’il croit avoir essuyés, plus tôt dans la matinée, n’ont pas fait de trous dans sa voiture, le même paysage de plaine céréalière, au sortir de l’hiver, présente une coloration plus terne, plus terreuse, outre que sa profondeur est limitée par une brume peu dense mais qui tarde à se lever.

26 septembre 2014

[Livres] Rentrée POL : Mathias Megenoz et Christine Montalbetti, par Périne Pichon

Parmi les nouveautés  P.O.L de ce mois de septembre, à découvrir : le premier – et volumineux ! – roman de Mathias Megenoz, Karpathia, et Plus rien que les vagues et le vent, de Christine Montalbetti.

 

â–º Mathias Megenoz, Karpathia, 697 pages, 23,90 €, ISBN: 978-2-8180-2076-0.

 

La Marche de Radetzky, de Joseph Roth, évoque les brisures déjà visibles de l’Empire austro-hongrois avant l’assassinat de François-Ferdinand. Karpathia s’intéresse au même géant, dans la première partie du XIX siècle. Alors que le narrateur de Roth observe le futur démantèlement depuis l’intérieur d’une institution de l’Empire, l’armée, celui de Mathias Megenoz s’attache à un de ses membres finalement peu exploré : la Transylvanie. Terre de forêts et de montagnes, le pays des Carpates est habité par les magyars, valaques et saxons. Ces trois populations ne vivent pas ensemble, elles vivent à côté les unes des autres, à peine conscientes d’appartenir à un Empire. Et certainement pas conscientes de former une unité dans cet Empire.

 

Dans l’Histoire, la Transylvanie a été l’objet de plusieurs convoitises, entre la Hongrie, l’Autriche, et plus récemment la Roumanie. Les personnages de l’histoire de Mathiaz Megenoz sont victimes d’une fascination identique pour cette terre. Alexander Korvanyi, veut ainsi assurer sa domination sur le territoire de ses ancêtres. Le retour à la terre est également le moyen pour lui de sceller son union avec Cara Von Amprecht :

 

C’est alors que la solution lui apparut : il irait retrouver les racines de la familles, la terre-source de sa noblesse, les domaines des Korvanyi. Il se souvenait d’avoir envié le bonheur de Ruprecht von Amprecht apprenant à gérer son futur domaine de Bad Schelm. Le code intérieur que son père lui avait transmis ne pouvait qu’approuver la volonté de redevenir seigneur sur sa terre. La régénération de la noblesse par le retour au fief, cela sonnait bien dans le ton du vieux Korvanyi.

 

Alexander rêve d’une relation de propriétaire avec la terre, superposée à une relation filiale : la « terre-source » étant la terre des ancêtres. Ces deux types de relation sont motivées par l’inaccessibilité de la Transylvanie, qui semble toujours échapper à ceux qui veulent se l’accaparer. Ainsi, à sa barrière géologique (les Carpates), elle ajoute une barrière temporelle, tordant le nez à l’hypothétique linéarité du temps. Même si le récit s’ouvre sur une date, il s’agit d’une temporalité autrichienne, qui ne signifie plus rien une fois passée la frontière de la Transylvanie. L’objectivité du narrateur contribue à cet enfoncement dans le hors-temps. En effet, ses personnages agissent comme soumis à une logique de répétition : ils font ce qui a été fait déjà, ce qui se fera encore… et les mythes d’hommes loups, de vampires les accompagnent, attirant la terre des Carpates vers l’a-temporalité. C’est elle la véritable héroïne du récit, la terre sauvage et merveilleusement belle.

 

â–º Christine Montalbetti, Plus rien que les vagues et le vent, 285 pages, 16,90 €, ISBN : 978-2-8180-2115-6.

Un homme s’arrête dans un pub en Californie, face à la mer. Vite, l’habitude est prise de revenir à ce pub chaque soir pour écouter les histoires des habitués ; surtout celle du trio assemblé là face à Moses le barman, chaque soir.

C’est un récit rétrospectif que nous livre le narrateur, construit autour d’un événement considéré comme fatal, à la fois origine et finalité de la narration. Le lecteur est donc maintenu dans un état d’appréhension, d’attente de l’événement. Sauf qu’entre l’annonce faite de celui-ci et sa consécration s’intercalent cette série d’histoires racontées chez Moses. Et en lisant chacune, on cherche un indice pour comprendre celle propre au narrateur. Or, ce dernier mène l’enquête avec nous, lui qui aurait dû « flairer quelque chose », deviner la suite, dans l’air de bagarre persistant.

 

Finalement, le récit du narrateur se dérobe derrière ceux des autres personnages. Ces histoires croisées s’enchaînent à la trame du récit principal, comme Pénélope tissant sa toile. Ce n’est pas un hasard si le bar de Moses, point d’intersection des histoires racontées, s’appelle Le retour d’Ulysse.

 

Le retour d’Ulysse, c’était un retour ensanglanté. C’était Harry qui l’avait dit, que c’était une histoire qui se finissait dans le sang. Que c’était ça dont il croyait se souvenir, à la fin, une scène de massacre. Et cette scène, alors, forcément, s’était mise à planer entre les murs de bois du bar de Moses, avec l’humidité maltée, là-dedans, qui empoissait tout.

 

En racontant ces histoires, le narrateur se place dans la tradition des conteurs à retardement ; ces Shéhérazade cherchant par la parole à la fois à différer et à amener un dénouement attendu. D’où une écriture empreinte d’oralité, qui s’amuse parfois à digresser et qui mêle les voix des différents personnages rencontrés à/dans celle de la narration.

11 septembre 2014

[Chronique] Pierre Patrolin, L’homme descend de la voiture, par Périne Pichon

La marquise descendit à cinq heures, disait-on… Désormais : L’homme descend de la voiture… Et pourtant : L’homme descend du singe, disait-on… De la mythologie de la voiture (au sens où l’entendait Roland Barthes), de l’étrange familiarité qui caractérise le rapport de l’homme hypermoderne à cet objet culte de la société de consommation, Pierre Patrolin tire un récit obsessionnel dont il a le secret.

Pierre Patrolin, L’Homme descend de la voiture, P.O.L, septembre 2014, 320 pages, 17,90 €, ISBN : 978-2-8180-2112-5.

 

Dans ce troisième roman de Pierre Patrolin, une voiture presque neuve est achetée par un couple. Ils habitent sans doute à la campagne, pas loin d’une grande ville, où tous les deux travaillent. Le roman se partage entre ces deux lieux : la ville, avec ses magasins, ses panneaux publicitaires, ses voitures… Et la campagne, avec ses chemins de terre, les arbres et leurs parfums. La voiture fait la jonction entre ces deux lieux, conduite par un narrateur anonyme.

 

Celui-ci est particulièrement attentif aux détails, si bien que chacun d’eux acquiert une importance significative, comme les taches laissées par quelques gouttes de pluie sur la carrosserie de la nouvelle voiture. Nouvelle, mais « presque neuve ». La précision donne déjà au véhicule une aura un peu mystérieuse. De quoi laisser progressivement s’installer l’obsession du narrateur pour sa voiture, la conduite de sa voiture, l’odeur surtout de sa voiture. Celle-ci permet de créer un espace nouveau, entre la ville et la campagne. Elle creuse cet espace à chaque voyage, tout en devenant pour son conducteur un observatoire mobile de l’extérieur. Les descriptions très détaillées se succèdent, comme pour donner son relief à ce monde aperçu de part et d’autre de la voiture.

 

La narration produit cependant une légère inquiétude : malgré les détails perçus et rapportés par le personnage, l’accès à son intériorité est réduite au strict nécessaire. La perception est immédiate, et n’est pas suivi d’une analyse ou réaction psychologique de la part du narrateur. Ainsi, certains actes semblent obscurs, certaines choses sont inexplicables, comme les non-dits du héros à sa femme, Françoise. Alors qu’il lui disait tout, voilà qu’il accumule des petits secrets depuis l’arrivée au foyer de la nouvelle voiture.

 

Le vin et la cuisine, le goût et l’odorat sont au centre de la relation du couple. L’odorat, surtout, intervient dans l’ensemble du récit. Les mots en viennent à posséder les senteurs qu’ils évoquent. Il ne s’agit pas seulement de décrire les parfums présents, mais également d’anticiper les senteurs futures et de se souvenir des odeurs passées. Et parmi le bouquet parfumé – vin, pot-au feu, et rêve de framboisiers – l’odeur de la voiture, persistante au point d’en devenir écœurante éclipse presque les autres : «  […]cet unique parfum, entêtant, de plastique cuivré, de matière synthétique. De faux cuir, et de résine. D’infusion de polyéthylène. De chlorures de vinyles polymérisés. ».

 

Obsession automobile à laquelle il revient toujours, l’homme qui descend de sa voiture. Voici qu’elle acquiert l’aura d’un objet fantastique. Sa présence, son usage et usure progressive ont des conséquences mystérieuses sur la vie et la conduite (humaine incluse) de son propriétaire. L’ambiguïté du langage instaure une fusion de l’homme et de sa voiture :

 

Je roule encore un long moment, sans toucher le volant, quand le soleil descend. Sans accélérer. Sans peser mon pied sur la pédale. Ma vitesse décroît. Mes reins se calent. Mon dos s’appuie su le dossier. Mon corps s’alanguit. Il se détend. Je roule.

 

L’automobile envoûte. Depuis sa naissance, sans doute. Pourtant, le mot « automobile » est déjà assez inquiétant : qu’est-ce qu’un objet capable de se mouvoir seul ? La voiture, fétiche masculin, devient la complice des secrets du narrateur, voire sa gardienne : un fusil, l’appel de la chasse, le retour à la nature primitive de l’homme, qu’une pré-histoire réécrite par Pierre Patrolin fait descendre de la voiture.

Par curiosité, on peut se demander ce qu’il advient si la femme descend de la voiture…

 

 

 

 

 

10 juin 2014

[Livres] Libr-kaléidoscope (4), par Fabrice Thumerel et Périne Pichon

Selon le principe de cette rubrique, revenons sur quatre intéressants livres reçus : Yannick Torlini, Nous avons marché ; Stéphane Nowak Papantoniou, GLÔÔSSE ; Bruno Edmond, Mahu ; Anne Versailles, Viola.

 

â–º Yannick TORLINI, Nous avons marché, Al dante, printemps 2014, 152 pages, 15 €, ISBN : 978-2-84761-775-7.

En leur temps, déjà : Baudelaire, Rimbaud, Michaux…

En ces temps d’assignation et de résignation, l’important est d’être ailleurs. Là-bas.
(Toute fuite n’est pas une échappée, et toute échappée n’est pas une fuite).

Hors de ses fameuses racines, de sa soi-disant identité. Hors de soi, de sa langue. Hors de son quotidien.

Être hors de soi pour aller vers. Et pour cela, faire sortir la langue de ses gonds : être dans la langue pour être en devenir.

Voici un exemple d’agencement répétitif, de bégaiement qui ouvre l’espace :

"Nous avons fui nous avons couru, lorsqu’il s’agissait de s’échapper échapper lorsqu’il s’agissait : quelque chose s’était bloqué s’était : désagrégé à la nuit s’était. Bien trop longtemps bien trop silence, dans l’os et la chair ces murs ces : jours bloqués passés à. Dans les barreaux les barbelés, les grilles les portes le métal et nos existences si bien cloisonnées" (p. 139). /FT/

 

â–º Stéphane NOWAK PAPANTONIOU, GLÔÔSSE, éditions Al dante, Marseille, printemps 2014, 88 pages, 13 €, ISBN : 978-2-84761-768-9.

Quand les puissances d’argent viennent ruiner plus qu’un pays, une civilisation,
quand l’hostilité vient remplacer l’hospitalité,
quand le discours dominant vient contaminer la langue maternelle,
tout est-il perdu ? Que reste-t-il au poète ? La poésie comme puissance de déconditionnement, libération de la langue… Contre la glose économo-politico-médiatique, "la glossolalie langue coupante", une "langue dégelant la gelée", le coup de glotte de la résistance…

Mêlant narratif et discursif, visualité et oralité, document objectif et inventivité verbale, cette glôôsse qui cligne aussi bien du côté de Prigent que de Rabelais est une hurmouvante descente dans le labyrinthe grec et mondial qu’il faut découvrir de toute nécessité. /FT/

 

â–º Bruno EDMOND, Mahu, éditions DIABASE, La Riche (37), printemps 2014, 112 pages, 11 €, ISBN : 978-2-911438-96-7.

« Quand Mahu parle, Mahu crie. »

Mahu. Deux syllabes, presque deux onomatopées séparées par un souffle coupé: ce « h » entre deux voyelles. Des sons qui s’expulsent, comme un cri. « Mahu, c’est. » Un cri sans mots, oublieux du langage.

Le titre fait penser au diptyque de Robert Pinget : Mahu ou le matériau / Mahu reparle. Ici, le cri se substitue à la parole, malgré la reprise du « matériau ». Crier peut être l’expression d’un paroxysme autant que d’une perte ou du langage.

Chez Edmond Bruno, Mahu est un personnage frontière, un monstre dans sa marginalité. C’est pourquoi ses actes semblent suivre une loi déviante de la loi générale. Suivre Mahu, au-delà de la ville, dans la campagne, c’est considérer le monde à contre-courant. La langue et le langage deviennent alors un objet étranger, insolite, voire monstrueux :

« Ainsi, cachés, courbés, accrochés comme sangsues aux parois de nos gorges, des monstres habitent nos bouches.

Ainsi c’est donc avec et par un monstre que je parle, que tu parles. Parlons. » /PP/

 

â–º Anne VERSAILLES, Viola, éditions L’Arbre à paroles, Maison de la poésie d’Amay (Belgique), 2014, 10 €, ISBN : 9 782874 06774.

Dans Viola, la violence de la nature concurrence les hommes. Les paysages regardés sont principalement de sable et d’eau, la mer et la plage encerclant une maison vidée de son occupante. Impossible de marcher sur la mer, difficile d’avancer en un rythme constant sur le sable : ces deux forces sont instables, prêtes à envahir, à étouffer. Le plus effroyable étant que pas une ride ne défigure l’eau après l’engloutissement d’un cadavre, et que le sable d’une tempête retombe paisiblement en enfouissant ses victimes après le massacre.

Sur ce paysage, la narratrice se débat avec un fantôme, celui de sa sœur, la disparue de la maison face à la mer. Elle la raconte en l’interpellant, en la questionnant, et invoque une enfance pleine d’histoires aussi terribles que merveilleuses. Une relation sororale tempétueuse se reflète dans ce « tu » raconté par « je ». Pour ne pas se laisser engloutir par ses fantômes, la narratrice dit marcher par besoin. Marcher pour retrouver sa stabilité dans le sol, pour rythmer les phrases énoncées face au mot qui fait perdre pied :

« Je me souviens, j’avais besoin de marcher. Je suis sortie. Le jardin était trop petit, je suis allée dans la rue. Il n’y avait personne. J’ai ouvert l’enveloppe, déplié le papier. Il n’y avait qu’un mot. Un seul mot. Il m’a fait perdre pied. » /PP/

4 juin 2014

[Chronique] Thomas Chapelon, La demeure du vaste, par Périne Pichon

La Demeure du vaste, de Thomas Chapelon, est une suite de poèmes en vers libres, sans titre apparent. On entre donc brusquement dans une phrase cadencée, et on se questionne, ballotté entre les lignes inégales des vers libres.

Thomas Chapelon, La Demeure du vaste, éditions Dernier Télégramme, Limoges, printemps 2014, 128 pages, 14 €, ISBN : 978-2-917136-72.

 

 

Choisir la forme du vers libre annonce déjà une recherche d’équilibre, entre l’exercice de la forme et la chute dans l’informel, voire le hasard. La tentation de la rime, ou de la reprise d’un rythme semble toutefois représentée comme ici :

 

 

« Je disais ce ne peut un suicide négligé

À Rim ma alors »

 

 

« Elle

Rim

A brûlé une de ses dernières ampoules »

 

La rime, ici absente, apparaît tout de même malicieusement comme une entité féminine personnifiée par la majuscule : « Rim », une sorte de nom propre ou de surnom. Sur le point de s’évanouir, elle se réinvente cependant et offre une interrogation éventuelle sur la forme poétique.

Mais « Rim » peut aussi rapporter à Rimbaud, poète de l’absolu qui finit par brûler ses écrits. Là peut se lire l’attraction du vide, de la chute dans le néant symbolisé par ces espaces blancs entre les mots. S’ajoute une allusion aux « escaliers infinis de Nerval », une obsession des labyrinthes, qui l’une comme l’autre, annonce comme un désir de vertige. Pire peut-être, un désir et une peur de se perdre sans issue dans un labyrinthe de discours… Pourtant, le labyrinthe justement est une dangereuse prouesse d’architecte dont on admire la structure. Les escaliers sans fin, comme ceux d’Escher, sont également un bel exercice de forme et de vertige et de perte dans la forme. Or, le vers de Thomas Chapelon, en sculptant un espace dans la page, se présente visuellement comme un labyrinthe verbal :

 

 

Les arbres emplis de lumières

L’escalier infini de Nerval

Les allures de la cataracte

Les chutes d’eau des hautes falaises

Le yoga

Le cosmos les millions d’années lumières.

 

 

Mieux, ce vers donne une ossature à la langue. Le blanc qui brusquement surgit et stoppe le flux du langage rompt d’abord la continuité de la lecture. Il y a un déséquilibre, un début de chute aussitôt suivi d’un nouvel élan, nécessaire pour poursuivre le déchiffrage de la lecture. Une chorégraphie de la langue est ainsi mise en place, avec ses tombées, ses équilibres et ses pirouettes. Toutefois, ce blanc est encore source d’un désir : celui de trouver le mot, d’éviter la lacune, bref de combler le vide :

 

Des airs de ses écrits le vent dans les bronches

Du ne décéder de sa

Ne capitule pas

Roule la barrique

 

Finalement, l’espace laissé vide provoque le lecteur, fait agir la perception visuelle d’une autre manière. Le blanc engendre le mot, qu’il soit écrit sur la page dans le poème, ou qu’il soit pensé par le lecteur selon sa propre logique. En l’absence de mot précis, ce peut être aussi l’émotion : le rire, le sourire… ou l’impression qui occupe la place laissée vacante.

Voilà qui participe au mouvement du texte, à cette danse de l’écriture – chorégraphie renversée – qu’est le poème. Or, la langue poétique devient langue organique, par la présence du souffle entre les mots et dans les mots, la respiration coupée ou accélérée par les blancs, par la marche imaginaire des mots : « les pas sont si dans les mots ». Le « pas », simple mouvement des jambes permettant d’avancer, met en jeu une mécanique d’ajustement du poids sur l’axe d’une jambe plutôt qu’une autre. C’est un jeu d’équilibre finalement qu’une suite de pas, tout comme les vers de La demeure du vaste.

 

Ainsi perçue comme vitale, la langue s’interroge sur la manière d’habiter l’espace. Mais cette habitation ne doit pas être statique ; elle entre dans la logique d’un mouvement universel et éternel, celui qui associerait le temps, le cosmos, la lumière aussi bien que le corps et la parole. L’écriture, lorsqu’elle est versifiée et travaillée par Thomas Chapelon, semble alors devenir un instrument de mesure de la distance et du temps ; donc une manière d’appréhender l’espace. L’espace comme milieu physique mais également l’espace du langage. L’espace est un des fondamentaux de la danse, aussi toute mise en mouvement structurée d’un corps ne peut se faire sans prendre en compte l’espace. Celui-ci participe à la visibilité autant qu’à la lisibilité des vers. Il leur donne également une durée, une forme de temporalité en forçant la lecture à s’accélérer ou à se ralentir. Le blanc laissé par la page s’apparente alors à la lumière, souvent évoquée. La lumière, sous diverses formes, rend visible, mesure, traverse le temps, est mouvement et surtout participe à la création, en faisant apparaître les mots sur la page comme sur un écran :

 

Les écrans ont envahi le réceptacle

Le réceptacle est plein

Et la voix

 

Dans le réceptacle

Résonne

 

 

Enfin, mesurer l’espace par la parole poétique permet d’interroger encore une fois le positionnement du moi poète par rapport à autrui et à la langue. La Demeure du vaste apparaît alors comme une tentative de créer sa propre demeure poétique, ouverte et vivante.

1 juin 2014

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de juin, avant de vous donner RV au Marché de la Poésie de Paris, Jean-Paul Gavard-Perret et Périne Pichon vous proposent nos Livres reçus (correspondance de Beckett ; Éric Pessan, Le Syndrome Shéhérazade ; Elsa Boyer, Mister) ; et ne manquez pas nos Libr-événements (Sandra Moussempès à Paris ; projet CAVALCADE de Vincent Tholomé ; expo photo à Libourne avec Thomas Déjeammes).

 

Livres reçus (Jean-Paul Gavard-Perret et Périne Pichon)

Samuel Beckett, Lettres, 1929-1940, trad. de l’anglais (Irlande) par André Topia. Édition de George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck, Gallimard, en librairie depuis le 20 mai 2014, 800 pages, 55 €.

 

Reprenant l’édition anglaise des lettres de Beckett, cette publication peut sembler déroger à la demande de l’auteur. Il avait accordé à son éditeur et exécuteur testamentaire Jérôme Lindon un avis restrictif à la publication de ses lettres. Seules celles ayant rapport à l’œuvre pourraient être publiées. L’édition anglaise ne respecte pas cette demande. Néanmoins cet ensemble est un pur régal qui ne met à mal ni le génie, ni l’intégrité de l’auteur.

Cette première partie de correspondance (1929-1940) mêle anglais, français, allemand et parfois italien, latin et grec. Le tome dit toutes les difficultés d’un écrivain en devenir qui n’arrive pas à faire publier Murphy (son premier roman) et semble prêt à renoncer au métier d’écrivain : « Je ne me sens pas de passer ma vie à écrire des livres que personne ne lira. Je ne sais même pas d’ailleurs si j’ai envie de les écrire. ».

Au sérieux se mêle souvent la fantaisie. Et celui qui n’est pas encore l’auteur reconnu élabore par sauts et gambades son art poétique. Dans une lettre de 1937 écrite en allemand où l’auteur exprime son insatisfaction à l’égard de la langue : « De plus en plus ma propre langue m’apparaît comme un voile qu’il faut déchirer afin d’atteindre les choses (ou le néant) qui se trouvent au-delà. Étant donné que nous ne pouvons éliminer le langage d’un seul coup, il ne faut rien négliger de ce qui peut contribuer à le discréditer ». Et l’auteur d’ajouter : "Y aurait-il dans la nature vicieuse (viciée) du mot une sainteté paralysante que l’on ne trouve pas dans le langage des autres arts ? ".

Beckett, le plus étonnant des minimalistes, va donc en iconoclaste s’attaquer à la sainteté du vocable et jusqu’à l’épuisement. Les lettres en deviennent l’écho : souvent drôles, elles donnent à la gravité de l’œuvre venue d’un tréfonds inconnu une coloration atypique. /JPGP/

 

â–º Éric Pessan, Le Syndrome Shéhérazade, éditions de l’Attente, avril 2014, 248 pages, 19 €, ISBN : 978-2-36242-046-7.

On raconte des histoires.

On se raconte des histoires.

Le Syndrome Shéhérazade, de Eric Pessan, raconte comment on se raconte et on raconte des histoires. Ces textes brefs qui constituent chacun une petite histoire sont disposés en une suite à première vue aléatoire. Pour la forme, on peut penser à Nouons-nous, d’Emmanuelle Pagano. Quant au fond, il est variable, entre scène de couple, préoccupations pubères, anecdotes, bruits de rues et collages de citations. Notons qu’entre chaque fragment le narrateur diffère. Pourtant, il arrive qu’au détour d’une page on rencontre à nouveau tel sujet énonçant telle histoire. Pas de fin dans ces petits récits, mais une instance : juste raconter pour survivre…

 

On raconte des histoires pour ne pas mourir.

Tant qu’on écrit, tant qu’on parle, tant qu’on écoute, on est en vie, on peut espérer connaître l’amour. C’est le syndrome de Shéhérazade, on s’invente 1001 histoires par peur du silence définitif. /PP/

 

â–º Elsa Boyer, Mister, P.O.L, mai 2014, 144 pages, 12 €, ISBN : 978-2-8180-2100-2.

Mister est une créature ambivalente, pas vraiment humaine. Mister est un anonyme, sans regard, portant toujours des lunettes noires. On ne sait pas bien si « Mister » est un surnom ou une appellation donnée par le staff et son équipe de football à cet entraîneur mystérieux. Son humanité, il semble l’avoir bradée pour atteindre son ambition : créer une équipe de champions. Tous les moyens sont bons, et les rumeurs recouvrent l’entraînement singulier de Mister. Le problème, c’est le staff, pas toujours d’accord avec ses pratiques presque magiques, c’est l’argent, incontestable moyen de pression et d’accélération dans le monde du sport, c’est l’image des joueurs, à donner à boire aux supporteurs fétichistes. Mais avec Mister et contre eux se battent aussi des forces ancestrales, des divinités primitives, animales. Elles violentent cet être sans regard tout en lui donnant assez de force pour élever son équipe, et avec elle, un chant du cygne, violent et efficace. Car, avec l’étrange histoire de « Mister » et de ses joueurs de football, une partition s’invente, où se percutent des rythmes primitifs avec les grandes puissances de l’argent et de la publicité.

C’est cette équipe qu’il veut, des nerfs en vrac, des muscles comme des plantes, tronc, tige, liane, et l’argent qui entre en réaction violente avec les corps. /PP/

 

 Libr-événements

â–º Le 5 juin à la librairie Texture, 19h30 : autour de Sandra MOUSSEMPÈS (94, Avenue Jean Jaurès 75019 Paris).

Dans le cadre de sa résidence à la librairie, Sandra Moussempès interrogera pour cette troisième soirée le lien poésie/oralité plus particulièrement autour du livre CD Acrobaties dessinées, en compagnie d’Antoine Dufeu (écrivain) et de Valentina Traïanova (performeuse, plasticienne).

Comment donner à entendre autrement ses propres écrits…

Elle présentera quatre extraits du livre et du CD Beauty Sitcom qui l’accompagne, parus aux éditions de l’Attente (dont un duo "virtuel" avec la poète K.Prevallet) + d’infos ici
Présentation du livre par les éditeurs :
"Une place singulière est faite au monde de l’imaginaire et du féerique à travers l’écran où s’entremêlent poésie, prose, fiction et enquête. Sandra Moussempès nomme ce qui échappe au genre, esquisse le portrait malléable d’un récit en mutation continue dans l’élasticité brumeuse du temps qui passe. Avec le CD Beauty Sitcom, dans une ambiance post-punk liquide elle révèle d’une voix idyllique les abysses bleutés d’une pièce de vers performative."

Antoine Dufeu et Valentina Traianova présenteront une double performance "surprise" en réponse à sa proposition.

â–º Projet CAVALCADE
Un film expérimental réalisé par Gaetan Saint-Remy adapté du livre Cavalcade, poème anthropophage, de Vincent Tholomé et des performances Cavalcade de Vincent Tholomé et Maja Jantar.
LIBR-CRITIQUE soutient ce projet original : merci de les aider à produire ce film via la plateforme de financement participative : www.kisskissbankbank.com/cavalcade

â–º Stéphane Klein, directeur artistique du Printemps Photographique de Pomerol, et l’association Images et lumière seront très heureux de vous accueillir le vendredi 13 juin 2014 à partir de 18 heures pour l’inauguration de l’exposition Écritures photographiques qui aura lieu dans les locaux de l’imprimerie GIP à Libourne au 3 rue Firmin Didot.

En présence des photographes : Alain Bèguerie, Jean-Luc Chapin,Thomas Déjeammes (celui-là même qui a initié le projet DREAMDRUM sur LC !), Frédéric Desmesure, Claude Pitot, Mélanie Gribinski, Stéphane Klein, Frédéric Lallemand et Loïc Le Loë.

7 mai 2014

[Livres] Libr-kaléidoscope (3)

Périne Pichon (PP) et Jean-Nicolas Clamanges (JNC) vous présentent une troisième sélection 2014 de livres choisis : Amelia Rosselli, La Libellule ; René Belleto, Le Livre ; Aiat Fayez, Un autre ; Nicolas Bouyssi, Deux bêtes à l’intérieur.

 

â–º Amelia Rosselli, La Libellule, traduction Marie Fabre, Ypsilon éditeur, 2014, 19 €, ISBN : 978-2-35654-035-5.

Après les Variations de guerre, c’est en version bilingue que nous est offert ce grand poème qui marque une mutation décisive dans l’art de la grande poétesse italienne. Comme l’écrit Marie Fabre : « La Libellula, poème clef dans l’œuvre d’Amelia Rosselli, daté de 1958, marque le départ d’une poétique exposée pour la première fois dans Variations de guerre. Rosselli y compose son « délirant flux de pensée occidentale » en une métrique inédite, tissé de citations empruntées aux poètes qui l’ont formée et dont elle se dégage autant qu’elle leur rend hommage. Le poème avance en un mouvement rotatoire semblable à celui des ailes de la libellule et ce mouvement même est celui d’une libération (…). Liberté qui s’exerce et se partage tout au long de ce « libello », diminutif de liber, selon l’étymologie latine qu’elle associe au titre : un petit livre-détonateur. » /JNC/

 

â–º René Belletto, Le Livre, POL, printemps 2014, 224 pages, 18 €, ISBN : 978-2-8180-2020-3.

Le narrateur, marqué par la mort récente de sa sœur, reçoit une lettre d’un inconnu ; trouve, perd, retrouve et reperd une bague étrange, et rencontre une femme merveilleuse – LA femme merveilleuse présente dans tout film noir qui se respecte.

Sans être un polar, Le Livre semble avoir subi l’influence de ce genre cinématographique. En effet, la narration entretient une tension entre le fantastique et le policier, sans oublier ni faire oublier le livre.

« […]comme si quelqu’un m’avait secouru, quelqu’un d’aimant – véritable maître du jeu – qui eût écrit d’autres mots que ceux qui venaient à mes lèvres, maléfiques, fatals, pour raconter ce moment de ma vie ! »

Ainsi, quelqu’un, une instance doit bien décider de la suite des actions, et introduire une signification entre les différents événements vécus par le narrateur. Écrire dans un livre revient à chercher cette signification ou à la donner. Mais qui est celui qui écrit, s’il existe ? Plusieurs des personnages manifestent un désir d’écrire, s’ils ne le font pas déjà, entre autres le narrateur. Ce dernier imagine entreprendre le récit des faits pour s’y perdre ; or, ces faits sont déjà écrits dans Le Livre. Et relatés en partie dans le journal d’une jeune infirmière. Et romancés par un écrivain certainement cinglé, anonyme qui en livre une interprétation nouvelle. On cherche, à tort ou à raison, la signification de chaque objet, de chaque événement, dans la diégèse. La mise en récit est interrogée, tout comme le besoin de sens qui l’accompagne généralement. /PP/

 

â–ºAiat Fayez, Un autre, POL, printemps 2014, 176 pages, 14 €, 978-2-8180-1982-5.

Un homme cherche à devenir un autre. Qu’est-ce qui le rendra autre ? Un nouveau nom – qui n’est qu’une déformation de l’ancien –, une teinture pour les cheveux, des lentilles de contact, quelques artifices pour changer d’apparence et séduire une femme, joueuse de tennis célèbre. Dans tout principe de séduction, on se cache, on se masque, mais le narrateur d’Un autre ne veut devenir autre que pour se montrer lui, pour se faire accepter ou « intégrer » dans le langage du politiquement correct.

L’autofiction a l’avantage de permettre de narrativiser une problématique identitaire de l’altérité, en la transposant dans une intrigue fictive. Le fantasme d’une transformation physique y est expérimenté.

« […] je mets les lentilles bleues et ce n’est qu’ensuite que je me regarde dans la glace. J’éclate de rire. C’est tout simplement merveilleux. Je suis métamorphosé. [ …] Je me sens en parfait accord avec cet homme, même si j’ai besoin de le regarder encore. Je m’admire. C’est bien la première fois de ma vie que j’assume ce que je suis, qui est ce que je ne suis pas. »

On attribue au masque la particularité de cacher la personne physique tout en dévoilant une caractéristique de sa personnalité. En se grimant, le narrateur cherche une incorporation à une société qui semble avoir assimilé la discrimination et la xénophobie en lissant bien pour ne plus les avoir sous les yeux. Y vivre sans être jugé en sa qualité « d’autre », oblige donc à devenir un autre à soi-même. /PP/

 

â–º Nicolas Bouyssi, Deux bêtes à l’intérieur, POL, printemps 2014, 224 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-8180-2051-7.

Dans Les Rayons du Soleil, le personnage central de la nouvelle Deuxième Fantôme restait stoïque face au décès d’une parente. Ce même personnage est le narrateur de Deux bêtes à l’intérieur. Il a vieilli, s’est étoffé, mais emprunte toujours au style de Bouyssi son ton froid, méthodique. Une impression de déjà-lu entoure également Sarah, une jeune femme qui ressemble beaucoup à la Sarah de S’autodétruire les enfants, autre roman du même auteur, et quelques personnages secondaires. La distanciation de la narration a pour effet un air d’étrangeté, une sensation de calme avant la tempête.

« Je me lasse de regarder l’avion, moins d’être surplombé d’un ciel très bleu. Sarah et moi, on mange sans bavarder. Le repas est bon. On sort fumer une cigarette. On attend le café. On demeure taiseux. Au loin, passe un tracteur. […] »

Les deux personnages principaux semblent étouffer sous la pression de cette écriture minimaliste, qu’une brève allusion rapproche de L’étranger. À moins que cette sensation d’étouffement ne soit causée par la vie en vase clos que mènent ces deux-là. Chacun se confine de son côté en enfermant l’autre et en s’enfermant avec l’autre. Ainsi, ils partent en vacances sur une île, font des kilomètres dans une voiture, ne sortent que rarement de leur enfermement. La communication avec l’extérieur se fait par SMS, avec des personnages secondaires qui semblent toujours ramener les protagonistes à eux-mêmes et à leur propre claustration. Impossible de s’enfuir, les barreaux se construisent avec des images du passé, des relations avortées avec les femmes pour le narrateur, une famille difficile pour Sarah. La tempête pressentie se compose de ces souvenirs, de plus en plus présents. /PP/

17 avril 2014

[Chronique] Antoine Dufeu, Blancs, par Périne Pichon

On découvrira ci-dessous un curieux livre-web, la dernière création d’Antoine Dufeu…

Antoine Dufeu, Blancs, CNEAI, printemps 2014, 6 €, ISBN : 2-912483-80-8.

Présentation éditoriale

Blancs est un livre exposition. Il peut prendre toute forme diffusable connue ou non à ce jour et, au gré des publications, être imprimé ou au format numérique, gratuit ou payant. Il peut être diffusé et numéroté de manière aléatoire à l’occasion d’expositions dont il pourra servir de prétexte. Blancs puise dans la matière des articles de presse que l’auteur, sous son propre nom ou sous celui de l’un de ses hétéronymes, Marius Guérin, a publié sur le site Caradisiac depuis mars 2006 mais aussi dans celle de leurs commentateurs.

Le Cneai publie trois premières formes de Blancs :

Version : 2014-3-1-A-A
Livre au format 11×16,5 cm (à la Française) diffusé et vendu par le Cneai. Cette version comprend une sélection de liens url renvoyant à autant d’articles.

Version : 2014-3-1-B-B
Fichier pdf au format 29,7×21 cm (à l’Italienne) diffusé gratuitement par le Cneai et l’auteur à partir de leurs sites respectifs, www.antoinedufeu.fr). Cette version reprend les liens de la version 2014-3-1-A-A. Pour chaque article, un des commentaires a été tiré au sort et mis en exergue.

Version : 2014-3-1-C-C
Magazine au format 22×28 cm diffusé et vendu sur le site Blurb. Cette version reprend les liens de la version 2014-3-1-A-A. À partir de chaque lien url sont extraits un ou des mots transformés en image ; chaque lien crédite alors chaque image correspondante.

 

Note de lecture

 

Dommage qu’il n’existe pas de papier susceptible de nous mener directement à une page web d’un clic du doigt. C’est l’impression que peut laisser Blancs à son ouverture, un livre qui se prolonge dans l’univers internet.

La couleur étant annoncée, la tentation est grande, après quelques clics, de laisser tomber l’ordre aléatoire donné par le livre pour naviguer sur les pages virtuelles de son homologue web. Antoine Dufeu, enrôlé comme chroniqueur pour le site Caradisiac, fait bondir son lecteur de lien en lien, principalement depuis sa rubrique « Minuit Chicanes » posté chaque soir à 22H, et quelques autres…

Provoquer le commentaire semble faire parti du jeu :

« Minuit chicanes est un drôle d’espace qui ne semble pas vous laisser indifférent. J’ai tendance à estimer que même lorsque des efforts de forme sont expérimentés (comme ici), des forçages sont à l’œuvre (comme ) ou encore des raccourcis condensés sont tentés, cela n’est jamais suffisant. Heureusement, souvent, vos commentaires accompagnent, complètent, amendent le projet de dérapage nocturne commun. »

« Caradisiac », quand on ouvre la page, peut surprendre. Pourtant, le mot lui-même annonce la donne : sur « caradisiac », on parle automobile, ce qui ne peut que porter à faire des tours de langue. Sur Caradisiac, surtout, on teste l’espace web, on tâte les potentialités de la page virtuelle. Le « dérapage » suppose un décalage, relativement involontaire – il y a des dérapages contrôlés –, autrement dit une sortie des sentiers battus, dans l’inconnu.

La « toile » est un gigantesque écran, où chacun peut aussi bien lire qu’écrire ; un espace hors temps, où revenir en arrière est possible, tout comme faire des bonds dans le temps. Les liens auxquels renvoient les articles permettent de penser le mot comme un objet virtuel, un fil qui en entraîne d’autres dans sa vibration sur la toile. « Ici » et « là », non seulement appartiennent au texte, mais renvoient réellement à une autre place, et à un autre jour dans le passé. Blancs, en tant que livre, ne serait alors que la présentation d’un itinéraire possible parmi d’autres sur Caradisiac. A moins qu’il ne prolonge le débat sur la pérennité du format papier, le livre Blancs peut aussi apparaître comme une trace concrète et préhensible de ce qui est écrit sur le web.

 

En suivant la piste d’Antoine Dufeu sur Caradisiac, on retrouve des collages de textes (http://www.caradisiac.com/Minuit-chicanes-La-vraie-vie-est-d’avoir-une-voiture-amie-56685.htm), de photos, de vidéos (http://www.caradisiac.com/Minuit-chicanes-55595.htm). Parfois, l’amorce qui les accompagne est si légère qu’elle semble juste être prétexte à ouvrir un débat. Dommage que les commentateurs se répètent souvent sans chercher à prolonger un peu plus celui-ci, sans songer à user un peu plus ce pré-texte. La plasticité de la page web s’en trouve cependant soulignée : la possibilité de rajouter une note, un avis, une question, bref de reprendre le débat existe toujours. Encore une fois, on pense à l’éternelle Bibliothèque de Babel de Jorge Luis Borgès, mais aussi au Livre de Sable qu’il imagine, un livre qui mute, se dissout et se transforme sans cesse, qui n’a ni fin ni commencement. Or, Blancs, dans son titre et dans sa forme, annonce un retour à la page blanche, une dissolution du texte. L’écrit est éphémère. Ou plutôt il est l’outil d’une expérience soit dans la création, soit dans la lecture (et en un sens, on peut imaginer une dissolution du texte dans la lecture ou dans les lectures).

Cependant, un espace blanc est également une invitation au remplissage. Le texte est alors non seulement vivant mais mutant, il peut disparaître pour réapparaître sous une nouvelle forme, s’amputer, s’allonger, se transformer. Réciproquement, dans un monde virtuel soumis à des mutations, un objet peut devenir texte aussi bien qu’un texte objet. Finalement, Blancs est une ouverture à des jeux de transformations infinis.

4 avril 2014

[Livres] Libr-kaléidoscope (2), par Périne Pichon et Fabrice Thumerel

Le principe du Libr-kaléidoscope est de présenter une sélection des nombreux ouvrages reçus – qu’ils fassent ensuite ou non l’objet d’une chronique à part. Dans cette deuxième livraison de 2014 : Laurent ALBARRACIN, Le Citron métabolique (éditions Le Grand Os) ; Luis BEÑITEZ, Les Imaginations (L’Harmattan) ; revue AKA, série Z :/ (Marie Cosnay, Stéphane Korvin, Christophe Manon et Marie de Quatrebarbes).

 

â–º Laurent Albarracin, Le Citron métabolique,  éditions Le Grand Os, 71 pages, 9 euros, ISBN : 978-2-912528-18-6.

Le citron y est ici pressé, épluché, pressurisé dans toutes ses formes et dans tous ses sons :

beaucoup de

mais aucun pour empêcher

la hache

du chaque

dans le tronc

de l’ici

L’acide du fruit ainsi disséqué semble avoir altéré le langage ; celui-ci se décompose en syllabes « ci » et « on », et « tronc », pour composer le poème. Une conséquence de l’épluchage : cet adverbe « ici » qui ne cesse de s’affirmer. Il creuse, par sa présence incisive, un moule pour le fruit absent mais pourtant « ici » et presque « là ». Transformé en nom, « ici » en vient également à désigner le texte comme un lieu ; dans le mot « citron » se crée alors comme un espace-lettre doté d’une ampleur et d’une profondeur où prennent place des « pépins /comme des ballons ».

Ce lieu reste hypothétique puisque le poème est au conditionnel. Un mode sous-tension, entre le possible et l’inexistant, pour décrire un monde aux allures de promesse. On est suspendu au « presque », piqué par l’acidité de l’agrume. Et par les jeux de langage du poète qui dessine un univers sphérique, où les extrémités se touchent et le peu devient « [ …] l’ombre/ du beaucoup ». Partis du jeu des sons, les mots se rapprochent : « côtelé » et « cauteleux » ; « oscillation », « vieille scie du monde », et fournissent l’illusion d’une similitude tronquée. Les lettres sont toujours les mêmes, pourtant les noms changent. Ce processus familier devient étrange quand il part d’un zeste d’agrume.

Attention, le citron n’est pas le support du poème (comme chez Francis Ponge), mais bien sa matière. Il est transformé plutôt que révélé. Toutefois, cette transformation s’inscrit dans un cycle : il donne la matière pour créer le texte, et le texte retourne au citron, comme dans ce petit chiasme : « citron tel/ que citron/ se donne ». La forme même du poème – des vers coupants parfois réduits à un mot – participe à la décomposition du signifiant « citron ». Décomposition nécessaire pour produire quelque chose de nouveau, comme d’autres mots s’agençant autrement, pourtant soumis au même processus de dégradation/transformation. Ainsi se crée un « métabolisme » poétique. /PP/

 

â–º Luis Beñitez, Les Imaginations, traduit de l’espagnol par Jean Dif, L’Harmattan, hiver 2013, 74 pages, 10,50 €, ISBN 978-2-343-01558-3.

 

La poésie de Luis Beñitez relève d’un jeu de collage et de surimpression d’images, dans la continuité des poètes surréalistes. Il s’ensuit une rupture dans le poème, une dissonance qui fait basculer le texte dans l’absurde. Cette mise en scène de l’absurde va de pair avec un regard désenchanté, facilement cynique, sur le monde. On perçoit la figure d’un énonciateur-observateur regardant et jugeant avec distance, son monde, son écriture voire la situation du lecteur en train de lire : « Dans cette salle où le poème, parcouru ligne à ligne,/ Est écouté ou lu distraitement,[…] ». Le lecteur se trouve d’ailleurs mis à contribution à plusieurs reprises.

Ainsi, les objets, événements sont réfléchis par l’écriture, comme dans un miroir qui permettrait à la fois de les éloigner et de les observer :

« Le bateau que je vois dans le miroir

Demeure difficilement gouvernable

Bien que

Nous entrions comme des bovins

Dans cet autre enclos du temps 

[…]»

(« Bucoliques/Théologie »)

Ces techniques de montage par collage, de mise à distance, rapprochent l’écriture des techniques cinématographiques et photographiques. Ces deux moyens de production d’images nous ramènent finalement au titre : Les Imaginations. Le livre de Luis Beñitez apparaît comme un lieu d’agencement d’images, voire « d’imaginations », celles-ci entretenant un léger malaise chez le lecteur, dans son rapport à une certaine réalité. /PP/

â–º Revue AKA, Paris, série Z :/, printemps 2014, ISBN : 978-2-37128-001-4.

Cette livraison se présente sous la forme d’un objet poétique singulier : quatre dépliants recto/verso sous rabat, signés Marie Cosnay ("le – termite – zéro que – j’ai- inventé"), Stéphane Korvin ("et tu disparaîtrais"), Christophe Manon ("l’animal, ce n’est pas lui") et Marie de Quatrebarbes ("l’animal le plus moche de la terre"). De subtils liens les unissent : lyrisme inventif, interrelations entre humanité et animalité, Eros/Thanatos… Homme : "un individu pourvu d’une touffe de poils sur la tête"… Et cet homme est-il "l’animal le plus moche de la terre" ? Se distinguent, sans doute, l’animalangue de Christophe Manon et l’agencement de Marie de Quatrebarbes, dont les répétitions et translations font termiter le texte dans les galeries du souvenir halluciné. /FT/

 

9 mars 2014

[News] News du dimanche

Avec l’arrivée du printemps, Libr-critique vous offre un citron poétique grâce au drôle d’opus signé Laurent Albarracin (Le Grand Os). Suivent des RV tout aussi printaniers à ne pas manquer : rencontres avec Bruno Fern et Sébastien Doubinsky à Paris ; lancement de la résidence de Laure Limongi au Monte en l’air (75020) ; Anne-James Chaton & Andy Moor, et aussi E. Rabu et Cécile Portier à DATABAZ (Angoulême).

 

LC a reçu et recommande (Périne Pichon)

Laurent Albarracin, Le Citron métabolique,  éditions Le Grand Os, 71 pages, 9 euros, ISBN : 978-2-912528-18-6.

Le citron y est ici pressé, épluché, pressurisé dans toutes ses formes et dans tous ses sons :

beaucoup de

mais aucun pour empêcher

la hache

du chaque

dans le tronc

de l’ici

L’acide du fruit ainsi disséqué semble avoir altéré le langage ; celui-ci se décompose en syllabes « ci » et « on », et « tronc », pour composer le poème. Une conséquence de l’épluchage : cet adverbe « ici » qui ne cesse de s’affirmer. Il creuse, par sa présence incisive, un moule pour le fruit absent mais pourtant « ici » et presque « là ». Transformé en nom, « ici » en vient également à désigner le texte comme un lieu ; dans le mot « citron » se crée alors comme un espace-lettre doté d’une ampleur et d’une profondeur où prennent place des « pépins /comme des ballons ».

Ce lieu reste hypothétique puisque le poème est au conditionnel. Un mode sous-tension, entre le possible et l’inexistant, pour décrire un monde aux allures de promesse. On est suspendu au « presque », piqué par l’acidité de l’agrume. Et par les jeux de langage du poète qui dessine un univers sphérique, où les extrémités se touchent et le peu devient « [ …] l’ombre/ du beaucoup ». Partis du jeu des sons, les mots se rapprochent : « côtelé » et « cauteleux » ; « oscillation », « vieille scie du monde », et fournissent l’illusion d’une similitude tronquée. Les lettres sont toujours les mêmes, pourtant les noms changent. Ce processus familier devient étrange quand il part d’un zeste d’agrume.

Attention, le citron n’est pas le support du poème (comme chez Francis Ponge), mais bien sa matière. Il est transformé plutôt que révélé. Toutefois, cette transformation s’inscrit dans un cycle : il donne la matière pour créer le texte, et le texte retourne au citron, comme dans ce petit chiasme : « citron tel/ que citron/ se donne ». La forme même du poème – des vers coupants parfois réduits à un mot – participe à la décomposition du signifiant « citron ». Décomposition nécessaire pour produire quelque chose de nouveau, comme d’autres mots s’agençant autrement, pourtant soumis au même processus de dégradation/transformation. Ainsi se crée un « métabolisme » poétique.

 Libr-événements

 

â–º Jeudi 13 mars 2014 à 19H30, Texture Librairie (94, av. Jean Jaurès 75019 Paris), rencontre avec Bruno Fern pour ses Reverbs (déjà présentés dans le récent Libr-Kaléidoscope 1/2 ; paraît cette semaine la longue chronique de Typhaine Garnier).

â–º Jeudi 13 mars à 19 h, débutera de la résidence de Laure Limongi à la librairie-galerie Le Monte-en-l’air (75020) : L’Hospitalité.

 Premier invité : PACÔME THIELLEMENT.

Puis, CLARO, dont l’essai vient de paraître aux éditions Inculte : Cannibale lecteur : « “On peut juger de la beauté d’un livre, à la vigueur des coups de poing qu’il vous a donnés et à la longueur de temps qu’on met ensuite à en revenir” : cette phrase de Flaubert, qui fait de la lecture une empoignade, dit assez clairement ce dont il s’agit ici : non pas simplement évoquer des livres, mais tenter d’écrire depuis leurs turbulences… » ainsi débute la présentation de ce livre qui évoque Michel Butor, Tarkos, Claude Simon, Imre Kertész, Éric Chevillard, Antoine Volodine, Jérôme Ferrari, André Hardellet, Hélène Bessette, Pierre Michon, Thomas Bernhard, Ramón Sender, Jonathan Littell, William Faulkner, Louis-Ferdinand Céline et William Gass. [Bientôt sur LC]

â–º Samedi 15 mars 2014, 20H30 au Centre Databaz (Philippe Boisnard et Hortense Gauthier : 100, rue du Gond à Angoulême), PERFORMANCES ET LECTURES AUGMENTÉES : Anne-James Chaton & Andy Moor / Emmanuel Rabu / Cécile Portier

Une soirée pour jouer avec les codes du langage, pour déplier des listes, pour se laisser porter par les rythmes frénétiques des flux de paroles, de mots, de phrases au coeur des boucles de guitare, en collision et synchronisation avec des espaces graphiques et sonores, une soirée où les mots en boucles vous entraîneront dans de nouvelles spirales du sens …..

_ Anne-James Chaton & Andy Moor
Opérant régulièrement ensemble depuis un concert initiatique en 2004, le Français Anne-James Chaton – l’une des voix les plus magnétiques de la poésie (sonore) contemporaine – et l’Anglais Andy Moor – intrépide guitariste, membre du crucial groupe post-punk The Ex – forment un binôme tout à fait épatant. Eminemment singulières, leurs productions combinent élaborations textuelles et musicales en un langage hybride de haute précision, mû en profondeur par un virulent désir d’expérimentation.

_ Emmanuel Rabu
né en 1971. Il a publié quatre livres : Èv-zone (Derrière la salle de bains, 2002), Tryphon Tournesol & Isidore Isou (Le Seuil, Fiction & cie, 2007), Cargo Culte (Dernier Télégramme, 2007), Futur fleuve (LaureLi/Léo Scheer, 2011). Écrivain et poète sonore, il a créé et dirigé des festivals et événements autour de la poésie sonore et de la musique improvisée. Il a également dirigé plusieurs revues et collectifs notamment la revue PlastiQ (éditions MeMo, 1999) revue papier + CD consacrée à la poésie et aux musique dites expérimentales, et Écrivains en séries (Laureli/Léo Scheer, deux volumes, 2009 et 2010) collectif faisant se rencontrer écrivains et séries télé. Il travaille en duo depuis 1999 avec le musicien Basile Ferriot : nombreuses programmations en France et à l’étranger.

_ Cécile Portier
Elle mène une activité d’écriture, a écrit deux récits et des textes courts dans différentes revues littéraires. Elle tient un blog, www.petiteracine.net, où, à travers différents projets conçus comme des chroniques où images et textes se répondent, elle s’attache à explorer comment s’articulent aujourd’hui le social et l’intime. Elle travaille aujourd’hui à un projet « d’écriture augmentée » visant à interroger par la fiction la mise en données croissante du réel et de nos vies.

 

â–º Lundi 17 mars 2014, 17H-19H, rencontre avec Sébastien Doubinsky à la Librairie Parallèles (47, rue Saint-Honoré). A l’occasion de la parution numérique de deux textes inédits La solitude du baiseur de fond suivi de La bataille de Koursk, Parallèles vous propose une rencontre avec l’auteur Sébastien Doubinsky, spécialement venu du Danemark et E-FRACTIONS éditions.

Sébastien Doubinsky est né à Paris, en 1963. Bilingue, il écrit en français et en anglais. Il a publié des romans et des recueils de poésies en France, en Angleterre et aux USA. Il vit actuellement à Aarhus, au Danemark, avec sa femme et ses deux enfants.

Interview : http://salon-litteraire.com/fr/interviews/content/1811121-sebastien-doubinsky-je-suis-toujours-en-exil

Blog : http://sebdoubinsky.blogspot.fr/
https://www.facebook.com/pages/Sébastien-Doubinsky/51129079766

Biblio sommaire :
Romans :
Le Feu au Royaume, Marseille : éditions L’Écailler, March 2012.
La Trilogie Babylonienne, Paris : Joelle Losfeld/Gallimard, 2011.
Quién es?, Paris : Joelle Losfeld/Gallimard, 2010.
Poésies :
Danmark. Marseille : Editions des États-Civils, 2011.

E-FRACTIONS ÉDITIONS
Éditeur de littérature contemporaine exclusivement, sur support numérique et papier.
Cette jeune maison a la particularité d’avoir imaginé un concept d’ eBook-Cartes pour diffuser "physiquement" chez les libraires la version numérique de leurs publications. Pour chaque oeuvre, la version numérique est publiée en première instance, à un prix accessible, dans le but de faciliter l’accès de tous à cette littérature contemporaine qu’ils éditent et défendent.
E-FRACTIONS Éditions vient également de mettre son concept d’eBook-cartes au service d’autres éditeurs indépendants de littérature contemporaine, afin de favoriser la diffusion de leurs catalogues en version numérique.
http://e-fractions.com/
https://www.facebook.com/pages/E-FRACTIONS-EDITIONS/247352058701586?fref=ts

6 mars 2014

[Libr-relecture] Christophe Marmorat, Complexe, par Périne Pichon

Après La Direction des risques et La Fille du froid, Périne Pichon aborde le 5e tome de la série "Ancrage", C o m p l e x e. Nos remerciements à l’auteur pour ses précisions et le dialogue ouvert.

Christophe Marmorat, C o m p l e x e, série « Ancrage », t. 5, 2010, 270 pages, 18 €, ISBN-978-2-9535444-4-2.

 

L’être humain est « complexe », fait d’un enchevêtrement de facettes. S’affirmer consiste à prendre conscience de cette tissure et à l’assumer, aussi bien dans ses teintes sombres que dans ses teintes claires. Juste avant La Direction des Risques, C o m p l e x e, l’antépénultième tome d’Ancrage, de Christophe Marmorat, cherche à exprimer cette tissure, qui est aussi fissure puisqu’elle révèle une fragilité et une obscurité dans l’individu.

C o m p l e x e apparaît donc comme un tournant de la série, non pas au sens exact d’un changement de direction mais plutôt comme une intensification de la démarche d’Ancrage. On peut donc évoquer, sur plusieurs points, un « carrefour » ou « croisement ». D’une part, cette situation de « carrefour » se trouve représentée par ces phrases tirées des livres passés et ces autres, anticipant le livre futur, La Direction des Risques :

« Prendre des risques,
S’afficher complexe,
Prendre des risques,
Homme ou femme,
Peu importe,
le sexe. »

(« C o m p l e x e », Lose Yourself, Eminem)

Ce double regard, un sur ce qui est passé, l’autre sur ce qui est à venir, interpelle sur la position singulière de C o m p l e x e. D’autre part, l’opposition « Face a/ Face b » constituante de l’individu est réfléchie dans C o m p l e x e. Toutefois, cette humaine ambivalence ne se présente pas sous la forme de deux objets opposés, mais se représente dans le tressage, la superposition ou l’ambiguïté des mots.

Déjà, la mise en forme du titre symbolisait cet entremêlement des faces, avec une attente blanche glissée entre chaque lettre : C o m p l e x e. Pour ce qui est de la mise en forme, on retrouve tout de même, comme dans les précédents livres, des séquences de textes regroupés par thème : « Les années », « Les sentiments », « Tentatives Philosophiques » etc. Mais entre les textes, des insertions de phrases reprises des tomes précédents alertent ou appellent le lecteur, cherchent surtout à « l’interpeller* » : « Les phares projettent leurs bras jaunes, Ils zèbrent la nuit. » (nom du livre+référence). Ensuite, par cette page « Famille » qui réunit les noms d’influences de l’auteur (Sartre et Bergson, entre autres), et par une nouvelle pornographique, dont le récit est découpé en fragments intercalés entre les autres textes. Ainsi, cette nouvelle « Transatlantique » perturbe aussi bien la lecture que l’esprit, surpris et pris de malaise face à une description d’une apparente candeur.

Ce mélange fait de C o m p l e x e un lieu d’expérimentation, notamment de l’ambivalence humaine. Cette idée d’expérimentation est présente dans l’exergue, un extrait des Beatles, avec ce verbe « to try » qui se répète. Le livre explore les pulsions, les désirs de jouissance aussi bien que ceux de beauté, voire la perversité :

« Ma conscience dérivait, incapable de se fixer aux dents crantées de la roue du temps. »

(« J’ai connu la souffrance et le néant », « Nausée »)

« Oui c’est le tableau de chairs,
La musique des jambes, en l’air,
Le claquement des cuisses contre les culs. » (Tableau de chairs, « Nausée »)

Située presque au milieu du livre, cette brève séquence précède les « Tentatives philosophiques II ». Le choix de cette disposition, un espace de noirceur juste avant un espace de réflexion, est éclairant : comme si, pour pouvoir avancer dans l’affirmation de soi, il fallait être capable de passer par cette phase de « nausée ». La descente dans les égouts et dans le dégoût de l’humain apparaît comme nécessaire pour assumer pleinement la qualité d’homme. Ce que suggère le texte « De la théâtralisation de la pulsion de jouissance » ou comment assumer et dépasser sa pulsion de jouissance : « Discerner ces deux faces de l’individu permet alors de tracer une frontière et procéder au confinement, à l’endiguement de la pulsion. »

Mais, à travers l’enchevêtrement des pôles négatif et positif de l’homme, on se trouve confronté à un flirt avec les « limites » plutôt qu’à un dépassement de cette opposition Face A/Face B. Il y a un jeu de désir et de tentation d’aller jusqu’à la transgression, de descendre le plus profondément possible sans toutefois passer complètement en-dessous ; juste jouer sur la frontière en un jeu comparable à celui de l’érotisme si on se réfère à la nouvelle lesbienne « Transatlantique ». Cette frontière est ce qui rattache la Face A et la Face B, ce qui enclôt peut-être l’essence humaine. Un jeu d’équilibre donc, ou plutôt d’acrobatie et de défi d’équilibre, où toujours le lecteur est interpellé, perturbé. Et dans ce jeu, l’auteur insiste également sur son vœu de « casser les codes* », d’expérimenter en provoquant une rupture. Curieuse tension entre équilibre et rupture, provoquer une rupture amenant à rechercher un nouvel équilibre, à travailler l’harmonie de soi avec l’autre, avec son environnement.

Cette quête d’équilibre est présente dans C o m p l e x e, à travers l’image de la relation amoureuse. L’une des tentatives philosophiques, « La Cathédrale amoureuse », pose un modèle idéal d’équilibre amoureux, autant dans la relation de soi avec l’autre que de soi à soi et dans « l’amour transcendant ». Un équilibre triangulaire, par conséquent.

Sur des textes plus artistiques, on retrouve cette interrogation par rapport à la relation de couple. Et ce notamment dans les extraits de « Lucie, une femme folk, tentative de roman musical ». La forme de ces extraits par rapport aux autres textes est sujette à des variations : tantôt elle a la densité de la prose, tantôt elle reprend les cassures du vers (selon les définitions conventionnelles de l’une et de l’autre), mais toujours musicale. Lucie est un personnage permanent d’Ancrage, un de ces personnages en évolution qui rythme l’imaginaire de l’auteur. Son histoire se déroule par plans, suivant une rythmique cinématographique. Malgré les coupures entre les fragments, la présence de flash-back musicaux, on arrive à reconstruire l’histoire de cette « femme-sabre » en cours de métamorphose. Ces questions autour de l’amour, du désir et de la relation de couple demeurent cependant ouvertes : d’une part, parce que la réflexion commencée ici se poursuit ailleurs, d’autre part parce que le lecteur est lui-même invité implicitement à réfléchir sur les questions avancées par l’auteur. Tout comme il est amené à reconstruire de lui-même l’ensemble de l’histoire de Lucie.

La réflexion sur la relation à l’autre, qu’elle soit de nature amoureuse ou pas, parcourt Ancrage, mais dans C o m p l e x e elle apparaît comme « plus incarnée* ». On peut d’ailleurs mentionner une tentative d’incarnation musicale dans « La grâce des sentiments » :

Le piano marche au milieu de
La forêt des violons.
Une haie de cuivres sur ce chemin de forêt,
C’est la forêt des violons.

 

            Entrée en scène
…C’est la grâce des sentiments.

 

C’est la délicate,
C’est l’élégante
C’est
L’éclatante,

 

Une évidence. »

(« La grâce des sentiments » Golden Shumbers, The Beatles. Ce texte avait déjà été publié dans La Fille du Froid)

Le corps humain ou le personnage humain sert souvent de médiateur à la musique et aux émotions, notamment à travers l’image récurrente de la danse : Lucie, par exemple, danse en boîte, dans son salon, l’image de la « danse des âmes » apparaît plusieurs fois. Ici le mouvement est entièrement pris en compte par les instruments et les émotions, plus besoin de médiation. On pourrait évoquer une personnification, à travers ce piano acteur d’une marche en forêt. Mais c’est plutôt le procédé inverse : la musique a pris tellement d’ampleur qu’elle semble avoir métamorphosé l’instrument et l’instrumentiste, le sentiment et celui qui le ressent. Plus probablement, elle engendre la perception d’un autre univers, rendu lisible par la métaphore « la forêt des violons ». Un « univers-spectacle », avec des effets de mise en scène, que ce soit par les démonstratifs utilisés, ou par la mise en valeur de cette petite phrase détachée des autres à la fin de l’introduction : « Entrée en scène. » C’est donc bien à une mise en scène musicale et visuelle de la grâce qu’on assiste. Or, Christophe Marmorat tient à cette dimension de spectacle. Ses textes sont marqués par le rêve de faire entrer le lecteur dans un univers multi-sensoriel. Un espace « hors-temps », un « instant esthétique* » où le lecteur lirait, verrait et entendrait en même temps, un « instant d’intensité* » également qui s’assimilerait à une « transe-ploration ».

 

 

 

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