Libr-critique

10 septembre 2009

[Chronique] Martin Rueff, Différence et Identité. Michel Deguy, situation d’un poète lyrique à l’apogée du capitalisme culturel, par Jean-Claude Pinson

Martin Rueff, Différence et Identité. Michel Deguy, situation d’un poète lyrique à l’apogée du capitalisme culturel, Hermann, coll. "Le Bel Aujourd’hui", juillet 2009, 460 pages, 32 €, ISBN : 978-2-7056-6730-6..

Jean-Claude PINSON

Si Michel Deguy, parmi les poètes de sa génération, n’est ni le plus immédiatement lyrique ni le plus avant-gardiste, il est cependant, nous dit Martin Rueff, le « plus décisif ». Or, pour qu’une œuvre puisse être envisagée à hauteur de ses enjeux et de son ambition propres (de sa décisive incidence), il ne lui suffit pas de persister dans son être. Il faut encore qu’elle soit vraiment comprise et lue. C’est seulement alors qu’elle peut opérer dans l’époque, une époque où plus rien de va de soi quant à la poésie. Et la chose est d’autant moins aisée que l’œuvre, assurément difficile, déconcerte l’idée moyenne de la poésie que façonnent les habituels outils de sa réception. Dans cette perspective, en proposant l’approche la plus fouillée et synoptique que l’on connaisse à ce jour de l’œuvre considérable de Deguy, le premier grand mérite de l’essai de Martin Rueff est de fournir les cadres conceptuels d’une réception à la hauteur d’une poésie et d’une pensée poétique d’une rare exigence.

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25 octobre 2007

[Chronique] Franges de vie, à propos de Continuez de Jérôme Gontier

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band-gontier.jpg Qu’est-ce qu’une expérience de pensée ? Faire face à un vécu, n’est-ce pas traverser toujours déjà les couches, les franges, les plis de formes de pensée qui ont déjà eu lieu ? Continuez de Jérôme Gontier semble ouvrir dans l’espace minimaliste du trajet de son narrateur à ces questions.

Qu’est-ce qu’un vécu de sens de l’existence ? La phénoménologie depuis Husserl jusqu’aux phénoménologues récents tel Marc Richir, tente de saisir cette question, comme question de la chose-même. Derrière le leitmotiv d’Husserl, appelant dès L’idée de Phénoménologie, “aux choses mêmes”, ce n’est pas la question de savoir ce que serait une chose en-dehors du champ de conscience, mais comment toute chose se constitue en tant que vécu de sens de la conscience, en tant qu’elle est liée à une signification pour le cogito. Toute extériorité transcendante serait en ce sens, comme il le montre dans ses analyses des Méditations cartésiennes, dans le plan immanent de la conscience, et dès lors constituée par les opérations de représentation de celle-ci.
La conscience, se confrontant à elle-même, prise dans ses limites, ne serait pas d’abord face au flux des choses, mais serait toujours déjà face à elle-même, face à ses propres constructions qui se donnent au niveau du langage.
Consécutivement, dans ces analyses phénoménologiques, ce qui va devenir majeur, c’est l’analyse de la présentification de la conscience, à partir d’horizons de rétention, à savoir de ce qui est retenu, de ce qui est fixé en mémoire en tant qu’expérience. Tout vécu de sens qui se donne en présence, selon une actualité, est lié à des expériences qui ont impacté la mémoire, qui l’ont marquée et qui déterminent comme autant de vecteurs possibles, l’expérience présente.
Mais alors si au lieu d’être aveugle à ce fond constitutif de notre vécu actuel, nous l’ouvrions, qu’est-ce qui apparaîtrait dans l’expérience que nous faisons ? Est-ce que ne se déplierait pas une forme de feuilletage des possibles mais aussi de déjà-vus, de déjà-vécus, c’est-à-dire : est-ce que simultanément à l’expérience faite actuellement, nous ne ferions pas face, comme à des plans d’une réalité parallèle et tout à la fois passée, à la diversité des expériences similaires passées et possibles, toutes conjointes dans celle en présence ?

Jérôme Gontier, dans Continuez, semble ouvrir une telle perspective, une vie qui se donnerait en franges (les franges sont parallèles structurent un même tissu et pourtant sont des filages distincts), et simultanément une vie en présence qui impliquerait la multiplicité des vécus de sens déjà traversés, à savoir du sens expérimenté par la pensée en tant qu’elle fait l’expérience d’elle-même.

Continuez peut être lu comme une forme de roman. Certes minimaliste quant à l’action. Minimaliste au sens où nous pourrions résumer par les titres de ses chapitres son déroulement : Dehors, Dehors-dedans, Dedans, dedans-dehors, dehors. Action mince, infime, le parcours d’un homme qui va chez son analyste, et qui en sort. Le tout durant à peine quelques heures, circulation comprise, montée et descente d’escalier comprises. Trame qui paraît mince, si nous considérons que ce qui a lieu ne serait que ce parcours, régulier, d’un homme qui paraît de fait peu combatif, résigné à l’habitude de son trajet.
Cependant, et c’est là toute l’inventivité du travail de Jérôme Gontier, loin de travailler à l’action extérieure, ce qu’il met en place c’est une aventure intérieure qui explore la construction de soi, la construction du je [n’oublions qu’il a auparavant écrit ergo sum publié aux éditions al dante]. Par conséquent, s’il écrit que “je est une convention, une manière trouble de s’entendre” [p.34], alors il doit mettre en évidence comment ce “je”, cet ego se constitue.
Au contraire des approches poétiques ou littéraires plutôt traditionnelles qui en appellent au corps, à des forces intérieures, à une multiplicité d’affects (d’Artaud à Michaux), Jérôme Gontier va constituer ce “je” selon une déconstruction phénoménologique et analytique des mécanismes qui le constituent. Ce qui lui importe c’est de saisir en quel sens il est possible de dire que “mon ouvrage à moi, c’est moi et je suis mon ouvrage” [p.39]
Littérature qui met en lumière des structures formelles de la pensée et non pas forcément les contenus de la pensée. Alors que chez des auteurs comme Hubert Lucot entre autres, ce qui domine, est l’expansion, la dilatation mémorielle, l’annotation précise, le labyrinthe de souvenirs parfois, avec Jérôme Gontier, le contenu est réduit à sa plus simple formulation [processus d’abstraction], pour tenter de saisir bien plus le mécanisme de pensée qui à chaque fois est en mouvement dans une situation. C’est ce que j’appelle feuilletage, et c’est ce qui constitue la numérotation de chaque fragment [il y en a 887 qui détermine chaque moment du parcours].
Ce feuilletage se détermine par des franges. Chaque situation, chaque moment s’ouvre non pas dans une événementialité en présence et donc en relation à des rebondissements d’action, mais c’est le retour des possibles au-dedans de la pensée, possibles qui forment les boucles narratives, les lignes que nous suivons à travers chacune des notes, et ceci avec une certaine forme de distanciation qui crée tout l’humour de ce processus.
Jérôme Gontier se réfère pour ce feuilletage à des réels qui ont eu lieu, ou bien des potentialités qui auraient pu avoir lieu, aussi bien à la question du pli, que de la frange. Tel qu’il l‘exprime, dès la première partie, comme s’il s’agissait un avertissement inapparent, “le temps de ma parole à venir est frangé de sorte que, de frange en frange, il est malaisé de circonscrire l’air qu’il occupe car on n’y voit pas très clair” [p.21 ]

Ce texte interroge donc la question du temps de la conscience, de la conscience en sa temporalité d’existence. De la conscience qui par le temps se déplie et déplie le monde, bute sur elle-même, sur ce qu’elle a été, mais aussi sur ce qu’elle aurait pu être. Cela apparaît parfaitement quand parlant du travail du temps et de son érosion, Jérôme Gontier pose la question du fil. Est-ce que la conscience suit un fil ? Ou bien un écheveau ? Toute situation ne se dépie-t-elle pas en ses franges en des lignes qui perturbent toute identité du vécu par rapport à lui-même.

“déplions, déplions, que vois-je que sens-je et que vis-je face à ces mots ou dedans tout autour d’eux”

Le temps n’est pas une ligne, c’est un plan, c’est un volume, c’est un polyèdre à n dimensions dans laquelle la conscience perd sa stabilité à la mesure des mots qu’elle énonce, des mots qu’elle rencontre, des mots qui ne sont pas murs, mais ouvertures, porosité pour d’autres temps. C’est là, la force certainement de la littérature, non pas vouloir repriser les versants dans la recherche d’une stabilité [postulat freudien de la thérapie], mais faire l’expérience des creux, des doutes, de cette impossible reprise qui dialectiquement efface l’abîme de notre être.
Cette exploration de Jérôme Gontier est proprement linguistique au sens où il s’agit bien d’actes de pensée, d’actes de langue. Et ici, loin de tomber dans une approche psychanalytique de bas étage, pleine de pathos, de symbolisations stériles, il met l’accent sur ce qu’il y a de plus intéressant certainement dans la psychanalyse lacanienne, à savoir la question des jeux de langue, ou encore comment je ne se constitue que dans un rapport aux plis, noeuds, porosités et abîmes que la langue expose et imprime dans cette unité synthétique du je.
Cette pensée intériorisée, monologuant et se confrontant à elle-même, si elle pose la question aussi bien de la nature des expériences, ou bien de la nature relationnelle à autrui, c’est qu’elle pose d’abord et avant tout la question de ce qu’est penser. Sa définition de la question, de ce qu’est se confronter à une question, est ici emblématique : “les questions” faisant “beaucoup de trous” et chaque chose vécue étant lieu de questions, s’agirait-il pour se constituer de “gommer les détail, accentuer les contours, les lignes de force, griser des zones, flécher, souligner, surligner, légender” [p.147]?

Continuez, est en ce sens une exploration de cette sinuosité de la pensée, de ses biffurcations, de sa manière de penser par parenthèse (d’où l’emploi constant de parenthèses, de brèches dans le continuum), par détours.

1 octobre 2006

[Chronique] Flacons de Nicolas Rollet

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 13:11

petitmatin1080.jpgLe flacon, nous le savons tous, est un récipient, dont l’essence est de contenir. Le flacon n’est pas très grand, même plutôt petit, il n’a pas beaucoup de bouteille, et pourtant se doit d’être bouché. Il n’est pas un vase de ce fait. Le flacon est un objet plutôt fragile, qui renferme parfois des liquides précieux, parfois moins précieux, parfois simplement un fluide quelconque. Ce livre de Nicolas Rollet semble répondre à cette approche descriptive, ce que paraît attester Jude Stefan, qui dans sa postface, explique en effet, que le livre se donne bien comme le contenant d’un texte qui n’en serait que le contenu fluide.

Ce texte est sous l’égide de Bergson, du corps-action, du temps-durée, du corps qui non pas se donne dans un temps maîtrisé, cinématographique, dans la discontinuité homogène du chronographe, mais selon le flux singulier de celui qui traversant un monde dépose dans le flacon du livre les fragments que happent sa conscience, qui marquent celle-ci, qui lui apparaissent. La littéralité ne serait pas là pour raconter, mais elle serait trace d’un corps en rapport à, en ouverture à, selon l’immanence de son être. Littéralité de l’hétérogénéité des associations (celles inventées au cours du trajet qui se fait), mais hétérogénéité qui se donne continuement, sans arrêt, selon cette énergie même de l’écriture. Même les pauses en constituent l’avancée. Cette écriture, très actuelle, celle du recueil des fragments de perception, ancrée dans les principes phénoménologiques très en vogue dans les milieux universitaires, même si Bergson n’est pas à proprement parlé un phénoménologue, ni non plus ce livre une phénoménologie, fait partie de la diversité des expériences que l’on rencontre chez des auteurs que l’on peut retrouver au Bleu du ciel, ou bien chez Le quartanier avec par exemple Guillaume Fayard dont nous avons déjà parlé.

Reste que la seconde partie est beaucoup plus attrayante : celle des séries (me I) jusqu’à (me XV). Traversée rapide de conversations, de condensés de lieux communs, d’opinions pêle-mêles, de notes rapides sur Paris et la Province, elles portent en elles beaucoup d’humour, tel {(me XIII); (rendu II)} :

« alors moi je suis plus années quatre-vingts mon plat préféré c’est entrecôte sauce roquefort avec frites étudiant en fin d’études jouant l’ambivalence j’ai pas de vices des envies si jeune le côté techniques des lunettes »

ou encore tel {(me XIII); (peut et par II)} :

« peut décider de ne pas partager sa couche avec néofasciste; prenant la carte « Ã§a c’est opportunité »
petit polo col sorti saumon chandail crocodile »

Par l’humour, à travers le rire, la dimension hyper-fragmentaire et hermétique de la première partie est dépassée, et une forme de dynamisme est retrouvé. Ceci conduit, à redire ce que nous avions constaté avec Fayard : chose étrange il y a un réel écart entre l’intention et la réalisation de tels projets. A trop vouloir nous placer dans un flux, dans une expérience du corps-action, du corps-flux, et donc dans une événementialité qui est celle des micro-accidentalités du réel, on en arrive par moment à une expérience poétique qui implose dans la seule singularité de celui qui écrit. Certes, une certaine poésie est là pour renvoyer aux seules expériences du sujet en-deçà de la captation par les structures de logico-linguistique, toutefois, par les associations, par les ruptures, le texte passe d’une hétérogénéité par fragments à une homogénéité hermétique et arride en son accès.
Jude Stefan dit dans sa postface que ces types d’écriture sont celles actuelles des trentenaires. Si cela est énormément à nuancer, il n’y aurait qu’à considérer les auteurs qui ont des approches plus pragmatiques et issues d’une réflexion critique sur les symboles et les structures de la société (Hanna, Leibovici, Fiat, Chaton, Courtoux, etc…), cependant cela atteste aussi sociologiquement d’une appartenance culturelle : en effet, beaucoup de ces auteurs sont issus de l’université, d’études de philosophie ou de littérature. En ce sens, Jude Stefan, derrière son constat, pointe vraiment quelque chose, un micro-fait générationnel, une forme de ligne de fait pour reprendre Bergson : une ligne où la vie de la conscience s’installe et lutte contre certains déterminismes. Mais alors, comme il nous prévient, attention à l’habitude, car ce qui était exigence de lutte peut devenir rapidement maniérisme et facilité.

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