Libr-critique

6 décembre 2020

[Livres] Libr-kaléidoscope (1), par Fabrice Thumerel

Annus horribilis / annus libris… Si la lecture ne sauve rien ni personne (sic !), du moins elle maintient l’esprit en éveil : en cette fin d’année, LIBR-CRITIQUE vous propose un RV hebdomadaire, non pas sur les Beaux-Livres, mais sur les vrais livres – ceux qui rendent libr&critiques… Afin de franchir au mieux le passage de 2020 à 2021, on pourra découvrir les publications reçues très récemment ou une sélection de celles qu’on n’a pas encore pu évoquer…

 

► TXT, n° 34 : « Travelangue », éditions Lurlure, Caen, 27/11/2020, 200 pages, 19 €, ISBN : 979-10-95997-30-6. [n° 32 ; n° 33]
[N° 32, par Fabrice Thumerel dans La Revue des revues]

Présentation éditoriale. Avec ce numéro « Travelangue », TXT propose un périple à travers langues donnant une large place aux auteurs étrangers.
On y rencontre un jeune poète russe, Egor Zaïtsev, le brésilien Ricardo Domeneck, accompagné d’Augusto dos Anjos (1884-1914), ainsi que des pièces inédites en français de Raymond Federman.
On croisera aussi quelques « anciens » de TXT comme Christian Prigent, Philippe Boutibonnes ou le très rare Onuma Nemon.
On y découvrira des auteurs plus jeunes d’horizons divers, mais que rassemble une même exigence formelle, comme Stéphane Batsal, Jean-Paul Honoré ou Marine Forestier.
Le thème du voyage structure l’ensemble du numéro, ponctué de rubriques farcesques écrites à plusieurs mains : proverbes et dictons, circuits touristiques, stages poétiques, coutumes locales,  « craductions » utiles, etc.
Le voyage, aussi, comme métaphore d’une écriture exploratrice qui ne se contente pas du prêt-à-parler ambiant…

Les auteurs
Augusto do Anjos, Stéphane Batsal, Antoine Boute, Philippe Boutibonnes, Sonia Chiambretto, Ricardo Domeneck, Raymond Federman, Bruno Fern, Marine Forestier, Typhaine Garnier, Jean-Paul Honoré, Christian Jalma, Philippe Labaune, Ettore Labbate, Adrien Lafille, Pierre Le Pillouër, Jean-Claude Mattrat, Paul Morris, Onuma Nemon, Patrick Quérillacq, Christian Prigent, Yoann Thommerel, Thierry Weyd, Egor Zaytsev.

En bref. Ce qui ressort de cette livraison stimulante et jouissive, c’est une traversée des langues en droite ligne du « langagement » des années 70-80 – à commencer par celles de la domination.
La bonne nouvelle, donc, TXT renouvelle son engagement, il-faut-vivre-avec-son-temps, n’est-ce pas, se mettant au diapason du discours écolo en vogue – mais pas sûr que les Bellez’âmes apprécient : « Interroger, ausculter, diagnostiquer, comprendre les mutations climatiques, TXT s’y emploie en publiant des poèmes labellisés « Ã‰co ». Résolument pédagogos, ils permettent à un lectorat élargi de s’immerger jusqu’au cou dans les grands enjeux poétiques et climatiques d’aujourd’hui : glouglou. »
Vous en reprendrez bien un p’tit dernier pour la route :

« STAGE POÉSIE, NATURE & TRADITIONS

Partez à la découverte de vous-même
explorez votre rapport intime à la Nature

volcans enneigés, lacs turquoises, steppes à perte de vue, laissez-vous envoûter par la richesse de cette terre grandiose et repartez avec votre poème laqué en papier mâché (A4 ou miniature selon taille bagage) dans la pure tradition locale. »

 

► Michèle MÉTAIL, Mono-multi-logues, hors-textes & publications orales (1973-2019), Les Presses du réel/Al dante, novembre 2020, 312 pages, ISBN : 978-2-37896-163-3.

Présentation éditoriale. Ce livre rassemble les textes (inédits ou aujourd’hui introuvables) conçus comme partitions des publications orales de Michèle Métail depuis 1973.

Michèle Métail (née en 1950 à Paris) est poètesse, figure essentielle de la poésie expérimentale et sonore. Elle diffuse, depuis 1973, ses textes au cours de « publications orales », la projection du mot dans l’espace représentant le « stade ultime de l’écriture », son travail étant avant tout celui d’une « présence dans la langue ». Diapositives et bande-son accompagnent parfois ses lectures (plus de 500, en France et à l’étranger), entre oralité et visuel, où elle travaille l’allitération et l’assonance comme un parasitage, un brouillage du sens.
Auteure d’une thèse de doctorat sur les formes poétiques de la Chine ancienne, elle traduit des poètes chinois et allemands contemporains (Ursula Krechel, Christiane Schulz, Thomas Kling, Walter Thümler…), ainsi que de nombreux poètes chinois anciens.
Entrée à l’OuLiPo en 1975, Michèle Métail a pris ses distances vis-à-vis du groupe. Elle a notamment fondé en 1979 l’association « Dixit » avec Bernard Heidsieck, puis, en 1995, avec le compositeur Louis Roquin, l’association « Les arts contigus », qui a organisé plusieurs manifestations inter-disciplinaires.
Michèle Métail a reçu le Prix littéraire Bernard Heidsieck – Centre Pompidou (prix d’honneur) en 2018.

En bref. Désormais, nous pouvons disposer des textes-partitions de Michèle Métail (pièces microphoniques, listes, ready-made, etc.), inédits ou introuvables. Dont le gigantexte n° 3 que, dans la somme qu’elle a dirigée en 2019 – La Poésie en trois dimensions -, Anne-Christine Royère décrit ainsi : « Matière d’images (1996) active quant à lui […] l’histoire des supports de l’écrit, en s’inscrivant dans la lignée du travail typographique des avant-gardes futuristes et dadaïstes. […] Ces feuilles sont autant d’affiches réalisées à l’aide d’un « pochoir industriel » […]. Le texte, consacré à la typographie, utilise celle-ci de manière expressive, joue sur la taille et la couleur de la police comme sur la linéarisation/délinéarisation des mots » (p. 170).

 

► Stéphane VIGNY, PLAIRE, entretien de Stéphane Vigny avec Éva Prouteau, textes de Jean-Michel Espitallier et de Charles Pennequin [français / anglais], Les Presses du réel, novembre 2020, 160 pages, 25 €, ISBN : 978-2-9535809-5-2.

Présentation éditoriale. Première édition monographique de Stéphane Vigny, pensée comme un objet à plusieurs entrées de lecture (la musique, l’architecture, le design, le cinéma ou encore l’érotisme), tout comme le sont les sculptures de l’artiste.
L’ouvrage réunit d’une part un ensemble représentatif de reproductions d’Å“uvres, d’images de références comme outils de travail de l’artiste. Ce vaste ensemble documente vingt années de pratique permettant de parcourir son évolution à travers différents contextes de présentation. Mais cette monographie est aussi pensée comme un espace à investir telle une exposition où des pièces, encore inédites, viennent s’immiscer discrètement. Le lecteur est invité à une promenade indisciplinée à travers un parcours oscillant entre des Å“uvres passées, des Å“uvres inédites, des vues d’expositons, des images d’archive ponctuées de textes de Jean-Michel Espitallier, Charles Pennequin et d’un entretien entre Éva Prouteau et Stéphane Vigny.
À travers un usage répété du prélèvement et du réemploi, Stéphane Vigny (né en 1977, vit et travaille à Paris) développe une pratique sculpturale de l’assemblage. Par association de formes préexistantes, cette manière de faire de la sculpture se fonde sur l’idée que toute matière préformée, quel que soit son lieu d’extraction, est potentiellement utilisable. Jouant tantôt de la surdimension tantôt de la sousdimension, il associe des gestes, des techniques, des matériaux et des savoir-faire en mettant l’accent sur l’usage fertile mais aussi dissonant de la collision hétéroclite des motifs et des formes ainsi que sur l’assimilation d’objets issus d’autres champs que celui de l’art. La curiosité de Stéphane Vigny pour l’hétérogénéité lui offre un champ d’expérimentations et de découvertes infinies qu’il aime explorer sans cesse.

En bref. Ce volume, enrichi de nombreuses illustrations (on en trouvera 151 sur le site de l’artiste), arrive à point nommé pour présenter une œuvre singulière : « L’art de Stéphane Vigny renouvelle en permanence ses rapports à l’objet, et aux actions de réemploi, d’appropriation et de mixage directement rattachées à la pratique de l’assemblage » (E. Prouteau). Stéphane Vigny, drôle de zigue s’il en est, si l’on en croit Charles Pennequin : « Il voulait rester en bons termes avec lui-même, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il avait décidé d’être deux »… Ce patronyme de Vigny, Jean-Michel Espitallier le fait parler en propre : « le rythme, c’est la transe, hypnose et ivresse »…

 

► Séverine DAUCOURT, Noire substance, éditions Lanskine, automne 2020, 36 pages, 13 €, ISBN : 978-2-35963-035-0.

Présentation éditoriale. La maladie de Parkinson est caractérisée par la disparition de neurones dans une zone particulière du cerveau appelée « substance noire » ou « Locus Niger » . Noire substance est un texte, le résidu d’une expérience intime : la mort programmée du père de l’autrice, touché par cette pathologie. Il tente de relater cet étrange voyage au cours duquel le moi se délite et où le corps seul finit par compter et imposer sa façon de parler.
Même s’il intègre à la narration les détails des conséquences de la dégénérescence, ce récit n’est que la vérité de celle qui l’a écrit en cherchant, comme dans ses précédents livres, à ne jamais mentir, à saisir l’abrupt de la vie pour y débusquer aussi l’improbable douceur.

En bref. Ce huis clos dramatique est scandé par un compte à rebours tragique : de « Onze » (« Il se croit mort depuis trois ans ») jusque « Un » (« Au funérarium, le défunt n’appartient plus aux siens »)… Entre ces deux bornes, un récit distancié qui n’omet rien de ce qu’endurent des figures génériques : « le vieux », « l’épouse », « la fille »…

14 juillet 2020

[Livres-News] Libr-News

Dans ces Libr-News estivales, nos Livres reçus… et en avant-première la présentation du numéro 62 de Lignes… et nos Pleins feux sur Christian PRIGENT

 

Livres reçus /FT/

► Poésies sourdes. Les Enjeux de la traduction en LSF, GPS n° 11 collecté par Brigitte Baumié, éditions Plaine page, été 2020, 206 pages, 20 €, ISBN : 979-10-96646-31-9.

Comme nous assistons au réveil de la poésie en Langue des Signes, on trouvera dans ce magnifique volume richement illustré aussi bien des traductions dans l’autre langue de textes classiques qu’une perspective historique insistant sur la « nouvelle poésie sourde (1970-2005) » et des créations contemporaines : on retiendra, entre autres, les poèmes otorigènes de Claudie Lenzi (dont les OTOportées !), le « VibroMessage » signé Éric Blanco… et même un texte traduit en LSF de Julien Blaine !

 

► John ASHBERY, Autoportrait dans un miroir convexe, traduction de Pierre Alferi, Olivier Brossard et Marc Chénetier, postface de Marc Chénetier, éditions Joca Seria, été 2020, 152 pages, 25 €, ISBN : 978-2-84809-344-4.

Présentation éditoriale. «  Tout artiste qui se respecte devrait avoir comme seul objectif de créer une œuvre dont le critique ne saurait même commencer à parler. » Les propos tenus par John Ashbery sur l’œuvre du peintre Brice Marden éclairent la sienne, si singulière, qui s’ouvre avec Some Trees, choisi en 1956 par W. H. Auden pour le Yale Series of Younger Poets Prize. À peine vingt ans plus tard, le magistral Autoportrait dans un miroir convexe, éponyme du poème inspiré par le tableau du Parmesan, mêle réflexions intimes, propositions esthétiques et regards sur le monde environnant à la lumière d’un examen des rapports difficiles entre peinture et poésie.

Libr-point de vue. C’est cette version qui doit figurer dans nos bibliothèques, pour sa traduction, l’élégance du volume et aussi la passionnante postface de Marc Chénetier, « Self-portrait in a complex error », qui offre un pas de côté avec changement d’optique : dans ce texte qui se présente sous la forme d’une lettre au poète, la liberté de ton se conjugue à l’érudition pour remettre en question la référence auctoriale à l’Autoportrait dans un miroir convexe de Parmigianino (vers 1524). En matière d’autoportrait critique, en effet Marc Chénetier préfère au Parmesan Aert Schoumann. /FT/

 

â–º Charles Bernstein, Renflouer la poésie, traduction et postface d’Abigail Lang, éditions Joca Seria, hiver 2019-2020, 100 pages, 18 €.

Abigail Lang a raison d’insister sur l’extraordinaire « Recantorium » (p. 25-40) de celui qui représente une figure de proue des Language poets : « Dans « Recantorium », longue rétractation modelée sur celle qu’eut à faire Galilée devant l’Inquisition mais évoquant aussi la confession puritaine et les procès de Moscou, Bernstein passe en revue, en creux et avec une jubilation évidente, les éléments de sa poétique tout en se payant la tête des inquisiteurs et de tous ceux qui présentent la poésie comme « l’Expression Intemporelle du Sentiment humain universel (SHU ». C’est un combat institutionnel. Sous des dehors bénins, les tenants de la « culture officielle du vers » qui président aux destinées du Mois national de la poésie (l’équivalent de notre Printemps de la poésie) opèrent un coup de force : en invoquant l’universel et le sens commun, ils s’abstraient du champ polémique où s’affrontent les poétiques et s’établissent les valeurs. À l’humanisme anhistorique et à l’essentialisme de la poésie mainstream, Bernstein oppose une poétique pragmatique fondée sur le contexte et l’usage » (p. 84).

 

► Jean-Pierre Bobillot, Trois poètes de trop, Patrick Fréchet éditeur / Les Presses du réel, juin 2020, 144 pages, 14 €, ISBN : 978-2-37896-159-6.

Que peuvent bien avoir en commun le poète symboliste René Ghil (1862-1925) et Jean-François Bory (1938) comme Lucien Suel (1948) ? Ce sont des eXpérimentrop : X comme interdit au Grand-Public, en ces temps de prose transparente écrite en FMP (Français Médiatique Primaire), pour faire un clin d’Å“il à Prigent… C’est dire que l’excès est de moins en moins prisé. Et le poète essayiste de donner cette définition : « (ne) peut être qualifiée d’ « expérimentale » […] (qu’)une œuvre ou une démarche s’attachant à explorer et à exploiter sans réserves toutes les zones et strates de toutes les configurations médiopopétiques possibles, selon les « angles d’attaque » propres à chacune […]. »

LC attend avec impatience…

À paraître le 22 août 2020 : Lignes, n°62 : Les Mots du pouvoir / Le Pouvoir des Mots

Mots contre mots, comme on disait naguère « front contre front ». Parce que les opérations de domination sont aussi, autant, des opérations de langage, lesquelles vont bien au-delà de ce qu’il est convenu, de part et d’autre, d’appeler des opérations de communication. Ce qui s’en trouve touché, affecté, est d’une nature bien plus profonde, et corruptrice.

« Mots », « pouvoir », deux mots (dont le mot «  mots ») pour un même titre, en réalité. Pour dire combien nous avons trop affaire aux mots du Pouvoir, et celui-ci pas assez aux nôtres (« Pouvoir » avec une majuscule, pour faire des pouvoirs existants, politiques, économiques, patronaux, etc., un seul, celui qu’il est).

Trop affaire aux mots dont le Pouvoir se sert, et à ceux qui servent le Pouvoir, et pas assez à des mots, qui ne le servent pas, en mesure, au contraire, de le desservir.

Trop des mots qui asservissent et pas assez des mots… « sans service », « hors service », qui « desservent » même, où en allés ?, de la littérature, du poème, de la pensée, de l’impossible, de la beauté, de la révolte, etc.

Invitation a donc été faite à chacun de ceux dont les noms suivent de choisir un mot (ou plusieurs), ou court groupe de mots (ou plusieurs), parmi tous ceux dont le Pouvoir se sert pour rendre sensible (brutal, arrogant…) que c’est lui qui le détient, et que c’en est fait cette fois des mots des autres ; ou de choisir un mot ou court groupe de mots qui le lui conteste (qui prenne au mot les mots du Pouvoir), qui oppose aux mots du Pouvoir le/notre pouvoir des mots.

Table

  • Michel Surya, Présentation
  • Marc Nichanian, Apparat : du pain sur la planche
  • Léa Bismuth, Appel à projet
  • Jacob Rogozinski, Bienveillance
  • Xénophon Tenezakis, Faire collectif
  • ZAD, Été 2019, Communautés
  • Olivier Cheval, Croche-pied
  • Jacques Brou, Les CV de nos vies courues d’avance
  • Alain Hobé, Disparêtre
  • David Amar, Disruptif
  • Éric Clemens, Division
  • Cécile Canut, Espérance
  • André Hirt, « Espérance de vie… »
  • Jean-Christophe Bailly, L’Excellence, fleuron de la nouvelle langue de bois
  • Susanna Lindberg, Extinction
  • John Jefferson Selve, La foi narcissique
  • Christiane Vollaire, Garde à vue
  • Christian Prigent, Chino chez les Gorgibus
  • Jean-Philippe Milet, Y a-t-il un bon usage du mot « haine » ?
  • Francis Cohen, L’imprononçable : une politique
  • Martin Crowley, Impuissances
  • Georges Didi-Huberman, « Institution »
  • Yves Dupeux, Justice du pouvoir / pouvoir de la Justice
  • Didier Pinaud, Le mot Livre
  • René Schérer, Le gros Mot
  • Philippe Blanchon, Les Mots du Pouvoir…
  • Plínio Prado, Non-Mot
  • Gaëlle Obiégly, Nous, pronom
  • Mathilde Girard, « Pamela m’a radicalisée »
  • Alain Jugnon, La fausse Parole
  • Gérard Bras, Peuple(s)
  • Alphonse Clarou, Philosophe
  • Serge Margel, Possession
  • Michel Surya, Prendre
  • Guillaume Wagner, Prendre au mot, Prendre le pouvoir
  • Jean-Loup Amselle, Restitution
  • Sophie Wahnich, Révolution
  • Mehdi Belhaj Kacem, Rien
  • Jérôme Lèbre, La Rue
  • Henri-Pierre Jeudy, La valse des sémantiques institutionnelles
  • Pierre-Damien Huyghe, Du Service comme concession
  • Sidi-Mohamed Barkat, Violences policières
  • Philippe Cado, Blissfully yours

Annexes

  • Jean-Luc Nancy, Prendre la parole, prendre le pouvoir
  • Bernard Noël, Révolution

L’AUTRE BLANCHOT (suite et fin)

  • Michel Surya, À plus forte raison
  • Deux lettres de Jean-Luc Nancy

Pleins feux sur Christian Prigent

â–º Pour revenir à ce numéro 62 de Lignes, Michel Surya demande à Christian Prigent un « journal de confinement »… L’écrivain ne pourra lui livrer qu’un extrait du travail en cours, « Chino chez les Gorgibus » (Chino au jardin, P.O.L, à paraître début 2021) :

« Honteux, plutôt, que la fiction en cours ne répercute rien de l’actualité. Mais pas mécontent qu’elle ait protégé des crises de nerfs, râleries politiques rituelles, équanimités sur-jouées, arrogances inciviles, ping-pong d’expertises contradictoires, délires catastrophistes et prises de paroles de n’importe qui n’importe comment sur n’importe quoi — qui sont l’ordinaire du monde mais qu’avive la préoccupation paniquée de soi qui l’investit depuis des semaines et fait s’hystériser ses « réseaux ».

C’est en 2019. Chino est revenu habiter là où il vécut enfant. C’étaient des jardins ouvriers, autrefois. […] »

â–º Christian Prigent, La Peinture me regarde. Écrits sur l’art 1974-2019, L’Atelier contemporain, 20 août 2020, 496 pages, 25 €.

« Peinture comme poésie » : tel est donc le mot d’ordre que le lecteur trouvera richement décliné au fil de ces quelques cinquante textes écrits entre 1974 et aujourd’hui. Issues de diverses revues et réparties en plusieurs sections, ces analyses critiques concernent tantôt les peintres de Supports/Surfaces (Dezeuze, Viallat, Arnal, Boutibonnes…), tantôt des phénomènes de la peinture ancienne revus par l’œil moderne (anamorphoses, motifs non figuratifs du Livre de Kells…), tantôt la peinture de grands peintres du siècle dernier (Twombly, Bacon, Hantaï…), tantôt celle de contemporains et « amis » de l’auteur (Pierre Buraglio, Mathias Pérez…), tantôt enfin d’autres disciplines artistiques à l’origine de questionnements semblables (la gravure, l’image pornographique, la photographie…).

Il n’est pas anodin que la première question de l’entretien disposé par Christian Prigent en préambule de ses écrits sur la peinture soit la suivante : « Qu’appelez-vous “poésie” ? » Lui-même n’en cache pas la raison : « Je ne suis pas un critique d’art. Je regarde la peinture à partir de ce qui m’obsède : le langage poétique. C’est peut-être une façon de ne pas voir comme il faudrait. Mais c’est une façon de voir. Il y a des précédents. »
Loin cependant d’accumuler des analyses disparates, le livre les enserre dans une armature conceptuelle. Ce qui les apparente, c’est en effet cette même expérience qui fonde aux yeux de Christian Prigent l’identité de la poésie et de la peinture : celle d’un « désarroi » de la représentation, dans lequel la moindre forme se désigne elle-même comme insuffisante en regard du réel informe. Or cette expérience n’est pas uniquement un constat critique, elle est la sensation même dont l’auteur déclare partir lorsqu’il écrit : « Je crois que ce qui fait écrire, c’est la conscience à la fois douloureuse et jouissive de cette “différence” entre la polyphonie inaraisonnable de l’expérience et le monologue positivé et médiatisé. »
Ces essais sur la peinture ne sont donc en rien des à-côtés de l’œuvre, mais le révélateur du questionnement d’un écrivain pour qui, non moins que peinture et poésie, poésie et critique sont intimement liés.

â–º Francis Ponge – Christian Prigent. Une relation enragée : correspondance croisée 1969-1986, édition établie, présentée et annotée par Benoît Auclerc, L’Atelier contemporain, 20 août 2020, 224 pages, 25 €.

Francis Ponge a soixante-dix ans lorsque, en août 1969, il reçoit d’un étudiant de Rennes un mémoire consacré à son oeuvre. Cet étudiant, c’est Christian Prigent, alors âgé de 23 ans et fondateur de la tout nouvelle revue TXT. Son oeuvre poétique et critique est encore balbutiante, et pour cause : il semble que pour l’initier, il lui faille en quelque sorte traverser celle de Ponge. « Je m’explique tout par elle » , confie-t-il à celui qui se retrouve, de fait, en position de maître.
En 1984, dix ans après que la rupture aura été consommée, il lui parlera du « ‘meurtre du père’ par lequel, peut-être (? ) il fallait que je passe pour écrire hors de la fascination de votre travail ». Correspondance entre un « grand écrivain » et un « jeune homme » , selon les termes dans lesquels s’institue l’échange, cette suite d’une centaine de courriers étalés entre 1969 et 1986 a cependant peu en commun avec les Lettres à un jeune poète – ne serait-ce que parce que les rôles, sur la scène littéraire, ne sont pas aussi fermement assignés.
Ponge, étant sorti de l’isolement dans le courant des années 1960, cherche à asseoir son oeuvre et à lui assurer des héritiers ; Prigent, lui, cherchant son écriture, évolue très vite sur le plan esthétique et idéologique. Leurs échanges, même empreints d’estime et d’admiration, sont donc également stratégiques, d’autant plus qu’ils impliquent un tiers : la revue Tel Quel, alors importante promotrice de l’oeuvre de Ponge.
Ces lettres, qui relatent entre autres l’introduction de Prigent auprès des membres de Tel Quel, la conception d’un numéro de TXT spécialement consacré à Ponge et les préparatifs du colloque de Cerisy, sont donc un document de notre histoire littéraire récente. Outre qu’elles éclairent la réception d’une oeuvre qui entend incarner « un apport aussi radical (pour le moins ! ) que celui d’Artaud ou de Bataille à la mutation en cours » , elles témoignent de l’effervescence intellectuelle et politique de l’après-68, laquelle sera la cause majeure de la rupture entre les deux interlocuteurs – l’un, gaulliste affirmé depuis Pour un Malherbe, l’autre, porteur des idées du mouvement étudiant – après le virage maoïste de Tel Quel en 1972.
Spectacle d’une transmission ambiguë au-delà d’un fossé générationnel ? Tel est peut-être ce que donne à voir cette correspondance. En ce sens, elle contribue aussi à la compréhension de l’oeuvre de Christian Prigent – « Malaise dans l’admiration » , tel est le titre d’un article qu’il a consacré à son aîné en 2014. Signe d’une « relation enragée » , pour reprendre l’expression de Benoît Auclerc, concepteur de cette édition.

â–º Enfin, signalons deux superbes chroniques sur Point d’appui (P.O.L, 2019) : « Ce livre peut en effet être perçu comme un atelier de la pensée du poème et du poème de la pensée. Car s’il s’agit d’un journal, il est d’un type particulier : on n’y trouvera point l’enregistrement minutieux du quotidien et pas davantage une fresque de l’intime, mais, dans la chronologie des jours, un cheminement réflexif qui embrasse une grande variété de thèmes, sans proscrire l’empreinte autobiographique. Des explorations critiques, des méditations, des souvenirs, des rêves, des notes sur des films, des écrivains ou des peintres, Christian Prigent n’exclut rien de ce qui se présente à son esprit au fil du temps » (Jean-Baptiste Para, dans le numéro estival de la revue Europe).

« La métaphore du Point d’appui, au regard d’un journal qui s’amuse  à scander son fil, déjà si peu narratif, avec des interludes poétiques, souligne  singulièrement l’énergie musculaire d’une écriture, dont le propos affiché  est d’opposer à l’emprise des représentations communes, de quelque nature qu’elles soient, poétique, politique, sexuelle,  un peu  de ce Réel que nous dérobe la prompte « coagulation » du sens » (Cécilia Suzzoni, dans le numéro d’Esprit de juin 2020).

14 mars 2020

[Chronique] Éric Clémens, TeXTes (anthologie), par Bruno Fern

Éric CLÉMENS, TeXTes 1970-2019, anthologie composée par Dominique Costermans et Christian Prigent, illustrations de Philippe Boutibonnes, Marcinelle (Belgique), éditions du CEP, mars 2020, 144 pages, 15 €, ISBN : 978-2-39007-054-2.

 

Auteur de nombreux ouvrages aussi bien philosophiques que littéraires, Éric Clémens en publie ici un nouveau, fait de textes issus de ces deux veines et parus dans la revue TXT, du n° 2 (1970) au n° 33 (2019)[1]. À plusieurs reprises il y souligne les liens qu’il établit entre ces régimes différents d’écriture pour lui : « la fiction déchaîne la pensée : elle l’ouvre toujours à sa genèse et à son achèvement, jamais fixés », une telle démarche s’inscrivant dans la perspective d’une émancipation qui soit à la fois civique et artistique – autrement dit, dans l’exigence a priori paradoxale d’un en commun et d’une singularité. Du premier au dernier texte, on repère vite des lignes de force comme autant de questions fondamentales sans cesse retravaillées, tout particulièrement la mort, le sexe, la langue et le politique, croisées à travers des pôles entre lesquels l’écriture n’en finit pas d’osciller : excès/formalisation, réel/langage. Recourant à de multiples notions, essentiellement philosophiques (de Platon à Derrida), psychanalytiques (Freud et surtout Lacan) et littéraires (de Rabelais à certains de ses compagnons de route txtienne, en passant par Sade, Rimbaud, Mallarmé, Artaud, Bataille, Ponge, Max Loreau et Marc Quaghebeur, entre autres), Éric Clémens tente ainsi de penser sa pratique de lecteur et d’écrivain.

Selon lui, une lecture digne de ce nom doit être suffisamment lente pour opérer « un mouvement de doublement du texte lu » qui permette de mettre en évidence ses contradictions internes (c’est-à-dire l’absence en lui de « non-contradiction décisive »), sa dimension d’intertextualité et son caractère intrinsèque d’inachèvement. Au fil des années, il a lui-même appliqué cette méthode au décapant verheggenien dont il analyse avec précision l’efficacité, via une « cocasserie déformante », envers les discours totalitaires (ceux du maoïsme vivace à l’époque et d’une conception dogmatique de la psychanalyse) ; de même, il distingue dès 1985 les principales caractéristiques de la langue inventée par Christian Prigent et, par ailleurs, dans une approche bataillienne, il affirme de Rabelais que sa « fiction ne pourra dire les dépenses du réel (jouir, mourir) que dans les langues de la dépense ». Pour ce qui tient à l’écriture, Éric Clémens s’attache à détailler les trois composantes, à ses yeux, de la fiction telle qu’il la conçoit : la figuration (qui « cherche à doubler le réel d’un supplément qui ne lui ressemble pas, mais y insère des inventions de rapports »), le rythme qui « touche à toutes les dimensions de la langue et à toutes les sensations du corps, entre en jeu par la voix, au signifiant et au souffle » et la narration qui, loin d’une linéarité pseudo-transparente, « joue et déjoue les événements singuliers qui forment récit ».

D’un numéro de TXT à l’autre, ces deux questions centrales, parfois abordées par le biais de diverses problématiques (le carnavalesque, la pratique vidéo dans ses rapports à la fiction, la BD et l’illusion représentative, etc.) ont permis à Éric Clémens d’exprimer des positions qui échappaient heureusement aux modes successives de pensée – l’ensemble finissant par retracer une histoire certes personnelle mais significative du projet txtien qui était (et reste encore) de « vider la poésie de la poésie qui bave de l’ego, naturalise et mysticise, dénie obscurités, obscénités, chaos et cruautés, décore le monde et marche à son pas – même quand elle affirme le contraire, au prétexte de quelques énoncés protestataires »[2].

Quant aux textes de fiction de l’auteur lui-même, ils attestent de la cohérence de sa démarche car on y retrouve la plupart de ses interrogations théoriques : « simul or et corps / usure / simul ocre / âcre corps geste-sexe / simulacre / ocre d’or » (1970) ; « Et la langue ? / Qui survient ? Force le passage ? » (1988) ; à propos de passage, notons celui qui mène du titre d’un poème de 1990, Métamorphoses, au dernier vers : « Mets ta mort fausse » et pour poursuivre sur cette lancée : « je suis mort existe pas mais j’existe oui ça oui je ne cesse pas de rester en vie jamais suis mort jamais encore moins j’étais jamais pas de jamais pas de j’aimais à l’imparfait » (2018) – autre façon d’y être toujours.

TXT boys : de gauche à droite, Éric Clémens, Alain Frontier et Christian Prigent.

[1] TXT est parue de 1969 à 1993 (n° 1 à 31) puis réapparue depuis 2018 (n° 32 et 33).

[2] Christian Prigent, Point d’appui 2012-2018, P.O.L., hiver 2019 (une vraie mine à explorer), p. 231.

12 septembre 2019

[Chronique] Arpentage de TXT 33 l’Almanach, par Carole Darricarrère

le dire, le lire et le milieu

une proposition d’arpentage de « TXT 33 l’Almanach » par Carole Darricarrère

 

‘ VLAN ! TOC ! VROMB ! CRONCH ! HAN ! VROUM ! ARGH !‘ (SIC)
en Vroum « L’art est lourd et la vie con »
en Argh « Où y a du zen pas de plaisir (proverbe anti-bouddhiste) »
partout le Son & le Volume témoignent du fait que « Le moral des Français continue de chuter »

« AVIS AUX LECTEURS 

Non au bien écrit
(bien né crie mais dérange personne) 

Non au mal écrit
(cri mal poussé dérange pas plus) 

Oui à l’écrit !
(dérangeant des rangs-gens – de lettres) »

C’est séance tenante et vent debout qu’un effet bœuf nous embarque à la conquête de nouveaux territoires aux frontières de l’impensable poétique. Réinventant un no man’s land sur l’étendard d’une contestation ce numéro de TXT fait naître des débris nucléaires de la langue l’actualité d’une rentrée crépusculaire qui ne manque pour autant ni d’énergie ni de répondant et invite le lecteur éclaboussé à de nécessaires réflexions.

Les heureux élus de cette promotion emblématique sont au nombre de 21 dont une forte concentration d’hommes, deux plasticiens (mais pas que) et une photographe. La plus jeune de cette couvée remarquable d’écrivains performers aurait 30 ans et le doyen – il en faut toujours un ou deux – faisant bon poids bonne mesure, 81.

Dès la quatrième de couverture l’estoc d’une citation (Hélène Bessette, 1918-2000) résume outre-tombe une perforation des genres au sabre. Un bouquet d’apôtres préposés à la députation poétique dynamite la question de la limite. Du huis clos d’anciennes chapelles pendouillent vestiges sur le modèle de l’affichage à effet de mur grands contreforts grivois de « craductage », « marchandage », « délectage », « célébrage », « performage » et autant de pochettes surprises à allure de devinettes poétiques. Des partis pris de laboratoire d’expérimentation se suivent tels pains bénis recouvrant la langue de sensations tactiles rivalisant d’audace.

Radical, cinglant, vif, l’air du temps renseignant en première de couverture une fécondation erratique d’atomes de Philippe Boutibonnes, invite à la revanche un courant d’air, un dérèglement du sens instille instable une inquiétude.

33 pronosticages (maître nombre de l’ombre et de l’éveil) donnent le coup de gong d’une prolixe avalanche de contributions que ponctuent comme autant de rafraîchissements au laser les intempestifs graphes vrillés de guingois à main levée tout en grésillements de blancs d’Ena Lindenbaur. L’ensemble invite de concert le tournant à la relève et sonne l’heure d’une  permission de mise en croix.

Burnt to ashes, beau brûlot de tendances que ce bouillon de rapides éclaboussant le réel à coups serrés de lattes, feu dans les étables sur les perspectives. À peine défloré quelque chose gicle ici à moult mains d’un nid de coucous aux allures de commando, une trituration antipoétique éclabousse l’alphabet qui dégouline, en tête les sketches impitoyables d’Aldo Qureshi s’essoufflant en saignées lucides – impayable Mr Bean pris en étau entre la réalité et la réalité essayant sans succès à la manière d’un Bartleby de « ne pas être là » -, enfoncent continument le clou d’une overdose et donnent le la d’une apocalypse now. Le lecteur n’a dès lors d’autre recours, en ces temps de nouvelles croisades d’incivilités, que de laisser les courants le porter à l’extrême d’un ressac l’autre vers les sombres cascades détectées de funèbres destins.

Dans cette « soupe de lettres », Ana Tot ferre l’effet de ronde d’une morale initié par son prédécesseur (Benoît Toqué) pour mieux provoquer le sens le faisant « passer par le fourreau bombé de la griffe », son « hymen à lamoru » est le manifeste lucide d’un désordre nécessaire et consenti « désordre en actes, désordre complet, à savoir un chamboulement de tous ses constituants – sans en oublier un seul – sans quoi son chaos ne serait pas un K.-O., mais une dissolution, un appauvrissement, un frisson, une aporie, une poire » appelant le point final.

Le ver déjà ayant si tard œuvré dans le vers, qu’une littérature en alerte, remplissant son devoir de veille, s’empare tête baissée de la condition humaine jusqu’à la nausée prouve quel degré de lyrisme tragiquement réinventé acte dans l’urgence ici un no future page après page. La poésie y battant comme jamais de l’aile recouvre le tranchant politique d’une résistance annonciatrice qui sait d’une résilience. Un devoir d’inquiétude manifeste au sommet une imminence. Au sommaire, un radeau de la méduse qui n’a pas froid aux yeux hèle la veuve joyeuse (appelons-la la Beautésie) à la noyade dans le bel instinct baroque de le dire.

C’est alors dans un débordement salvateur d’humour au couteau témoignant d’une reptilienne santé caustique cruelle à toute épreuve que le diamant noir d’un épanchement exulte dans l’étranglement à la ligne des Majuscules du Réel pris dans les rets d’une transdéshumanisation perpétrée au jour le jour sans continence ni relâche. Dans l’ordre d’une tuerie, grésillent à mi-temps dans les blancs trucidés de l’entre-deux d’un non-lieu les spasmes d’une déportation des nerfs vers le kairos acousmatique du mur d’en face (Ena L. l’encore du dessin de desseins destinant le vide).

TXT 33 l’Almanach, dans le droit-fil outrageux d’une année décisive, s’avale et s’entend comme un gruau anti-dépresseur triomph’fatal sur l’autel rebelle de l’extrême contemporain où la nouveauté érigée en raison d’état ayant toujours le dernier mot prendrait en otage le souffle poétique pour mieux égorger le sens : COUIC ! (et rire jaune qui peut).

Il va bien falloir s’y faire, en témoigne le staccato de grappes de mots de Jean-Christophe Ozanne : « des choses ch. ont à être faites – faire ceci – à la main en 1 nuit :: Nous sommes venus portant des fagots des paquets des palmes – et assis Juste-Là Nous nous la passons à détacher défaire à ouvrir des liens tirant à part les feuilles < > dessous l‘obscurité qui enveloppe et sous les bulbes > nos mains vont se Mouvoir-Ensuite en vue de mettre ensemble – à nouveau – attrapant tout > en des formes inattendues ».

Avis sans gants aux ‘gens de lettres’, dans ce tronc commun des sons du dire : surtout ne pas se priver de lire coup sur coup au casque « La Promenade » silencieuse si magnétique du « Grand Départ », de l’écrivain libanais Rayas Richa, dont la puissance d’évocation poétique confondante se détache en 5D de son environnement, suivie de la très convaincante parabole de la maladie qui consiste hélas à nommer (« Le dodo et sa glose », Christian Prigent, « Réel, je ne sais ce que c’est. Mon poème parfois le sait. »). Aux autres un « conseil pratique » en forme de coup de poing à suivre ou non à la lettre : « Protégez-vous du printemps (…) Tenez-vous à distance de tout poème qui risquerait de favoriser l’infiltration de la Beauté ineffable du Monde ou la fécondation mystique d’une Parole rendue plus pure. »

Si certaines écritures imprimées ne gagnent effectivement pas à être lues à voix haute (comme le souligne à bon escient Jean-Pierre Bobillot) sinon peut-être en voix off sur France-Culture hors gestuelle par des comédiens professionnels (à chacun sa vocation), il s’avère en retour que les voix flamboyantes de la poésie orale ne gagnent pas toujours à être imprimées ni lues sur le papier – vu le risque encouru d’une désubstantification. La lecture à voix haute dans une société du spectacle étant entendue comme passage obligé et ayant créé une génération spontanée d’écritures qui mobilisent le regard et focalisent l’écoute sur une image et un contenu corporel décisifs ne s’adressant pas forcément aux mêmes loges cérébrales, exit une certaine qualité de silence sur laquelle d’autres auront bâti une œuvre en la sortant confidentiellement de l’ombre. Quel magnifique paradoxe dès lors que ce vain combat de cintres entre ceux-ci et ceux-là alors qu’ils ne travaillent pas au même endroit. Étant entendu que l’écrit reste dans tous les esprits le liant suprême de la postérité, faut-il pour autant couper le son ? Non ! Faut-il l’imprimer coûte que coûte pour avoir le sentiment d’exister ? Cela dépend ! De quoi ? D’un point d’équilibre rarement atteint. Reste qu’une certaine agressivité sous-jacente à ce très ancien dilemme dos à dos de l’ancien et du moderne en son puéril appareil ne fait honneur à personne. Que personnes prononcent le dernier mot afin que ´personne’ soit le remède en puissance de l’étendard qu’est l’habit. Tous ayant à apprendre de chacun, il n’est pas utile de cracher sur la veuve et rien ne sert d’entrer en guerre.

« l’essentiel c’est d’en sortir vivant » dira Bruno Fern, qui occupe très avantageusement les pages 88 à 93 de ce numéro mythique, illustrant peut-être entre tous la voie prometteuse de l’équilibre poétique dénué de tout esprit de revanche : celui qui pense trouvera son assiette entre l’ancien et le moderne, le lire et le dire.

« la notion de cycle est préférable
ou du moins celle de spirale pas forcément ascendante
même si l’on veut travailler les chutes
à la fin il n’en restera plus aucune »

On ne relira non plus jamais assez l’éclatante « improvisation » de Éric Clémens, sorte de pouls du juste milieu qui trouve là les mots & le tonpour le dire, dire le processus qui détaille si impeccablement avec un esprit de synthèse sans défaut cela qui conduit l’enfance du babillage à la lecture puis à l’écriture « au sens fort » sur une échelle positive de déceptions qui traverse la littérature, la philosophie, l’imaginaire, la fiction et le réel pour mieux s’avouer battu mais lucide dans l’état de grande maturité d’un « mentir vrai ».

C’est de préférence sur le mode « doucement Je m’endors » de J.-C. O. que dans cette rave éclaboussé le lecteur lui-même dos à dos à son tour s’endormira. Non sans avoir cédé toutefois à la tentation de tracer timidement quelques parallèles évidentes avec les voix historiques d’anciennes ‘vangardes’ entrées depuis en référence au pinacle des penseurs promus à la transmission pour l’éternité. L’Histoire qui est une formidable donneuse de leçons ne faisant nécessairement que se répéter offre aux générations à venir une chance d’appendre du meilleur et du pire.

K.-DO. de l’Adam à son Eve décapitée, tâtez Terriens du baromètre, le think tank des déconstructeurs poétiques réunis (DPR de l’oralité) ayant décidé yes que la belle bleue ne sera plus jamais ‘bleue comme une orange’mais caca d’oie, et ceci – on l’aura compris – n’étant pas discutable, c’est dans une saturation moche de jours qui aura eu raison de la beauté, entre asthénie folie et suicide (dans une logorrhée finale d’Ettore Labbate qui pense bien tout haut à la Thomas Bernhard), les ailes mitées de trous de balles et pieds et poings liés, que la poésie fait chez TXT sa rentrée décomplexée de grand agitateur de particules et qu’un crépuscule offre le spectacle d’un clap final tandis qu’au point le plus bas sur l’horizon chute inexorablement le moral des Français et que le lecteur lambda épouvanté s’enfuit, bien avant hélas que l’écrivain plasticien Philippe Boutibonnes – par ailleurs premier de couverture – ne nous offre la fabuleuse leçon d’écriture du neuf renouvelé de l’Impérissable («D’atroces eaux ») et ne ferme magistralement la marche (« Beau, c’est-à-dire difficile autant que rare », comme le rappelait très justement Bruno Fern).

TXT, éditions NOUS, Caen, n° 33 [graphisme : Emmanuel Caroux], été 2019, 144 pages, 15 €, ISBN : 978-2-370840-74-5.

30 octobre 2018

[Chronique – News] Bruno Fern, Suites de Suites… (Fabrice Thumerel)

Parmi les suites au livre de Bruno Fern, deux tout prochainement… RV vous est donc donné à Paris et à Caen. Et comme on a de la suite dans les idées, on revient sur ce drôle de roman fleuve bipartite.

â–º Le vendredi 2 novembre à 19h30, Librairie Texture, les éditions Louise Bottu seront à l’honneur. Auteurs invités : Guillaume Contré pour Discernement, Bruno Fern pour Suites, Alain Frontier pour Érudition et Pierre Barrault pour Clonck et ses dysfonctionnements. [Texture – 94, avenue Jean Jaurès – 75019 Paris – 01 42 01 25 12]

► Samedi 10 novembre, à 15 h, à la Bibliothèque Alexis de Tocqueville à Caen, Bruno Fern, aux côtés du tromboniste Thierry Lhiver, lira des extraits de son dernier livre, Suites, paru aux éditions Louise Bottu.

Bruno Fern, Suites. Roman fleuve. (Avec un dessin de Philippe Boutibonnes en couverture). Louise Bottu (Larribère, 40), mai 2018, 162 pages, 14 €, ISBN : 979-10-92723-23-6.

Une écriture « dans les formes » : un assemblage dynamique /Fabrice Thumerel/

La quatrième de couverture, certes, remet de la suite dans les idées. Mais le critique n’a pas forcément envie de procéder en bonne et due forme…

Malgré notre étonnement, le ludisme formel de Bruno Fern, que Typhaine Garnier définit comme « la contrainte faite style », pouvait l’air de rin déboucher sur de telles suites : un texte excentré et excentrique, un capharnaüm polyphonique et polymorphique. Le texte lui-même nous offre une mise dans l’abîme : une plongée « dans les formes » avec « embranchements », un assemblage dynamique (cf. p. 158)…

Suites… Au sens de « saillies », il y en a peu, mais aux sens mathématique, linguistique et musical de « successions d’éléments » il y en a à foison : ce patchwork est une succession, plus chaotique dans la seconde partie, de fragments narratifs, listes, documents divers, chants, infos, chiffres, données biographiques, historiques, techniques, didactiques, érudites… et même de ratures (dans la série lis tes ratures). D’un personnage à l’autre, d’une époque à l’autre, du poilu au « chevalier high tech » (92) nous virevoltons… Et de Verdun à aujourd’hui, « ON NE PASSE PAS / en territoire français » (140). Non sans dérision, Bruno Fern dresse un parallèle entre la Première Guerre mondiale et les phénomènes migratoires dans un monde mondialisé : « C’est en voulant à tout prix (entre 500 et 6 000 €) rallier ce patrimoine culturel mondialement renommé (un séjour sur ses terres équivaut à la visite d’un gigantesque musée à ciel ouvert) que 67 ont disparu dont 13 f. et 8 e., l’embarcation ayant chaviré après 4 jours de mer avec des rafales force 7. Si environ 5 000 ont connu un sort similaire depuis janvier dernier […] » (139).

Ces suites de virtuose s’avèrent bien entendu parfaitement mélanludiques, comme en témoignent les quelques relevés qui suivent. Un trait d’humour, entre autres : « pour le débourrage de crâne, aucune cellule psychologique n’a été mise en place dans un rayon d’au moins 50 km autour de la bâtisse, même à vol d’oiseau » (44). Un zeugme : « ils ne prennent pas que l’air et l’apéro » (155). Deux paronomases, dont une avec détournement : « Ã  la guêtre comme à la grêle » (14) ; « s’agite du bocal et du buccal » (40)… Des calembours : « un silence trop matique ? » (62), « Alex en drains » (67), « Impasses et père » (76), « glory hole » (114)… Et offrent un jeu implicite d’échos intertextuels : si par moments le phrasé sonne comme du Prigent, le texte va jusqu’à cligner du côté des zozios de Jacques Demarcq (107), autre membre de TXT… Mais auparavant, sont convoqués deux phares de la modernité, Rimbaud et Apollinaire (86) : « en qualité d’enchanteur plutôt pourrissant […] comme un trou dans les nuages ou deux rouges au côté droit »…

Et alors maintenant, quelles suites ?

15 mars 2017

[Chronique] Philippe Boutibonnes, Ce qui…, par Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Boutibonnes, Ce qui…, Editions de l’Ollave, Rustrel, 2016, 106 p., 16 €, ISBN : 979-10-94279-04-5. [Commander]  /bandeau : © Mathias Pérez/

Fidèle à son écriture tout en reprises, chevauchements, redites – comme si chaque formule était insatisfaisante par elle-même – Philippe Boutibonnes poursuit le sujet le plus paradoxal : le sens lorsqu’il devient  objet d’une perte qui ne cesse de remettre en suspens la pensée. Sans l’atteindre pour une part mais allant au delà pour une autre. Preuve que le logos n’est jamais univoque.

Selon de multiples angles, l’auteur ménage une suite de courants au sein de la perte et les éclats du langage qui – dans son vouloir dire – ne cesse de rater sa cible. Mais ce ratage permet au discours de se poursuivre en explorant le monde et ses mouvements convulsifs que le texte épouse.

Sa "tombe noire" offre un seuil : mais les mots ne font pas ce qu’ils espèrent. Et Boutibonnes rappelle que la seule manière de toucher à l’extase du sens est non de s’enfermer dans la clôture du discours mais en ces errances programmées.

D’où ce jeu où les presque riens font finalement un tout dans la quadrature d’un cercle du texte : il fait signe mais il échappe toujours à la prise. L’aspect de chaque approximation devient le corpus lui-même. Il n’y a donc pas lieu d’opposer la forme à la matière, le contenant du contenu. Elles ne s’annulent pas plus.

Elles sont même l’essence d’un mouvement. Le texte semble se volatiliser, partir en poussière or et paradoxalement il tient. Le flux rompt la ruine possible. Ce qui… est tel qu’il apparaît, il est ce qu’il laisse paraître. Cela tient d’un prodige qui semble sans épaisseur mais reste en toute profondeur.

21 juillet 2014

[News] Libr-vacance (1)

 Ce premier Libr-vacance entame la dernière semaine de LC avant la pause estivale de quelques semaines : Libr-Net (Noam Chomsky sur Mediapart : "Dix stratégies de manipulation de masses" ; les blogs de Didier Moulinier et Autour de Christian Prigent) ; Libr-10 (10 livres reçus ces derniers mois à lire absolument). Avant les surprises et très riches heures de la reprise, profitez de cette relâche estivale pour reparcourir la UNE à la recherche des posts perdus…

Libr-Net

â–º Autour de Christian Prigent : après la "Présentation du fonds Prigent à l’IMEC" par Typhaine Garnier et la chronique de Fabrice Thumerel intitulée "Autour de Christian Prigent à Cerisy", se préparent "Six jours autour de Christian Prigent à Cerisy" (6 posts qui viseront à éviter la célébration/commémoration/amicale-de…).

♦ Les Rencontres littéraires en Haute Provence 2014 sont réparties sur cinq soirées de mai à septembre, dans différents lieux privés ou publics de la CCPFML, sur le thème : "Avant-gardes. Et après ?" Deuxième rencontre : la revue TXT présentée par Christian Prigent, Éric Clémens et Jacques Demarcq. Lectures par les écrivains.
Centre d’art contemporain Boris Bojnev – caves à Lulu, samedi 26 juillet de 17 h à 20 h (04 300 Forcalquier ; tél. : 04 92 73 06 75 – 06 03 50 51 39 & yves.bical@orange.fr).

♦ Par ailleurs, on (re)découvrira La Femme couchée de Philippe Boutibonnes, dispositif/lecture publié en 1974 dans la Collection Génération, avant même que le poète et peintre ne rejoigne la revue TXT : http://cantos-propaganda.blogspot.fr/2014/07/philippe-boutibonnes-la-femme-couchee.html?spref=fb

â–º Plus que jamais, il nous faut méditer les "dix stratégies de manipulation de masses" qu’analyse Noam Chomsky – et que rapporte Mediapart.

â–º À méditer également, l’article de Didier Moulinier sur son blog : "En-résistance. Au-delà du principe de Révolte"

« Le principe d’une "désobéissance civile globale homéopathique" – non-violente, ponctuelle, concertée, mais générale – est la seule réponse globale d’envergure face à la forme d’oppression, elle-même généralisée, qui prévaut aujourd’hui : le HARCELEMENT (moral, commercial, sexuel, économique, administratif). Variante vulgaire, non dissimulée, de la suffisance philosophique. »

 

Libr-10 : livres lus et recommandés par LC

â–º Valère NOVARINA, Observez les logaèdres !, P.O.L, mai 2014, 320 pages, 14,50 €.

VN : Valère Novarina / Voie Négative – "La passion est une voie négative : je dois passer par la défaite de tout le théâtre humain. Toutes nos idoles sont mises têtes en bas" (p. 110).

En plus de la version pour la scène du Vrai sang, ce volume propose un prolongement aux précédents essais poétiques (Devant la parole, Lumières du corps, L’Envers de l’esprit, La Quatrième Personne du singulier) : une réflexion critique sur le langage, la poésie et le théâtre ; une méditation philosophique et théologique ; un (r)appel à l’insoumission… À tous les communicants avides de spectacle : "Mettez fin-enfin ! tout-de-suite ! au dévidage et à la déclinaison de l’homme en chapelets d’humanoïdes stabulés, quantifiés un à un, anthropo-prototypisés de fond en comble ! Cessez de nous sur-et-sous-définir et comptabiliso-quantifico-périmétrer, mensurer, sous tous les angles !" (14).

Observez les logaèdres ! nous rappelle que le théâtre est un lieu spirituel qui fait advenir le sujet, un lieu d’où l’on voit la matière vive du langage.

 

â–º Pierre GUYOTAT, Joyeux animaux de la misère, Gallimard, "NRF", mars 2014, 416 pages, 21,50 €.

Suite aux trois récits autobiographiques en prose classique (Coma en 2006, Formation en 2007 et Arrière-fond en 2010), Pierre Guyotat nous offre un nouveau livre en-langue, avec queues et que (que explétifs), mais cette fois avec pour arrière-plan un univers dystopique… Dans ce texte au titre oxymorique, place à l’animal ! Là, tout n’est que désordre et putains (au masculin pluriel) : pour l’auteur d’Eden Eden Eden comme pour celui du Miracle de la Rose, la poésie est l’art d’utiliser la merde et de vous la faire bouffer
« – "la fleur je l’ai trouvée vivante sous étron vivant, ma poulette, attends j’y ouvre ma paume te la faire sentir, ma promesse te la mettre à l’oreille…" – "aiah, quelle odeur de la mort, dans ta main, chérie, bête ou homme ?" – "que toi, moi morts, la monte continue, nous transformés en chiens ou pythons, ou cancrelats, ou rats, singes…" » (p. 51).

 

â–º Annie ERNAUX, Regarde les lumières mon amour, Seuil, "Raconter la vie", printemps 2014, 78 pages, 5,90 €.

Qu’on ne se laisse pas induire en erreur par le titre, tiré d’une phrase rapportée à la page 40 (celle d’une jeune maman à sa petite fille) : il s’agit évidemment, non pas d’une bluette, mais d’un ethnotexte qui s’inscrit dans le prolongement de Journal du dehors (1993) et de La Vie extérieure (2000) : "Pas d’enquête ni d’exploration systématiques donc, mais un journal, forme qui correspond le plus à mon tempérament, porté à la capture impressionniste des choses et des gens, des atmosphères. Un relevé libre d’observations, de sensations, pour tenter de saisir quelque chose de la vie qui se déroule là" (p. 16-17). Ce journal doit son intérêt à la tension qui l’anime entre regard critique et regard contemplatif lié à un fantasme d’indistinction.

 

â–º Jean Louis SCHEFER, Les Joueurs d’échecs, P.O.L, printemps 2014, 96 pages, 16 €.

"Que porte notre attachement à  la peinture ?"

Revenant sur l’analyse structurale menée en 1969 d’un tableau allégorique de Pâris Bordone, Les Joueurs d’échecs (1540), Jean Louis Schefer nous offre une subtile réflexion esthétique qui nous emmène également en territoires poétique et cinématographique.

 

â–º Lucien SUEL, Je suis debout, La Table Ronde, printemps 2014, 152 pages, 16 €.

Il y a tout Suel dans Je suis debout : poésie visuelle et poésie orale, tradition et modernité, lyrisme et formalisme, passion du terroir et passion de l’Amérique, haïkus et beat generation, pastiches et parodies…

Je revenais de loin. Tous les Boches crevaient ;
Le pâle Otto aussi trempait dans la bataille ;
Il allait sous le ciel, il criait "Aïe ! Aïe ! Aïe !
Oh ! la la 8 Que j’ai mal ! Mon bidon est troué !"

Sa tunique-culotte avait des gros boutons […]

Ça ne vous dit rien ?

 

â–º Karmapoker, texte de Nicola de Marchi et dessins de Filippo Vannini, éditions Dasein, Paris-Lugano, automne-hiver 2013, 80 pages, 18 €.

Avec pour fil rouge le portrait d’une figure emblématique, le scammer (arnaqueur, fraudeur, escroc) – terme apparu dans les nineties, en pleine expansion de la new economy -, ce "manuel du superflu, ou micro-odyssée, ou bien article de luxe pour fauchés" développe une réflexion poétique/philosophique/ludique sur le temps présent. Comme jadis celle du théâtre ou du jeu (déjà), la métaphore du (karma)poker permet en effet de rendre compte de notre vie ("au poker comme dans la vie, la roue (du karma) tourne") dans un monde régi par des stratégies plus ou moins retorses, le pari et le risque, le crédit, le bluff ("une part de saloperie et trois parts de rêve"), la précarité…
Où l’on croise le concept de "sérendipité" et retrouve les antinomies liberté/destin, hasard/déterminisme…

 

â–º Isabelle ZRIBI, Quand je meurs, achète-toi un régime de bananes, Buchet-Chastel, printemps 2014, 112 pages, 11 €.

La phrase du titre fait partie du legs que la narratrice a reçu de sa grand-tante, Stevenson (homonyme de l’écrivain), tout comme cette autre : "une vie peut être vécue en ne lisant qu’Ulysse" (p. 30)… À coup sûr, ce récit critique à la première personne jette une peau de banane dans le jardin éditorial : "les éditeurs ont renoncé à la littérature"… Des éditeurs auxquels, renversant les rôles, elle envoie des lettres de refus savoureusement drôles. Les heureux z’élus des pros de "la machine à oubli" ne sont du reste pas épargnés non plus : "Les écrivains publiés […] choisissent d’écrire pour la même raison qu’ils préféreraient l’inhumation à la crémation : pour occuper davantage de place"… À coup sûr, bien qu’elle "habite une coque de métal, un bunker à l’abri des émotions", cette solitaire pas toujours solidaire ne manque pas de banane !

 

â–º Laura VAZQUEZ, À chaque fois, éditions derrière la salle de bains, printemps 2014.

Dans ce texte-accordéon édité avec goût, on retrouvera un agencement répétitif made in Vazquez. Et chaque fois qu’on lit du Vazquez, quelque chose vous emporte.

 

â–º Kenneth WHITE, Panorama géopoétique, entretiens avec Régis Poulet, Éditions de la Revue des Ressources, été 2014, 126 pages, 10 €.

Dans un espace mondial saturé, le poète traite des rapports entre poésie et paysages ; géopoétique, géopolitique, géobiologie et géophilosophie… Dans ce petit volume d’entretiens stimulant, il est également question de critique littéraire, des approches bachelardienne et blanchotienne, de géographie littéraire…

 

â–º Jean-François PERRIN, Rousseau, le chemin de ronde, éditions Hermann, printemps 2014, 476 pages, 26 €.

Bien avant les Modernes, Rousseau avance : "Il faudrait pour ce que j’ai à dire inventer un langage". Son opéra fabuleux à lui est un spectacle mental qu’il lui faut mettre en forme. Et le critique de rapprocher Rousseau de Modernes comme Baudelaire, Flaubert, Roussel, Rilke…

Langue et affect, langue et mémoire, langue et sujet : tels sont les sujets majeurs qu’aborde littérairement et philosophiquement cet essai au ton personnel signé par un spécialiste de Rousseau – livre de gai savoir qu’on lit d’une traite.

12 mars 2014

[Chronique] La contrainte faite style (à propos de Bruno Fern, Reverbs), par Typhaine Garnier

Suite à la première présentation de ce livre stimulant dans Libr-kaléidoscope 1/2, et tandis que l’auteur vous donne rendez-vous demain jeudi 13 mars à 19H30 (Textures Librairie, 94, avenue Jean Jaurès 75019 Paris), voici l’analyse fouillée de Typhaine Garnier.

Bruno Fern, Reverbs phrases simples, éditions Nous, février 2014, 144 pages, 14 euros, ISBN : 978-2-913549-93-7.

 

 Comment faire trou dans l’ordure verbeuse sans tomber dans la pure dérision ? Bruno Fern est un poète qui sait se tenir à la règle qu’il s’est donnée.[1] D’ailleurs, il n’écrit le plus souvent que sous la contrainte. Dans reverbs, elle est affichée à l’entrée : « Ce livre est uniquement composé de phrases simples » (p. 7). Le poète se coupe ici les ailes, mais la contrainte est inventive : autour de et contre cette automutilation exhibée se trament de multiples complexités (sémantiques, thématiques, rythmiques). Leurs lignes de force, brisées, s’entremêlent.

 

Quel est donc cet objet ? Ce pourrait être la question centrale de ce livre qui s’écrit et se décrit « en temps réel » (p. 11) ou presque (« Le décalage est la seconde mamelle », p. 34). L’écrit est sa propre représentation, c’est-à-dire qu’il croît au fil des définitions successives qu’il se donne : c’est l’homme-même.[2] Nulle prétention à l’exhaustivité, dans cette autoréflexion, ce ne sont que des éclats dispersés et disparates : « Certains considèrent ça comme un vrai bordel » (p. 59), « C’est une litanie de disjonctions » (p. 124), « Une série de lancers, voilà ce que c’est. » (p. 93). Parfois ce sont d’ailleurs plutôt des intentions que des définitions : « Le but est de donner de l’amplitude et pas qu’au son » (p. 93).

Au vertige du rien (à raconter, à déclarer) répond la sensation de toucher la langue, dans une sorte de délectation qui rappelle la « langue poétique » de Christophe Tarkos[3] : « Une recherche de fluidité la phrase est malléable, poreuse et pas qu’aux extrémités en dépit des résistances » (p. 126). Par ce retour sur soi, le discours échappe à la fatalité du flux verbal : il résiste à la disparition instantanée des phrases lues. Des « remarques » pince-sans-rire viennent commenter ce qui précède[4],  le lecteur est invité à reculer (« Cet adjectif devrait faire reculer de  8 phrases », p. 27), la lecture patine.

« Mine de rien », Bruno Fern repose ici les questions essentielles qui travaillent la (ou du moins une certaine) modernité poétique : forme / informe, continu / discontinu, prose / vers[5], phrase / phrasé[6] . Parmi les questions récurrentes, celle de l’implication de « l’auteur »[7]. Evidé, « pas évident »[8], le « je » emprunte les mots d’un autre (Corbière) pour récuser le régime lyrique centralisé : « Je parle sous moi. / Ou à côté c’est une variante reliée souterrainement au phénomène à la petite cuillère multipliant les évasions »[9] (p. 78). Car en réalité, ce centre est partout, et non simplement dans les quelques tracés biographiques repérables : « [il] y est même sans y être apparemment toujours. / Avec un air de ne pas y toucher le masque. / Le contient dans chacune de ses fibres » (p. 21). À la fin, « la question du qui »[10] reste ouverte. De celui qui parle, on saura seulement qu’il est « définitivement inadapté à la situation » (p. 135).

 

Pour autant, reverbs n’est pas un livre imperméable, clos sur lui-même. Loin d’être sourd aux choses du monde qui, « pendant ce temps », suivent leur cours immonde, il en organise la réverbération[11]. Sans rupture formelle, le propos métapoétique ne cesse de dériver vers le terrain de la « réalité ». On y trouve des lambeaux de scènes, on y rencontre de l’humain : angoisse existentielle (« Le tout est d’échapper. / À quoi est la question. », p. 18), « tragédie ordinaire » du rapport impossible (« Nos rapports sont parfaitement dissymétriques », p. 42), joies et scandales quotidiens. Mais c’est toujours avec humour et auto-ironie que le poète considère le « drame de la vie » : « Un matin, on peut tomber sur un os. / S’il est long, le percer pour en faire une flûte. / On en tirera donc tout de même quelque chose. » (p. 128).

Comme chacun, il parle la bouche pleine des maux de l’époque : celle d’un individualisme décomplexé, où le « sujet capitaliste tardif » est principalement soucieux « d’aménager son intérieur au moindre coût » (p. 61) en profitant des « promos d’enfer » (p. 111), celle des prothèses médicalisées pour tous[12] et du « nettoyage » généralisé des corps, âmes, territoires et lexiques. Bruno Fern est de ceux pour qui l’origine de l’opération poétique se situe dans le dégoût de cette langue à « zéro déchet » qui nous cerne sans parvenir à nous faire avaler sa fable idyllique. Il s’agit donc toujours de « parler contre les paroles »[13] : « Les contraintes s’exercent sur les paroles. / Celle-là ou une autre ça chamboule tout » (p. 125-126). Si le poète ne dispose que de cette langue impersonnelle, pétrie de bêtise et raidie d’automatismes, il a aussi le pouvoir de la soumettre à sa loi. Celle de reverbs est parfaitement ironique puisqu’elle est issue du discours même contre lequel elle se retourne.  En manipulateur distant et caustique, Bruno Fern scande et « roul[e] dans la farine »  la prose des médias. Il détisse et retisse[14] autrement le réseau des expressions consacrées, plaçant le lecteur face à ses automatismes.[15] On a ainsi affaire – c’est la particularité saisissante du cut-up – à une langue impersonnelle dans ses éléments et personnelle dans son mouvement, dans son enchaînement singulier de gambades « hors de la grammaire ». La ponctuation devient une affaire de respiration : syntaxiquement, elle « compte pour des prunes » (p. 24), « la ligne continue se prolonge » au-delà du point (p. 56). La disjonction phrase / syntaxe produit ainsi d’heureux événements sémantiques[16] : « L’origine des mots est loin. / D’être indifférente […]. » (p. 15).

Ici, la contrainte engendre donc véritablement un style, qui est un acte d’insoumission au monde communiquant dans son idiome impeccable. D’où l’insistance tout au long du livre sur la nécessité du « ratage »[17]. Ce monologue haché, difficultueux, au phrasé elliptique et heurté, progresse par « succession de déséquilibres compensés » (p. 18), de maladresses et d’à-peu-près[18]. C’est bien sûr une gaucherie calculée, une programmation de vices plus ou moins cachés[19]. La forme ne cède pas devant l’informe : elle le contient.

 

Plutôt que de chercher à le recouvrir sous une couche de « poétique » convenu, Bruno Fern fait ainsi résonner autrement le bavardage du monde dont nos ouïes sont gavées (« C’est une lutte engagée contre la surdité », p. 117). Le dispositif est bien un appareil amplificateur : chaque fragment, décontextualisé, reste suspendu au-dessus d’un blanc qui le fait ressortir violemment. Pour autant, l’opération n’évince pas d’autres procédures verbales : des jeux de mots, des effets de polysémie et des gerbes d’inanité sonore[20] animent joyeusement le texte de l’intérieur, faisant de reverbs un livre singulièrement vivant.

 



[1] Voir par exemple Des Figures, éditions de l’Attente, 2011, ou « 4 lignes », revue Grumeaux, n°2, Nous, 2010.

[2] « Un livre est-il mort ou vivant ? », p. 32.

[3] Christophe Tarkos, Ma langue est poétique in Écrits poétiques, P.O.L., 2008.

[4] Par exemple : « Le verbe est au commencement. / Remarque 10 : c’est un air connu. », p. 49.

[5] « Ex. : ici les vers sont desserrés mais pas tant que ça. / À vue de nez il n’y en a pas. / Remarque 12 : l’inverse est fréquent. », p. 55.

[6] « Un phrasé simple, c’est plus compliqué à définir. », p. 59.

[7] « Ce n’est pas si facile d’identifier l’auteur. », p.17.

[8] « C’est un portrait en creux. / De qui n’est pas évident. / S’évide en évitant de trop se croiser. / Par conséquent, il est primordial d’apprécier les intervalles. »

[9] Bruno Fern multiplie aussi les invasions : dans sa voix résonnent de nombreux échos de lectures diverses (philosophie et poésie). Voir la liste des présents p. 135.

[10] Citation extraite du Beau Monde de Philippe Boutibonnes, Nous, 2010.

[11] « Phénomène de persistance du son lorsque sa source a cessé d’émettre, dû à une réflexion des ondes sonores qui reviennent aux oreilles de l’auditeur avec un certain retard. » (Trésor de la langue française).

[12] « Chacun a droit à une assistance auditive à domicile à des conseils pratiques », p. 66.

[13] Francis Ponge, «Des raisons d’écrire», in Proêmes, Gallimard, 1977, p. 163.

[14] « Tissage est l’une des mamelles. / La structure doit être semi-flexible. / C’est plus pratique à enfiler » (p. 27).

[15] Par exemple : « le bourreau s’en lave les dents », « Dort sur ses deux », p. 69.

[16] L’opération relève bien de l’expérimentation (donc du pari) : imprévisibles, les effets de la contrainte ne sont pas toujours surexcitants : « Certains sont éventuellement indésirables. / Ils ne suscitent pas la moindre excitation » (p. 28).

[17]  « La souplesse entre également en ligne. / De compte des mots ratent. / Leur cible se tirent. / Des balles partent en l’air ou dans les pieds » (p. 34).

[18] « Cela étant, ils noircissent à l’œil nu » (p. 23).

[19] « Les dissonances sont prévues dans le programme » (p. 93). Parmi les exceptions (les phrases complexes) que contient le livre, une seule est signalée au lecteur, les autres passent généralement inaperçues.

[20] « Engloutit la déglutition de l’agglutiné », p. 124.

14 novembre 2010

[News] News du dimanche

En cette semaine de dé-pression médiatique (post-partum mondano-littéraire), où même certains oracles universitaires ont complaisamment rallié le choix de l’académique jury Goncourt, nous vous invitons à lire l’article en cinq temps du sociologue Eric Fassin sur Michel Houellebecq ("Une société des classes moyennes", "Une critique de l’individualisme sexuel", "Sexualité et différence des sexes", "Ni droite, ni gauche", "Un pacte littéraire paradoxal") ainsi que, sur son blog,  la vive réaction de Juan Asensio – qui a également recensé le roman de Romain Verger, second des livres reçus présentés ce soir, après Les Légumes verts hauts en couleur de Philippe Adam et Aurélie Pétrel. Quant à nos Libr-brèves, elles vous donnent rendez-vous à l’Atelier National pour une exposition Poivret, Pérez, Mura, Gette ; à la 1ère session d’automne du Marché de la poésie ; à une lecture de Philippe Boutibonnes. Mais auparavant, il est urgent de soutenir la liberté de la presse en France au travers de Mediapart. /FT/

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